CONCLUSION
RÉFLEXIONS D'ALBERT HOUTIN SUR LE CÉLIBAT ECCLÉSIASTIQUE (i)
Raison mystique : la pureté. Raison politique : des prêtres mariés ne sont jamais de vrais cléricaux,
Le célibat a été d'abord, je crois^ institué par l'Église, non pas à cause de l'utilité, mais en raison de l'idée de pureté en elle-même, de la pureté pour la sanctification personnelle de l'individu, de la pureté à l'égard des rites conférés, des sacrements manipulés.
Il y a eu un mysticisme antisexuel; il y a eu en même temps un mysticisme erotique.
La loi du célibat a empêché l'Église de se matérialiser dans l'hérédité féodale... L' abrogation de cette loi à emîsôùrgeoisé le pastorat protestant.
Personne n'y croit, mais on pense que les fautes commises
Extraites d'une eolleotion de note». Voir plus haut, Préface, p'. 14. {Note de Vêdit.).
sont un moindre mal que l'abaissement de l'idéal qui résulterait du changement de la loi.
En sacrifiant l'individu, l'Église romaine a obtenu davantage... Mais si la loi du célibat avait été abolie ou trop adoucie, beaucoup seraient entrés dans le clergé sans vocation, l'Église serait devenue une caste bourgeoise, probablement beaucoup plus conservatrice encore.
Le prêtre dans le clergé, qui se marie, est condamné à rester ou devenir un petit bourgeois besogneux et affligé d'une femme souvent commune et ridicule. C'est que pauvre, s'il se marie jeune, il ne peut épouser qu'une femme vulgaire. Toute sa carrière en soufîre. Il ne peut être reçu ni dans l'aristocratie, ni dans la haute bourgeoisie. Le prêtre catholique célibataire n'a que lui et peut pénétrer partout. Il y a toujours eu des abbés et des prélats mondains, qui ont montré la distinction ecclésiastique dans les salons. Les prélats romains sont admirables à cet égard. Ils n'observent pas la chasteté; l'Église, qui est si bien renseignée et qui a une si profonde psychologie, le sait, et ne supprime pas une institution contre nature, où par ailleurs elle trouve tant d'avantages.
Ce n'est pas le célibat des hommes qui a fait le plus de bien à l'Église, c'est le célibat des femmes, le célibat des
Filles de saint Vincent de Paul, des sœurs de charité. L'Église a eu en elles une réclame qui n'est pas près de finir, une réclame puissante, une réclame qu'elle fera valoir dans tous les mondes..., en Océanie comme dans la vieille Europe.
Force de volonté qu'il donne. La plupart succombent; mais ceux-ci même parfois et ceux qui ne succombent pas font des prodiges d'héroïsme et de dévouement.
Dans son âge mûr l'homme appartient à sa femme, dans sa vieillesse à ses enfants. Paul Loyson écrivait à son père, en octobre 1900 : « Accordez votre vie à ma mère... Votre agonie m'appartient. » Et le père, qui avait gardé le souvenir de cette parole peu rassurante, écrivait à sou fils, le 6 août 1906 : « Ma mort, je l'espère, sera surtout une mort religieuse. Quel droit po\irras-tu exercer sur elle? ^ »
Le mariage des prêtres aurait : 1° affaibli le lien ecclésiastique; 2° remis le prêtre dans le peuple : les prêtres aussi nombreux qu'ils le sont se seraient mariés avec des femmes de condition ordinaire (comme les popes, etc.). Et ainsi le sacerdoce eut été avili. Mieux valait avoir une classe d'hommes à part, d'hommes qui pouvaient n'être pas riches, mais qui n'en étaient pas moins distingués.
