CHAPITRE XIX
LES Xlle ET Xllle SIÈCLES.
APRÈS les efforts de Grégoire VII pour faire prévaloir la discipline du célibat, les papes continuèrent à la prescrire sévèrement. Pendant les xii^ et xiii^ siècles, les conciles multiplient les canons en sa faveur. Les rois frappent d'amendes les prêtres qui gardent les 'concubines. Mais les amendes sont payées ou éludées; les canons sont violés, souvent même par ceux qui concouraient à les faire, comme l'histoire de l'Église en offre tant d'autres exemples. Et les prêtres gardent leurs femmes.
La vie de saint Bernard de Tiron par le moine Galfrède, nous le montre parcourant les villes et les villages de Normandie avec ses amis, Robert d'Arbrissel et Vital de Mortain,pour s'élever contre le concubinage des prêtres. Nous apprenons à cette occasion que, vingt ans à peine après le concile de Lillebonne, et quinze ans après la mort de Grégoire VII, le concubinage était encore général en Normandie; que les prêtres s'y mariaient publiquement; qu'ils juraient en présence des parents de ne pas se séparer de leurs femmes, qu'ils laissaient leurs églises en héritage à leurs fils, ou les donnaient en dot à leurs filles.
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D'après l'histoire ecclésiastique du moine Orderic Vital, achevée en 1142, les évêques même vivaient publiquement avec des concubines et se faisaient gloire du grand nombre de leurs enfants. Gomment croirait-on d'ailleurs à la chasteté de monstres de barbarie, comme ce Nicolas, évêque de Cambrai, qui, en 1136, fit arracher les yeux à tous les serfs de la terre de Saint- Aubert, pendant la guerre qu'il faisait contre Girard leur seigneur? [Recueil des historiens deFmnce,t. XI, p. 499).
Sans être tous aussi cruels, les évêques et les prêtres de ce temps avaient encore ces habitudes guerrières, batailleuses, brutales, qui n'ont jamais été compatibles avec la plus angélique des vertus. C'est à un archevêque de Trêves, Albéron, qu'on attribue le premier exemple d'une armée rangée méthodiquement en bataille, en 1148, dans sa guerre contre Hériman, comte palatin [Ibid., t. XII, p. 528). Geoffroy de Vendôme (•]- 1132) raconte un combat judiciaire, entre un moine et un chanoine, qui eut lieu de son temps.
Dans une querelle entre les chanoines d'Étampes et les moines de Morigny, on voit que ces derniers étaient accusés d'actes scandaleux. Les chanoines, pour les faire condamner par Henri, archevêque de Sens, lui envoyèrent leurs concubines dans l'espoir de le séduire 1 {Ibid., t. XX, p. 77 et 78).
Dans la fête des fous, ou autres du même genre, qui durèrent jusqu'au xv^ siècle, l'alliance de la dé-
1, Cet archevêque, promu en 1122, avait d'abord mené la vie la plus dissolue. Il fut ramené à une conduite plus édifiante par Geoffroy, évêque de Chartres, et Burchard, évêque de Meaux. C'est à lui que saint Bernard adresse son traité des mœurs et des devoirs des évêques.
bauche avec la brutalité se manifestait publiquement, et jusque dans l'église pendant la grand'messe. Les ecclésiastiques, déguisés, les uns en baladins, les autres en femmes, se livraient à des danses lascives, à des gestes luxurieux, aux attentats les plus grossiers à la pudeur publique. Ces scènes se passaient le 1^^ janvier, non seulement à Paris, mais dans la plupart des cathédrales et collégiales de France.
Ce n'est certainement pas calomnier leurs acteurs qu'affirmer que leur impudicité, pour ne pas s'étaler pareillement, n'était pas moindre le reste de l'année. Certains évêques du xii^ siècle ne se montrent pas plus civilisés que leur clergé, si l'on en juge par le ton de la polémique entre Raoul, archevêque de Tours et Eusèbe, évêque d'Angers. Le premier traite le second de cochon. Celui-ci répond en le traitant de bouc, qui dit-on, ne respecte même pas sa propre sœur {Ibid., t. XII, p. 460).
Les mœurs cléricales furent plus déplorables que jamais au xiii^ siècle.
Le cardinal-légat Jacques de Vitry (-}- 1240) nous , apprend que les médecins de son temps, qui étaient i tous prêtres ou moines, ordonnaient la fornication | comme nécessaire à la santé, dum expletione libidinis \ corpora propagari asserunt, multos in fornicationém ?■ inducunt [Hist. occid., t. IV). On sait qu'ils prétendi- '| rent imposer ce remède à Louis VIII en introduisant | une fille dans son lit, et qu'ils attribuèrent sa, mort au \ refus qu'il fit de s'en servir (8 nov. 1226). Il serait difficile de croire à une pratique bien stricte de la continence chez des prêtres et des moines si convaincus de ses funestes effets, non plus que chez ceux de leurs
confrères qui gouvernaient leur santé d'après les lumières qu'ils recevaient d'eux. Mais l§s passions allaient autrement loin que les nécessités de l'hygiène.
