II
veille des grandes fêtes. Un dimanche, tandis que son oncle officiait, elle aperçut Andronic appuyé contre le mur, et qui la regardait avec tant de plaisir qu'elle se sentit toute joyeuse ; d'un autre côté se trouvait Matteo qui la contemplait avec tant de ravissement qu'elle en fut tout à fait flattée. Elle comprit qu'elle avait deux amoureux de plus, et les deux jeunes gens virent bien qu'ils étaient rivaux.
Dans ce temps-là , il y avait hors des murs une }3auvre famille dont la maison venait de brûler. On fit des souscriptions en faveur des incendiés, et le curé de Santa Maria délia Spina voulut que sa nièce quêtât dans son église. Fioralise mit sa plus belle robe et se para de fleurs. On accourut en foule au Tempietto pour lui apporter de l'argent. Pas un étudiant ne donna moins d'un paolo, c'est-à-dire douze sous de France; et moi qui vous parle, j'offris bel et bien un demi-écu. Andronic glissa quelques mots à l'oreille de Fioralise, qui lui réfïondit par un sourire charmant, et Matteo reçut en échange de ses compliments une ré-
véreoce gracieuse qui signifiait que l'amour ne faisait pas peur à la quêteuse. Une heure après, on ferma l'église : la foule se dispersa, et sur le quai de l'Arno il ne resta plus qu'Andronic et Matteo à dix pas l'un de l'autre. Le curé arriva bientôt ; les deux jeunes gens le suivirent jusque chez lui, non sans être remarqués de la belle nièce, qui partageait ses œillades entre les deux galants avec une justice scrupuleuse. Andronic et Matteo se rencontrèrent devant la porte de curé, et se parlèrent pour la première fois.
— Il paraît, dit Matteo, que le même motif nous amène. Si nous entrons ensemble, nous nous ferons tort réciproquement: jouons à qui passera le premier.
— J'y consens, répondit Andronic ; le sort en décidera.
Ils jouèrent à la murra, et Matteo, ayant gagné la partie, entra dans la maison, tandis
que l'autre attendait dans la rue. Le curé
> était au jardin et travaillait à bêcher une platebande. ^
—Monsieur le curé, luiditMatteo, je ne suis pas riche, mais je vous apporte un paolo de plus en faveur des incendiés.
— C'est bien, mon ami, répondit le bonhomme ; voici ma nièce qui va joindre cet argent au produit de sa quête.
— 11 me semble que vous m'avez déjà donné tout à l'heure à l'église, dit la jeune fille d'un air malin.
— En effet, reprit l'étudiant; mais j'ai oublié cette pièce au fond de ma poche, et je ne veux pas qu'elle soit perdue pour la charité. C'est aussi une occasion de voir une jolie giovinettaqui a des yeux admirables, et de causer avec monsieur le curé, s'il veut bien le permettre.
— Causons, mon ami, cela ne fait de mal ù personne. Souffrez seulement que je continue à bêcher ma plate-bande, et asseyez-vous sur ce banc.
Matteo, enchanté de ce bon accueil, s'assit sur le banc de bois, mais si lourdement qu'il le brisa par le milieu et tomba sur le dos. Fie
ralise éclata de rire, et le curé se mit dans une colère épouvantable.
— Ne vous fâchez pas, mon oncle, dit la jeune fille ; il est fort heureux que cette planche se soit rompue aujourd'hui, car demain vous auriez pu la rompre vous-même et vous blesser en tombant.
La servante apporta des chaises; Matteo, tout confus de sa maladresse, ne savait plus que dire. Il s'embrouillait dans ses phrases et l'egardait Fioralise avec des yeux suppliants. Pendant ce temps-là, le curé, toujours grondant, s'évertuait à déraciner un petit oranger mort ; il creusaitla terre et secouait l'arbre sans pouvoir seulement le faire pencher. Matteo arracha l'oranger comme si c'eût été uneasperge,et le bon vieillard, content d'épargner une demijournée de travail, oublia sa planche brisée. On parla de choses indiftérentes; mais le curé, occupé à son jardinage, ne voyait pas la pantomime de Matteo, qui exprimait tout ce que sa bouche n'osait dire. Fioralise riait et se moquait tantôt de l'amoureux et tantôt de son
oncle. On causa ainsi pendant une heure, sans que le bonhomme se doutât de rien. L'étudiant se retira ensuite, et comme la belle nièce le reconduisit jusqu'à la porte, il ôta de sa cravate une superbe épingle en argent doré, qui valait un écu.
