‹ Courses dans les Pyrénées; la montagne et les eauxChapitre 6 sur 40 · LES OURS · texte numérisé non relu

LES OURS

On nous avait parlé d'un certain Loustcau , le chasseur d'ours le plus renommé de la vallée d'Ossau. Ce qu'on disait de ses exploits me donnait grand désir de le voir. Je le savais dans la montagne, sur les hauteurs qui dominent Gabas. Mon jeune garçon de la veille, — celui-là même qui nous avait renseigné sur l'auberge de la belle Marie , m'offrit de me conduire vers lui. — J'acceptai l'offre. Le lendemain matin, il vint nous prendre à sept heures, — et nous voilà partis.

En chemin il nous dit, en nous montrant un taillis de l'autre côté du gave :

— C'est là que le peintre anglais se rend tous les jours pour dessiner. Voulez-vous lui dire adieu ?

— Très-volontiers. — Et nous nous mimes à appeler, mais en vain.

— Attendez, reprit-il, en prenant une pierre, grosse comme deux fois sa tête. Je vais lancer ce caillou sur la pente ; il rebondira par-dessus le torrent, et lui fera bien lever les yeux, au peintre.

Nous nous y opposâmes. On peut avoir de fausses idées sur l'art, mais cela ne mérite pas la mort ; — et en vérité, si la pierre l'avait atteint, c'était de quoi tuer raide ce brave ante-Raphaëlien. Le jeune Béarnais affirmait que non, mais nous disions que si.

Nous eûmes de la peine à convaincre l'entêté, et à lui faire lâcher son caillou. Dans les montagnes, pousser une pierre sur la pente et la livrer à l'entraînement de son poids est un plaisir très-vif. Il ne le cède en rien à celui qu'on prend, au bord de l'eau, à faire des ricochets, — ou sur la margelle d'un puits à faire des ronds, comme en fit, au dire de Célimène, ce grand flandrin de vicomte, en crachant au fond, trois quarts d'heure durant. — Quand on commence, on ne s'arrête plus.

Faut-il le confesser? le jeu est fait pour passionner. — Essayez-en, s'il vous plaît, et tâchez de vous y arracher. La pierre obéit à la loi de la

LES EAUX-CHAUDES. bô

chute des corps; elle acquiert une vitesse qui accroît par secondes dans une proportion effrayante, elle se précipite, saute et vole en bonds de vingl pieds, à chaque obsctacle qu'elle rencontre. Haletant presque, on la suit, dans sa course furibonde jusqu'au dernier effort de son impulsion. Où tomberat-elle? Voilà l'intérêt ! La première s'est écrasée sur la terre; une deuxième ira s'abîmer dans le torrent. Mais le but proposé n'est point encore atteint. Alors l'ardeur redouble; on s'échauffe; en moins de cinq minutes tout ce qu'on a pu arracher autour de soi, a dégringolé. Enfin un dernier bloc a passé de l'autre côté du gave. Vivat ! — C'est ma pierre ! — C'est la mienne ! — Le coup est à refaire, et personne ne se laisse prier. — Ah ! l'agréable partie, et qu'elle fut belle, celle de ce genre que j'ai jouée sur les flancs du pic du Midi de Bigorre ! Quel triomphe lorsque mon éclat de roc roulait de cette hauteur jusque dans le lacd'Oncef, dont l'eau glacée rejaillissait en gerbe étincelante.

A pareil jeu, nous demandâmes à notre jeune guide s'il ne lui était jamais arrivé d'occasionner quelque malheur. 11 nous avoua qu'une de ses pierres avait, un jour, sur son passage, rencontré un âne qu'elle avait tuéducoup. L'âne broutait paisiblement, sans compter avec la destinée, quand cette aubaine lui tomba de trois cents pieds entre les oreilles. Le garçon ne l'avait point vu.

Oi COURSES DANS LES PYRENEES.

— Diable ! voilà qui dût vous chagriner.

— Ah! un peu, Monsieur, dit-il d'abord, puis il ajouta avec un édifiant et complet détachement du bien d'autrui : — Après cela, le baudet n'était pas à moi.

