‹ Courte histoire du célibat ecclésiastique [microform]Chapitre 71 sur 94 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

Bossuet, de son vivant, fut, sous le rapport jjps mœurs, en butte aux attaques de Jurieu. Il connut ces accusations qu'il rapporta et qu'il confondit en quelques mots {Sixième avertissement, 2, 115) :

Il ose m' accuser de choses que l'honnêteté et la pudeur ne me permettent pas de répéter. Comme il sait bien que ce sont là des discours en l'air et des calomnies sans fondement, il apaise sa conscience et se prépare une échappatoire en disant : « Je n'en sais rien»... S'il n'çn savait rien, il

fallait se taire et n'alléguer pas, comme il fait, pour toute preuve des ouï- dire,

Jurieu, qui passait pour un oracle dans le menu peuple de la Réforme, s'était discrédité auprès des catholiques et des protestants éclairés eux-mêmes par ses élucubrations sur la papauté, dans laquelle il prétendait reconnaître l'Antéchrist. Ses allégations relatives à la vie privée de Bossuet n'émurent pas l'opinion.

Après la mort du grand évêque,raccusationrebondit et revêtit deux formes divergentes. La plus connue, et aussi la plus anodine, est celle que lui a donnée Voltaire dans Le Siècle de Louis XIV. Voici ce qu'on lit dans ce livre paru en 1751 (XXXII, Des beaux-arts) :

Il (Bourdaloue) avait été précédé par Bossuet, depuis évêque de Meaux. Celui-ci, qui devint un si grand homme, s'était engagé dans sa grande jeunesse à épouser M^^^ Desvieux, fille d'un rare mérite. Ses talents pour la théologie et pour cette espèce d'éloquence qui la caractérise, se montrèrent de si bonne heure que ses parents et ses amis le déterminèrent à ne se donner qu'à l'Eglise. M)-^^ Desvieux l'y engagea elle-même, préférant la gloire . qu'il devait acquérir au bonheur de vivre avec lui.

On lit encore dans le Catalogue qui fait suite à ce livre :

Gn a imprimé plusieurs fois que cet évêque a vécu marié; et Saint- Hyacinthe, connu par la part qu'il eut à la plaisanterie de Mathanasius, a passé pour son fils : mais c'est une fausseté reconnue. La famille des Secousses, considérée dans Paris et qui a produit des personnes de mérite, assure

qu'il y eut un contrat de mariage entre Bossuet encore très jeune et M^^^^ Desvieux; que cette demoiselle fit le sacrifice de sa passion et de son état à la fortune que l'éloquence de son amant devait lui procurer dans l'Eglise; qu'elle consentit à ne jamais se prévaloir de ce contrat qui ne fut point suivi de la célébration; que Bossuet, cessant ainsi d'être son mari, entra dans les ordres; et qu'après lamortdu prélat, ce fut cette même famille qui régla les reprises et les conventions matrimoniales. Jamais cette demoiselle n'abusa, dit cette famille, du secret dangereux qu'elle avait entre les mains. Elle vécut toujours l'amie de l'évêque de Meaux, dans une union sévère et respectée. Il lui donna de quoi acheter la petite terre de Mauléon, à cinq lieues de Paris. Elle prit alors le nom de Mauléon et a vécu près de cent années. On raconte qu'ayant dit au jésuite La Chaise, confesseur de Louis XIV : « On sait que je ne suis pas janséniste», La Chaise répondit : « On sait que vous n'êtes que mauléoniste».

En deux mots, contrat de mariage signé avant l'entrée de Bossuet dans les ordres et non suivi de célébration, mais ayant tout de même donné lieu en 1704 à un règlement de reprises et conventions matrimoniales auquel l'avocat Secousse donna ses soins : telle est la version de Voltaire.

