L£ COL DE TOUTES
Pour aller des Eaux-Bonnes à Cauterets, par la traversée du col de Tortes, l'itinéraire est tout tracé et les étapes sont marquées. — On passe, sans s'arrêter, devant la cascade Discoo et devant la cascade plus éloignée de Larressecq; on déjeune sur la hauteur de Tortes ; on dîne à Arrens ; on traverse en courant les villages de Marsous, d'Aucun et d'Àrras, dans la vallée d'Azun. Alors, à volonté, l'on tire à gauche ou à droite. A gauche on se dirige sur Àrgelès, à droite on va gagner son coucher à Pierrefitte, en traversant Saint-Savin, dont l'abbaye est remarquable. Le lendemain, on part, deson pied léger, ri
GAI TERKTS. loi)
deux heures de marche suffisent pour atteindre Cauterets. — Voici la feuille de route. Rien ne nous retient; partons. — Nous aurons un paragraphe pour chacune de nos stations, et nous tâcherons d'être court, pour ne point fatiguer le lecteur.
A l'heure dite, six heures du matin, nous quittions donc le village des Eaux-Bonnes. Le guide marchait devant nous dans son costume de laine brune, la culotte serrée au genou, les bas, en forme de guêtres. dessinant ses jambes nerveuses. Il portait les provisions dans une serviette nouée, et il avançait d'un pas cadencé, le parapluie sous le bras, car le ciel était couvert ; il y avait apparence de pluie.
Je l'ai dit ailleurs, un montagnard ne s'aventure guère du côté des hauteurs, sans ce meuble bourgeois mais indispensable. Si ce n'est pour la pluie, c'est pour le brouillard qui ne mouille pas moins.
Les nuages, au reste, sont une des plus grandes causes d'émotions pour le touriste dans les montagnes. Se montrent-ils au départ, on demande au guide s'ils ne se dissiperont point devant le soleil, et le guide répond qu'il veut bien l'espérer. Si le ciel est pur, on s'inquiète également de ces malheureux trouble-fêtes, — et le guide consent encore à croire que le beau temps sera durable. Mais il n'ose rien affirmer. 11 suffit, en effet, de si peu de chose pour changer les conditions de l'atmosphère, l'on a \u si souvent, en moins de cinq minutes, le beau
1(>0 COr USES DANS LES PYRENEES.
temps remplacer le brouillard, ou le nuage dérober le plus radieux soleil, que les meilleurs prophètes craignent d'y compromettre leur science.
En attendant l'événement, le voyageur demeure dans un état de continuelle anxiété. Néanmoins il ne dit rien; il en agit avec les brouillards comme avec ces gens quinteux que la contradiction décide ; il craint de s'élever contre eux de peur de les indisposer. Si vous le faites parler, il répond que, ma foi. tant pis ! que les sommets se découvrent ou que les perspectives restent voilées, ça lui est égal; il ne croira pas, pour cela, son excursion manquée ! — Devant cette belle indifférence, quel est le nuage qui ne serait pris, et. — de l'humeur qu'on lui connaît, qui n'irait se promener autre part, pensant qu'il n'a rien à faire là, si sa présence n'y contrarie personne? — La ruse, sans doute, est faite pour donner à rire aux esprits forts, mais, moi qui vous écris, lecteur, je puis vous dire qu'elle m'a parfois réussi. Vous penserez ce que vous voudrez de ma sincérité.
Cependant, pour être d'un mauvais caractère, les nuages n'en ont pas moins leur beau côté. — Les voyez-vous, ils ondulent, roses ou gris et souvent d'un blanc d'argent, autour des montagnes, et serpentent le long des vallées: — ils augmentent, ils diminuent d'intensité, ils découvrent une cime! 0 surprise! ô fortune! Mais ils flottent toujours, e( voilà cette cime disparue. O désappointement!..,
CAUTBRKTS. 161
bientôt suivi (\'wnv extase nouvelle, (.'est un coteau
qui se dessine, un point d'horizon qui brille, puis tout une vaste étendue qui montre ses grandes lignes, ses contours arrondis au soleil, et ses ombres mystérieuses. Le spectacle est complet, la nature se livre tout entière. 0 jouissance sans pareille! Mais croyez-vous qu'elle eut été aussi vive sans ces nuages provoquants qui. tour à tour, l'ont excitée. ménagée, irritée et satisfaite enfin? Non, certes, et pour parler franc, je n'hésiterai pas à convenir que la montagne est une coquette raffinée et sachant bien son métier, ne livrant en ses langueurs, couchée et roulée dans ses voiles, qu'un bras d'abord, puis un bout d'épaule, puis un sein longtemps défendu, à l'amant dont elle veut obtenir des transports dignes d'elle.