Ce disant, nous arrivions au haut du versant escarpé d'où l'aimable enfant avait commis son exploit. Devant nous s'étendait le vaste plateau de Bious Artigues. Une cahutte en planches s'élevait au milieu; c'était là que nous devions rencontrer le chasseur d'ours. Notre guide courut devant pour voir s'il y était, et nous éviter des pas inutiles. Bientôt il sortit de la cabane en nous faisant, de grands signes. Nous aperçûmes quelqu'un derrière lui. C'était le chasseur.

Monsieur Lousteau, comme l'appelait, par révérence, notre introducteur auprès de lui, — n'est ni grand ni petit ; il est sec, sa face est anguleuse, et n'était son œil, on chercherait en vain dans sa physionomie quelque chose qui ne fut pas comme un autre homme. Mais cet œil est d'une fixité implacable, il exprime une résolution et une audace peu communes; on comprend, à son regard, que le sangfroid ne doit jamais abandonner ce chasseur, et il en faut au métier de tueur d'ours dont il fait profession.

Après les premières civilités et flatteries dues à sa célébrité, nous le mîmes sur son terrain; nous parlames ours.

Les ours .sont de bonnes bêtes, nous dit-il, ça vous a des mœurs patriarcales, ça se couche de bonne heure, ça se lève tôt, <;a vit retins c'est fidèle à sa femme et tendre pour ses enfants. J'en ai vu qui, lorsque leur géniture devenait grandelette, la conduisaient à la promenade ; on aurait dit un bon papa de chez nous, les petits dansaient autour de lui, il leur tapait gentiment la joue avec sa grosse patte, et les menait manger des fraises aux bons endroits, parce que sans doute ils avaient été bien sages. Je ne leur connais qu'un défaut, c'est la fantaisie qui leur prend de vouloir faire la pâque avec un agneau de lait, par-ci par-là, et plus d'une fois par an, ce qui n'est pas catholique. Je leur sais encore un tort, c'est d'être un beau coup de fusil. Ces deux choses là font que la vallée met une bonne prime à leur tète, et qu'il se trouve de bons tireurs affriolés pour les abattre; — mais c'est tant pis pour eux.

Et de fait le chasseur n'a point à se plaindre de ces rigueurs fatales aux ours. Il a déjà touché vingtdeux primes, et s'il plaît à Dieu, il en touchera d'autres encore ; le gouvernement l'a fait gardechampêtre pour l'encourager ; tous les ans on lui rapporte qu'on a mis son nom dans les gazettes, et M. L..., un de ses compatriotes et admirateurs, lui a fait venir un beau fusil de Paris, qu'il montre avec orgueil. On conçoit qu'après cela, si les ours ne sont pas contents, ce n'est pas son affaire.

Maintenant il faut vous dire comment on chasse ce gibier-là. Ce n'est pas bien compliqué. Un mouton disparaît, le berger qui l'a perdu rapporte qu'à certains indices il a reconnu que le voleur devait être un ours ; il importe d'en débarrasser le pays. — Les chasseurs se préparent. 11 s'agit d'abord de pousser une reconnaissance; je suis bon pour ça, moi, et je m'en vais tout droit aux lieux retirés où croissent les herbes qu'il aime à pacager. L'ours est friand, un jour ou l'autre il ne manque pas d'y venir. La bête est signalée; alors, à nous deux, mon bonhomme.

L'ours, faut savoir ça, est une bête toute d'habitude. C'est entre quatre et cinq heures, d'ordinaire, dans la belle saison, qu'il sort de sa tanière; il lève le nez pour s'assurer du temps qu'il fait, il écoute les oiseaux chanter, il gobe les mouches qui l'importunent, puis il va devant soi et marche son petit pas ; tous les quarts d'heure il s'arrête, — je ne sais pas si c'est offenser quelqu'un que de dire cela, — il s'arrête comme un philosophe qui médite, la tête penchée sur l'épaule. Arrivé aux plants de fraisiers dont l'odeur l'allèche, il déjeûne lentement en vrai gourmet, et s'en retourne chez lui en passant près de quelque source où il se désaltère modérément. Or le chemin que prend l'ours aujourd'hui dans sa promenade matinale, il le reprendra le lendemain. Il faut quelque grosse affaire pour l'en

écarter; mais alors rien qu'à voir son allure inquiète et son pas redoublé, on comprend facilement qu'il n'est pas dans son cercle accoutumé. Ce n'esl plus le rentier flâneur, c'est le spéculateur préoccupé qui court à son but.

