X.A BUVETTE
Une fois logé, et nanti de l'ordonnance du docteur, il vous est permis de commencer à prendre les Eaux dont vous attendez votre guérison. Comme on se couche de bonne heure, il est facile de se lever matin, et c'est d'ordinaire ce que l'on fait. Avant dix heures, — l'heure à Laquelle est généralement tixe dans tous les hôtels le moment du déjeûner, les malades sont allés déjà deux fois à la buvette boire le verre, le demi-verre ou le quart de verre qui leur esl prescrit. Les baigneurs on! pris également leur
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bain dans l'une des onze baignoires devant lesquelles ils sont obligés d'at tendre leur tour en se promenant.
L'établissement est situé tout en haut du village. au pied même d'une petite rolline appelée la Butte du Trésor. Le nom donné à cette butte n'a pas besoin d'explication : c'est de là que sortent les sources thermales, la fortune du pays. L'établissement n'a rien de remarquable comme architecture; il représente un bâtiment carré élevé d'un seul étage et percé de six fenêtres sur la principale façade donnant sur la rue. Un double perron conduit au rezde-chaussée qui se trouve, sur la gauche, de plainpied avec une petite promenade plantée de maigres arbres. Quand le temps est beau, les buveurs s'y asseyent ou la parcourent en long et en large, pendant l'intervalle qu'ils doivent mettre entre leurs deux premiers verres de la journée. S'il pleut, ils s'entassent et circulent comme ils peuvent dans l'intérieur même de la buvette. Toutes proportions gardées et a cela prés des colonnes, cette buvette présente l'aspect de la Bourse. Elle est éclairée par le haut ; les fenêtres et les appartements du premier, disposés en galerie, prennent jour sur la salle.
A l'entrée s'ouvre le bureau du fermier des Eaux. lequel, moyennant dix francs, vous remet une carte qui vous donne le droit, pour toute la saison, de faire usage des Eaux en boisson. Le côté opposé est
occupé par desétalages ou petites boa tiques installées
sur des tréteaux et qui méritent qu'on s'y arrête.
L'une d'elles appartenait, il y a deux ans, à M. Bassy, le Susse de Pau, éditeur d'excellentes vues des Pyrénées, dues au crayon habile et élégant de M. Victor Petit. M. Bassy est artiste lui-même et ne laisse pas que d'être d'une conversation agréable. On voyait sous ses vitrines tous les marbres des Pyrénées façonnés en bracelets et serre-papiers de fort bon goût. Aujourd'hui M. Bassy a transporté son musée pyrénéen dans une boutique plus considérable qui donne sur la grande rue, près de la maison du gouvernement; il est rare que l'on quitte les Eaux sans avoir fait chez lui collection de souvenirs. — L'étalage très-achalandé du Père Sanchette ou Sanchez est resté dans l'établissement. Celui-là es! un fabricant de poupées qu'il trouve moyen de vendre excessivement cher, en les habillant de soidisant costumes nationaux de la vallée d'Ossau. Le bonhomme toujours vêtu, tout battant neuf, de rouge vif et de brun foncé, comme sa marchandise, est plus curieux que ses poupées aver lesquelles ou peut le confondre; mais le Père Sanchette, qui a fait ainsi fortune et qui est propriétaire à Laruns, n'est pas à vendre, il faut se contenter de sa vue qui ne coûte rien.
Vers le fond, au devant de trois niches vides el creusées dans le unir, qui correspondent aux trois
arcades de la salle, se voient les trois robinets de la
source. Ils coulent, quand on les ouvre, dans une cuvette massive de marbre des Pyrénées. Ce n'est
pas très-beau, quoique ne manquant pas d'une certaine ordonnance. Deux gareons se tiennent de chaque côté de la cuvette, et présentent tour à tour, mit un plateau et dans un verre rincé, L'Eau-Bonne aux buveurs. Ce sont eux qui se chargent d'opérer les mixtions de lait, de sirop de gomme ou de sirop de violettes presque toujours ordonnées.