1. Voir Vie du P. Hyacinihe Loyson, par Houtin, T. III, p. 87 et 141, {Note de l'édit.)
Assurément l'Église romaine a pris dans le célibat une position extrême. Assurément il serait peut-être plus honnête de sa part de n'ordonner des prêtres qu'à un âge plus avancé; il serait plus honnête de leur permettre, quand ils s'aperçoivent qu'ils ont fait fausse route, de rester dans la « communion laïque», comme le demandait naïvement Charles Perraud. Je dis naïvement, parce que je suis convaincu pour mon compte que jamais l'Église romaine ne changera de discipline sur ce point. Quels que soient les torts de l'Eglise romaine, la parole de l'Evangile : sunt enim eunuçhi est une des plus grandes paroles qui aient été prononcées : elle a été féconde pour le « Royaume de Dieu », ellie le sera toujours, peut-être plus encore dans l'avenir que dans le passé.
L'Église romaine a appliqué la parole sunt enim eunuchi et cela lui a réussi. Elle a sacrifié complètement l'individu à l'institution. Elle s'en est bien trouvée... L'inconvénient des scandales et de l'inquiétude doctrinale a été compensé par le prestige qu'exerce le célibat sur les imbéciles, qui sont le plus grand nombre, et sur les idéalistes. L'Église a construit, dans la pratique comme dans le dogme, un magni'fique édifice, qui n'est pas conforme aux lois de la raison, mais qui tient tout de même. C'est un gouvernement. Elle tolère qu'on nie ses dogmes dans le for intérieur, elle tolère qu'on y fasse des brèches dans la pratique, mais elle maintient haut son drapeau.
BÉFLfXIpNS gUB jÇtJS CÉLIBAT 245
L'Église a sacrifié l'individu à l'institution. Mais ce sacrifice lui a été trop avantageux pour qu'elle y renonce jamais, même en accordant la permission de se marier aux prêtres qui auraient un certain âge. Qu'importent les souffrances individuelles à la papauté? Qu'inaportent même les fautes dont peuvent se rendre coupables les prêtres ? Beaucoup de prélats employés dans la bureaucratie pontificale né croient ni en Dieu, ni en l'immortalité; pour eux, les pécheurs salit anéantis, tout comme les justes. A quoi bon, par conséquent, s'occuper des âfïaires de conscience? PoUr les autres, ceux qui croient en Dieu, Dieu pardonnera aux pauvres humains les fautes qu'ils ont pu commettre.
Pài? sa discipline du célibat, l'Église a été une grande école de pensée, de dévouement, d'action.
On parle souvent des victimes du célibat ecclésiâ&tîqué. Pourquoi ne pas parler des victimes du mariage, des victimes de l'amour libre?
Pire quels trésors gaspille l'Églisej que de femmes feraient des mères si dévouées, si bonnes, dont elle fait des religieuses ïaccornies, égoïstes,
Noctium phantasmata ne polluantur corpora. Etre obligé de faire cette prière tous les soirs! toute sa vie! En faisant chanter cela chaque soir, l'Eglise en reconnaît elle-même l'impossibilité.
Son but : détacher de la terre? Il a fait faillite. Beaucoup de célibataires n'en ont pas moins cherché des richesses, des dignités, au détriment de toutes les grandes causes.
Le célibat ne doit pas être un but, une fin en lui-même, mais un moyen... Les laïques qui ont fait tant d'efforts, soit dans les travaux scientifiques, soit pour gagner de l'argent, produisent plus que les ecclésiastiques avec leur prétendu célibat. Des ecclésiastiques mariés seraient à peu près aussi obéissants, aussi janissaires que des célibataires pour monter en grade, pour avoir de plus gros bénéfices ou de plus gros traitements.
Les adversaires de l'Église devraient conclure à son maintien : 1° les scandales qui se produisent constamment montrent clairement que l'Église sacrifie l'individu à ellemême et ne cherche pas leur bien; 2^ marié, le clergé serait plus raisonnable; il ne se lancerait pas dans les folies dogma-
tiques ou mystiques qui déshonorent l'Église; il se reciruterait plus facilement.
Le clergé célibataire : clergé de janissaires. Exaltation doctrinale qu'il produit, inquiétude morale véritablement morbide.