Supposons donc que nous ayons surpris la demeure et les passages favoris de l'ours. Nous savons pour le quart d'heure tout ce que nous devons connaître. On prend jour, on choisit son champ de bataille, on établit les postes, les rabatteurs s'installent, et le tireur se tient prêt à prendre position quand l'instant sera venu.

Voilà donc l'ours qui sort ; il ne se doute de rien : bientôt, néanmoins, quelque chose dit à son nez, — car ils ont l'odorat subtil, les ours. — que ça sent la chair humaine. Hum ! hum ! qu'est-ce que c'est que cela? 11 lève la tête, — et effectivement au bout de son chemin, il aperçoit un homme.

L'ours n'aime pas les hommes, il n'aime pas davantage la discussion. Si l'on s'est mis là pour lui contester son chemin, — le chicaneur en sera pour ses frais. Ainsi pense l'ours, qui après un moment de halte, tire à gauche ou à droite. Mais le nouveau passage où il se présente est également gardé. — C'est donc le jour aux fâcheux, se dit l'ours. Heureusement qu'il existe un troisième sentier. Il y va. Eh ! quoi, la plaisanterie continue ! On est patient, mais il y a de ces choses qui finissent par vous

chauffer les oreilles. Il se décide néanmoins à rebrousser chemin tout-à-fait. — Ho! ho! quelqu'un est encore là. Ah! ma foi tant pis. S'il faut disputer le passage, on verra. Et l'ours, sans cependant allonger son pas d'une semelle, se met à marcher.

A cet instant le tireur exécute son avant deux. L'ours se trouve où il voulait. Il épaule son fusil, le coup part. Si l'ours n'est point atteint, il secoue ses oreilles à ce bruit importun et ne se dérange pas ; mais s'il est blessé , ah ! voilà où l'affaire commence et où l'on regarde sans respirer.

L'ours se dresse sur ses pattes de derrière, lève la tête, ouvre la gueule, et pousse un cri sauvage, rien qu'un, mais c'est un cri de mort, dont les notes stridentes portent au loin l'effroi dans les troupeaux et font frissonner les hommes. En même temps, il étend ses pattes de devant, comme des bras prêts à étreindre le chasseur et court ainsi tout debout vers lui.

Ça ne manque jamais, nous dit Lousteau ; l'ours revient toujours sur le coup de fusil.

Moi, je reste en place, je le regarde venir, l'arme apprêtée. Il vient grand train. Quand il est à quinze pas, je couche en joue et j'ajuste; quand il esl .1 dix, je fais feu. L'ours, le front percé d'une balle entre les deux yeux, tombe sous le coup.

C'est là qu'il faut le tirer, à bout portant, san^ cela...

— Sans cela?

— C'est l'ours qui tue le chasseur.

— Cependant, après le coup tiré, nous u<> restez pas sans moyen de défense? vous avez une baïonnette à votre fusil.

— A quoi bon! la peau de l'ours n'est pas fine et l'animal n'a pas plutôt senti un commencement de piqûre, que d'un revers de patte il prend baïonnette et canon de fusil et vous enroule le tout autour de son bras; après ce n'est plus qu'un tirebouchon. Allez, c'est fort, un ours. Et quand vous voyez arriver cette grande bête, haute de six à huit pieds lorsqu'elle est dressée sur ses pattes, — il ne faut pas que le cœur fasse trembler le bras. L'espace à viser, sur le front, n'est pas large. Les ours ont le museau étroit et les yeux rapprochés. Si on rate son coup, il n'y a pas à dire, on est perdu.