C'est ainsi que nous sommes arrivés à une hauteur d'à peu près 3,000 pieds, moitié dans le brouillard, moitié à travers des éclaircies. Le soleil, à ce moment, avant été assez complaisant pour pomper les vapeurs, il nous fut permis de voir autour de nous et de plonger la vue dans le paysage qui fuyait et s'étageait sous nos pas. On nous avait promis que cecoupd'œil valait la fatigue qu'il coûte; on ne nous avait pas trompé.
La vallée de Bonnes, que nous venions de gravir, ouvrait au-dessous de nos pieds son pli gracieux, dont la ligne marquée par des bois et des prairies
vient se briser contre les montagnes de Laruns qui servent de premier gradin à des montagnes couvertes de neige, dominées elles-mêmes par un pic de la vallée d'Asp. A gauche s'élève le pic du Ger qui. vu de ce côté, présente l'aspect d'une muraille de la hauteur du clocher de Strasbourg. A droite, la montagne de Tortes nous montrait l'échancrure par laquelle nous allions passer; derrière nous se dressait la montagne de la Latte, toute décharnée et déchiquetée en dents de scie. C'est elle dont les dentelures profilées sur le bleu du ciel produisent un si remarquable effet, lorsqu'on les regarde de la promenade horizontale. Autour de nous, il est inutile de le dire, il n'y avait que des pierres et de rares végétations.
A cet endroit, et près d'une source, comme il s'en rencontre toujours sur ces hauteurs, au grand étonnement des étrangers, — nous avons déjeuné. 11 était neuf heures: notre appétit était ouvert déjà par trois heures d'ascension.
Chacun avait choisi son siège sur un quartier de roche. Mon compagnon coupait le pain, je taillais, à belles tranches, le gigot froid, et le guide allait incessamment à la source. 11 en revenait avec les bouteilles rafraîchies, et c'était un «. à toi ! à moi! à vous, guide! »qui ne laissait ni trêve ni repos. On y va de bon cœur, là-haut, je vous assure, et pour admirer, en déjeûnant, la grande nature, on n'en perd pas un seul coup de dent.
CÀUTIRETS. tli.'î
.Mais en moins de cinq minutes tout ce beau paysage qu'on ne se lasse point de regarder, disparut. Ce fut un vrai coup de théâtre; il nous eut Tort attriste, s'il ne nous avait ménagé certaine surprise qui nous permit d'envisager les nuages au point de vue de la chorégraphie : point de vue assurément tout nouveau, que je crois devoir livrer aux méditations des philosophes de l'Opéra.
Pendant que nous déjeûnions, le soleil, nous l'avons dit, (Hait sur nos tètes, et. comme un lustre étincelant, éclairait la magnifique décoration placée devant nous. La scène était vide, et, pour toute musique, des susurrements d'insectes, quelques notes lointaines, arrachées aux échos par les pâtres de l;i montagne, préludaientà nos oreillesen manière d'ouverture. Tout-à-coup, un petit nuage sortit du flanc de la montagne ; un instant il hésita, puis se hasarda et se balança en se dirigeant vers le milieu de la vallée. — Vous avez assisté quelquefois à la représentation d'un ballet? — Une danseuse s'échappe de la coulisse, glisse timidement sur la scène, se dresse sur ses pointes, regarde à gauche, à droite, puis se décide : elle arrondit ses bras et semble faire un appel. Aussitôt, une seconde danseuse apparaît du côté opposé, imite lemémejeu. Alors, de toutes parts, sur tous les plans accourt un essaim de blanches robes. Au trémolo de l'orchestre, ces grâces légères se réunissent, remplissent le théâtre et tourbillonnentsousvosyeux.
Ainsi fît notre petit nuage, ainsi fit un second, ainsi firent tous ceux qui, sur leur invitation, surgirent des anfractuosités des monts que nous dominions. Bientôt leur groupe nombreux couvrit un large espace, et leur ronde flottante allant s'élargissant, nous déroba les fonds de la vallée.