Dès 1712, donc près de quarante ans avant la publication du Siècle de Louis XIV, circula une autre version, dont l'auteur était l'ex-prêtre Denis, ancien secrétaire du successeur de Bossuet à Meaux. Aux termes de ce récit Bossuet avait, en 1683, acheté, mais nonpayé, une maison de vingt mille livres, dans laquelle il avait installé une dame. En 1704, les créanciers ayant réclamé

vainement à la famille du grand évêque le paiement de cette somme et de ses intérêts, procédèrent àl'expulsion de la dame. Celle-ci (je laisse ici la parole à Denis) :

fut trouver un habile avocat pour lui communiquer uij boa contrat de mariage passé entre elle et M. Bossuet qui n'était alors, à ce que l'on croit, que chanoine de Metz et seulement sous-diacre. L'avocat, après avoir examiné les pièces, lui répondit du bon succès de son afïaire et prit sur-le-champ de justes mesures pour en avertir les neveux du défunt.. Des gens dignes de foi m'ont assuré que, sur le rapport qui en fut secrètement fait au roi, il ordonna au neveu,rabbé Bossuet, d'assoupir une affaire de cette conséquence qui intéressait si fort et l'honneur de l'Eglise et la réputation de sa famille et la mémoire d'un si grand personnage. H y a apparence que cet ordre fut promptement exécuté, ear on n'a pas ouï-dire que les créanciers aient fait depuis d'autres poursuites... La bonne dame avait peu ou point du tout de biens; néanmoins elle s'entretenait dans Paris selon sa condition qui augmentait autant que croissait la bonne fortune de son époux. Comme celui-ci était en singulière vénération, les fréquentes et longues visites qu'il lui rendait n'étaient suspectes à personne... Il n'y avait que les domestiques qui ne regardaient pas cela d'un si bon œil : le plus grand nombre pestant des fâcheux moments qu'il leur faisait passer à la porte de la bonne dame de jour, ou de nuit le plus souvent...

Ici il ne s'agit plus seulement d'un contrat de mariage passé avant l'entrée dans les ordres et non suivi de célébration. Nous sommes mis en face de relations maritales entretenues pendant de longues années. Ces révélations sont accablantes pour la mémoire de Bos-

stiet. Mais aussi que leur source est impute! Comment croire sur parole un prêtre apostat, qui avait évidemment intérêt à ternir la réputation du plus grand de tous les évêques de France? La version de Denis fut écartée avec un mépris absolu. Il va sans dire que Vol' taire n'inspirait pas plus de confiance. Pendant tout le xix® sièclcj les histoires de Denis et de Voltaire fuîent tenues pour des calomnies.

Comment ces mensonges avaient-ils pris naissance? Le cardinal de Bausset se livra sur ce sujet à des recherches (1814) qui, poursuivies et complétées par Floquet (1857) aboutirent aux résultats suivants. Vers 1661 l'une des femmes de chambre de Henriette d'Angleterre recommanda à la princesse Bossuet, dont elle avait apprécié le mérite et qui devint ainsi son obligé. Cette bienfaitrice avait une nièce, fille du notaire Pierre Gary, et qu'on appelait M^^^ de Mauléon, parce qu'elle avait hérité de son père îe fief de ce nom... Bossuet, qui avait une dette de reconnaissance enveïs la tante, s'en acquitta en s'intéressant à la nièce. La voyant un jour aux prises avec de graves difiicultés financières, il la cautionna pour la somme de quarantecinq mille livres. Voilà le contrat qui a existé entre Bossuet et M^^® de Mauléon. C'est un contrat de cautionnement. Il y a eu cela, il n'y a pas eu autre chose. Et, si l'on gardait quelques soupçons, la chronologie suffirait à les dissiper. Car, en 1665, c'est-à-dire à une époque où Bossuet avait 38 ans, M^^^ de Mauléon en comptait dix. En sorte que vingt-huit ans les séparaient.

Les conclusions du cardinal de Bausset s'appuyaient sur une lettre écrite en 1712 par un prêtre janséniste nommé Fouilloux à un docteur en Sorbonne nommé

Besoigne. Elles paraissaient solides. Après les investigations minutieuses de Floquet, elles furent considérées comme inébranlables. Pendant tout le xix^ siècle les trois points suivants firent loi parmi les historiens : i° La fable du mariage de Bossuet avec M^^^ de Mauléon a été mise dans la circulation pour la première fois en 1712 par un prêtre apostat nommé Denis; 2° Cette fable se heurte aux vraisemblances et même à la force des choses, puisque Bossuet était séparé de M^^^ de Mauléon par un espace de vingt-huit ans; 3°, Cette fable travestit en contrat de mariage un contrat de cautionnement qui a existé; en d'autres termes elle est la déformation grossière d'un^-îùit irréprochable. Ces assertions étaient comme un mur contre lequel les récits de Denis et de Voltaire se brisaient.