Pourtant les anciens m'ont rapporté qu'en se servant de son fusil comme d'une massue, et en faisant tomber d'aplomb les chiens de la batterie sur le crâne de la bete, il y avait des chasseurs qui s'étaient sauvés. Si le malheur le voulait, j'essayerais certainement du moyen, mais voyez-vous, un ours à dix pas ne vous laisse guère le temps de prendre l'offensive, puis cette lutte-là est un vilain jeu où l'homme a quatre-vingt-dix-neuf mauvaises chances sur cent.

Quand Lousteau vous rapporte lui-même ses ex-

plofts, il le l'ait avec tant de bonhomie qu'il semble qu'il n'y ait rien de si simple que cette chasse à l'ours. On voudrait, seulement pour voir, qu'une de ces grosses bêtes fit, sur l'heure, l'imprudence de passer par-là. Comme on lui logerait une balle entre les deux yeux, et si cela ne suffisait pas, comme on lui assènerait vigoureusement les chiens de la batterie du fusil sur la tête. Savez-vous que ce serait une belle fourrure pour la descente de son lit!

Mais si l'on pousse un peu le chasseur sur le chapitre des accidents, l'enthousiasme se refroidit sensiblement.

Un jour, raconte alors le brave Lousteau, c'était là-haut, du côté de ce petit bouquet d'arbres ; derrière se trouve un plateau assez large. La distance empêche qu'on le devine d'ici ; c'est comme le pic du Midi, vu d'où nous sommes ; on dirait qu'à partir du bout de notre plaine jusqu'au sommet, il n'y a qu'une seule pente à gravir. Eh bien ! si vous faites l'ascension, vous rencontrerez encore deux plateaux pareils à celui-ci. On y reprend haleine, et ces repos sont comme les marches d'un escalier géant. Mais pour en revenir au plateau que je vous montre, voici comment il est disposé : de deux côtés, en face et à droite, la montagne escarpée le borde; devant nous, c'est la pente que vous voyez, à gauche c'est le précipice et le gave au fond qui le termine. —

LES BAUX-CHAUDES. i 1

Or, bieû, le jour que j'ai dit, on avait organisé une

chasse à l'ours. Jean de chez nous, un bon garçon, qui n'avait pas trop le renom d'un brave, me demanda de lui céder l'honneur. — « Ce sera la première fois, me dit-il, mais c'est égal, faut que je tire, je tirerai. — Bon, je lui réponds, et en même temps je lui fais la leçon : Tu lârheras ton coup, tu blesseras l'ours, il viendra sur toi. Alors ferme, mon garçon, entre les deux yeux, vise bien au front, et surtout ne manque pas. — C'est bien, me répond-il à son tour, je comprends cela, et j'y tâcherai. »

Oui, mais voilà que l'ours blessé, un maître ours je puis le dire, et sachant bien sa leçon, lui. revient sur son chasseur. Jean qui ne s'attendait pas à avoir affaire à un si énorme animal, — et qui ne s'était jamais vu à pareille fête, voilà que Jean se met à prendre peur, lâche son arme, et brûle de la poudre d'escampette avec ses jambes. L'ours venait de droite ; Jean ne pouvait penser à gravir la montagne. Tout blessé qu'il était, l'ours, encore plus leste que lui, l'y aurait suivi; — descendre de ce coté, il avait la même chance d'être rattrappé. Restait le précipice. S'il le gagnait avant l'ours, il pouvait sauter et se cacher sous une première anfractuosité, et l'ours passait par-dessus lui. Mais le diable — et ce que je vous dis là, fut comme on dit l'affaire d'un clin d'oeil, — mais le diable fit que Jean ne put gagner le ravin. L'ours le prit dans ses