— Adorable Fioralise, dit- il, je voudrais que mon cœur fût de l'or pur pour vous rendre riche en vous le donnant. Voici toujours une épingle que je serais fier de vous faire accepter, en échange de cette rose que vous avez dans vos cheveux.
— Une épingle vaut plus qu'une rose , répondit Fioralise rouge de plaisir. Je serais bien sotte de refuser une fleur à un signor aussi généreux que vous.
Matteo sortit en bondissant de joie, et passa devant Andronic en lui montrant d'un air railleur la rose que la quêteuse portait à l'église. Andronic furieux tira aussitôt le cordon de la sonnette, mais avec tant de brusquerie qu'il le brisa, et que le manche de fer lui resta dans lamain. La servante, en Itli ouvrant, ne manqua
pas de crier comme un aigle après ce signor qui venait de rompre Isicampanella. Sans écouter les excuses et les supplications d'Andronic, elle annonça au curé qu'un étranger qui avait rompu la campanella demandait à lui parler, et le bonhomme reçut de fort mauvaise humeur ce diable d'homme qui lui avait rompu sa campanella. L'amoureux décontenancé balbutia quelques mots inintelligibles et devint muet comme un poisson. Heureusement Fioralise vint à son secours. Elle assura que le dégât n'était pas grand, et réussit à calmer un peu son oncle. Le bonhomme tirait de l'eau d'une citerne, et se fatiguait à emplir un tonneau ; Andronic prit la corde et puisa quinze seaux d'eau en un moment, ce qui répara la faute de la sonnette rompue.
— A présent, mon ami, lui dit le curé, voyons le sujet qui vous amène, si toutefois votre mère n'a pas oublié de vous faire une langue.
— Je vous apporte un paolo pour votre quête, répondit Andronic, et en même temps je suis
bien aise de regarder votre aimable nièce, qui est la plus belle personne de Pise et à laquelle nous avons donné le surnom de Vénus du Tempietto. Mais si vous me trouvez indiscret, je vais me retirer, monsieur le curé.
— Sainte Marie ! s'écria Fioralise en éclatant de rire, c'est absolument ce que nous a dit l'autre signor qui était ici tout à l'heure.
— Mon ami, reprit le curé , regardez ma jolie nièce, je vous le permets, et puisque vous êtes si robuste, aidez-moi un peu en emplissant mes arrosoirs, tandis que je donnerai à boire à mes œillets.
Andronic fit compliment au curé sur le bel état de son jardin , et se mit à causer comme Matteo, adressant ses paroles à l'oncle et ses signes à la nièce, qui riait de tout son cœur de ce manège. Il glissa dans la main de la jeune fille un petit billet où sa passion était exprimée par une douzaine de vers très-fleuris, et puis il prit congé en saluant poliment le curé. Fioralise le reconduisit jusqu'à la rue, et avant d'ouvrir la porte, Andronic tira de sa
poche une bague ornée d'un morceau d'agale.
— Si la belle Fioralise, dit-il, voulait porter cette bague en souvenir d'un pauvret qui se meurt d'amour pour elle, je lui demanderais en échange ce morceau de ruban noir qu'elle a sur l'oreille.
— Jésus! s'écria la jeune fille, que les garçons de Pise sont galants! L'autre signor m'a donné une épingle, et vous m'offrez un anneau ! Je n'ai garde de vous refuser ce bout de ruban ; je vous le dois, puisque j'ai accordé à l'autre une rose.