Dans ce mur on put croire en 1863 qu'une brèche allait s'ouvrir. Les Mémoires de VahhéLe Gendre, ancien secrétaire de l'archevêquedeParisjdeHarlay, venaient d'être livrés au public. Et, à la page 265 de ce livre,on lisait :

(1704). Quelques jours après la mort de M. Bossuet, une demoiselle, sa vieille amie, demanda, se disant sa veuve, son douaire et ses conventions. Quel phénomène dans les conjonctures où l'on était alors! Ce fut sagesse de l'étouiîer en ordonnant aux héritiers d'apaiser le scandale, et à la demoiselle de se taire. Cette prétendue veuve n'était point une aventurière, loin de là. C'était la fille d'un M. de Mauléon, qui tenait un appartement au doyenné de Saint-Thomas du Louvre, dans le temps que M. Bossuet, n'étant que sous-diacre, était en pension chez le doyen de cette église. Le jeune homme était alors beau et bien fait, et la demoiselle

avait son mérite. Quoi qu'elle fût sur le retour lorsque j'eus l'occasion d'aller chez elle en 1700, elle avait encore de grands restes de ce qu'elle avait été dans son printemps. Jeunes tous deux et demeurant en même maison, ils se voyaient commodément; ils s'aimèrent sous promesse de mariage à charge de le tenir secret. Ainsi parloit la demoiselle. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans les différents temps de la vie de M. Bossuet, elle a toujours été la maîtresse chez lui, qu'elle y ordonnait de tout, et que la recommandation de cette si belle ancienne connaissance étoit la plus efficace et la plus forte qu'on pût avoir pour obtenir des grâces du prélat.

L'abbé Le Gendre était un témoin éclairé et sincère. Gomment, après sa déposition, continuer à dire que la fable du mariage avait été inventée en 1712 par Denis? Mais ses Mémoires, même une fois publiés, restèrent inconnus à beaucoup d'érudits. Ceux qui les lurent se rappelèrent opportunément que l'auteur avait été au service d'un archevêque scandaleux et qu'il ne méritait à ce titre aucun crédit. Après comme avant 1863, la thèse du cardinal de Bausset et de Floquet continua a faire loi. Il n'y eut rien de changé.

Deux exemples. Une édition des œuvres de Voltaire fut publiée Aux bureaux du siècle en 1867, donc quatre ans après l'apparition du livre de Le Gendre. Au tome II, 471 de cette édition le texte du Siècle de Louis XIV que nous connaissons est rectifié par la note suivante qui s'inspire de Floquet :

Voltaire veut parler ici de M^^^ Gary.,. Le mariage est une fable. Bossuet avait vingt-six ans de plus que MP^ Gary.îi

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rien de plus innocent, rien de plus public même que leurs relations.

En 1900 M. Rébelliau, à la page 203 de son Bô$suet, écarté le témoignage de l'abbé Le Gendre par cette fiil de noii-receVoir :

Secrétaire de ràrchevêque de Paris, Harlay, et par conséquent payé pour se défier de la régularité des prélats.

Le changement eut lieu en 1906 à là suite de trois articles publiés par M. Ch. Urbain dans la Revue du Clergé français (15 août, l^'^ septembre, 15 septembre) sous le titre Bossuet et M^® de Mauléon. Arrêtons-nous devant cette étude magistrale qui a transformé radicalement la question du mariage de Bossuet.