deux bras comme il atteignait le bord, et les voilà disparus. Nous entendîmes un grand cri, le pauvre camarade nous appelait. Il était dans les bras de l'ours et roulait grand train, le long du précipice, vers le torrent. L'ours, par bonheur, avait été frappé au cœur; le sang qu'il avait déjà perdu dans sa course avait été cause, qu'à peine il avait eu pris Jean, qu'il avait chancelé au bord du ravin. Les forces l'abandonnèrent tout-à-fait à moitié de la descente ; ses bras s'ouvrirent, il alla dégringoler seul jusqu'en bas, et notre Jean fut sauvé. Mais dans quel état ! L'ours l'avait mordu à l'épaule, et ses griffes lui avaient profondément labouré la chair du dos qui tombait en lambeaux. On lui recousit tout ça, mais il ne se remit jamais bien de ses blessures non plus que du saisissement que la chose lui avait faite. 11 a traîné, deux ans, de tristes jours, et l'hiver dernier il est mort.

Pas moins, voyez-vous, tuer des ours, n'est pas l'affaire de tout le monde, — et je dis ça parce que si Jean était de petit courage, Pierre avait du poil aux yeux, et pas plus tard que l'an passé, voilà qu'il fit devant un ours, ce que Jean avait fait devant le sien, pour son malheur. Mais comme il avait trente pas d'avance et qu'il passait de mon cote, je pus le sauver. — « Otc ta veste, lui criai-je, et jette-là derrière toi. » Les bêtes que la rage excite, sont, sans comparaison, comme les hommes que la

colère emporte, ils déchargent leur fureur sur la première chose qu'ils rencontrent. L'ours ne manqua pas de s'en donner sur le gilet de Pierre, el j'eus belle .:i lui envoyer mon coup de fusil.

I e dernier récit de Lousteau nous démontra qu'il fallait encore, pour la chasse aux ours, savoir coudre la peau du renard à celle du lion, — autrement dit, qu'il était nécessaire, en certaines circonstances, de joindre la ruse au courage. — Nul mieux que l'homme, de qui nous tenons les détails de ce chapitre, n'endosse cette bonne cuirasse. Il la possède ,i peu près seul, et c'est à lui que devront remprunter ceux qui seraient curieux de se mesurer avec ees formidables hôtes à quatre pattes des Pyrénées, qu'on nomme les Ours.

A 1ARUNS

Le Béarnais est spirituel en son propos et finement railleur, on le devine rien qua voir deux Béarnais causer ensemble. On ne comprend pas ce qu'ils disent dans leur patois, mais ils ont toujours l'air de se moquer l'un de l'autre. Cela ne dépasse pas sans doute les bornes de la plaisanterie permise, car les disputes entre eux sont rares et les rixes plus rares encore ; — d'où l'on doit conclure qu'ils ont le cœur bon et l'esprit bien fait. — .Mais ils sont narquois aussi et piquants en diable. J'en peux donner la preuve sur-le-champ.

LES EAUX-CHAUDES. j .,

lu pâtre, sur sa hauteur, se voii un de ces deraiers beaux jours, abord»'' par un couple étranger. Le monsieur avait les poche» pleines de cailloux, el

la dame les bras chargés d'un fagot de fleurs. Il était évident que ces touristes ne se donnaient pas. après trente ans d'un commerce fructueux, le plaisir d'un voyage aux Pyrénées pour en revenir les mains vides et sans connaissances acquises au moins en minéralogie et en botanique.

Le monsieur dit au berger: « Bonjour, mon brave! » et la dame : « Je vous salue, mon ami ! » Puis, comme ils se trouvaient à côté de la cabane du pasteur, le mari commença, pour s'instruire. la série des questions suivantes :

— Vous couchez là-dedans, berger?

— Tout de notre long, oui. Monsieur.

— Et vous y dormez Y

— D'un bon somme, oui. Monsieur.

— Ah ! Et vous y mangez aussi ?

— Avec appétit, oui, Monsieur.

— Et c'est ce vase en bois creusé qui vous sert pour boire ?

— A notre soif, oui, Monsieur.

Le pâtre répondait catégoriquement, mais il y avait bien un peu d'impatience dans son accent; sa physionomie néanmoins ne changeait pas d'expression ; elle restait froide.

il) COURSES DANS LES PYRENEES.