Mais à cet instant un nuage, un vrai nuage, entra par le val d'Ossau, et fit si bien, qu'il ne fut plus question de ballet. Comme une mer qui monte, ce nuage a tout envahi. Un moment on aurait dit un lac immense, borné par le bassin de montagnes dont nous avons parlé : une seconde après, le flot montait jusqu'à nos pieds et nous submergeait. — Notre guide alors a déployé son parapluie, nous avons endossé nos paletots, et nous avons gravi le col.
Cette échancrure. à laquelle on donne le nom de col, et qui sert de porte de communication entre les basses et les hautes Pyrénées, n'a pas la largeur des ruelles du vieux Paris ; il est difficile d'y passer deux personnes de front. Un tourniquet n'y serait pas déplacé.
Passé ce col, il fallut descendre dans la neige el dans les pierres, mais sans autre vue que le brouillard immobile qui bornait notre horizon à trois pas. Rien n'est dépitant comme ces promenades à l'aveuglette, dans un paysage qu'on pressent d'une grande beauté. Etant enfant, on me prenait quelquefois
par-derrière en posant les mains sur mes yeux, el
l'on nu.1 retenait ainsi captif jusqu'à ce que j'eusse deviné l'auteur de la plaisanterie. C'était une sensation désagréable. Je ne trouve pas de meilleure comparaison pour exprimer l'ennui causé par le brouillard sur les hauteurs.
(.(•pendant, après une ascension de 3.000 pieds, la descente fait plaisir : nous nous donnâmes de cette .jouissance pendant une heure et demie. — Mais la vallée de l'Arbeost, dans laquelle nousétions et que nous devions franchi]' pour arriver à Arrens, cette vallée, naturellement, a deux versants, et si le premier nous avait semblé bon à descendre, l'autre nous paraissait dur à gravir. Néanmoins, il fallut s'y mettre, pour gagner, à la force du jarret, un second col que le nuage, alors sur nos tètes, s'obstinait a nous dérober.
Xous étions au fond de la vallée, et nous nous arrêtâmes un instant avant de nous décider. A cet endroit se trouvait un pontde neige. Sur ses abords, un berger vint à notre rencontre ; son air mélancolique, dans cette solitude, s'harmonisait merveilleusement avec notre disposition d'esprit. Il nous offrit du lait de ses brebis. Cette politesse était surtout un appel à notre générosité. Xous nous serions fait scrupule de tromper son attente ; mais nous n'eûmes garde d'accepter son rafraîchissement; l'eau de la source nous semblait préférable.
Les ponts de neige ne sont pas autre chose qu'une croûte de glace que l'hiver a posée sur les torrents, dans toute la largeur du ravin, et que le soleil de l'été n'est point encore parvenu à faire fondre ; les eaux vives, plus tôt délivrées, ont percé cette masse de neige ; elles coulent dessous comme une rivière sous une arche. — On passe là-dessus sans danger.
Peu après ce pont, une petite hutte de pasteur attira nos pas; des vaches l'entouraient. Nous voulions nous asseoir, et dans ce bas-fond, traversé par des cours d'eau, et que la fonte récente des dernières neiges changeait en marais fangeux, on conçoit que les sièges de gazon sec étaient rares.
Mais, arrivés à la porte de la cabane, barricadée par des bâtons en croix, un veau qu'on sevrait se présenta pour nous recevoir. Aux premières caresses que nous lui fîmes en manière de salut, il se jeta sur nos mains avec avidité, et les enfonça dans sa bouche, jusqu'au poignet, pour les téter. Nous comprimes, à ses façons d'exploiter l'hospitalité, qu'il n'y avait pas de repos à espérer sous son toit. — D'ailleurs, le guide nous criait qu'il n'y avait pas de temps à perdre. — « En marche ! en marche ! messieurs, » disait-il. On se résigna à se reposer sur ses jambes, — et pour la première fois, peut-être, nous eûmes une idée juste du supplice du Juif-Errant.
Après deux heures de cet exercice forcé, nous avions atteint te second col, cette terre promise. \
CAUTMETS. 107
partir delà, nous o'avions plus désormais qu'à descendre; le guide nous lavait annoncé; il nous en renouvela l'assurance, et la joie rentra dans notre cœur ; nos jambes retrouvèrent des ailes.