On y trouve naturellement le récit de Le Gendre. Mais cette déposition si importante n'est pas seule. Elle est accompagnée de la note suivante écrite par le P. Léonard de Sainte-Catherine du couvent des Augustîns le 20 juillet 1704, c'est-à-dire trois mois après la mort de Bossuet :

Après la mort de M. Bossuet évêque de Meaùx, il courut sourdement un bruit que ce prélat avait été marié dans son jeune âge et avant que d'entrer en licence pour le doctorat... On dit que ce qui a donné lieu au bruit qui s'est répandu de ce mariage, dont on n'avait jamais entendu parler, c'est que M. l'abbé Bossuet neveu du défunt a trouvé parmi ses papiers un mémoire contenant plusieurs articles écrits de sa main, savoir : un tel jour j'ai donné telle sorhme à la décharge de M^^e de Mauléon; Un tel autre jour J'ai dohiié

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tant d'argent pout M.^^ de Mauléon, etc.. On ajoute qu'on a trouvé des quittances des sommes payées par le prélat pour cette demoiselle... L'affaire en est demeurée là. Je ne sais pas comment. Je sais seulement qu'on parle à Rome dé ce mariage.

On y rencontre également cette lettre écrite par le bénédictin dom Delamarez le 12 février 1705 :

Bites-moi en confidence ce que vous savez du bruit qui a couru que M. l'évêque de Meaux, BossUet, était marié. J'ai regardé cela comme une faveur des huguenots; mais on me l'a écrit de tant d'endroits que je ne sais à quoi m'en tenir.

Donc, si le mariage de Bossuet est une fable, en tout cas ce n'est pas le prêtre apostat Denis qui a inventé cette fable. Il a travaillé à la répandïe, il n'en est pas l'auteur. Le bruit d'après lequel le grand évêqîiè avait été marié n'a pas attendu plusieurs années aveint de naîtte. Il s'est répandu dès 1704 Et un pan du mur laborieusement élevé par Bausset et Floquet tombe à l'eau.

Toutefois cet accident laisse intacte la pièce eâsentiêlle de la défense qui est la différence des âges. Quelle que soit la date de la fable,le mariage est une fable, si Mlle de Mauléon est née vingt-huit ans après Bossuet, c'est-à-dire en 1655. Il importe donc de tirer au clair la date approximative à laquelle se place la naissance de cette personne. M. Urbain a fouillé les archives, et les archives lui ont fourni de multiples renseignements parmi lesquels je choisis ceux qui suivent.

i^ Catherine Gary "- c'est îe vrai nom de la demoi-

selle — devenue de bonne heure orpheline, fut recueillie par son oncle maternel, Nicolas Mélique, qui l'éleva et, en mourant, lui légua l'usufruit de deux titres de rente. Or Nicolas Mélique mourut dans le cours de l'année 1647 (il vivait le 31 janvier de cette année, il était mort le 27 novembre). Catherine est donc née, au plus tard, en 1647, c'est-à-dire huit ans avant la date assignéepar la défense. Mais l'oncle se serait-il attaché à une enfant de quelques mois au point de lui léguer une rente viagère? N'est-il pas vraisemblable que /Catherine avait plusieurs années quand arriva la mort de son oncle, et qu'elle était née avant 1640?

2° Le 16 février 1657 Catherine Gary présente au Parlement une requête tendant à lui faire payer par son tuteur une provision alimentaire de trois cents livres. Et l'acte dit que le tuteur lui « a rendu des comptes ». Régulièrement le tuteur ne rend ses comptes qu'à l'époque où son pupille a atteint sa majorité laquelle, dans l'ancien droit, était fixée pour les filles à vingt-cinq ans. Cette requête nous autoriserait donc à la rigueur à conclure que Catherine est née au plus tard en 1632. Pourtant admettons, ce qui est d'ailleurs probable, qu'elle a pu, en raison même de sa requête, obtenir une reddition de comptes avant d'être majeure; en tout cas elle ne pouvait avoir moins de dix-sept ans quand elle a présenté la susdite pièce : ce qui nous mène pour la naissance à 1640.

3^ Bossuet et Catherine interviennent, l'un comme parrain, l'autre comme marraine, dans un baptême dont l'acte est rédigé en ces termes :

Mercredi 14 mai 1664. Furent baptisées Bénigne-Cathe-

rine et Jeanne-Françoise, filles jumelles de Michel Dubois cocher de la reine mère et de Marie Colombier sa femme.

Le parrain (de la première) M^ Jacques Bénigne Bossuet, prêtre, docteur de Sorbonne et prédicateur ordinaire du roi; la marraine, damoiselle Catherine Gary, fille jouissante de ses droits.