— Mon ami, dit la dame à son tour, vos moutons vous connaissent-ils?

— Moi, et mon chien, oui, Madame.

— Mais, dites-moi, ils s'égarent quelquefois ?

— Comme tout le monde, oui, Madame.

— Alors est-il vrai que vous ayez une façon particulière de siffler pour les rappeler ?

— Avec la bouche, oui, Madame.

— Et ne pourriez-vous pas nous faire entendre ce sifflet ?

— Facilement, oui, Madame.

La dame toucha le bras de son mari.

— Ecoute, mon ami, c'est curieux cela !

Et les deux bourgeois d'ouvrir les yeux et les oreilles, — et le pâtre de pousser sérieusement sur ses lèvres un psitt si léger que le monsieur et la dame, attendant toujours, demandèrent ensemble, après un instant :

— Eh bien ?

— Eh bien ! c'est comme ça, répondit le pâtre en reproduisant le même et imperceptible bruit : psitt !

— Comment, pas plus fort que cela ?

— Non, Monsieur, quand la béte est près.

La réponse faite avec l'air de n'y point toucher, était bien appliquée.

« Voilà nos bourgeois avec leurs soties et indiscrètes questions! » m'a dit quelqu'un à qui je rapportais le trait.

LBS KMX-CII MJDES. i 1

l'.h ! mon Dieu, cette curiosité béotienne n'appartient pas exclusivement aui bourgeois. Elle est an peu le t'ait de tous les gens qui vont en voyage. C'est, en général, avec la pensée qu'on rencontrera de l'extraordinaire ou tout au moins du nouveau, qu'on part de chez soi. A quoi bon, en effet, quitter sa maison et traverser son ruisseau, si l'on doit, à deux pas. trouver les mêmes coutumes, les mêmes aspects? Nous ne sommes pas plutôt arrivés aux lieux où nous avons projeté de nous rendre, que nous ouvrons de grands yeux. Sous l'influence de cette idée préconçue que tout ce que nous allons voir est autre que ce qui, jusqu'à cette heure, a trappe notre vue, nous nous étonnons des moindres choses. Dans les plus ordinaires nous découvrons des différences qui ravissent notre esprit complaisant. Les hommes, par exemple, marchent sur les pieds : — ce n'est pas tout-à-fait ce que nous attendions. Mais l'imagination aussitôt vient en aide, et voilà, qu'en y regardant bien, nous découvrons qu'ils grimpent les bras en avant, — ce qui porte à croire que si les jambes venaient à leur manquer, les mains seraient là pour remplacer les pieds. Au besoin ils courent donc sur les mains. Ah ! Ah î nous savions bien qu'il devait y avoir quelque chose comme cela ! — Et tout fiers, nous ouvrons un calepin pour en garder bonne note.

Il me souvient, pour notre part, qu'étant allé sur

<b COURSES DANS LES PYRENEES.

le seuil d'une porte de derrière à l'auberge de Gabas, je vis des poules et des canards dans une bassecour. 11 est vrai que la basse-cour touchait presque au gave et qu'elle semblait avoir pour clôture les montagnes voisines que leur hauteur rapprochait, — mais rien, j'en dois convenir, ne me surprit davantage que la vue de ces oiseaux domestiques. Les poules picoraient, et, sur un fumier doré, le coq se rengorgeait. Ce coq me rappelait le souvenir d'un ami cher, d'Auguste Cain, le sculpteur, qui fit, un jour, un coq si fièrement campé sur un panier renversé, le cou tendu et le bec ouvert, prêt à saluer l'aurore, qu'un paysan, depuis un quart-d'heure devant les glaces de Susse, impatienté de voir ce bronze vivant rester muet, s'écria: « Eh! mâtin, chante donc, à la fin !» — 11 y avait aussi, parmi les poules. des canards qui s'en allaient, canin, caha, grugeant dans les petits trous. Ce monde emplumé nie reportait si loin et me semblait, — encadré dans un tel paysage, — si extraordinaire, que j'en voulus faire des volatiles d'une espèce à part, quelque chose comme des poules de montagne et des canards de torrent. Fort heureusement un retour subit de ma pensée interrompit mes investigations ornithologiques ; sans cela, j'allais découvrir leurs attributs montagnards. Je me mis à rire de moi-même. On comprend cependant, après cet. aveu, que je n'aie point à crier haro sur les bourgeois.

