LES GROTTES
Mais avant d'aller plus loin, un mot encore sur les Eaux-Chaudes. On ne les quitte guère sans visiter une grotte qu'on cite au nombre des merveilles des Pyrénées. Elle est à peu près à trois quarts d'heure de chemin du village ; on y arrive par une pente assez raide dont la hauteur, à mesure que l'on monte, domine la vallée de Gabas et donne au touriste un avant-goût de la route d'Espagne, — une des plus séduisantes qu'on puisse suivre dans les montagnes.
Cette grotte a cela de remarquable, qu'elle est traversée dans toute sa longueur par un torrent fort rapide. Il est à croire que ce sont ses eaux qui ont creusé la galerie, mais il faudrait sans doute remonter très-haut pour savoir sous quelle dynastie elles ont commencé ce travail. Quoi qu'il en soit, le torrent est là ; il s'échappe par la grande arcade qui forme, dans le roc, l'entrée naturelle des visiteurs ; il laisse, contre la paroi, un chemin tantôt plus grand, tantôt plus petit, mais toujours fort étroit. D'abord qu'on s'y engage, à la queue leu-leu, comme disent les écoliers, on sent une grande humidité ; le froid tombe sur les épaules ; mais les visiteurs récidivistes vous disent de n'y pas prendre garde, qu'on s'y habitue. Le fait est que l'air est glacial, et que, sans aller plus loin que la Sibérie, il y a des gens qui vivent exempts de fluxions de poitrine dans ces températures. Le guide marche en tête; il vous a muni d'une bougie, et lui-même a pris soin d'allumer une torche avant d'entrer, les allumettes chimiques étant probablement de nature plus délicate que les hommes, et s'habituant moins facilement qu'eux à l'humidité.— La torche est la baguette magique du guide. Quand il la brandit, ses lueurs rouges se jouent dans les stalactites de la voûte, et ce n'est plus autour de vous qu'escarboucles, topazes et améthystes qui ruissellent par myriades et semblent tomber dans l'eau bouillonnante du torrent enflammé.
Il v a des enthousiastes de ce spectacle. In bonnetier retiré m'a affirmé que la grotte d'Âladin, qu'il
n'a jamais vue, n'offrait rien de plus beau. Mais il est des gens aussi qui reculent devant ces promenades souterraines; une horreur instinctive les retient à l'entrée; rien au monde ne les déciderait à faire deux pas en avant ; l'idée de s'égarer là-dedans, et la pensée qu'il suffirait d'une pierre détachée pour se voir enterré vif, leur donne le cauchemar tout é\ aillés. Sans doute, ces personnes ne sortent jamais d'une cave sans remercier Dieu et sans croire qu'elles l'ont échappé belle. Cependant , l'auteur de ces lignes aura la franchise d'avouer qu'il est du nombre des êtres mal organisés pour la vie souterraine des lapins et des taupes, et qu'il n'a parlé que par ouï-dire de l'intérieur de la grotte des Eaux-Chaudes. Il n'est pas néanmoins tout-à-fait étranger à ces curiosités. Il y a près des Eaux-Bonnes, à droite en descendant la route, un poteau qui porte ces mots : Gratte curieuse. On nomme aussi cette grotte : Grotte Castellanne, du nom de son propriétaire actuel, M. le marquis de Castellanne, le même qui donne la comédie dans son hôtel, à Paris, et qui trouva bon, un jour qu'il passait par là, d'en faire l'acquisition. Atout prendre, la fantaisie était tentante. Bien des marquis ont des terres, des plaines et des forêts ; quelques-uns pourraient avoir un théâtre ; mais, par la malepeste, n'a pas une grotte
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qui veut pour la décorer de son nom.
On nous fit entrer dans cette grotte. La cavité n'étant pas assez profonde pour que l'obscurité y soit complète, le gardien ferma la porte afin de faire la nuit. Une chandelle fut allumée et promenée le long des stalactites de la voûte. Ces stalactites, d'un jaune luisant, affectent souvent des formes singulières sur lesquelles on appelle l'attention des visiteurs. Une entr'autres figure, tant bien que mal, un mouton dépouillé et suspendu au croc du boucher. Ça peut être extraordinaire, mais en vérité le sujet n'est pas gracieux, — et si ce n'était un blasphème, rien ne retiendrait d'accuser la nature de mauvais goût en son caprice.
On nous accordera qu'un pareil spectacle n'est pas fait pour vaincre une forte répugnance, et qu'après en avoir joui, on peut rester insensible devant les séductions de la grotte des Eaux-Chaudes.