Les constructions dogmatiques de l'Église chrétienne sont des œuvres de célibataires. Ce sont des âmes hors de leur assiette, tourmentées, exaspérées, qui poursuivent à l'extrême les conclusions théologiques. Ceux qui restent dans la nature avec l'amour conjugal et l'amour paternel ne subissent pas ces fanatismes doctrinaires. L'Eglise primitive a surtout connu les fureurs dogmatiques au fur et à mesure que les théories du célibat et de la virginité s'y développaient. Les moines ont été les grands élaborateurs des premiers dogmes : divinité du Christ, maternité divine de Marie, etc.. Le clergé oriental ouïe clergé anglican n'ont jamais ressenti la fureur dogmatique du clergé romain.
Célibat contre nature dans leur chair; obéissance contre la raison dans leur esprit, C'est à cette double condition qu'on fait les janissaires. Les prêtres sont des janissaires.
L'Église considère avant tout son intérêt. Elle sacrifie
rii^dividu à sa cause. N'y a-t-il pas des causes qui vaillent ce sacrifice? Sa vraie faute c'est l'hypocrisie, c'est de faire croire que son célibat est chasteté, de tromper les hommes et les peuples.
J'ai connu beaucoup de prêtres mariés : je n'en ai connu aucun qui ait épousé une femme apôtre. Ils se sont unis à des femmes qui les ont forcés à vivre pour elles ou pour leurs enfants. C'est pourquoi, ce me semble, le prêtre qui est vraiment prêtre, celui qui, après avoir reconnu qu'il s'est trompé en se sacrifiant à l'Eglise romame, veut continuer è^ yiyre pour une grande cause, celui-là fait mieux de ne pas ISÇ marier. L'institution du célibat ecclésiastique est, à pion avis, un des traits les plus caractéristiques de la sagesse de l'Église romaine; seulement, en établissant cette discipline, l'Eglise l'a fait d'une manière qui est une vérit^blp tromperie : elle a fait croire que cette discipline est d'origine apostolique, qu'elle est d'une pratique facile et que le terme célibat ecclésiastique signifie chasteté absolue. En réalité, ces trois propositions sont aussi fausses les unes que les autres et, bien que je vive dans un pays et dans une époque où on ne peut pas accuser le clergé d'être scandaleux, je m'approprie l'expression très forte de Tyrrell, qui ne craignait pas d'appeler le célibat ecclésiastique une imposture.
Rechercher le texte de Jérôme, Lettre à Eustochium, ep. XXII, 28 : Sunt quidam, de tnei ordinis hominibus
loqudr, qui ideo presbiteratum et diaoonatuYn atnhiunt ut tnuUerôs lioentius videant — pour voir des femmes avec plus de liberté,
Un prêtre espagnol, de passage à Lyon, après avoir dit la messe et avant même d'avoir déposé les vêtements sacrés, demandait au prêtre qui l'assistait : XJhi sunt meretrices ad subvelandos lumhos nieosP
J'ai connu une femme qui, durant toute sa vie, ne sembla pas proposer d'autre but à son activité que de faire tomber des prêtres, ou même des évêques, dans son lit. Elle y \ réussit d'ailleurs copieusement. Je dois ajouter, pour ache- I ver de la peindre, que lorsqu'elle n'arrivait pas à ses fins, \ elle daignait se contenter de vulgaires laïques. Eh bien, 1 cette dame tenait pour le célibat ecclésiastique et elle a écrit en sa faveur des phrases très bien filées, très mystiques, très pieuses, que je citerais volontiers si je ne craignais pas de faire connaître que sa vie ne fut pas aussi chaste que sa littérature. Elle aimait le prêtre, qui, sémblet-il, n'avait de prix à ses yeux que parce qu'il avait fait vœu de chasteté.
Le célibat ecclésiastique me paraît présenter plus d'inconvénients que d'avantages pour le bien des âmes : 1° pour ceux qui en font promesse; 2° pour les âmes auxquelles ils prétendent se dévouer. Alors même qu'ils ne
débauclient pas quelques-unes de leurs fidèles, les luttes qu'ils subissent pour garder le célibat les privent de beaucoup de temps, d'énergie, les exposent à tomber dans des états morbides, etc..
Il présente plus d'avantages que d'inconvénients pour l'institution romaine : 1^ parfaite docilité de ses janissaires; 2^ économie dans les traitements; 3° prestige qu'il donne sur les imbéciles.