Matteo avait attendu son rival dans la rue. Il vit passer Andronic léger comme un oiseau et tenant à sa main le ruban noir que la quêteuse avait sur l'oreille à l'église. Le soir, vers dix heures, Matteo amena trois violons et une flûte sous les fenêtres de sa belle et lui donna une sérénade. A minuit, Andronic vint aussi accompagné de deux guitares et d'un chanteur. Le lendemain, il y avait une feria sur la place du Dôme; des marchands forains étalaient leurs boutiques volantes. Fioralise y passa
avec son oncle, et les deux galants abordèrent le curé l'un après l'autre. Comme la jeune fille admirait beaucoup les tasses de porcelaine, les jouets d'enfants et les fleurs artificielles, Matteo aurait bien voulu lui offrir un cadeau ; mais en fouillant toutes ses poches, il n'y trouva pas un denier, en sorte qu'il fût obligé de mettre un frein à sa générosité. Ândronic brûlait d'envie de présenter à sa belle une boîte en carton qu' elle avait paru souhaiter; mais il eut beau retourner sa bourse dans tous les sens, il n'y découvrit pas un baïoc , c'est pourquoi il renonça par nécessité à faire le magnifique.
Nos deux amoureux continuèrent ainsi pendant un mois à suivre partout leur maîtresse et à se présenter chez elle avec la discrétion nécessaire pour ne point donner d'ombrage au curé, qui était la simplicité même. Ils avançaient tous deux insensiblement dans les bonnes grâces de la belle Fioralise, l'un d'eux n'obtenant pas une faveur sans que l'autre reçût un équivalent, si bien qu'un licencié
ès science n'aurait pas su dire lequel avait la préférerreiP Cependant les voisines jasaient entre elles de l'imprudence du curé. Une dévote vint avertir le bonhomme des propos qui se tenaient sur sa nièce, et un matin les deux aiuoureux trouvèrent la porte fermée et la servante inflexible comme un cerbère. Sans s'en douter , le vieil oncle employait le plus sûr moyen d'exaspérer la passion des deux jeunes gens, car vos seigneuries n'ignorent pas que l'amour ressemble à ces torrents dont les écluses ni les murailles ne peuvent arrêter le cours. Andronic et Matteo ne songèrent plus qu'à faire ouvrir cette porte close, et le même expédient leur vint à l'esprit à tous deux en • même temps. Le dimanche suivant, Matteo entra dans la sacristie au moment où le curé mettait son surplis, et lui demanda la main de sa nièce.
— Avez-vous l'approbation de votre famille? lui dit l'oncle.
— Pas encore, répondit Matteo.
— Eh bien! mon garçon, votre démarche
û'a pas le sens commun. Commence^ar écrire à vos parents. — Fioralise, qui écWRait à la porte, parut aussitôt dans la sacristie.
— Mon oncle, dit-elle, il me semble, au contraire, que le signor Matteo agit en homme de sens. Il vient d'abord s'assurer que vous l'accepterez volontiers pour votre neveu : est-ce qu'il ne faut pas aussi qu'il me demande si je veux de lui pour mon mari?
— Tu as. raison, reprit le curé. Dis donc tout de suite ce que tu penses de don Matteo.
— Je pense, dit Fioralise, qu'il est d'une condition supérieure à la mienne, qu'il me fait beaucoup d'honneur en jetant les yeux sur moi, et que je sais accommoder la polenta comme le doit une fille bonne à marier.
— C'est la vérité, dit l'oncle ; tu fais la polenta comme une archiduchesse ; ainsi , mes enfants, je vous marierai dès que le courrier d'Arezzo m'en apportera la permission.
Après la messe, Andronic vint à son tour chercher le curé dans la sacristie, et lui adressa la même demande que Matteo.
— Vous arrivez trop tard, 4ui dit le bonhomme; ma nièce est accordée....
— Un momentinol interrompit la jeune fille, nous ne tenons pas encore l'autre signor. Don Matteo m'a honorée, mais don Andronico me fait plaisir. Le premier est un aimable cavalier; le second serait un excellent mari. Sans lui dire non, il suffit de l'avertir que je suis accordée. Si la permission que nous attendons est refusée, comme j'ai tout lieu de le craindre, je serai trop heureuse de recevoir les consolations du signor Andronic. On a des amoureux tant qu'on en veut, mais un mari cela est rare, et bien sotte est la fille qui lâche d'une main sans être sûre de tenir ferme de l'autre,
— Cmfo/ s'écria Je curé, quelle petite commère! voilà ce qui s'appelle entendre ses intérêts ! Si tu ne te maries point, ce ne sera pas faute d'esprit et de malice. Mon cher Andronic, puisque cette fillette en sait plus long que nous , rapportons-nous-en à sa sagesse. Parlez à votre père, et attendez paisiblement
que don Matteo reçoive des nouvelles de son pays.
