‹ Course en voiturinChapitre 8 sur 19 · FLORENCE. —PISE · texte numérisé non relu

FLORENCE. —PISE

L'impression lugubre que produit l'entrée à Florence ne dure qu'un moment. Il n'y a de triste que les pierres, et tout le reste, au contraire, vous gagne le cœur par des sourires, des paroles douces et un accueil bienveillant. Derrière la sombre poterne sont de bonnes gens qui vous reçoivent comme un ami. Par la fenêtre grillée s'envole dans les airs une chanson comique. Au lieu de guet-apens vous

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rencontrez au détour de la rue uneembuscade de jolies femmes qui babillent à perdre la respiration. Le marchand vous sert poliment, au prix le plus modique ; le dîner est excellent, l'hôtelier soigneux , et la carte à payer fort légère. Vous revenez de vos préventions injustes, et avant la fin du premier jour vous reconnaissez que Florence est une des villes les plus aimables du monde.

Le matin, les rues sont singulièrement animées. On ne voit que des fleurs et des fruits, des mines épanouies, une propreté exemplaire et point de haillons. Les grisettes, mises avec une certaine recherche, circulent deux à deux, jasant et riant tout le long du chemin. Lajoie populaire est l'expression d'un bonheur réel et non pas d'une philosophie qui excite la pitié. On sent à chaque pas la libéralité d'un gouvernement paternel et intelligent. La Toscane est un échantillon remarquable de ce que pourrait être l'Italie entière.

Rien de plus gai que l'heure du déjeuner dans les cafés de Florence. Les marchandes

de fleurs , chargées de leurs corbeilles, vous présentent leurs bouquets et passent à la table voisine sans attendre que nous portiez la main à votre poche ; puis elles disparaissent quand leur ronde est achevée, semant ainsi partout des créances qui finissent toujours par être payées. Les fleuristes ne demandent point d'argent ; celui qui voudrait mettre à l'épreuve leur générosité se ferait régaler de bouquets jusqu'à sa mort, et le sourire de la marchande serait aussi amical le dernier jour que le premier. Lorsque enfin vous voulez acquitter votre dette, vous donnez plus que les fleurs ne valaient; mais la délicatesse du procédé est d'un prix inestimable. La fleuriste vous a épargné la forme grossière du commerce, et, comme si on lui offrait ce qu'on ne lui doit point, elle accepte votre gratification sans la regarder , en ajoutant une belle révérence au sourire de tous les jours. Un boisseau de magnolias, bien marchandé, peut s'obtenir à Florence pour vingt sous; jamais cette acquisition avantageuse ne vous ferait autant de plaisir que le

simple œillet qui vous tombe des nues, assaisonné par l'air gracieux et sympathique de celle qui vous le présente.

Pour user du droit imprescriptible des voyageurs de décréter que les choses sont toujours telles qu'ils ont cru les voir, je déclare que toutes les Florentines ont dix-huit ans, les yeux fort doux, les coins de la bouche relevés, les dents belles , la taille mince et élégante. Leurs grands chapeaux de paille ronds, qui se balancent par l'effet de la marche et dont les rubans flottent sur les épaules, leurs bras nus, l'éventail dans lem' main droite et le bouquet dans la gauche , leur accent vif, leur parler guttural et leurs mines peu farouches , quoique décentes , composent un ensemble piquant, dont les esprits romanesques sont frappés et que les hommes les plus positifs savent apprécier. Sur la place d'Espagne, celui qui aborderaitunemajestueuse Romaine et lui dirait en riant qu'il la trouve belle s'exposerait à se faire arracher les yeux. Sur la place du Carrousel, le mauvais sujet qui man-

querait à la civilité française au point d'apostropher une Parisienne délicate et bien chaussée , la ferait mourir de frayeur. La Florentine, moins méchante et moins peureuse, aime trop la conversation pour se fâcher de si peu de chose ; elle vous regarde avec malice et répond sans trouble ni colère. Un compliment lui paraît bon à prendre, même d'un inconnu. Si vous demandez à une grisette de Florence la permission de l'accompagner, elle vous remercie de votre politesse avec un sourire rusé, en disant que le paé^e ou le marito ne trouveraient pas cela bon, s'ils venaient à le savoir, et qu'il ne faut par donnera jaser aux voisins.