Parlez-nous des beautés en plein soleil. Il n'y a pas de portes à mettre devant, et le bon Dieu n'en fait payer la vue à personne.
Ceci soit dità l'adresse de la commune de Laruns à qui la grotte merveilleuse appartient, et qui ne craint pas d'afficher partout un tarif à peu près ainsi conçu :
Entrée delà grotte, par personne. . tant
LES BAUX-CHAUDES. i">
Pour le guide. ....... tant
Pour une bougie tant
Pour une torche tant
Pour ceci, et encore pour cela que
nous oublions tant
Total. . . un chiffre assez rond.
Ce tarif, qui semble arrêté en vue de sauvegarder les intérêts de la commune et des ciccroni, atteint-il bien son but?
Il est permis d'en douter.
En voyage, on est facilement généreux; mais partout l'idée d'une contribution forcée indispose. Elle fait souvent qu'on s'abstient d'un plaisir plutôt que de la subir.
J'ai lu quelque part une vieille devise qui disait :
« Je donne à mon vouloir ; à qui veut je refuse. » En certains cas, je la crois bonne à méditer.
GABAS.
C'est à Gabas que finit la route carrossable qu'on nomme la route d'Espagne. Passé le petit pont qui marque le bout du monde pour les voitures, il n'y a plus que des chemins ou des sentiers praticables aux seuls piétons et aux mulets qui se rendent en Espagne par le port de Salient.
Le trajet qui sépare les Eaux-Chaudes de Gabas est d'un pittoresque vraiment sauvage. Les aspects changent à mesure qu'on poursuit la route devant soi, mais ce cachet de grandeur sauvage reste par-
LES E M S-CH M DBS. »T
tout le même, pour tenir constamment le voyageur dans une admiration sérieuse et mêlé* do crainte,
c'est-à-dire toute relideu>e ; n«ite impression, d'ailleurs, tout le monde l'a ressentie au milieu des sites vierges que l'homme n'a point encore dérangés, et qui vous laissent face à face avec L'œuvre de Dieu.
Au sortir des Eaux-Chaudes, la route est étroite. Du flanc des montagnes qui la bordent, de droite et de gauche, tombent des cascades sans nombre de quatre et cinq cents pieds. Ce sont de beaux rubans qui viennent lamer d'argent le manteau vert de cette riche nature.
Plus loin, la vallée s'élargit; le gave coule tranquillement; on dirait un ruisseau murmurant qui baigne une prairie normande. Pour compléter le paysage, quand je passai, deux vaches étaient là ; l'une ruminait son trèfle ; l'autre, les pieds dans l'eau, s'apprêtait à boire ; toutes deux, au bruit de nos pas, avaient tourné la tête ; immobiles, elles nous regardaient fixement.
.Mais l'illusion est fugitive. En cet endroit môme, la perspective s'ouvre. Quelques sommets arides, que le soleil colore en rose, apparaissent au-dessus des arbres étages d'un petit bois assis sur les prochains versants.
On le traverse, ce petit bois, et l'on jurerait une route de la forêt de Fontainebleau, une de ces routes sinueuses qui ménagent l'imprévu à chaque non-
veau coude ; — les roches détachées, les mousses veloutées, les lézards craintifs et prompts à la retraite, tout y est.
Au sortir de cette ombre, les hauts sommets se dressent, le gave reprend sa voixrauque et sa course furieuse. Ce n'est plus l'herbe normande, ce ne sont plus les allées de Fontainebleau : adieu la rêverie, l'idylle et la pastorale. Je l'ai dit, tout en ces lieux est contraste. Songez ici à votre néant et à la grandeur de l'Eternel. Ici et tout-à-coup le géant Ossau surgit à vos yeux ; sa tête se baigne dans l'azur: on le voit de vingt lieues, tant sa masse est colossale ; et cependant ce n'est qu'un point sur notre globe, qui lui-même, dans l'infini, n'a pas la valeur d'un atome! 0! mon pauvre lecteur, que sommes-nous donc à côté? Pas même une impalpable poussière î
C'est humiliant, mais qu'y faire? — en prendre son parti et toutes les consolations à notre portée : pousser gaiement jusqu'à Gabas, par exemple, si l'on se trouve vis-à-vis de ce fameux Mémento homo qui se nomme le Pic du midi d'Ossau.
Gabas est au pied de ses premiers gradins, on nous l'a dit, et néanmoins nous n'apercevons point encore Gabas.