Celte Eau-Bonne, en effet, n'a l'air de rien : elle est tiède, douceâtre, à peine si sa saveur d'oeufs cou- \ es est >»'nsible, et cependant bien peu de personnes peuvent, au début, la boire non-seulement pure, mais encore a la dose d'un verre entier. 11 importe de ne point la prendre sans discernement. Nous avons eu ces jours-ci le triste spectacle d'un buveur de quart de verre pris de syncope, à la buvette même, et frappé comme par la foudre pour avoir tenté d'avaler un plein verre de cette eau sournoise. Dans leur impatience de malade , beaucoup se laissent ainsi aller à considérer les tempéraments du docteur comme des précautions inutiles : loin de hâter leur guérison, ils la reculent en déterminant des accidents fâcheux.
Chacun apporte donc à la buvette sa fiole de sirop : on lui met au goulot une collerette de papier au nom du propriétaire, puis on la dépose à son
numéro sur de petites planches disposées en crédence des deux côtés des robinets. Ces bouteilles se renouvellent souvent et donnent à croire qu'elles sont la principale branche de revenu des deux pharmaciens du village.
Il y a de certaines heures communes à presque tous les buveurs pour se rendre à l'établissement : c'est huit heures et neuf heures le matin, et quatre heures dans l'après-midi. La buvette offre alors un coup d'œil fort animé. On s'y rencontre, on s'informe mutuellement de ses nouvelles. Nous ne pouvons guère reproduire les détails intimes dans lesquels les malades entrent complaisamment sur l'état de leur santé, Molière seul a le droit de faire demander à ses personnages si la matière est louable. Mais voici qu'on se presse au fond de la salle ; la bouteille de sirop à la main, on attend son tour, et les garçons ont fort affaire pour servir tout le monde.
Le verre avalé, on entend bon nombre de gens qui font clapper leur langue au palais ; ce sont les gourmets et les dégustateurs d'eau sulfureuse. Les connaisseurs en Médocou Pomard n'ont pas plus de dogmatisme et de conviction dans l'accent, lorsqu'ils affirment l'excellence du crû. — « Llle est trèsbonne, l'eau, aujourd'hui, vous disent-ils. — Je ne sais f>ns, répond un autre amateur, il me semble qu'elle est un peu moins chaude qu'hier, ne trou-
vez-vous pas? — Est-ce donc bien lensible? de* mande un profane à qui l'on tourne le dos, comme il le mérite et pour ne pas entendre un blasphémateur avancer cette opinion, tout au moins hasardée, sur l'essence et l'origine des eaux: « 11 n'est pas possible, il faut que la nature tienne en réserve, quelque part de ce côté, une immense quantité d'œufs pourris: pour sur, avant le cataclysme qui les a formées, les Pyrénées étaient le vaste poulailler de l'univers. » — Les géologues apprécieront.
Les malades que leurs yeux caves et leurs lèvres décolorées font reconnaître par tout le monde, sont à cet instant l'objet de l'attention des différents groupes. Us passent, le pied lent, la taille voûtée, au bras d'une mère ou d'un ami ; quelques-uns marchent seuls, appuyés sur une canne tremblante sous leur main : ils s arrêtent pour tousser, de cette affreuse toux qui semble devoir arracher les poumons par lambeaux dans la poitrine. Ce sont pour la plupart des jeunes gens, de jeunes mariés, de jeunes mères, qui pour avoir mis trop avidement la lèvre à la coupe des plaisirs de ce monde, ne la videront pas. Pauvres enfants, on s'intéresse à leur sort, on suit, avec sollicitude, les progrès de leur mal.
— Ah î voilà le jeune homme de tel hôtel, se diton à voix basse: il est encore change depuis deux jours. — A ce qu'il parait, il n'ira pas loin ; le nié-
decin a reconnu la phthisie au troisième degré. Le malheureux père qui ne le quitte point, ne se doute de rien ; on lui a tout caché ; il espère au contraire et voit du mieux dans l'état de son enfant...
— Et la petite dame qu'on portait dans les bras pour lui faire franchir les marches du perron, nous nous ne l'avons pas vue depuis la semaine dernière ?
— Elle est peut-être plus mal.
— Va-t-on pas dit qu'elle était hier au soir à toute extrémité?
— Ce matin elle est morte, messieurs, ne le répétez pas tout haut ; je demeure dans la même maison ; elle laisse deux enfants; l'aîné n'a pas trois ans... C'est navrant !...