M. V , moins poltron que moi auprès des

femmes , en faisait souvent l'expérience ; il engageait des colloques interminables ; la grisette, tout en refusant notre compagnie, ralentissait le pas, se laissait reconduire sans effroi aussi loin qu'il nous plaisait d'aller, et se déliait la langue de peur de paralysie. A Florence, comme partout , on trouve d'autres beautés apprivoisées aux rencontres ; aussi mon ami

V..., emporté par ses vingt-deux ans et sa curiosité mathématique, avait beaucoup d'occupation. Des messagers officieux le suivaient à la piste, comme font les petits poissons remorqués par les saumons ; sans me coucher de bonne heure, j'étais réveillé la nuit par le retour de mon compagnon, après quelque belle aventure dont il me fallait à l'instant même écouter le récit d'une oreille à moitié endormie.

Le progrès aura de la peine, Dieu merci, à effacer la physionomie originale de Florence. Le gaz hydrogène est inconnu, et quant à l'éclairage à l'huile, on ne sait pas ce que c'est. Celui de la lune est le seul qu'on emploie. Pendant la nuit, la ville demeure plongée dans une obscurité profonde ; mais on y chante sans interruption jusqu'à l'aurore. Le Florentin, comme le rossignol, chante volontiers dans les ténèbres. Sur la place de Sainte-Marie Nouvelle, où nous demeurions, il y avait des sérénades perpétuelles, des chœurs accompagnés de guitares, de violons et de cors.

Au coucher du soleil, la bonne compagnie se rend en voitures à la promenade des Caséine. En arrivant au ron#-point, on met pied à terre et on cause. C'est là qu'on rend ses visites et qu'on remplit d'une manière commode ses devoirs du monde. Florence est une ville de plaisir ; on y danse en toutes saisons. J'ai assisté à plusieurs bals magnifiques donnés dans les jardins. Par une horrible injustice, la bienveillance hospitalière de la société toscane a tourné contre elle et lui* a fait une réputation de légèreté qu'elle ne mérite pas. La chronique des salons y est riche en intrigues curieuses ; mais il est à remarquer que les dames étrangères fournissent les chapitres les plus intéressants. A Londres ou à Paris, on menait une vie sévère; en voyage, on s'amuse de toutes ses forces avant de reprendre son collier de sagesse. Si on prête le flanc au scandale, on s'observe davantage une fois qu'on est parti , et cela retombe sur Florence, qui en est fort innocente. De belles dames qui à Paris mettaient avec affectation leurs gants a. 11

dans leur verre , h Florence le remplissent jusqu'au bord de vin de Champagne. Combien d'Anglaises revêches, qu|^ Londres ne daigneraient pas parler à leur voisin avant la cérémonie ridicule de la présentation , prennent en Italie le bras de leur danseur pour aller chuchotter loin de l'orchestre dans l'endroit sombre du jardin ! Il n'y a pas grand mal à cela ; mais j'ai vu d'autres effets de l'abandon causé par le voyage, et je prétends les définir au moyen d'une superbe comparaison.

A la bataille de Lutzen, il se passa, dit-on, d'étranges choses. Des conscrits effacèrent en valeur et en présence d'esprit les soldats de Marengo et d'Aboukir. De pauvres recrues, montées sur des chevaux de charrettes, écrasèrent les régiments ennemis. Des enfants de seize ans demeurèrent à leur poste , inébranlables comme de vieux centurions. La France épuisée n'avait pu donner à Napoléon que des instruments faibles, mais il sut les manier admirablement. La bataille de Waterloo présente des phénomènes encore plus bizarres. On vit des

capitaines intrépides hésiter à tirer l'épée, un général retenir trente mille soldats qui demandaient à marcher au bruit du canon , et livrer ainsi toute l'armée à une perte certaine; on vit des caporaux tuer leur officier, des soldats refuser d'obéir et se gouverner par euxmêmes, des aides de camp passer à l'ennemi; on entendit des sauve qui peut ! au moment de la victoire, et des cris héroïques à celui de la défaite. C'est un monde renversé où le jugement humain flotte dans les ténèbres. De même à Florence, les étrangers déroutent complètement l'observateur qui est au fait de leurs antécédents et /jui les a connus dans leurs pays respectifs. Tel garçon innocent, et réputé incapable de troubler un ménage, devient, comme le conscrit de Lutzen, un séducteur terrible ; telle dame dont vous auriez cru le bonnet solidement planté sur sa tête, le jette par-dessus les plus hauts moulins, et perd sa bataille de Waterloo. D'un côté ce sont des victoires inexplicables, de l'autre des désastres impossibles à prévoir. Voilà l'effet des voyages

et des vacances. L'année suivante, on rentre à Londres ou à Paris ; les uns n'y sont plus que de pauvres recrues, les autres des soldats dociles qui obéissent avec soumission au capitaine de la famille, et marchent au pas avec ime régularité exemplaire.