Jusque-là nous avons gravi une pente pour ainsi dire insensible. Maintenant la route monte sérieusement. Le sac est lourd ù porter, et le jarret se In^sc. A peine si l'on regarde l<i paysage qui s'ouvre à gau-
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i lif, sur une vallée latérale, avec quelques moulins,
deux OU trois peut-être, sur un des affluents du gave de Gabas; — on voudrait arriver. Allons, encore un peu de courage! Bientôt, il est probable, Gabas va se montrer.
Nous voici sur un plateau. Le torrent a creusé profondément son sillon ; il est caché par une forêl de hauts sapins dont les vents ont semé la graine sur les versants. L'œil peut en compter les cimes. C'est sans doute le bois qu'on appelle la forêt de la Mature.
Et Gabas ! — Gabas n'est pas encore là. On n'en peut être loin. N'importe : voilà tantôt trois heures qu'on marche, on est fatigué. Une source murmure à deux pas, sous l'ombre d'un petit buisson.
— Ah ! s'écria mon compagnon, saisissant l'àpropos de cette eau pour rompre le silence maussade qui naît inévitablement, en route, d'une attente souvent déçue. Arrêtons-nous ici.
Il n'eut pas plus tôt parlé que, débouclant prestement la bretelle de mon sac, et sans prendre la peine de choisir la place, j'étais déjà, les jambes étendues et le coude appuyé sur l'herbe, assis tout de mon long auprès de la source. Mon compagnon, avec le même empressement, s'apprêtait à puiser l'eau froide au creux de sa main.
Pendant que nous nous reposions, un jeune garçon nous aborda. 11 venait fort à point. — Ce n'esl
jamais sans inquiétude qu'on approche d'un endroit inconnu où, comme nous l'avions fait pourGabas, on a résolu de coucher. — Quelles gens? quel hôtel? et quel dîner trouvera-t-on ? Le montagnard mit à chacun de ces points d'interrogation une réponse qui nous tira de nos perplexités.
Il y avait deux auberges à Gabas, mais l'une, à son dire, meilleure q<ue l'autre, celle de la Belle- Marie où se distinguait une cuisinière de Pau, une bonne cuisinière, et où nous devions trouver la compagnie d'un peintre anglais, qui parlait français. Tout cela était fait pour nous tenter. La compagnie du peintre anglais, surtout, nous souriait; elle nous promettait une bonne soirée. Mon compagnon, lui, était un peintre français. À nous trois, nous pouvions espérer une causerie d'atelier au milieu des Pyrénées. Cela nous décida.
Mais c'est ici, ce nous semble, le lieu de dire un mot de Gabas. Nous reviendrons tout à l'heure sur cette rencontre.
Gabas, à proprement parler, est un trou. Il compte deux auberges, il est vrai, pour satisfaire l'appétit des buveurs des Eaux-Bonnes et des Eaux-Chaudes qui font de cette course un but de promenade, — mais il n'a ni église ni école. La première autorité de l'endroit, sans contredit, est le brigadier des douanes; la seconde doit être le cantonnier; — je ne crois pas qu'il y en ait d'autres.
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Ceci doit faire suffisamment comprendre que Ga-
bas est un poste frontière; — il en tire son importance; La contrebande s'exerce sur Les laines espagnoles, qu'on veut trouver d'une qualité supérieure
aux laines des moutons français; elles n'ont peutêtre que le mérite du fruit défendu. C'est par là qu'entrent en fraude les ceintures rouges qui sont offertes en cachette aux Eaux-Bonnes, et que les Pyrénéens prisent comme de rares et merveilleux tissus. En conséquence, les contrebandiers espagnols et les trafiquants plus honnêtes dont les douaniers, devant leur corps de garde, éventrent les ballots, arrivent incessamment àGabas; ils s'y arrêtent et lui donnent sa physionomie curieuse et particulière. On les voit passer en veste et en culottes de velours ornées de boutons brillants, fièrement campés et marchant le pied haut, les guêtres de cuir jaune aux jambes, le mouchoir rouge noué autour de la tête, le feutre aragonais au triple pompon pardessus, et la cape rayée sur l'épaule.
