‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 12 sur 40 · LES HOTES DE LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

LES HOTES DE LA MONTAGNE

Il n'est pas rare, en se promenant dans la montagne, d'entendre derrière soi le bruit d'un pas leste et cadencé. Ce sont des montagnards qui descenden t à la vallée avec le lait et le fromage de leurs brebis, ou qui remontent vers les cabanes avec les provisions de la semaine. Ils sont invariablement armés d'un énorme parapluie. Ce n'est pas tout à fait ainsi que nous les représentent les tableaux couleur locale, mais ce prosaïsme est trop nécessaire pour qu'on songe à s'en formaliser dans un pays de brouillards continuels.

Invariablement aussi , le montagnard s'arrête pour vous dire: « Bonjour, monsieur! — Où allezvous? — D'où venez-vous? — Chez qui êtes-vous logé? — De quel pays êtes-vous? — Et comme cela vous vous promenez; vous trouvez nos montagnes belles? — Allons, c'est bien, au revoir, monsieur, et bonne santé. »

Cette curiosité s'explique par l'existence solitaire et monotone qu'ils mènent sur les hauteurs. Quelques-uns, d'ailleurs, apportent un correctif à leur indiscrétion.

« Moi, reprennent-ils aussitôt qu'on a répondu à leur interrogatoire, je suis de tel village. — Mon père habite notre maison. — Ma sœur est mariée. — Mon frère est au service. — Je fais paître le troupeau à deux heures d'ici, et je me nomme Pierre, à votre service, monsieur, si vous venez par là. »

De cette façon, ce n'est plus qu'un échange de mutuelle confiance qui n'a rien de choquant.

Ces pasteurs commencent à conduire leurs troupeaux sur la hauteur, au printemps, et s'élèvent à mesure que la neige fond. On observe alors ce phénomène assez singulier ; la glace en s'évaporant laisse un sol brûlé à la place qu'elle quitte : on le croirait à jamais stérile, mais deux jours après une petite herbe verte et drue, dont les animaux se montrent très-friands, commence à poindre; en moins de huit jours le pâturage est magnifique. A

LKS BAUX-BONNES. 135

l'arrière-saison, c'esl encore la neige qui marque les étapes îles bergers, ils abandonnent les sommets qu'elle envahit, et descendent jusque dans la plaine immense qui s'étend entre Orthez et Pau; il y a là des communaux où, moyennant une certaine redevance, les pasteurs font hiverner le bétail.

Pendant que la plupart des hommes mènent cette vie fainéante, les femmes travaillent aux champs. Ces mœurs rappellent les premiers âges, les Egyptiens surtout, chez lesquels les hommes se livraient aux besognes les plus douces, à la confection des corbeilles et des paniers, tandis que les femmes s'employaient aux rudes travaux de la campagne, — d'où vient que les prêtres avaient symbolisé le mois de la moisson par une vierge qui tenait trois épis à la main. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Cependant, pour compléter le parallèle, ajoutons que, tout en surveillant les brebis, nos pasteurs occupent leurs doigts à tricoter des bas de laine.

Ils sont silencieux comme la plupart des gens qui vivent en pleine nature. On les voit souvent immobiles et contemplatifs, appuyés sur un grand bâton, mais on les entend rarement chanter. — Ils ont néanmoins quelques poésies mélancoliques , des chansons doucement plaintives et d'un sentiment délicat. Nous aurons occasion, plus loin, d'en citer quelques-unes, lorsque nous parlerons de leur poète national.

Bien que montagnards, nos Béarnais ne le sont pas suivant le cœur de M. Jules Favre. Mil huit cent quarante-huit, comme hien vous pensez, fut une mauvaise année pour les Eaux-Bonnes. En 1848 il n'y avait personne ici, mais il y avait M. Jules Favre. Si les dames du Provisoire pouvaient dire alors : «-C'est nous qui sont les princesses », — les messieurs de Février pouvaient bien faire les princes, mais ça ne rapportait guère au village. M. Jules Favre essaya de républicaniser les montagnards et de leur expliquer ses circulaires: ce fut sans grand succès. Deux pauvres guides seuls se laissèrent endoctriner; ils s'en mordent peut-être les doigts à l'heure qu'il est. Auprès des buveurs, ces opinions-là leur réussissent peu; — et, dans la montagne, tandis qu'on appelait amicalement mon excellent guide de son nom de Lassalle tout court, on traitait avec une sorte d'affectation, et depuis leur conversion, nos deux républicains de monsieur, gros comme le bras.