Après Rome , on sait que Florence est la ville d'Italie la plus riche en tableaux et en sculptures ; mais , ce qui est fort commode pour les curieux , presque tout a été réuni dans trois musées, l'académie des beaux-arts et les palais Médicis et Pitti. On en a dit assez long sur la Vénus, la Niobé, la Yierge à la chaise, pour qu'il soit superflu d'en parler ici. Michel-Ange se retrouve à Florence ce qu'il était à Rome, aussi poëte, mais peut-être un peu moins mystique. Le plus grand des artistes florentins est à mon sens André del Sarto. Ses Vierges, qui soulèvent fièrement leur enfant entre leurs bras, supportent sans pâlir le voisinage des plus belles toiles de Raphaël Si je ne craignais d'être accusé d'hérésie , j'affirmerais que ces Vierges ont un caractère de ma-

jesté divine qu'on ne voit niillepart au même degré. Ces sublimes compositions n'ont fourni qu'à peine à leur auteur les moyens de vivre. A quoi sert tant de génie, bon Dieu! s'il ne peut pas seulement nourrir celui qui le possède? André del Sarto ne savait point débattre ses intérêts et faire, comme on dit, ses affaires. Au couvent de l'Annonciade est une fresque devant laquelle Michel- Ange et Titien passaient des journées en contemplation ; elle avait été payée d'un sac de farine. A l'académie des beaux-arts sont une multitude de morceaux sublimes; pour chaque ouvrage le peintre reçut la somme de vingt livres. — Et avec cela, des enfants , une femme coquette et inconstante! Les fautes et la catastrophe d'André del Sarto ont fourni le sujet de quelques pages passionnées que j'avais de bonnes raisons de savoir par cœur; aussi ai-je considéré attentivement ses deux portraits faits par lui-même. Le premier représente un charmant jeune honuTie de vingt ans au plus, d'un visage rond, d'une physionomie timide , frais comme un

petit abbé; le second, âgé de trente-cinq ans, paraît maigre et pâle , accablé de tristesse et d'inquiétude, le regard fixe, la bouche contractée par l'habitude de la souffrance. C'est le moment où le peintre songeait à l'argent du roi de France qu'il avait dépensé, à sa dette d'honneur, à l'abîme dans lequel sa faiblesse pour sa femme venait de le plonger. On sent qu'il ne survivra pas à sa honte. Pauvre André ! pourquoi t'es-tu marié? Il ne fallait pas entrer en ménage avec ton idéal. Tu aurais vécu jusqu'à cent ans comme le Titien; ou bien, puisque tu ne pouvais te passer de cette Florentine si belle, il fallait faire comme ce mauvais sujet de Raphaël , rendre l'âme dans les bras de ta maîtresse, et non pas mourir misérablement dans le déshonneur et le chagrin. Un autre peintre florentin, Allori, plus philosophe qu'André delSarto, a révélé ses peines de cœur d'une manière énergique. Au palais Pitti, en face de la Vierge à la chaise, est une belle Judith qui tient par les cheveux la tête d'Holopherne avec un air menaçant et déter-

rainé. Cette tête coupée est celle d'Allori luimême, et la Judith est sa maîtresse. Derrière l'héroïque prostituée , une vieille femme fait un rire infernal, comme pour dire : « Voilà ce que c'est, maître AUori, que de tomber dans nos filets. » Mais l'artiste a répondu: «Voilà ce que c'est que d'assassiner les gens. Vous aurez éternellement à la main ma tête sanglante. » L'histoire n'en dit pas davantage sur les amours de Christophe Allori.

Pour peu que vous vous promeniez un soir de pleine lune sur la place de Sainte-Marie des Fleurs, à l'endroit où le Dante aimait à se reposer, et que vous regardiez les jeux de la lumière parmi tous ces dômes entassés et ce gracieux campanile de Giotto , semblable à une tour de porcelaine, Florence aura bientôt gagné votre amitié. Pour peu que vous preniez l'habitude de visiter tous les matins le palais Pitti ou le musée de Médicis, de fumer un cigare sous les galeries, au pied de la statue de Persée, ou sur les quais de l'Arno, d'aller aux Cascine respirer le frais ; pour peu que la fleu-