A Laruns, également, je me laissai prendre à la même hallucination.

J'ai dit plus haut ce qu'est Laruns. Nous nous trouvions à la fenêtre du premier étage de son principal hôtel, sur la place. 11 était cinq heures; la journée avait été chaude; les vapeurs qui commençaient à s'élever, tempéraient l'ardeur des derniers rayons du soleil, et formaient comme un léger voile sur les monts. Pour beaucoup d'hommes il semblait que la journée lut achevée ; quelques-uns rentraient armés de fourches et de râteaux ; ils étaient accueillis par un chien qui se levait pour recevoir la caresse de son maître, et s'aller de nouveau coucher en rond sur la terre poudreuse. Les femmes, réunies, travaillaient au dehors de la maison ; on faisait cercle autour d'elles, et l'on caquetait et l'on riait. Des marmots se battaient, les grand' mères mettaient le holà et faisaient rentrer les mutins. L'autorité, d'un autre côté, le sabre entre les jambes, le tricorne posé sur la poignée du bancal, se délassait sur une chaise renversée contre le mur, et les yeux demi-fermés, comme il convient à une autorité qui voit que tout est dans l'ordre. Vn petit garçon, les mains derrière le dos, se tenait droit devant le soldat : « Et moi aussi je serai gendarme ! » semblait se dire le petit belliqueux. Non loin de là. deux hommes parlaient consciencieusement; l'un racontait à l'autre sa grosse affaire, et

lui demandait conseil; — cardans les plus petits coins du monde les gens ont leur grosse affaire sur laquelle ils demandent conseil, — bien entendu, pour en faire à leur tête. — Puis, les jeunes filles, le gilet ouvert sur la chemise blanche, aux larges manches, traversaient incessamment la place, la cruche ou le bidon cerclé d'étain poli, sur la tête. La fontaine de marbre blanc, au milieu de la place, était le grand centre du mouvement. Là sa trouvait le groupe gracieux et animé. Quand on a, tout le jour, marché dans les solitudes, ce n'est pas sans charme qu'on se laisse aller à ces paysages colorés.

Tout à coup, on entendit les sons de la trompe. C'était le porcher du village qui donnait le signal. Aussitôt, au fond de la ruelle qui nous faisait face, nous vîmes paraître, puis déboucher pêle-mêle sur la place, et sautant pour ainsi dire l'un par-dessus l'autre, comme une bande d'écoliers délivrés de la classe, un long troupeau de cochons. Ils faisaient irruption, couraient dans toutes les directions et se précipitaient dans leurs demeures respectives dont on s'empressait de leur tenir la porte ouverte. — C'était les plus sages; mais il y en avait d'humeur folâtre et qui ne demandaient qu'à jouer.

Jusqu'à présent on n'a guère envisagé le cochon qu'au point de vue du jambon de Bayonne. — Certainement le jambon de Bayonne est une lionne chose; il doit sa supériorité, soit dit en passant pour

les savants en charcuterie, au sel de la fontaine de Salies qu'on emploie à sa préparation etaussiaux racines et aux tiges de fougères don 1 se nourrissenl les porcs du pays. — Ma is ses qualités morales, au cochon, qui y a songé jamais? La gloutonnerie humaine regarde comme elle mange, les veux fermés. C'est pourquoi lorsqu'un philosophe, qui ne raisonne pas qu'avec son ventre, questionne sur l'esprit descochons, on lui répond en riant : boudin el saucisse, — tant cela semble une proposition de l'autre monde à poser, que celle de savoir si lc> cochons ont de l'esprit.

C'est peut-être du courage que de prétendre à la résoudre. Eh bien ! nous aurons ce courage.

