‹ Courte histoire du célibat ecclésiastique [microform]Chapitre 72 sur 94 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

Quand Bossuet commençait une polémique» il Is menait avçç une véhémence infatigable. La controverse quiétiste ne fit pas exception à la loi générale, Fénelon se vit un jour traité de menteur (lettre dn 14 septembre 169§ au neveu). Il reçut d'ailleurs beaucoup d'autres compliments du même genre parmi Içs" quels je me borne à mentionner le suivant, qu'on Ht 4aus la Relation mr h qmétisme, XI, 8 :

Si l'on dit que c'est trop parler contre une femme dont l'égarement va jusqu'à la folie, je le veux si l'esprit de séduction n'agit pas dans cette femme, si cette Priscille n'a pas trouvé son Montan pour la défendre.

Fénelon se plaignit amèrement d'être mis en parallèle avec l'homme qui était « l'horreur de tous les siècles ». Bossuet, sans retirer sa comparaison, s'expliqua.

Il dit {Remarques sur la réponse à la Relation, XI, 9) :

Priscille était une fausse prophétesse; Montan l'appuyait. On n'a jamais soupçonné entre eux qu'un commerce d'illusions de l'esprit... renfermant ma comparaison dans ces bornes, je ne dis rien que de juste.

Montan a laissé dans l'histoire, à tort ou à raison, le souvenir d'un homme dépravé (Tillemont, II, 466). Fénelon était donc fondé à se plaindre du tort qu'on lui faisait en associant son nom au nom de cet homme méprisé. Bossuet lui a causé un dommage considérable en transformant M°^^ Guyon en une Priscille qui a trouvé son Montan. Tout ce que l'on peut faire c'est d'excuser ses intentions et de dire qu'il a causé ce dommage sans le savoir.

Ses intentions ont-elles vraiment été exemptes de malveillance? Il l'affirme. Croyons-le sur parole et admettons qu'il a poussé l'ignorance de l'histoire ecclésiastique jusqu'à s'imaginer que les Pères ont attribué à Montan et à Priscille un simple « commerce d'illusions de l'esprit ». Mais, dans sa Relation, il s'est appliqué à mettre en pleine lumière le portrait de

}jime Guyon (2, 3). Il a étalé sans ménagements les extravagances de cette femme qui prétendait recevoir de Dieu « une abondance de grâces dont elle crevait au point qu'il fallait la délacer »;qui,àu cours d'une vision, ayant aperçu dans une chambre deux lits, avait entendu Notre- Seigneur lui dire (2, 13) : « En voilà un pour ma mère et l'autre pour vous, mon épouse; je vous ai choisie pour être ici avec vous ». Et après avoir dépeint la nouvelle Priscille, il a montré {3, 13) son influence sur le nouveau Montan, qui déclarait « avoir plus appris d'elle que de tous les docteurs ».

On va sans doute objecter que ces renseignements, s'ils ne sont pas sans jeter quelque ridicule surFénelon, n'attaquent pas ses mœurs. Attendons. La Relation mentionne le P. La Combe qui était un autre fils spirituel de M^^ Guyon. Puis, résumant un récit écrit par cette femme, elle ajoute (6, 18) :

Dieu lui avait pourtant donné dans sa prison et comme le fruit de ses travaux un homme encore plus intime que le P. La Combe; et « quelque grande que fût son union avec ce Père, celle qu'elle devait avoir avec le dernier était encore tout autre chose». Sur cela je ne veux rien deviner, et je rapporte ici seulement cet endroit de sa Vie pour montrer que le faux mystère se continue.

Ici Bossuet, avec une réserve pleine de charité, déclare ne pas vouloir deviner quel est l'ami « encore plus intime que le P. La Combe » dont parle M^^^ Guyon. Il oublie seulement d'ajouter que le lieutenant de police d'Argenson a reçu ordre d'éclaircir ce mystère. Et la lettre du 15 décembre 1628 au neveu nous fait connaître le résultat de l'enquête :

M. d'Argenson interroge Mme Guyop par rapport à M« de C&nabrai; et l'on a déjà trouvé que c'était lui que Mme Guyon entendait gous le nom qui est marqué Relation, YI, 18. La liaison de cette dame avec lui est m?inifeste.

Dqjpic Fénelon ^ été pour M^^ Guyon un ami « plijs intiiïie » que Iç P. La Çombç; l'union que ce dernier a eue ^vec ladite (^ame est inférie'ure à celle dont Fértelon a béïiéficié,

Reste à savoir ce qu'ont été les rapports de La Coinbe avec la Guyon, Cette femme qui connaissait les mauvais bruits répandus sur çon çomptç s'était justifiée devant Bossuet. Et, dans. la Relation III, 18, nous Usons sur ce sujet la note suivante qui respire le plus pur e?prit chrétien :

Je reçus la déclaration qu'elle me fit contre les abominations dont elle était accusée, la présumant innocente, tant qu'elle ne serait point convaincue par un examen légitime dans lequel je n'entrai jamais.