riste vous donue de beaux œillets tandis que vous mangez le chocolat, et que les coureurs nocturnes chantent leurs chœurs avec ensemble sous vos fenêtres, vous vous attacherez bien vite à cette ville séduisante, et vous ne partirez plus sans un déchirement cruel , comme à Rome , comme à Naples, comme partout en Italie. M. V... et moi, nous avions juré nos grand dieux de ne rester qu'un mois à Florence; le deuxième mois était commencé, et des hauteurs du jardin Boboli nous regardions les dômes et la tour du Palais- Vieux avec autant de béatitude que si nous n'eussions jamais dû nous en séparer. 11 fallait cependant arriver à Venise avant le retour des pluies. Le bon Carthaginois venait de nous faire ses adieux ; il retournait en Sicile et nous offrait ses services à Noto et Girgenti. Don Asdrubal est avocat au tribunal de Caltanisetta , et je lui ai promis formellement que, si j'avais un procès avec Polyphème ou Denis le Tyran, je lui confierais ma cause. Nous l'avions embrassé la larme à l'œil, et nous regrettions sa pétu-

~ I6y — lance africaine, qui animait nos entretiens; mais Florence n'en demeurait pas moins charmante, et d'ailleurs nous y avions déjà des amis. M. Y... ne ^ oulait pas entendre parler de départ. x\lin de l'arracher à ses habitudes sans trop de secousses, j'employai l'expédient de Bougainville , qui entraîna son meilleur ami au bout du monde en lui proposant d'abord une simple promenade à Versailles. Nous ne pouvions pas quitter la Toscane sans voir Pise, où les voiturins vous mènent en sept heures. Une excursion de quatre jours n'effraya pas mon compagnon, et un matin je le déterminai à monter dans un carrosse de louage.

En arrivant à Pise, on s'aperçoit tout de suite que les Français y viennent souvent, car le meilleur hôtel a pour enseigne un hussard de l'empire, avec cette inscription qui révèle le grand usage qu'on a de notre langue : A l'Hussard. Pise est la ville la plus complètement morte de toute l'Italie. L'herbe pousse sur la grand'place, et sans les jeunes gens de l'uni-

versité, on y entendrait voler les mouches. Du haut de la tour penchée, Galilée a découvert le secret qui l'a mené au chevalet de l'inquisition. Urbain VIII récompensait le génie en lui octroyant des hernies inguinales. Depuis le XIV'' siècle jusqu'à nos jours, la tour de Pise a fourni une énigme sur laquelle une foule de savants se sont exercés. Soufflot est le dernier qui ait attribué l'inclinaison à l'abaissement du terrain ; mais on montre actuellement au baptistère le travail d'un architecte anglais qui prouve clairement que la tour a été bâtie exprès telle qu'on la voit. Les fondations ont leur aplomb ; seulement les colonnes du sud sont de quatorze pouces moins longues que celles du nord à chaque rangée, ce qui produit sur la hauteur totale une inclinaison de quinze pieds. La même différence se retrouve dans la coupe des pierres à l'intérieur, et elle est sensible jusque dans les marches de l'escalier tournant. Wilhem, l'architecte de la tour, a voulu qu'elle fût penchée, et sans doute il s*est appliqué à la rendre plus solide et plus

durable que les tours les plus droites; c'est une facétie gigantesque dont on peut nier le mérite et qui choque tout à fait le goût. 11 devrait être défendu à un habile homme de faire de l'esprit avec des pierres de taille. Quant au Campo-Santo, on a écrit à son sujet les plus belles choses du monde; je confesse qu'il m'a laissé dans une indifférence absolue, dont je suis prêt à dire mon mea culpa, si on l'exige.

Les habitants de Pise sont hospitaliers, trèspolis pour les étrangers, mais de cette bonne politesse italienne qui entre franchement en conversation et passe par-dessus les façons et l'étiquette. Un soir, nous prenions des glaces en plein air devant un petit café situé près du pont de marbre. Des étudiants parlaient entre eux d'une jeune fille qui devait prendre le voile dans peu de temps par suite d'un grand chagrin.

— Je voudrais bien, disais-je à M. V..., connaître ces messieurs, et leur faire conter l'histoire de cette jeune fille malheureuse.

Aussitôt un des étudiants nous aborda d'un air tout à fait ouvert et cordial,- après quelques mots de civilité, il nous apprit qu'il était d'Arezzo, et qu'il suivait à Pise le cours du célèbre professeur Pilla.

Nous demandâmes de la limonade à la neige, etlejeuneArétiu s'empressa de nous contenter en nous faisant dans sa langue le récit que nous désirions entendre, et auquel je tâcherai de ne rien changer en le traduisant.

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Vos seigneuries, nous ditlétudiant, ont sans doute observé qu'il existe encore dans ces contrées quelques descendants de la race guerrière qui résista aux armes de Sylla lui-même. Si la conquête de l'Étrurie était à refaire, les Romains d'aujourd'hui n'en viendraient pas à bout. Arezzo devrait être la capitale de l'Italie, à cause de sa position au centre du pays, etde la supérioi'ité incontestable de ses habitants en mériteet en courage. Pise, quoique étrusque

aussi, ne saurait avoir la même prétention.