Leurs mules attirent également les yeux. Ce sont de grandes bêtes noires qu'on prendrait pour des chevaux, n'était leurs longues oreilles et leur croupe étroite. L'harnachement qui les habille, — le mot peut être pris à la lettre, — n'est que verrotterie, houppes de couleurs voyantes et filets à longues franges ; le bât sur lequel les ballots sont superposés -•H pyramide, est retenu par-derrière et par-devant,
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au poitrail, par un large cuir disposé en prévision des montées et des descentes continuelles de la traversée. Quoiqu'il arrive, rien ne bouge, et les passagers, qu'on prend à l'occasion, juchés sur la cargaison, peuvent se laisser aller sans crainte au tangage comme au roulis de l'animal au pied sûr, qu'on peut appeler le vaisseau de la montagne, pour ne pas laisser au seul désert le privilège des flottes à quatre pattes.
Les audacieux qui se livrent ainsi à cette traversée transpyrénéenne, se rendent d'ordinaire aux bains de Penticose.
Penticose est un lieu célèbre en Espagne pour ses Eaux thermales. Mais Penticose, situé au plus haut des montagnes, sur la limite extrême des deux pays, est inaccessible du côté de V Aragon ; — en sorte que pour s'y rendre, les malades Espagnols sont contraints de faire un détour par la France. Ils passent à Pau, et poursuivent en voiture jusqu'aux Eaux- Chaudes et même jusqu'à Gabas, où les muletiers se mettent à leur service. Ceci m'expliqua plus tard l'empressement dont nous fûmes l'objet, à notre arrivée à Cabas, de la part de gens qui nie traitèrent, pour la première fois «le ma vie, de senor Caballero.
L'auberge de la Belle-Marie en était pleine dans son rez-de-chaussée, occupé sur toute sa longueur par de vastes écuries. Cette disposition qui met la
cuisine el les appartements au premier étage, a sa raison d'être pendant l'hiver. La neige qui tourbillonne dans ces gorges élevées, tombe alors avec tan I d'abondance qu'il n'est pas rare de lui voir atteindre une hauteur de huit, dix et douze pieds. Le rez-dechaussée des maisons sur la route se trouve ainsi enfoui, et les fenêtres au premier étage servent de porte.
C'est le moment où les ours chassés des hauteurs, viennent quelquefois, vers le soir, comme des frères quêteurs, coller leur nez au carreau, pour voir si les âmes charitables de Gabas ne seraient pas disposées à leur faire l'aumône d'un quartier de mouton. Généralement on monte au grenier pour leur répondre, par la lucarne, avec un coup de fusil. Après cela on accuse les ours d'être misanthropes. — Voilà bien les hommes !
A la manière dont notre jeune montagnard nous avait nommé l'auberge de la Belle-Marie, nous avions pu croire que la belle Marie était l'enseigne de l'établissement, mais bientôt nous dûmes comprendre qu'il s'agissait de l'hôtesse elle-même.
— Elle est donc bien belle, cette belle Marie? lui demanda mon compagnon qui voyait déjà nu croquis au bout de son crayon.
— Ob ! dame oui, messieurs ! répondit-il en indiquant par de grands gestes qu'elle était de haute taille, et en cherchant quelque temps une compa-
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raison pour bien exprimer son admiration, — elle est belle comme un gendarme !
Là-dessus, comme on pense, nous hâtâmes le pas, afin d'arriver plus vite. Notre curiosité était légitime.
L'hôtesse elle-même nous reçut au seuil de sa cuisine. Elle aurait eu le droit de ne pas trouver à son goût le compliment de son admirateur; la flatterie était toute à l'adresse de la gendarmerie. Le Paris montagnard me parut un maraudeur de pommes qui avait été assurément, élevé, comme il convient, dans la crainte de Dieu et des gendarmes.
L'hôtesse de Gabas est une grande femme, aux grands traits, aux grands yeux, au sourire gracieux et à la libre et décente allure. Sans doute pour avoir une idée du type élégant du Béarn dans sa pureté, il eut fallu la voir il y a quelques années, parée de ses atours de jeune fille. Mais telle qu'elle est, la belle Marie justifie son renom de beauté. D'ailleurs si l'hôtesse est avenante, l'hôtellerie est bonne et vaut qu'on la recommande; nous remerciâmes notre jeune guide de nous y avoir conduit.
Comme nous étions en pleine saison des Eaux, et que la journée était magnifique, les visiteurs encombraient l'hôtel. Les uns revenaient de la Marbrière, les autres de Bious Artigues, le premier gradin du Pic du midi. Tous voulaient être servis à la
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fois. C'était un grand brouhaha; — la cuisinière pestait, les garçons se croisaient dans le couloir, couraient et se choquaient, on demandait du pain, on demandait du vin, on réclamait son poulet rôti, on criait: « et les truites du n° 2, et le dessert du n° 10. » On ne savait auquel entendre; la maîtresse gourmandait les paresseux, réprimait l'ardeur des étourdis, et répondait à chaque nouveau venu : • Je suis à vous, à l'instant! » Et recommandait à Pierre, qui était déjà loin : « Songez à ces messieurs! »
Ce que voyant, nous prîmes le fils de la maison. — un des plus jolis enfants de douze ans que j'aie jamais vu, — pour nous conduire à la Marbrière.
