POST-SCRIPTUM
Quand je suis arrivé ici. les gens n'avaient qu'une préoccupation, celle de l'arrivée de l'Empereur et de l'Impératrice.
.l'avais d'ailleurs trouvé ce même émoi tout le long de la route. Le voyage, comme vous le savez, n'a jamais été bien arrêté. En sorte que chacun se demandait : Leurs Majestés viendront-elles, ou ne viendront-elles pas? — C'était la question.
Pour les nouvellistes de Bordeaux cependant, ce n'en était plus une. A l'hôtel où j'ai dû m 'arrêter
pour dîner, mon voisin de gauche, le 17 juillet, m'a positivement affirmé que Leurs Majestés étaient passées incognito, dans la nuit du 1G. Comment aller à rencontre d'un homme si bien informé, et si bien pensant en même temps, car il ajoutait, ce brave voisin de gauche :
— Je ne saurais trop louer l'Empereur de son incognito. Les réceptions officielles sont toujours pour les villes une occasion de dépenses qu'il est bon de leur épargner.
.l'avais également un voisin de droite. Mais celuilà n'était point du même avis. 11 espérait au contraire que l'Empereur, à son retour, ferait une entrée solennelle.
— De semblables fêtes, disait-il, rapportent aux municipalités, par le grand concours qu'elles amènent dans les villes, plus qu'elles ne leur coûtent.
Comme je m'étais incliné devant l'opinion du voisin de gauche, je m'inclinai devant celle du voisin de droite, pensant philosophiquement à part moi que, quoi qu'on fasse, il y a toujours une moitié des gens pour le trouver bon, et l'autre moitié pour y trouver à redire; que, par conséquent, le mieux est d'agir à sa guise, et, pour le cas présent, de s'en rapporter à la sagesse et à la convenance des augustes voyageurs.
Et c'est ainsi, vous le voyez, Monsieur, qu'on rencontre la comédie et la philosophie sur les grands
chemins. Aussi, ne saurions-nous trop admirer le bon sens de nos aïeux, quiavaient trouvé quec'étail en voyageant que la jeunesse s'instruisait.
Au reste, je n'en ai pas fini sur ce sujet.
A Pau, où les préparatifs, depuis un mois, employaient de nombreux ouvriers, les conjectures allaient leur train. Chacun avait ses informations qu'il tenait de bonne source, et quand on rencontrait quelque autorité sur son passage :
— Eh bien ! l'Empereur? demandait-on.
— Nous ne savons rien, répondait l'autorité.
— Allons donc! reprenait-on d'un petit air qui voulait dire qu'on n'en croyait rien.
— En vérité.
— Oh ! très-bien. On vous a recommandé de ne point parler. Nous comprenons cela.
— Mais non, franchement.
— Oui, oui! Eh bien ! nous vous dirons, nous, ce qui en est. Vous avez reçu, par le télégraphe électrique de Bayonne, l'ordre de faire marcher les troupes de Tarbes; l'Empereur passera le 20; la cavalerie s'échelonnera pour lui servir d'escorte. 11 n'aura de réception officielle qu'à son retour des Eaux-Bonnes Est-cela ?
Et l'heureux Béarnais s'éloignait en se frottant les mains, et répétant à son cercle :
— Us croient que nous ne savons rien, et font les mystérieux. Après cela, c'est leur devoir, on ne saurait leur en vouloir.
Il est de fait qu'on n'avait jamais vu une autorité aussi discrète. Mais elle avait de bonnes raisons pour cela : elle ne savait rien.
Et aux Eaux-Bonnes donc ! c'était bien autre chose. Chaque jour l'Empereur et l'Impératrice étaient arrivés dans la nuit ; ils devaient aller à la buvette à neuf heures. — Un matin, une brave femme vint dire :
— Pour le coup, ils y sont; j'ai vu entrer un parapluie dans la maison du gouvernement, et il n'en est pas sorti, le parapluie ! Quelle autre preuve faut-il encore?
Le parapluie appartenait à M. le duc de Bassano, arrivé de la veille, et qu'on installait au gouvernement.
Cette maison du gouvernement est une maison que l'empereur Napoléon Ier avait acquise pour en faire un hospice militaire. Après 1815, elle resta dans les mains de la commune, qui la louait à bail à un principal locataire, lequel la sous-louait, pendant la saison, aux étrangers.
Cette année, elle ;i été appropriée ;m service de l'Empereur. Les ouvriers, après avoir, sons t'habile
direction de l'architecte de Fontainebleau, travaille au château de Pau, ont fait merveille dans cette maison des Eaux-Bonnes. Tout y est frais, simple, léger d'ornement et coquet comme il convient.
La demeure du bon roi, qui devait recevoir Leurs Majestés, à Pau, a trouvé là une bonne occasion pour terminer bien des choses qui, depuis des années, étaient à l'état de projet. On a percé des fenêtres, on a réparé, on a meublé des appartements, et mis un peu d'ensemble dans ce magnifique palais.
La chambre de l'Empereur devait être celle de Jeanne d'Albret, et c'est le lit même de cette princesse qui lui était destiné. Sa Majesté, dans un petit cabinet attenant, aurait travaillé sur le bureau de Louis XII.
Pour ne point reposer sur une couche historique. l'Impératrice n'aurait point eu un moins beau lit. Rien de plus élégant que cette seconde chambre tendue de bleu tendre, et encadrée de chêne.
Non loin de là, dans le salon de famille, un piano du temps aurait peut-être invité Sa Majesté à promener les doigts sur ses touches jaunies : mais il est à croire que la curiosité eût été vite satisfaite. Comme une épinettede bonne maison, qui sait ce qu'elle doit à la date de 1595 inscrite au-dessus de son clavier, la vénérable dame a bien la voix la plus cassée qu'il se puisse ouïr. C'est à faire fuir de
Pau aux Eaux-Bonnes, où je reviens sans plus de transition.
Et maintenant il me faut terminer cette lettre comme je l'ai commencée, en parlant de Leurs Majestés, — ce qu'on ne doit jamais faire qu'avec une extrême mesure, surtout lorsqu'on a à rapporter, si je puis m'exprimer ainsi, les actes privés de leur cœur. Cela passe pour de la flatterie, et c'est toujours de l'indiscrétion.
Sa Majesté l'Impératrice, qui devait honorer cette année les Eaux-Bonnes de son auguste présence, a déjà visité ces lieux. Avant de savoir à quelles hautes destinées elle était réservée, les habitants de cette petite vallée la tenaient au premier rang pour sa beauté, sa grâce et sa générosité. Tous ils ont mémoire de quelque trait de bonté qui ne saurait étonner aujourd'hui. Tous tiennent à honneur de vous dire : « Monsieur, je la connais bien. — Je l'ai servie dans telle occasion. — C'est moi qui tenais son cheval quand elle allait le monter. »
Et ce cheval lui-même est en ce moment l'objet des regards et des préférences des buveurs. Il est devenu presque un personnage. Son maître, qui veut le faire valoir, dit, en le désignant : « C'est le cheval que l'Impératrice avait coutume de monter. » Ce cheval, au reste, était digne de cet honneur; c'est le plus coquet et le meilleur des Eaux-Bonnes.
Ces détails, si petits qu'ils soient, sont caractéristiques; par eux vous devez juger du bonheur •lue les montagnards <l<i cette vallée auront à revoir
Sa Majesté, et de l'accueil qu'ils sauront lui taire.