Et puis il y a le chœur des sceptiques. D'ordinaire ce ne sont pas ceux-là qui ont le moins besoin de l'Eau-Bonne, mais ils répètent qu'ils ne savent en vérité pas pourquoi la Faculté les a envoyés dans les Pyrénées ; — est-ce que les eaux ont jamais guéri personne? — Le fait est qu'ils ont, jusqu'à un certain point, le droit de le demander. Les eaux, toute-puissantes pour les affections à leur début, ne peuvent rien contre les maladies invétérées, et les médecins, trop souvent, ont le tort de n'envoyer aux établissements thermaux que les malades désespérés. — Mais cependant croyez que nos sceptiques plaident ce qu'ils espèrent être faux, pour
qu'on leur réponde par la continuation de ce qu'ils pensent intérieurement être le vrai, et sur lequel ils comptent pour leur complète guérison. Cette innocente rouerie est d'ailleurs tout à fait dans la nature de l'homme, ce qui ne veut pas dire que nous naissions avocats ; — nous aurions là, mon cher ami, une bien vilaine nature.
Mais si le séjour des Eaux-Bonnes n'est pas, — et ce qni précède doit vous en convaincre, — de la dernière gaieté, il n'en faut pourtant point conclure que les gens qui, sous prétexte de maladie, viennent ici pour s'amuser, ne trouvent pas à s'égayer et à fort bien passer leur temps.
Tenez, quittons cette buvette pleine d'odeur sulfureuse, quittons-la pour n'y plus revenir. L'ombre des grands monts a cessé de se projeter dans la rue, elle est inondée de soleil et tout animée. Ce sont de fraîches toilettes qui vont être remplacées à l'instant par l'amazone aux plis flottants; car ici, j'entends qu'on fait la partie d'aller déjeûner aux Eaux- Chaudes; c'est, au plus, vous le savez, une heure de galop, juste ce qu'il faut pour ouvrir l'appétit. Les guides tiennent les chevaux tout sellés par la bride ; on apporte les vivres d'un goûter sur la mousse ; le signal est donné, la cravache siffle, et les joyeuses cavalcades s'envolent par la route qui descend à Laruns. — On passe devant la poste ouverte et l'on demande ses lettres.
Là, sous les bosquets, les hommes sérieux sont déjà retirés et lisent leurs journaux. D'autres, au cabinet de lecture, très-complet de M. Castéran, se ménagent un bon compagnon de promenade, et partent avec un livre sous le bras. Voici d'autres individualités encore qui s'apprêtent à bien employer la matinée. Vous reconnaîtrez le naturaliste à sa boite de fer-blanc en bandoulière, et l'intrépide explorateur qui, les guêtres de cuir à mi-jambes, s'en va, la pique à la main, affronter la montagne. Je ne saurais vous montrer le chasseur d'isard ; il est parti dès l'aurore, comme dit la chanson, avant l'aurore même, sans doute ; la chasse n'est pas ouverte, et si l'on tient à son fusil, il faut se cacher des gardes-champêtres, se conduire dans la crainte des gendarmes.
.Mais regardez ces deux petits bonshommes qui se glissent le long des maisons et qui grimpent les sentiers, lestes comme des chèvres. Ils portent une boite à couleurs sur le dos ; à les voir, on pense tout haut que ce sont de jeunes rapins accomplissant leur tour de France ; cependant ils sont encore bien adolescents pour être si bien équipés, et voilà qui vous intrigue. Je vous promets de les guetter au retour et de vous faire faire bonne connaissance avec eux ; jusque-là, gardez-vous d'être indiscret. vous pourriez les désobliger.
Ainsi l'heure est venue où chacun à sa fantaisie
courl au plaisir. Les malades, le travail, les affaires laissées là-bas derrière soi, qui 3 songe ! L'air esl pur, il faut le respirer, — et dans sa transparence,
la montagne aux crêtes neigeuses approche ; il semble qu'on va la toucher avec la main. Puisqu'elle tait la moitié de la route, il faut faire l'autre. Vivre
et marcher dans sa liberté sous la voûte de Dieu, saus souci des hommes et l'esprit en repos, perdu dans la vague contemplation de la nature, c'est là l'existence qu'on mène assez généralement aux Eaux, voilà jusqu'à ce soir la seule occupation des bienheureux qui viennent de passer devant vous! Adieu donc, et souffrez, pour aujourd'hui, que je n'en aie pas d'autre.