Le parrain de Jeanne Françoise... { Saint- Germainl'Auxerrois, fol. 360, reg. 399).

D'après cet acte, Catherine était jouissante de ses droits le 14 mai 1664. Et comme cette expression s'applique uniquement, dans les actes du xvii® siècle, aux personnes qui ont atteint leur majorité, Catherine a dû naître au plus tard en 1639.

Maintenant que les archives ont parlé, concluons. Née en 1639, peut-être même auparavant, Catherine Gary a pu être épousée sinon dès 1655 ou 1653, en tout cas en 1657. A cette date Bossuet âgé de trente ans n'est pas encore « prédicateur du roi » (il ne le sera qu'après le « Carême du Louvre » prêché en 1662) ; on ne , le connaît pas à la cour. Le mariage secret n'est plus I une hypothèse extravagante. Sans doute on ne devra f l'admettre que sur preuves plausibles. Mais on n'a pas ^ le droit d'écarter d'un geste dédaigneux les allégations qui tendraient à le prouver. Les questions qui se posent à nous sont celles-ci : 1° Bossuet et Catherine Gary ontils été à même de se connaître? 2° Se sont-ils connus? 3° Des liens d'affection ont-ils existé entre eux? 4° Ces liens ont-ils été consacrés par un contrat de mariage?

1° Bossuet et Catherine Gary ont été à même de se connaître. Leurs résidences respectives suffisent amplement à nous fixer sur ce point. Nicolas Mélique, qui

recueillit chez lui sa nièce Catherine, habitait le « doyenné » de Saint-Thomaâ'du^ Louvre, terme qui désignait l'ensemble des maisons dont le chapitre de Saint-Thomas-du-Louvre était propriétaire. Il avait obtenu des chanoines un bail de quarante ans, à condi' tion de rebâtir à ses frais un des corps de logis de la maison décanale.

Et Bossuet où habitait-il? Voici ce que nous lisons dans les Mémoires de Le Dieu, p. 68 :

Il avait choisi son logement au doyenné de Saint-Thomasdu-Louvre, avec M, de Lamet son ancien ami, docteur de Navarre comme lui, et doyen de cette église, depuis curé de Saint-Eustache; avec l'abbé du Plessis de la Brunetière... l'abbé d'Hocquîncourt... C'était une agréable société de gens de lettres et d'une probité connue.

2° Bossuet et Catherine Gary se sont connus puisque^ dans l'acte de baptême que nous venons de lire, nous les avons vus assister ensemble, l'un comme parrain, l'autre comme marraine, au baptême d'une enfant née en 1664. Le même spectacle se présente d'ailleurs une seconde fois au baptême de Jacques-Bénigne Saurin célébré le 7 mars 1692 à Saint-Thomas-du-Louvfe. Nous le rencontrons une troisième fois le 11 juillet 1694 au baptême de Bénigne Catherine Saurin sœur du susdit enfant. C'était donc un usage : quand on prenait l'un comme parrain, on pensait lui faire plaisir en prenant l'autre comme marraine,

3° Bossuet a témoigné de l'affection à Catherine Gary. Il lui a donné une grande marque d'intérêt en signant

ce cautionnement de quarante-cinq mille livres dont Bausset et Floquet admettaient la réalité. Son affection ne s'exprima-t-elle pas sous d'autres formes? Au cours d'un procès que Catherine Gary eut à soutenir, la partie adverse se livra contre elle aux imputations suivantes :

Sans biens de fortune que quatre ou cinq cents livres que Mélique lui a laissées pour vivre, il faut que ce soit une bourse d'ami qui lui serve; cela n'est pas défendu. Elle en a dans tous les états parce qu'elle est bonne à tous... L'empressement d'un charitable prélat, redoutable par son crédit, qui sollicitant donne à la Gary, sa blanchisseuse, les heures destinées à faire un maître à l'univers... tout cela ferait craindre un acquéreur qui n'a que la justice de son côté.