Au lieu de suivre ce conseil raisonnable, Andronic sortit furieux d'avoir été prévenu ; il trembla que son rival ne réussît le premier, et à force de se monter la tête il conçut le projet de forcer Matteo à lui céder la place. De son côté, l'Are tin fut transporté de colère en apprenant qu' Andronic voulait le supplanter. Il jura devant témoins qu'il saurait bien se débarrasser de son concurrent. Le bruit se répandit aussitôt dans la ville que ces deux ennemis se cherchaient, et on s'attendit à une catastrophe. En effet, ils se rencontrèrent dans ce café même, à l'heure de V Angélus. Matteo s'assit à cette place où je suis, et Andronic se mit en face de lui, à cette table que vous voyez. Il se regardèrent un moment sans parler, et je vous assure que les assistants étaient pâles d'effroi.
Ici le narrateur s'interrompit et fixa sur nous ses yeux d'une vivacité singulière pour recueillir sur les visages de l'auditoire quelques
signes d'émotion. Mon compagnon, M. V..., n'avait compris le récit qu'à moitié; quand je l'eus mis au fait de la situation, il se tourna vers l'homme aux yeux perçants et lui dit avec sang-froid:
— Eh bien : après ?
— Si vos seigneuries, reprit le narrateur, ont séjourné à Arezzo, elles ont pu remarquer qu'on n'y ment jamais, tandis que le reste de l'Italie est plein d'imposteurs. Mon ami Joseph Bimbo vous dira que j'aime trop passionnément la vérité pour ajouter à cette histoire un seul mot de mon invention. Les gens que le hasard ou la curiosité avaient amenés dans le café devinèrent tout de suite, aux regards des deux rivaux, que la querelle irait loin, et les plus braves auraient bien donné quelques paoli pour être transportés subitement chez eux. Ils restèrent immobiles attendant l'événement. Matteo rompit bientôt cet horrible silence.
— Don Andronico, dit-il , je vous ai laissé jusqu'à présent faire la cour à ma maltresse sans vous gêner, et vous avez dû me trouver
de bonne composition ; mais je vous avertis que cela ne peut plus durer.
■— Don Matteo, répondit l'autre, cela ne durera pas, car vous allez renoncer à celle que vous appelez votre maîtresse, et qui est la mienne.
— C'est vous qui renoncerez à Fioralise, je vous le jure par tous les saints du paradis.
— Il faut que cela finisse, reprit Matteo ; je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir. Si à pareille heure vous ne déclarez pas que vous abandonnez vos prétentions, vous aurez affaire à moi.
— Et que ferez-vous, si je ne vous cède pas la place?
— Pardieu! chien de Pisan, je t'écraserai sous mes pieds comme un insecte.
— C'est-à-dire, misérable Are tin, que je t'assommerai comme un bœuf à la boucherie.
— Non, non. Je te prendrai par les jambes et je te lancerai dans le fleuve.
— Quel fleuve (1) ? C'est moi qui te saisirai
(1) Cette répétition interrogative équivaut en italien à une nésation.
à la gorge et te jetterai par-dessus la tour de la Faim.
— Moi, je te rendrai la mort plus dure, car je prétends te briser les quatre membres l'un après l'autre.
— Dis plutôt que je t'arracherai les deux yeux, afin qu'ils ne puissent voir l'état déplorable dans lequel je te mettrai ensuite.
— Tu ne sais pas qui je suis; je vais te le iuontrer. Figure-toi que cette table soit ton dos : voici comment je frapperai dessus.
Matteo donna sur la table un coup de poing qui enfonça les planches; mais aussitôt Andronic prit une chaise et la pressa si fort entre ses bras qu'elle se rompit en plusieurs morceaux.
— Voilà, dit-il, comment je ferai craquer tes os.
Il y eut un mouvement d'iiorreur dans l'assemblée. L'Arétin appuyait son discours d'une foule de jurements effroyables par lesquels on voyait bien qu'il ne se connaissait plus ; le Pisan,de son côté, criait d'une voix si terrible