LA CHASSE AUX VAUTOURS
Je vous devine. Vous voulez le nom de nos deux peintres, à cette heure revenus de la montagne. Eh bien ! soyez satisfait. Lorsque je vous aurai rappelé le plus grand succès du salon de 1849, ce fameux attelage de bœufs du Nivernais, dont tout Paris s'est entretenu, je vous aurai nommé le premier, MUe Rosa Bonheur; l'autre est une amie, une élève qui trouvera, — les conseils du maître aidant, et si ses forces répondent à son courage, — la réputation dans le genre des natures mortes.
Ces dames son I aux Eaux pour le soin de leur santé, mais l'art n'y perdra rien. Si elles s'habillent
en homme, c'est que le costume est plus favorable à la marche et qu'il leur donne aussi plus de liberté pour taire leurs études. Une veste et un pantalon, aux yeux trompés, imposent le respect qu'au milieu des bois, une jupe, fut-elle de soie, n'inspire pas toujours. D'ailleurs elles n'y mettent pas d'autre prétention et sont, au demeurant, sous ce déguisement, les meilleurs garçons du monde. Leur rencontre était une véritable bonne fortune ; la colonie des Eaux est charmante, sans doute, mais elle ne se pique pas d'être toujours bien artiste; aussi futce avec une joie sincère que nous échangeâmes les exclamations, les : « Quoi ! c'est vous ! en croirai-je mes yeux? » d'usage en pareille circonstance, et tout de suite nous nous enfuîmes loin du village.
Je n'ai rien à vous apprendre du talent de M11' Bonheur; nous l'appelons le Paul Potter français, sans que les Hollandais y trouvent à redire. J'ai vu ses études et vous devez croire qu'il ne se peut rien de mieux compris. Mlle Rosa Bonheur est de ces caractères simples qui procèdent sans manière ; devant la nature, elle ne cherche pas : sérieuse et recueillie elle regarde, et sur sa palette, avec une sûreté de coup d'oeil, une rapidité d'exécution incroyables, elle trouve les tons justes et harmonieux qui sont la lumière, le soleil, l'air et la vif.
Néanmoins les animaux n'ont rien de remarquable dans la montagne ; les races y sont sans élégance, le plus souvent petites et manquant essentiellement de caractère. Les moutons seuls se distinguent par leur tête éminemment busquée. On prétend qu'ils ont de magnifique laine ; je le veux croire ; mais le mois d'août est l'époque de la tonte, et, tels que je les ai vus, je puis affirmer qu'ils sont meilleurs en rôti qu'en peinture.
Les Pyrénées elles-mêmes, par leur masse et leur perspective, sont trop grandes; elles peuvent être pour la brosse du décorateur le motif de ces admirables toiles qu'on applaudit à l'Opéra, mais elles ne tiendraient pas dans le cadre étroit du peintre de genre. Le paysagiste ne trouve devant cette nature ni l'ensemble ni les détails de composition qui conviennent à son talent. Il en rapporte des horizons, des effets de lumière pour, des fonds de tableaux, mais nullement des premiers plans.
Vraisemblablement, MUe Bonheur ne devait rien rencontrer d'original à faire dans ce pays. Mais une circonstance que je vais vous dire, nous vaudra sans doute un magnifique pendant à son labourage. Voici ce que c'est :
Un monsieur, cette semaine, nous aborda sur le chemin. On avait parlé dans le village d'une chasse aux vautours. Ce n'est pas précisément au milieu de la plaine Saint-Denis qu'on tire ce gibier-là; pour
des Parisiens cela devait être d'un certain attrait, et vous jugez si nous étions désireux d'assister à ce spectacle. Le chasseur de vautours l'avait appris, c'était lui-même qui nous accostait. 11 s'estimait heureux d'être agréable à M,lc Bonheur dont il appréciait le talent, et gardait l'arrière-pensée que la chose ne resterait pas sans profit pour l'art. Il y a quelque orgueil, en effet, à songer qu'on est pour un peu dans une belle œuvre, et cette petite gloire, notre monsieur avouait sans fausse honte qu'il ^ambitionnait.
C'était, au reste, un homme fort aimable et tout à fait bien organisé. Jeune encore, officier d'artillerie et décoré, il avait dû renoncer à sa. carrière militaire, brisée par une affection de bronches. C'est alors qu'il vint aux Eaux pour la première fois, et qu'il s'enthousiasma pour la montagne. Lorsqu'il lui fut donné de reprendre son activité longtemps empêchée, il dépensa les forces de son intelligence à approfondir la géologie, et celles de son corps à explorer la chaîne des Pyrénées. La science, chose rare, ouvrit son âme à toutes les grandes émotions, aux sublimes vertiges de l'imagination qui s'exalte devant l'abîme de l'infini, qui se perd à sonder le mystère de la création, et revient à la lumière, comme un plongeur ruisselant, la perle de la croyance dans les mains pour chanter Dieu avec toutes les voix, toutes les eaux, toutes les feuilles
de la terre et tous les astres suspendus dans l'air bleu. Aussi comprenait-il et faisait-il admirablement sentir la poésie des sites pyrénéens. 11 fallait l'entendre raconter les périlleuses aventures qu'il a courues sur ces monts.