Ceci veut dire que Bossuet, précepteur du dauphin, visitait Catherine Gary, passait un temps notable chez elle et lui donnait de l'argent. Un demi-siècle plus tard dans une lettre écrite pour protester contre le livre de l'apostat Denis, pour défendre par conséquent la mémoire de Bossuet, le président Bouhier dira (lettre du 4 avril 1735):

J'ai toujours regardé cela comme une calomnie, qui n'avait d'autre fondement sinon que ce prélat allait à Paris passer tous les jours deux ou trois heures pour se délasser chez une ancienne amie dont j'ai ouï dire le nom autrefois, que j'ai oublié et qui avait beaucoup d'esprit. Mais il y a de la témérité à en conclure sans autre preuve qu'il était marié.

C'est un ami qui, précisant et complétant les accusations portées par les adversaires, nous apprend que Bossuet passait tous les jours deux ou trois heures chez Catherine Gary!

4° L'affection de Bossuet pour Catherine Gary a été couronnée par un contrat de mariage. M. Bonnetty, ancien directeur des Annales de philosophie chrétienne, mort en 1879, a eu en sa possession l'acte authentique de ce contrat venant de l'étude du notaire Defresne. En 1887 le chanoine Davin ayant demandé sur ce point des renseignements au comte du Hamel de Breuil, ami personnel de Bonnetty, reçut la lettre suivante dont l'original est conservé par les bénédictins de Baronville (Belgique, province de Namur) :

... Je dois vous dire tout d'abord que je n'ai point vu ce document, tandis que Mgr Gaume, le chanoine Dedoue, M. Louis Moreau [conservateur à la bibliothèque Mazarine| l'ont vu, lu, touché, ainsi que nombre d'amis de M. Bonnetty dont les noms sont chez moi en oubli. Personne parmi ces Messieurs, que je sache, n'a mis en doute l'authenticité de cette pièce. Ce fut sur la fin de l'Empire et pendant le Concile qu'à ime de ses réunions hebdomadaires du vendredi, M. Bonnetty nous fit part du dessein de publier sous peule contrat de mariage de Bossuet... Au cours d'une visite d'adieu en 1870, M. Bonnetty me demanda si le moment n'était pas opportun pour publier le fameux contrat. Comme je lui objectais que l'instant me paraissait mal choisi... Mgr Gaume, arrivant sur ces entrefaites et consulté à son tour, répondit que mes raisons étaient valables... ■ Après la guerre, vers 1874, M. Bonnetty fut repris du désir très vif de livrer enfin à la publicité le document. Cepen-

dant il consulta de nouveau. Les amis cités plus haut, ainsi que d'autres également interrogés, combattirent pour des motifs divers son dessein... Avec force regrets et non sans longs débats, M. Bonnetty se rendit à leurs raisons et consentit à un nouvel ajournement... Assurément la mort seule put apporter un empêchement définitif à la réalisation de ce projet qui lui tenait tant à cœur...

Des hommes intelligents et cultivés ont eu entre les mains le contrat de mariage de Bossuet. Pourtant, malgré leurs lumières et leur culture, n'a-t-il pas pu leur arriver de se tromper, par exemple d'être victimes d'une confusion de noms, et d'attribuer à Bossuet une pièce qui se rapportait à un cousin de Bossuet? Peut-on avoir la certitude absolue qu'ils n'ont pas interprété le susdit contrat d'une manière erronée? Et, s'il subsiste un doute même très léger, ne doit7on pas suspendre son jugement?

Cette observation est certes judicieuse. Dans une affaire aussi grave on ne doit se prononcer qu'à coup sûr, et l'hypothèse d'une erreur de lecture devrait être prise en considération, si seulement elle contenait une infime parcelle de probabilité. Malheureusement cette parcelle lui fait défaut. C'est la conclusion inéluctable à laquelle conduit la polémique qui a été engagée dans les premières années de ce siècle autour du nom de Bossuet. A cette date, le fougueux abbé Da vin, dans le but ostensible de ternir la mémoire du grand évêque contre lequel il nourrissait une haine non dissimulée, publia des articles tapageurs sur Catherine Gary. Pour mettre fin à cette campagne violente, il eût suffi de publier le contrat que Bonnetty, de son vivant, se plaisait à

exhiber. Soyons sûrs que les amis de Bossuet n'eussent pas manqué de faire cette publication, s'ils avaient espéré par ce moyen réduire à néant les allégations de Davin. Au lieu de cela ils ont tenu enseveli dans l'ombre le document dont l'un d'eux, depuis la mort de Bonnetty, était détenteur. Ils l'ont peut'être détruit! Leur attitude est un commentaire décisif. Elle prouve que Bonnetty ainsi que ses amis avaient bien interprété le contrat, et que l'un des contractants était Jacques- Bénigne Bossuet plus tard évêque de Condom puis de Meaux.