Mais d'autres avaient fait l'examen dans lequel Bossuet assure qu'il n'est jamais entré. Les Remarques sur la réponse à la Relation III, 9 nous apprennent que l'évêque de Genève avait « chassé de son diocèse M^® Guyon avec le P, La Gombe, non seulement pour leurs mauvais livres, mais encore pour leur conduite scandaleuse. » Et, plus tard, de la prison où il était enfermé, La Combe avouait dans une lettre écrite à la Guyon que << certaines choses » étaient « arrivées avec trop de liberté ^> entre eux. Il faisait encore d'autres

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aveux du même genre dans sa Déçlç^ration à l''^v4que de Tarbes.

Les relations de La Combe avec la Guyon n'ont; pas été exemptes de sensualité. Mais notrepeii,séenesaurait s'en tenir à ce résultat/Malgré nous elle voyage et va à Fénelon, Si l'ami du second degré est tombé da,ns la seîisuçilité, commeiit l'ami dn premier degré y ^wait-il échappé? Cette pensée obsédasate se transforme d''eUe" même en soupçon, et ce soupçon réclame impérieuseme^it notre adhésion, Powtant, avant de 1^ dQpner, avant de joindre Fénelon à La Comtbe, consultons Bossuet, demandons-lui s'il autorise cette association. Dans la Helation et dans les autres écrits publiés, Bpssuet affecte une grande réserve. Mais ses lettres nous font quelques confidences instructives. Yoici ce que nous lisons dans la lettre du IQ mars 1698 au neveu :

Instruisez-le (Phelippeaux agent envoyé par Bossuet à Rome).., de la Déclaration du P. La Combe. On a envoyé à Rome au P. Rosletla copie authentique de cette Déclaration dans laquelle le P. La Combe avoue des ordures horribles.,, On a encore ici sur les faits certaine sorte de ménagements qui ne devraient plus avoir lieu dans un mal aussi déclaré,

Dans la lettre du 17 mars 1698 au neveu :

Je travaille à faire qu'on prouve par actes la liaison du P. La Combe, de Mme Guyon et de M. de Çamhrai,,. Il faut espérer qu'à cette fois la tour de Babel et le mystère de la confusion sera détruit,

Et dans la lettre du 15 décembre 1698 :

II est prouvé qu'elle (la Guyon) a commis le crime avec le P. La Combe.

Dans ces textes Bossuet se révèle à nous agent propagandiste. Il déplore la fausse pudeur qui, à Versailles et d'une manière générale en France, jette un voile sur les faiblesses morales du P. La Combe. Il veut que ces misères soient connues à Rome; il travaille à les faire connaître; et il ne cache pas que les enquêtes faites à ce sujet émanent de sa propre initiative. C'est à son instigation que La Combe a été amené à avouer par écrit ses fautes, notamment celles qu'ila commises avec la Guyon. C'est aussi sur sa demande que le lieutenant de police d'Argenson a interrogé cette femme. Enfin c'est sur ses instances qu'a été établie l'identité de celui qui dans l'ordre chronologique, fut le second ami de la Guyon et qui, sous le rapport de l'intimité, dépassa de beaucoup le premier. Tout ce déploiement d'activité est dirigé vers un but qu'il est impossible de ne pas voir. Bossuet tenait La Combe et la Guyon pour deux êtres également méprisables et indignes par eux-mêmes d'arrêter l'attention. S'il s'acharne contre eux, c'est uniquement pour atteindre par ricochet un troisième personnage. Nous lui demandions ce qu'il pensait, au point de vue moral, des rapports de Fénelon avec }j[m.e Guyon. Il nous répond : cette femme a eu deux amis ; l'un, le moins intime, est tombé avec elle dans la lubricité. Voyez ce qu'a pu faire l'autre.

Ceux à qui cette déduction ne suffirait pas et qui réclameraient un texte précis seront servis au gré de

leurs désirs par le passage suivant de la lettre du l^^^ juin 1698 à La Loubère :

Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j'approuve la comparaison d'Abélard et que, de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne souhaite à M. de Cambrai que son changement i.

Réédition, sauf les accessoires, de l'aventure d'Abélard et d'Héloïse ; voilà ce qu'a été pour Bossuet l'histoire de Fénelon et de M^^ Guyon. Mais l'interprétation bénigne qu'il a donnée de la comparaison de Montan et de Priscille? Cette interprétation bénigne, c'est l'expédient ordinaire des polémistes qui, quand le coup est porté, plaident la pureté d'intention, sachant bien que personne ne les prendra au sérieux. Bossuet n'a jamais été étranger à la diplomatie; dans la controverse quiétiste moins qu'ailleurs.

Bossuet accuse Fénelon d'avoir, en diverses circonstances, recouru au mensonge : et ce reproche que nous sommes à même de contrôler n'est que trop justifié. Il nous laisse entendre que les relations de Fénelon avec M'^^ Guyon ont pris un tour sensuel : quelle valeur a cette allégation? On chercherait vainement quelque chose qui l'appuie dans les livres que l'archevêque de Cambrai a donné lui-même au public. Mais, dans ses écrits secrets, dans ceux qu'il composait uniquement pour M^^ Guyon, il laissait aller son imagination, et celle-ci prenait parfois des libertés qui nous étonnent ^ .

1. On sait que Je chanoine, qui se disait l'oncle d'Héloïse et qui était probablement son père, mutila odieusement Abélard. Voilà ce que Bossuet ne souhaite pas à Fénelon, qui, par ailleurs, s'est mis dans le cas d'Abélard.

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