Dans une excursion qu'il nous fit faire, il me souvient qu'il nous parla d'une nuit d'orage passée dans la montagne, du côté du lac de Gaube, dans les Hautes-Pyrénées. 11 était seul avec son guide, quand celui-ci, qui déjà deux ou trois fois, en pressant le pas, avait jeté des yeux inquiets sur l'horizon, s'écria d'une voix pleine de terreur : — C'est l'avalanche ! voilà l'avalanche! 11 faut courir, il faut voler! Le guide en même temps le saisit par le bras et l'entraîna à travers les pentes, sans chercher les sentiers tracés, jusqu'à un certain endroit qu'il connaissait et qui présentait l'abri d'un rocher surplombant au-dessus de leur tête. 11 était temps! Lorsqu'ils y arrivèrent, les vents déchaînés commençaient à soulever les pierres en tourbillons meurtriers; le nuage descendait, et déchiré par un tonnerre formidable, laissait échapper de larges nappes d'eau qui formaient des courants impétueux auxquels rien ne résistait. La roche seule sous laquelle ils se tenaient, séparait les eaux; elles fuyaient rapidement à leur droite et à leur gauche, en les laissant à pied sec. Mais ces eaux, qui charriaient des arbres tout entiers, ne pouvaient-elles
tout à l'heure étendre leur cours bouillonnant jusqu'à ces intrépides, et les ravir dans leur écume? Terrible question dont il fallut attendre la réponse
jusqu'au lendemain.
Je vous assure que le récit de notre compagnon était saisissant; la poésie n'était pas seulement dans ses paroles, mais dans ses yeux et dans ses gestes : on eût dit qu'il était encore au milieu de la tourmente, lorsqu'en courbant le dos. il rappelait les granits énormes bondissant sur son rocher et sautant devant ses yeux à la lueur des éclairs pour aller s'abîmer dans la vallée. C'était à faire frémir. sans compter que le site où nous éïions y prêtait encore. Xous allions au fond de Balour; c'est à travers le pays des ours, au milieu de gorges de rochers immenses et en escaladant des amas de pins centenaires roulés par l'avalanche, qu'on arrive à ce fond de Balour, qui n'est autre chose qu'un cirque plus grand que la place de la Concorde : les gradins sont formés par des plans de montagne dont les derniers découpent leur crête dénudée sur le ciel. J'ai vu là. pour la première fois, des vautours planer; je ne me faisais pas l'idée d'un aussi grand oiseau et d'un vol aussi majestueux. — Mais je reviens à notre chasse dont je me suis un peu écarté, et que ce dernier souvenir me rappelle à propos.
L'invitation fut donc faite pour le premier jour
où les nuages permettraient de découvrir les sommets élevés. C'est la condition indispensable de la chasse aux vautours. On attire ces oiseaux de proie avec un mouton fraîchement éventré, et, pour que les émanations de la viande puissent aller au loin réveiller leur appétit, il importe que le temps soit clair ; dans le brouillard, les arômes se concentrent, les nuages les empêchent de se propager comme il convient.
Ce jour arrivé, et les chevaux préparés, on se mit en devoir de gravir la montagne. Deux guides, envoyés à l'avance, nous avaient précédés au sommet choisi; ils avaient déjà disposé le mouton sur un petit monticule qui formait comme une sorte de piédestal. Notre caravane ne laissait pas que d'être nombreuse, les dames s'y trouvaient en majorité. On nous recommanda le silence ; et nous allâmes nous poster derrière des anfractuosités de rochers, à plus d'une portée de fusil ordinaire de l'endroit où le mouton gisait, le ventre ouvert. Les guides dispersèrent ses entrailles au vent, puis se retirèrent également. — Alors nous attendîmes.
Bientôt de petites corneilles au col gris, attirées par le fumet de la bête morte, s'abattirent à quelques pas de la brebis. Inquiètes et défiantes, elles voletaient à l'entour, s'approchaient et se reculaient, sautillant à la façon des pies. Elles semblaient aussi se consulter et se demander s'il n'y avait pas là quel-
que piège caché. Néanmoins pareil festin était bien tentant.
On nous avait avertis, et nous quittâmes un instant les corneilles pour jeter les yeux dans les profondeurs du ciel.
Vingt minutes ne s'étaient pas écoulées que du bout de l'horizon, à droite et à gauche, vers le nord, des points noirs nous apparurent. En moins de rien, ils grandirent, et présentèrent des formes distinctes, ("'('(aient les vautours. Nous en comptâmes cinq, puis sept, puis dix. La chasse réussissait, elle promettait d'être admirable.
Mai^ combien ne doit pas être subtil l'odorat de ces oiseaux, pour qu'à des distances aussi considérables des arômes que nos sens ne percevaient point à quelques pas pussent leur parvenir !