FLÉCHÏER

Fléchier, né en 1632 dans le diocèse de Carpentras, reçut l'ordination sacerdotale en 1657. Il montra de bonne heure des talents oratoires qui lui valurent, dès l'âge de trente ans, le titre de « prédicateur du roi ». Élu à l'Académie française en 1672, il fut, en 1685,choisi par Louis XIV pour gouverner le diocèse de Lavaur, contre lequel il échangea, deux ans plus tard, le dio-cèse de Nîmes. Devenu évêque, il se consacra entièrement aux âmes qui lui étaient confiées. Il fut un évêque accompli.

En 1782 on publia les Œuvres complètes de Fléchier, Elles n'étaient pas complètes du tout. Il y manquait des lettres, dont quelques-unes parurent en 1802 sous le nom de Lettres inédites et dont les autres furent publiées en 1833 par la Revue rétrospective. Il y manquait les Mémoires sur les Grands- Jours d'Auvergne, qui virent le jour pour la première fois en 1844 et dont unç réédition

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fut donnée en 1B62 avec une Introduction due à !à plume de Sainte-Beuve. îl y manquait enfin dés pièces de vers et de prose, dont l'une fut publiée par Saiiilé- Beuve à la suite de la susdite Introduction.

Les Mémoires sur les Grands- Jours aÏDondent en anecdotes galantes dont quelques-unes occupent plusieurs pages. Les Lettres inédites contiennent trois lettres adressées à M^^^ de La Vigne que l'auteur courtisait. A la même demoiselle, pense-t-on, est adressé un Portrait du caractère de Fléchier écrit par lui-même publié en tête des Grands- Jours. Il débute par cette phrase :

Vous voulez donc, Mademoiselle, que je vous trace le portrait d'un de vos amis et des miens^ et que je vous fasse une copie d'un original que vous connaissez aussi bien que moi*

Les qualités intellectuelles sont d'aboïd décrites avec une modestie enjouéie. Puis vient le totir du cœur :

Pour son cœur où je crois que vous vous intéressez davantage, il n'est pas si aisé de le connaître. w II n'aurait pas de peine à voUs faite lûi-rtiême sa confession; et il est juàte (Jue Vous sachiez comment est fait et èomment se gouverne un cœur que je suis persuadé que cous possédez Ce cœur donc. Mademoiselle, n'est pas indigne de vous.,

Il ne reste plus, Mademoiselle, qu'à vous parler de sa tendresse, et vous montrer sa méthode et, pour ainsi dire, son art d'aimer. Ce sont des secrets que peu de gens ont découverts et qu'il a confiés à peu de gens. Pour moi qui connais son cœur comme le mien propre et qui sais qu'il n'a

rien de caché pour cous, je vous exposerai ses sentiments et sa conduite dans ses amitiés priviliégiées, non pour vous apprendre rien de nouveau, car wtre expérience ne laisse là-dessus aucun lieu à votre curiosité, mais pour vous donner le plaisir de voir qu'il y a des cœurs que vous avez sujet de ne pas dédaigner,,. On dirait d'abord que votre ami n'est pas capable de tendresse; mais quand on fait tant que de le toucher, il n'y a guère d'homme plus sensible. Il ne prend pas de ces feux subits qui s'éteignent presque aussitôt qu'ils sont allumés, il va pied à pied et laisse mûrir l'amitié, 11 ne s'engage pas sans savoir bien à qui il s'engage : son cœur lui est trop cher pour le donner au hasard... La beauté peut le surprendre, mais elle ne l'attache pas. Le mérite le gagne, et la bonté le retient... La précipitation en matière de tendresse lui est suspecte... Quand l'affaire est une fois conclue et qu'il s'est donné, c'est pour toujours et sans réserve : aussi il veut qu'on se donne de même,.. Son amitié languit, si on ne la nourrit de quelques douceurs, et il n'aime rien tant que de sentir qu'il aime, et de connaître qu'il est aimé. Il voudrait pouvoir toujours être là où est son inclination,.. Il est délicat et difficile sur ce qu'on se doit quand on s'aime; il veut qu'on s'entende à demi-mot, qu'on se prévienne et qu'on devine ce qui peut plaire,.. Quand il se trouve obligé, il délie sa chaîne et ne la rompt jamais avec éclat et se venge de l'injustice qu'on lui fait, non pas parla colère ou parla haine, mais par une profonde indifîérence.