Ce col nous fut dénoncé par les aboiements de trois ou quatre grands chiens, gardiens d'un nombreux troupeau éparpillé dans les rochers. Les pâtres survinrent à leurs cris : on échangea quelques mots. Ils s'étonnaient, avec un air narquois, qu'on prit tant de fatigue par partie de plaisir. Mais que nous faisait leur air : nous n'avions plus qu'à descendre! — « Allons, guide, ils disent que nous sommes fatigués ; regardez comme je saute ! Allons, leste ! c'est là-bas Arrens! » — On ne le voit pas encore, Messieurs. — Bon, on le verra tout à l'heure ! C'est à Arrens qu'on dîne, n'est-ce pas ? — Hum! hum! que disent donc mes souliers? pas grand chose de bon, et m'est avis qu'ils ont un peu bu dans les marais d'en bas. Mais qu'importe ! c'est à Arrens que tournent les broches, — ils sécheront au feu !
Ah ! croyez-moi, lecteur, quoi qu'on puisse dire du prix qu'elle met à ses faveurs, c'est une belle chose que la montagne ; on oublie bien vite ses peines et ses fatigues devant les surprises qu'elle nous ménage ! Comprenez-le plutôt.
Au détour d'une colline, Arrens, enfin, qu'on domine de mille pieds au moins, apparaît avec ses maisons blanches et sa chapelle qui commande la vallée
verdoyante d'Azun ; la vallée d'Argelès, qui la termine, s'étend à droite et à gauche. Il ne se peut rien de plus splendide que cette vue ; nous sommes restés là, frappés et tout émus. J'ai dit que le temps était à demi-couvert. C'était favorable à notre marche, et cela donnait encore au paysage un aspect fantastique. Les flancs de la vallée d'Argelès sont cultivés jusqu'à la cime. Au mois d'août, ce sont des champs jaunes, dessinés en carré par d'autres champs verts. Estompés ainsi dans le lointain, par un léger brouillard, ils figuraient une ville immense en amphithéâtre, avec des palais de marbre aux larges terrasses. C'était une apparition orientale et féerique devant laquelle nos yeux se refusaient à concevoir la réalité.
Etait-ce assez beau ! Mon compagnon et moi nous en parlâmes longtemps.
C'est d'ailleurs un effet saisissant que ces brusques transitions des endroits sauvages aux lieux cultivés et couverts de frondaisons. Les gorges et les plateaux frappés de stérilité tiennent toujours l'âme un peu serrée ; on n'y trouve rien des douces jouissances dont on a l'habitude; on n'y voudrait pas vivre; on se dit : « C'est bien beau, mais passons vite ! » Au contraire, on respire plus à l'aise, à l'aspect imprévu de ces bois inclinés et de ces fraîches prairies ; volontiers, on s'y découpe, en pensée, un petit enclos à mi-côte, et tranquille, au seuil d'une
CAUTRRETS. 1 *il>
maisonnette qu'on y plante, on se voit regardant, entouré des siens, les splendeurs que le soleil éclaire.
La chapelle d'Arrens se nomme l'église de Poueyle-Hun. Son architecture u'en fait pas un monument très-précieux . mais sa situation lui donne une grande importance dans le paysage. Elle est posée sur une éminence dont elle occupe à peu près tout le sommet: sa flèche ne manque pas de grâce ; il n'y a rien à dire de plus sur son extérieur. — L'intérieur est tort doré; l'autel possède deux colonnes torses dont les côtes sont dorées; le pampre qui tourne autour en spirale est aussi doré. Cette décoration, dorée se ressent du voisinage de la frontière, c'est le clinquant espagnol. On appelle l'attention du visiteur sur son pavé formé d'une seule masse de rocher, qui est le sol même sur lequel la chapelle est bâtie. Les habitants font grand bruit de cette particularité. Cette roche, au reste, n'est pas du granit, comme on veut bien le dire, mais une pierre calcaire grise et feuilletée. A certains jours, cette église voit les tidèles accourir de tous côtés. C'est un lieu de pèlerinage fort en renom dans le pays.
Une grande route, qui part d'Arrens, relie ce bourg et tous ceux de la vallée d'Azun à la sous-préfecture d'Argelès. Mais pour les piétons qui se rendent à Pierrefitte, le chemin le plus direct se fait à travers champs. Ce sont de belles prairies, plus éle-
véesque le niveau de la joute départementale, d'où l'on découvre les beaux villages de Marsous, d'Aucun et d'Arcizans perdu dans ses frênes. Près d'Aucun, sur la montagne à droite, se trouve le gouffre assez mal lamé d'Aulès. Ce gouffre effrayant exhale, de temps à autre, une odeur de marée qui donne à croire aux habitants du voisinage qu'il communique avec l'Océan ; notre guide nous affirma le t'ait, et nous le crûmes, parce qu'il ne faut contrarier personne.