Au reste, les pasteurs qui nous donnèrent l'hospitalité dans leur cabane ne s'en cachaient pas plus que cela. — « Monsieur, me disait le politique de la hutte, ça ne peut pas durer comme ça : il faut absolument que Napoléon gouverne... ' nous ne vendons plus nos fromages. »

1 C'est en 1850 que ces intelligentes populations émettaient !<.• vœu que nous rapportons et qui s'esl réalisé depuis. L'auteur s'eM trouvé à même, l'année dèr-

Vendre nos fromages! voilà la vraie question. — Mais, ô naïfs montagnards, qui est-ce qui vend ses fromages depuis deux ans?

< "fst cependant, au village des Baux-Bonnes, à qui les vendra le plus cher, ces malheureux fromages. On y exploite L'étranger de toutes les façons. Les buis, qui chez nous servent de bordures k nos parterres, sont ici de véritables arbres; on les façonne en cannes fort simples, qu'on vend, au nombre de dix mille, depuis vingt-cinq sous jusqu'à six francs; jugez du reste. On vend les petits des chiens des Pyrénées, on vend des aigles, des morceaux de stalactites, des pierres, des cailloux; on vend ses vieux sabots, ses habits rapiécés aux artistes; on vend tout et de tout, et très-cher. — Néanmoins, dans ce pli des Pyrénées, creusé comme un tablier fait tout exprès pour recevoir les deux millions que les visiteurs y laissent tomber chaque année, les habitants n'en sont pas beaucoup plus riches. On pourrait croire, au prix où les hôteliers louent leurs appartements, qu'ils doivent faire fortune en peu de temps; on se trompe. 11 faut considérer que les trois mois de la saison des Eaux représentent le revenu de toute

nière, de recueillir l'expression de leur reconnaissance pour le Prince en qui il< mettaient leur espoir. Ça été pour lui le sujet d'une lettre qu'il a p ibliée dans un journal, et qu'on trouvera reproduite en partie sous le litre de post scriptum, i 1-t fin de celte esquisse des Eaux-Bonne*. Elle porte en -"i ^ou intérêt. Il s'agissait alors d'an voyage que LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice avaient projet.' dances montagnes, et qui ne s'est pas réalisé.

l'année, et que, pour faire bâtir, ils ont emprunté. L'intérêt absorbe leurs bénéfices.

Ce fut d'ailleurs une assez belle spéculation pour le capitaliste qui en eut l'idée. Il acheta 1 ,300 francs, m'a-t-on dit, le rocher sur lequel la rue du village est conquise, et le revendit 16,000, tant la vogue des Eaux-Bonnes grandit aussitôt après qu'il eut fait son acquisition.

Pendant huit mois de l'année, le village de Bonnes esta peu près abandonné; les hôtels sont confiés à la garde de quelques personnes qui demeurent alors, pour ainsi dire, sans communication avec le reste du monde. Les routes sont interceptées parles neiges, et les torrents grossis creusent autour de la montagne un infranchissable fossé. Pour toute occupation, — qui du reste en vaut bien une autre, — les habitants, depuis octobre jusqu'en avril, se livrent à la chasse à l'ours, au renard et à l'isard. Ils vivent heureux ainsi dans cet âpre pays, sous ce ciel inclément, en attendant que mai, vainqueur du froid, délivre la source glacée, leur rende les grands paysages en ileurs, les riants vallons et la bourse des malades, où ils puisent chaque saison l'existence d'une année.

Quant à nous, enfants du centre plat de la France, vivrions-nous aussi bien, transplantés dans ces montagnes? c'est une question. J'ai remarqué que la plupart d'entre nous s'habituaient difficilement à

n'avoir plus d'horizon. Cette privation, qui n'est d'abord qu'un regret, devient plus tard un impérieux besoin. Les sommets qui bornent la vue de tous côtés nous étouffent. Parfois, il semble que l'air manque et que les monts se rapprochent ; on éprouve alors une sensation pareille à celle qui saisit certaines personnes au milieu de la foule : la poitrine se resserre, le cœur bat et la panique vous prend: on donnerait dix ans de sa vie pour un petit coin d'horizon devant lequel on respirerait. 11 y a des natures qui, sous cette influence, se trouvent mal. Evidemment, elles ne résisteraient pas longtemps a ces effets nerveux souvent répétés. Au bout d'un mois ou deux, quelque plaisir et quelque admiration que vous causent les montagnes, il est rare qu'on n'aspire pas ardemment vers la plaine. Les passagers en mer ressentent le même désir pour la terre ferme. Pour moi, je dois l'avouer, je n'ai jamais mieux compris que dans les Pyrénées, où cependant je serais tout prêt à retourner, les charmes de la Beauce; les Landes, quand je les ai traversées après mon séjour ici, m'ont semblé devoir être le véritable paradis sur terre. Je me suis même alors livré, absolument comme un poëte de l'école du bon sens, à ce calembour para peu près qui résume mon sentiment, et que je veux dire a vous, mais à vous seul:

Dans la vie, sans un peu de plaine, on n'a pas de plaisir.

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