Une lettre de 1203, écrite par le pape Innocent lïl à Fabbé de Saint- Denys lui dit :
Il y a dans votre ville des prêtres qui, abusant du privilège clérical, parcourent les rues pendant la nuit, se portent vers les maisons habitées par les femmes publiques, en enfoncent les portes, s'y précipitent avec violence et se permettent les mêmes excès envers les filles des bourgeois; ce qui fait naître des querelles et des séditions.
Le concile de Paris de 1212, reproche {2, 13) aux moines de se servir des profits faits dans leurs prévôtés pour vivre dans la débauche. Il s'élève (4, 13) contre l'habitude prise par les évêques de permettre à leurs prêtres, en payant, d'avoir des concubines.
Le concile de Latran de 1215 interdit (canon 31) aux fils de chanoines de devenir chanoines dans la même église que leurs pères. En ajoutant : « principalement s'ils sont bâtards », ce texte montre que ces cas de bâtardise n'étaient pas rares.
La dissolution des mœurs des Jacobins (Dominicains) scandalisait alors tout Paris; mais il n'était pas bon de s'en entretenir :
Personne, d'après le poète Rutebœuf, n'ose dire la vérité sur leur compte, dans la crainte d'être assommé, tant ils se montrent haineux et vindicatifs. Il serait dangereux d'en parler avec ma liberté ordinaire; je me borne à dire qu'ils sont des hommes.
Gauthier de Coincy(f 1236), Gauthier de Metz (f 1245), 'Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne (-{- 1253), peignent en traits satiriques les dérèglements des prêtres et des moines de leur temps. Ils leur reprochent, en particulier, la sodomie.
Guiot de Provins, bénédictin de Cluny, parle ainsi des religieux de l'ordre de Saint-Antoine :
Ce sont des trompeurs qui inventent mille fourberies pour tirer de l'argent qu'ils emploient en gloutonnerie et en débauche... Tout le pays est peuplé de leurs enfants... Leurs impostures sont trop évidentes. Les évêques les connaissent, mais ils n'en font aucune justice, parce qu'ils partagent avec ces moines les produits de leurs fourberies {Bible de Guiot de Provins, vers 1943-2030).
A la même époque, le franciscain Eude Rigaud, archevêque de Rouen, enregistre chaque soir dans son journal (publié en 1845) les témoignages les plus accablants contre l'extrême corruption des couvents et des églises de son diocèse.
Jacques de Vitry s'exprime ainsi sur les mœurs de Paris :
Ses habitants se livrent à tous les crimes, se vautrent dans toutes les ordures de la débauche... Le clergé est encore plus dissolu que le reste du peuple... Les filles publiques, dans les rues, sur les places, devant leurs maisons, arrêtaient effrontément les ecclésiastiques... et si par hasard, ils refusaient de les suivre, aussitôt elles criaient après eux en les appelant sodomites. Car ce vice honteux est tellement en vigueur dans cette ville, que celui qui entretient
publiquement une ou plusieurs concubines, est considéré comme un homme de mœurs exemplaires.
La sodomie était effectivement un vice général au xiii^ siècle; il avait tellement gagné le clergé, que la plupart des légats envoyés par le pape en France menaient publiquement dans leur cortège de jeunes et beaux garçons qui servaient à leurs plaisirs. Jacques de Vitry n'est pas le seul écrivain du temps qui se récrie contre cette turpitude. Mais la papauté trouvait son avantage dans la corruption des clercs. Elle lui fournissait, pour consolider sa domination, un moyen qu'elle ne négligeait pas. On lit dans VHistoire littéraire de la France, commencée par les bénédictins de Saint-Maur et continuée par les membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XVI, p. ,12 : « Les clercs usuriers, joueurs, libertins n'avaient qu'à recourir au Saint-Siège pour mépriser les réprimandes et les menaces. La cour de Rome, pour établir sa domination universelle, avait besoin de trouver partout des appuis, non seulement dans la piété naïve de quelques ecclésiastiques, mais aussi dans les vices du plus grand nombre et d'intéresser à sa cause tous ceux à qui leurs dérèglements scandaleux rendaient nécessaire une protection lointaine et suprême ^. »
1, Sur le vie des prêtres au xui® siècle voir l'article de Raoul Rosières dans la Revue littéraire et politique, 1879.
DOCUMENTS I. — Le Clergé au xii^ siècle.