Ce chemin à travers champs qu'on nous avait conseillé à Arrens n'est cependant pas une route bien reconnue. Avant d'arriver au hameau de Bun, nous en eûmes l'expérience. Comme nous avancions, le nez en l'air, un homme furieux sortit d'un petit bouquet de bois, et prétendit nous barrer le passage. Il avait le bâton à la main, et criait, dans son patois montagnard, que nous avions marché sur son herbe et qu'il fallait payer le dommage. — « Ils ne sont pas bons par ici, revint nous dire le guide qui avait parlementé avec lui; moyennant dix sous, il consent à arranger l'affaire. » Nous nous en crûmes quille à bon marché et n'élevâmes point • le discussion.
Le matin même, en quittant les Kau\-Bonnes% il nous était arrivé également de fouler l'herbe d'un pré qu'on fauchait. Les faneuses nous crièrent eu cho'ur : Payai pagal ce qui voulait dire : Pave/.
CAUTRRBTS. 17 1
pour le dégâl commis; et les hommes qous dépêchèrent une demi-douzaine de bambins .ivre leurs
pleins pouvoirs. Mais, à notre estime, le dégât avai( été nul, et qous répondîmes aui petits recors qui nous chantaient : Pagal />"?/'/.' sur tous les tons: — « Non, nous paspagai » A ce patois improvisé, toute la bande se mit à rire, et, sans plus rien dire, nous laissa passer. — Notre réponse n'aurait assurément pas été pri>e .lu même côté par notre Haut-Pyrénéen. Au reste, c*esl ici le lieu de constater la différence qui existe entre les habitants de la vallée d'Ossau et ceux des Hautes-Pyréenées. On n'a pas plus tôt dépassé la limite des deux départements, qu'on est à même de l'éprouver. On vient de le voir. Le Béarnais n'est peut-être pas moins intéressé, mais il est poli, il a des formes douces et souriantes avec l'étranger qui est sa proie naturelle. L'homme des Hautes-Pyrénées se montre plus sauvage, et ne descend point à faire patte de velours avec ses visiteurs; s'il les éeorche, il se soucie peu de les faire crier. Il dit bien merci, en prenant leur argent, mais sa condescendance ne va pas plus loin. — Néanmoins, une même vertu caractérise ces deux races de montagnards; c'est, en dehors de leurs exigences et de leur âpretéau gain, une probité scrupuleuse. Un exemple frappant vint, à quelques pas de notre homme aux dix sous, qous réconcilier avec ses pareils.
Le même jour que nous, un baigneur des Eaux- Chaudes, allant à Cauterets, avait entrepris la traversée du col de Tortes, mais à cheval. A la hauteur de Bun, le bruit d'une pièce d'or sur le sol l'avertit que sa valise, bouclée sur le devant de la selle, s'était entr'ouverte; sa bourse, à ce qu'il paraît, se trouvait à même : il y regarde aussitôt et constate la disparition de vingt-cinq louis. Il avait dû les semer tout le long du chemin. Son guide retourne en arrière pour aller à la recherche. Partout où il passe, ces pièces d'or avaient mis les gens en émoi ; et comme il va contant l'aventure, chacun lui remet ce qu'il a ramassé : ici trois pièces, là-bas deux, plus loin dix; enfin il put compter les vingt-cinq louis et les taire sonner dans sa main. Et c'étaient tous des gens malheureux pour qui le pain est dur à gagner, qui lui rapportaient, avec empressement, cet or si brillant et si tentant. « Où diable la vertu va-t-elle se nicher ! » aurait encore dit Voltaire. — Quant au guide, il taisait joyeusement claquer son fouet. — « Voilà du bonheur, par exemple, lui disait-on î — Bah! je savais bien que je les retrouverais, répondait-il. » 11 taisait ainsi le plu.s bel éloge de ses compatriotes. Nous aimons, après lui, à le répéter.
Mais tout en contant, voici que nous approchons de Sain t-Sa vin. Reprenons haleine pour en dire deux mots.