Oui, le cochon avec ses deux narines constamment occupées à flairer et à fouiller la terre, avec sa bouche si fendue et dont le palais trouve de la sensualité dans les objets les plus dégoûtants, oui. le cochon n'est pas fait pour prévenir en sa faveur. Ses petits yeux oblongs qui regardent de travers, ses oreilles pendantes, son allure pesante et sa queue en rosette, ne peuvent en aucune façon symboliser la grâce. Oui, il est malpropre, le cochon, si malpropre que son nom même est devenu l'expression caractéristique de la saleté: oui, il est laid, oui, il est disgracieux, mais il n'est pas bête, le cochon, mais il a de l'esprit.

•h' l'ai bien mi à Laruns. Voilà ce que < 'est que

de voyager. 11 y en avait sur la place, quatre ou cinq plus jeunes que les autres. Je vais dire ce que j'ai vu.

Le hasard fit que j'en distinguai un. Celui-là, comme ses pareils, se présenta devant sa porte, mais il s'arrêta à quelques pas. La vieille qui tenait l'huis ouvert lui dit : Allons! — Le cochon avait le groin penché, il le secoua d'une façon qui empruntait un air malin au clignottement de ses yeux, et resta en place. La vieille, sans doute vit de la désobéissance où il n'y avait que de la malice; elle s'avança, toute grondante, les bras levés en faisant : pschitt! pschitt! — Mais le cochon qui croyait que la vieille entrait dans son jeu, glissa sous sa main. Alors ce turent des cris ; tous les gamins sont invités à rattrapper l'indocile. Il s'en suivit une partie de cachecache où le cochon qui pensait, sérieusement, être en récréation, échappait, par les pirouettes les plus comiques, aux ruses de ses adversaires auxquels il se rendit enfin, pour changer, dans son idée, les rôles, et faire le poursuivant après avoir été le poursuivi.

Mais ô mécompte ! ô pauvre cochon ! On lui prend l'oreille, on le tire par la queue, on lui frappe la tête, on le traîne ainsi jusqu'à son trou, où on le réintègre sur un dernier coup de pied. — Ali ! vilain cochon ! — crie-t-on encore.

Si quelque jeune ebien, on quelque jeune chat en

LES EAUX-CHAUDES. <So

eut fait autant, dites, injuste et cruelle rieillo, la

main sur la conscience, s'il D*est pas vrai, roùs auriez admiré leurs ruses et leur adresse, leur -rare et leur agilité. « Est-il drôle ce petit chat! — Kstil amusant ce gros tou-tou ! Il entend le jeu comme les enfants! — sont-ils gentils ! » vous seriez-rous exclamée, vous et vos commères. Mais c'est un cochon.— « Fi la mauvaise bête! Ah! le vilain! » Voilà votre impartialité! — Est-ce encourageant, croyez-vous?

Aussi, après deux ou trois tentatives semblables, le cochon renonce à faire le gentil, il laisse pendre tristement ses oreilles; il n'a plus pour son ventre et sa queue la moindre idée de coquetterie ; il devient morose et grogne sans cesse , il fuit l'homme, et de désespoir se jette dans la goinfrerie, comme dans un refuge.— En mangeant, il oublie. — Alors ce n'est plus ce jeune animal, né, comme un autre, pour être fringant à sa manière. Impossible de le reconnaître dans ce quadrupède abruti. — Mais à qui la faute?

Ah ! que de gens tristes, moroses ou dégradés. seraient de gais et d'utiles citoyens, si on n'avait pas aussi refoulé leurs premiers élans et leurs premières gentillesses.

Ceci dit devant une large tranche de jambon ne peut que nous amener philosophiquement à bien boire, et à prendre, pour notre retour aux Eaux-Bonnes, un cigare dont la fumée combattra

merveilleusement l'influence maligne du brouillard qui s'annonce.

Ce brouillard, qui lait tousser les poitrines délicates, devint si épais, que peu s'en fallut que je ne perdisse mon compagnon sur le chemin.

Je le retrouvai néanmoins, et nous entrâmes ensemble aux Eaux-Bonnes, où par grand bonheur notre chambre était retenue.

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