Us étaient à trente ou quarante pieds au-dessus de la brebis, planant et tournoyant dans le même cercle, leur col pelé tendu, le bec ouvert et les serres crispées, tout prêts à la curée. Ainsi vus en grand nombre, les vautours sont des animaux qui impriment la terreur : il y a du désordre dans leurs plumes : on croit comprendre qu'ils arrivent du carnage; rien de hideux comme la tête chauve de ces bandits de l'air, audacieux profanateurs de la mort ; on se demande quelle lutte est possible avec de pareils géants. Si j'avais eu un fusil, je ne sais si j'aurais osé lâcher contre eux la détente. Nous en-
tendions craquer les membrures nerveuses de ces ailes qui se livrent à la tempête, et bruire la corne de leur bec qu'ils aiguisaient sans doute.
Cependant les petites corneilles, que la gourmandise poussait fort, étaient épiées de là-haut. Sans le savoir, elles devaient servir de bouc émissaire.
La plus hardie n'eut pas plutôt sauté sur la laine du mouton, se dressant, se rengorgeant coquettement, la tête de ci, la tête de là, et donné le premier coup de bec dans la chair rouge, que les vautours crurent comprendre qu'il n'y avait là-dessous aucun maléfice.
L'un d'eux s'abattit, et d'un coup d'aile envoya rouler au loin la misérable corneille si osée que de venir s'asseoir à des festins de vautours.
Tous les autres tombèrent ensuite lourdement, et le mouton disparut sous l'ombre de ces dix voraces. La surface que présentait la bête n'était pas grande, cependant chacun eut place pour sa serre. Ce fut alors une confusion déplumes mouvantes d'où sortaient, tout grouillants, rouges de sang et des lambeaux de chair au bec, des cous décharnés qui s'y replongeaient aussitôt à grands efforts d'épaules. On n'avait garde de mordre son voisin, c'eût été un coup de bec perdu ; on se bousculait avec les ailes ouvertes, mais nul ne lâchait prise. — Ah ! les vautours dînent d'un furieux appétit ! Nous regardions, épouvantés, cette effroyable gloutonnerie.
Les petites corneilles désappointées demeuraient
immobiles, juchées sur leurs pattes, à une distance respectueuse. Evidemment elles n'avaient qu'une pensée, — éclairée, il est vrai, d'une bien faible lueur d'espoir : « — Nous en restera-t-il ? — Non. ils ne nous en laisseront pas ! » semblaient dire ces pauvres petits becs.
Déjà notre chasseur apprêtait son fusil. — il jugeait que le repas tirait vers sa fin, et ne voulait pas, en différant trop longtemps, compromettre un si beau coup. Son fusil, d'une longue portée, était chargé tout exprès avec de petites boites d'artillerie: il était sûr de son arme et ne pouvait manquer, dans la masse où il visait, d'abattre quatre ou cinq vautours au moins! 11 faisait ses largesses par avance, il en promettait un à Mlle Bonheur, à qui il disait encore : « Regardez bien le mouvement des épaules, l'emmanchement du cou... car je vais tirer »...
Quand survint un dernier convive sur lequel on ne comptait pas. Il suspendit un instant l'attention, et ce fut un grand malheur. Il était beau cependant et d'un aspect formidable. Ce devait être le Nestor des vautours. Le souffle du vent, sans doute, avait mis plus longtemps à lui porter l'odorante invitation. 11 arrivait de loin, l'aile lassée, et paraissait irrité qu'on ne l'eût point attendu. Il était grand et décharné comme un vieillard; on eût dit qu'il
sortait du cabinet d'un naturaliste visité par les mites, tant sa plume se montrait rare et délabrée. Son envergure dépassait de beaucoup celle de nos premiers banqueteurs à la besogne, elle pouvait mesurer quinze ou dix-huit pieds, — et lorqu'il passa sur nos têtes, nous sentîmes le vent de son aile.
Nous regardâmes, et le chasseur attendit que le grondeur retardataire se fût fait place en s 'abattant, sans plus de cérémonie, au grand milieu de la curée. Je l'ai dit, ce fut là le malheur.
Un des gardes avait un fusil de chasse ordinaire ; il eut la malencontrense idée d'accomplir une prouesse ; il lâcha l'un après l'autre ses deux coups qui ne pouvaient porter, et qui n'eurent d'autre résultat que de faire envoler à grand bruit et pour toujours les onze vautours, l'espoir de notre journée, — et les petites corneilles de compagnie.
11 fallut revenir comme nous étions venus. Néanmoins nous allâmes donner un coup d'oeil au mouton déchiqueté. C'était une chose fort curieuse. Les vautours avec le tranchant de leur bec avaient si bien disséqué certaines parties de la carcasse, que des os de poulet sucés par une petite maîtresse n'offrent pas une surface plus nette et plus blanche.
Tel fut le résultat de cette chasse aux vautours. Je vous en ai sans doute bien mal décrit l'impression, mais, au salon prochain, MUeRosa Bonheur vous la rcndramagistralement, — etc'est là ce qui me console.