Cette carrière est située à une heure et demie de Gabas, sur le sentier qui mène à la case de Broussite, — ainsi appelée du nom du propriétaire qui eut l'idée d'aller percher, à mille ou douze cents mètres, un vide bouteille à l'intention des muletiers et des touristes que les guides conduisent au Pic d'Ossau.
Arrivé au petit pont rustique jeté sur le gave qui coule à gauche, on quitte le sentier tracé, on traverse le pont , puis on marche droit devant soi. Après une pénible montée que jalonnent, comme pour indiquer la route, d'énormes blocs posés sur des rouleaux, — une large crevasse, éblouissante de blancheur, surprend les yeux. C'est la Marbrière.
(ne quinzaine d'hommes, sous la conduite d'un contre-maître , travaillent à son exploitation. Ils
passent les quatre mois de la belle saison occupés à ce rude labeur, sans autre distraction, toute la semaine, que la visite des rares curieux, et les quelques paroles qu'ils échangent avec les charbonniers des hauteurs boisées environnantes. Ils se lèvent au petit jour et se couchent à la nuit tombante, sur un lit de camp garni de fougères, sous l'abri mal clos d'une cabane de pierres sèches, couverte de planches rapprochées. Au feu de la forge qui répare les outils, la seule femme de cette colonie surveille le bouillon clair de la marmite. Une fois par semaine la ménagère va jusqu'aux Eaux-Chaudes à la provision. Ces braves gens, qui mangent pas mal de pain dur, comme on doit croire, gagnent trente à quarante sous par jour. Que diraient de cette vie nos ouvriers sybarites de Paris? — Le dimanche on descend à Gabas ; on y trouve les charbonniers et les charbonnières. Mais ces demoiselles, dont les yeux sont habitués au noir, m'a dit confidentiellement un jeune carrier, sont sourdes aux galanteries des blancs marbriers. — Préjugés de couleur, sans doute.
La carrière appartient à M. Cazeaux, le fermier de l'établissement des Eaux-Bonnes. 11 en tire des blocs magnifiques, qui malheureusement ne peuvent être employés pour la statuaire. Ce marbre, d'un blanc admirable lorsqu'il est brut, devient comme tous les marbres blancs -les Pyrénées, in-is quand on
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le polit. Pradier, L'illustre el regrettable sculpteur, en lit l'expérience il y a plusieurs années '. Cet essai
n'a pas été renouvelé depuis. L'industrie les utilise autrement avec succès.
Les marbres, au reste, sont tellement communs dans les Pyrénées, qu'on s'en sert, sur place, pour la bâtisse. Mais comme ces marbres ne sont pas polis, il faut le savoir pour s'en douter.
Les arbres qui avoisinent Gabas, lorsqu'on redescend de la Marbrière, présentent des aspects frappants. Ce sont des pins mariés avec des hêtres, qui s'enlacent et s'étreignent comme des lutteurs; le pin, aux branches étendues, parait perdre respiration entre les bras noueux du hêtre, et demander grâce au vainqueur. Ce sont encore des pins isolés qui, sur la plus longue de leurs branches horizontalcs, portent, vers l'extrémité, un rameau vertical <le plusieurs mètres. Le soir, éclairés par la lune, ces arbres semblent la silhouette noire de ces grands chevaliers porte-glaives du temps de Charlemagne. Si le vent les agite, on dirait qu'ils se mettent en marche pour aller tenir, au pays des ombres, quelque lit de justice solennel.
Je recommande ces arbres, et en général tous ceux de Gabas, aux artistes; ils composent pour eux de magnifiques études.
I (',• fui m -./un .If l^tT. — Le jujel représentai! un groupe intitulé: d.r
Vers les sept heures du soir, nous étions de retour à l'auberge. Le coup de feu était passé, et la cheminée ne flambait plus que pour notre dîner. On nous avertit que le peintre anglais venait de rentrer. Nous fîmes connaissance à table.