— Ce que je vois de plus clair, répondis-je, c'est que chacun, en Italie, élève sa ville natale bien au-dessus des autres. Mais poursuivez, je vous en prie.

— L'an passé, reprit l'étudiant, il y avait ici deux jeunes gens qui suivaient les cours de l'Université ; l'un était Arétin, et l'autre des environs de Pise. C étaient de véritables Étrusques de corps et d'esprit ; tous deux de stature colossale, doués d'une force physique presque fabuleuse, et beaux comme des gladiateurs, si ce n'est que l'un avait les jambes ua peu longues et l'autre les épaules trop carrées. Andronico lePisan soulevait un banc de pierre sur son dos , et l'emportait, comme Samson la porte de sa prison ; Matteo l'Arétin brisait un écu pisis entre ses doigts comme une coquille de noix. Vos seigneuries me croiront si elles veulent: voici mon ami Giuseppe Bimbo qui leur dira si je suis un menteur. Il a vu aussi bien que moi le terrible Andronic renverser un buffle en le prenant par les cornes,

et le redoutable Matteo arrêter par derrière une charrette attelée d'un fort cheval, qui était à la vérité très-chargé ; je suis trop sincère pour vouloir dissimuler la chose.

Andronic et Matteo étaient les meilleurs garçons du monde, et cependant très-hardis; car ils allaient à la cave sans chandelle, et se promenaient la nuit au milieu des bois comme dans leur chambre. Ils ne buvaient de vin que le dimanche, et n'avaient de querelles avec personne. Comme ils tiraient vanité de leurs forces , et qu'ils n'auraient pas aimé à compromettre leur réputation, ils évitaient les occasions de se rencontrer, n'allaient pas chez les mêmes professeurs, et fréquentaient des cafés différents. Le père d' Andronic, don Basile possède une mauvaise petite ferme dans la Pianwra, située entre Pise et le bord de la mer.

C'est un terrain d'où la Méditerranée s'est retirée peu à peu. On voit dans cette Pianura des troupeaux sauvages trop nombreux pour être domptés, et auxquels on se borne à enlever leur progéniture. Andronic se fit re-

marquer par son adresse dans ces expéditions dangereuses. Le père de Matteo n'est pas plus riche que celui d'Andronic, et possède un clos de vignes dans les environs d'Arezzo. Malgré le soin que les deux jeunes gens mettaient à s'éviter, il existait au fond une espèce de rivalité entre eux, et on s'attendait à les voir quelque jour aux prises ensemble. Il ne leur manquait qu'une occasion et un sujet de se passionner. L'occasion vint bientôt, et la passion futla plus funeste de toutes, celle qui changerait les moutons en serpents ou en lions, la jalousie en un mot.

Si vos seigneuries sont à Pise depuis seulement un jour, elles ont dû certainement admirer la jolie petite église de Santa-Maria délia Spina, cette miniature gothique dont les flèches s'élèvent à peine jusqu'aux toits des maisons qui bordent l'Arno. Nous appelons cette église le Tempietto, et les Pisans ont une grand vénération pour elle, à cause de l'épine provenant de la sainte couronne du Christ qu'on y a conservée pendant phisieurs siècles. Le curé

avait une sœur, veuve d'un tapissier de Florence, et cette sœur avait une belle fille de seize ans, mais belle comme les astres, une Vénus enfin. Cela est si vrai qu'aussitôt arrivée ici, elle reçut le sobriquet de Venere del Teni' pielto, et pourtant elle n'a passé que deux mois à Pise, chez son oncle le curé. Lorsqu'elle se promenait sur le quai, coiffée d'un voile à l'ancienne mode, les bras nus, maniant l'éventail avec grâce, les gens du peuple s'arrêtaient en extase pour la regarder; on entendait pleuvoir sur elle ces bénédictions que la beauté provoque toujours dans ce pays où l'on a pour elle une antique adoration. Malheureusement Fioralise était encore plus coquette que belle. Sa mère l'avait envoyée ici pour l'arracher aune demi-douzaine d'amoureux qui coimnençaient à la poursuivre de trop près. Elle vivait dans la maison du curé, ne voyait que son oncle et une servante de soixante ans, et n'avait d'autre divertissement que de tirer des horoscopes avec un jeu de cartes, de raccommoder des surplis, et de préparer des vases de fleurs la

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