J'ai mentionné une poésie publiée par Sainte-Beuveà la suite de son Introduction. Voici quelques extraits de cette pièce trop longue pour être insérée ici en son entier. Fléchier revient du séjour des morts où il était

descendu, et il rend compte de son voyage à une demoiselle qui lui tenait rigueur :

Dans une forêt de cyprès' Sont des routes froides et sombres Que la nature a fait exprès Pour les promenades des Ombres,

Là, malgré la rigueur du sort, Les amants se content fleurettes Et font revivre après leur mort Leurs amours et leurs amourettes

Arrivé dans ce bas séjour Comme j'ai le cœur assez tendre Je résolus d'abord d'apprendre Comment on y traitait l'amour.

Les uns se faisaient des caresses.

Les autres étaient aux abois Aux pieds de leurs maîtresses Et mouraient encore une fois.

Là défunts messieurs, les abbés, Avecque leurs discrètes flammes Allaient dans des lieux dérobés Cajoler quelques belles âmes.

Au cours de son voyage Fléchier rencontre l'âme d'une demoiselle qui pousse des cris déchirants. Il Fin-

i% HISTOIRE DÛ CitÏBAt ÈCetÉSIASTIQUE

téïtôgê et il a bierltôt l'êXplicâtioh àè l'étligtne. Quàiid elle était sur la terre, cettepetëôtltie mettait son plâisiï à repousser tous ceux que sa beauté attirait à elle. Aujourd'hui toutes les ombres la délaisseitit. C'est là l'objet de son désespoir. Et elle âûnoiicê à sôii interlocuteur que le mêfflë sôtt l'attèiid, s'il ii'aiffle pas pendant son séjour sur la terre. Fléchier rèpôiid :

Ombre, lui dis-je, ce présage, Ne m'a pas beaucoup alarmé; ,, Je n'aimerai pas davantage; Je n'ai déjà que trop aimé.

Mais je connais une insensible Dans le monde que j'ai quittéj Plus cruelle et plus inflexible Que vous n'avez jamais été.

L'âme de la demoiselle répond :

Tu sais ce qu'elle devrait faite, Et si tu peux l'èil informer, Dis-lui qu'elle sOit moins sévètè Et qu'elle se hâte d'aimer.

Quand il a achevé sôîi t-écit Fléchier tire la conclusion ;

Les Dieux veulent vôUs èitetnptôr, Iris, de ce malheur extrême, Et je viens de ressusciter Pour Vous en avertit moi-même.

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Quitte? Verreur q\ie vou§ suivez, Craigne?; que le ciel ne s'irrite, Aimez pendant que vous vivez, Et songez que je ressuscite.

Sainte-Beuve, à qui l'éditeur des Grarids Jours a visiblement demandé d'obtenir pour ce livre notre indul' gence, s'acquitte de sa tâche avec sa virtuosité cgutumière. Il plaide, d'ailleurs, une cause gagnée d'avançGe Les textes sont pour nous matière à renseignements et non à récriminations. Ils ont d'autant plus de prix pour nous, qu'ils nous font pénétrer plus profondément dans l'âme du futur évêque de Nîmes. A ce point de vue nous devons attacher une valeur particulière à l'endroit du Portrait où l'auteur nous apprend que, « quand il se trouve obligé, il délie sa chaîne et ne la rompt jamais avec éclat ». Ce texte nous met en face de faits qui ont été réalisés. Fléchi er, dans sa jeunesse, s'est vu obligé de délier sa chaîne. Avant de se lier défluitivement à Dieu, il s'est lié transitoirement à plusieurs de ses créaf tures,

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