C'était un charmant garçon, mais il avait, comme peintre, un singulier système. Pour lui, la peinture, ou plutôt l'aquarelle, car c'était ce genre qu'il cultivait, n'était à bien dire qu'une affaire de daguerréotype. Il n'entendait ni les sacrifices de derniers plans, ni les exigences de l'éloignement. Pour lui, l'art consistait à tout reproduire avec le même soin, le même accent. S'il se mettait devant un arbre, il en comptait les feuilles. Si ses yeux avaient été assez bons pour découvrir une mouche sur le sommet d'une montagne de fonds, il prétendait qu'il lui aurait fallu la reproduire sur son papier, sans omettre une seule de ses pattes. On avait beau lui dire que par un pareil procédé il ne pouvait obtenir aucun effet, aucune dégradation de ton, et que du coup il niait la perspective aérienne qui seule empêche la peinture de ressembler aux tableaux des paravents chinois, il répondait que c'était par des raisonnements semblables que l'école française avait amené l'art à n'être plus que ficelles, artifices de chic et tours d'adresse.
— Cependant raisonnons, reprenait le peintre
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français. El il raisonnait comme pinœii en personne, et il citait l'exemple «les maîtres.
— Los maîtres, mais quels maîtres? demandait
le peintre anglais.
— Raphaël, el le Poussin et tous les autres.
— Bon, Raphaël ! — Mais c'est de lui que part la décadence. Ecoutez-moi. Nous sommes toute une école en Angleterre, et nous ne reconnaissons que la nature, la nature, toujours la nature. Nous souffrons Raphaël, nous l'admirons, nous ne l'admettons pas pour maître, et comme à notre sens il marque l'ère de décadence, nous avons pris le nom d'école ante-raphaëlesque. Fra Angelico1, voilà notre
1 Fra Angelico est un peintre du 15' siècle qui se fit moine ; ses tableaux de sainteté respiraient un tel air de douceur que les contemporains appelèrent ce peintre l'Angélique. On n'est pa« très d'accord, je crois, sur son vrai nom. Le Musée du Louvre possède un seul tableau de ce maître, il porte son prénom de Giovanni (da Ficsole), et représente le couronnement de la Vierge. Les figures sont longues et fort expressives, le tout est, autant qu'il m'en souvient, un peu pâle de couleur, mais d'un grand sentiment religieux. Le bas de la toile comporte une bande de quelques centimètres, divisée en plusieurs compartiments qui représentent divers sujets tirés de la légende de Saint-Dominique, fondateur de Tordre religieux auquel le peintre appartenait. Ce sont des peintures d'un grand intérêt. Rien là-dedan-, néanmoins, ne me paraît justifier l'honneur que lui fait la nouvelle école anglai-e, qui le prend pour patron. Il y a d'autres maîtres de la même époque ante-raphaëlienne, — puisqu'ils ont fait le mut, — qui, ce nie semble, rentreraient mieux dans leurs idées rétrogrades. Je citai à notre adepte, Andréa de Milan, parce que son erucifiement revint devant mes veux dans le moment ; j'en aurai- pu citei d'autres. Derrière les personnages de la Passion d'Andréa, ces messieurs Anglais pourraient s'extasier luut à leur aise sur un pav=age comme ils les entendent ; on y voit dix lieues d'horizon, des montagnes, un lac et des galère- montées par des matelots, le tout aussi distinct 'jne si on les regardait, dans la réalité, avec une lunette marine.
modèle, voilà' notre maître. Connaissez- vous son œuvre. Celui-là rendait la nature, et rien que la nature.
Là-dessus, la conversation s'anima.
Mais en fait d'art, ce sont les résultats qu'on j uge. C'était l'avis de notre gentleman artiste. Nous demandâmes à voir son travail.
L'aquarelle qu'il nous montra, présentait tous les défauts que nous avions prévus. Ce n'était ni un site, ni un point de vue propre à donner l'idée du caractère des Pyrénées; c'était une montagne vue à la loupe, quelque chose comme une muraille qu'on dessinerait à deux pas, en levant le nez pour apercevoir le dessous de la gouttière.
L'œuvre, au reste, était de patience, on en jugera, et dénotait en son détail beaucoup de talent dépensé pour rien. Notre homme était parti de Londres en droiture pour les Pyrénées. Il avait débarqué à Cabas. Depuis deux semaines il était attelé au même paysage, il devait rester dessus encore une douzaine de jours pour le termine]-. Après quoi il nous avoua qu'il retournerait directement à Londres. C'est ainsi qu'il aura vu les Pyrénées. Est-ce assez Anglais?
.Mon compagnon me promit qu'il en garder;! it longtemps le souvenir.