Je suis absolument partisan du célibat non pas ecclésiastique, mot qui n'a pas de sens pour moi, mais du célibat sacerdotal, apostolique, scientifique.
Tous ces bons prêtres ne comprennent pas qu'on' puisse s'abstenir des plaisirs de la chair pour mille raisons qui ne sont pas surnaturelles. Ils ont toujours l'air de songer : « Il n'y a que la foi. Ah, si je n'avais pas la foi, quel don Juan j'aurais le bonheur d'être!»
Grand exemple donné (par l'Église) à tous ceux qui ne veulent pas vivre pour eux-mêmes : les héros. Rechercher le contexte du vers d'Homère : vivre sans femme et mourir sans enfants.
Le célibat ecclésiastique, bien que mal observé, bien qu'il ait été souvent une source de scandales, a donné un
immense prestige à l'Église romaine et lui a conquis sa merveilleuse célébrité. Mais pour être pleinement compris et justement apprécié, il doit être rapproché d'autres célibats, de celui qu'ont gardé les plus grands des penseurs, des émancipateurs, des artistes. On ne trouve point de femme, on n'en trouve que d'une manière épisodique dans nombre de grandes vies : celle, par exemple, de Rabelais, Giordano Brimo, Descartes, Voltaire, Kant, Lamennais, Nietzsche. Schopenhauer a vu dans l'abandon du célibat par les réiormateurs protestants le détrônement du surnaturel. Michel-Ange répond à qui lui demandait pourquoi il n'était pas marié : « J'ai une femme, elle me fait toujours travailler: c'est l'art j et mes enfants sont les œuvres que je laisserai. » Beethoven disait de même :« Si j'avais voulu consacrer ainsi ma force vitale au service de ma vie, qu'est-ce qui m'en serait resté pour la poursuite d'une chose meilleure et plus noble?» Renan, sortant du séminaire catholique, avait résolu de ne point se marier, à cause de « la vocation intellectuelle qui lui était dévolue» et qui exigeait la plus parfaite indépendance. Les époques où le célibat n'est plus compris et n'est plus pratiqué par des lettrés, des savants et des philosophes, sont des époques de décadence. « Les gens de lettres descendent chaque jour davantage, et pour des raisons qui passent leur volonté, de l'état de clerc à celui de laïc... La philosophie aussi pour être bien servie veut le célibat de ses prêtres. »(J,Benda, Belphégor, p. 167). « Celui qui se consacre à la littérature sérieuse doit se résigner à rester célibataire. » (H. Spencer, Une autobiographie, p. 522),
Mais célibat n'est point synonyme de chasteté, comme le prouve toute l'histoire de l'Eglise catholique, et le Royaume de Dieu peut s'entendre en des sens bien divers.
252 HISTOIRE pu CÉLIBAT ECCLÉSIASTIQUE
Extraits d'une lettre d'A. Houtin, en date du 13 maris 1910 \ au directeur de la revue italienne Battaglie d' Oggi {Naples), qui avait institué un référendum sur le célibat des prêtres catholiques ':
Monsieur,
La page que vous consacrez, dans votre numéro de mars, à mon nouveau livre Autour d'un prêtre marié, pourrait le faire prendre pour un réquisitoire contre le célibat ecclésiastique. Permettez-moi de rappeler que ma position devant ce sujet est uniquement celle d'un pauvre érudit qui narre des faits et publie des textes.
Lorsque j'ai imprimé, en 1908, la vie de l'infortuné Charles Perraud, j'ai eu soin de déclarer que c'était « tout uniquement pour raconter et non pas pour poser un problème d'ordre général» et qu'on ne pouvait attendre de cet opuscule « aucune conséquence pratique ». Mon dernier livre, simple recueil de documents offert aux historiens, aux philosophes et aux sociologues, rentre dans la même ligne de conduite et s'inspire des mêmes idées.
Si vous voulez savoir ma pensée sur le fond du sujet, je Vous la dirai simplement.
Je n'sii jamais cru et je ne crois pas que l'Eglise romaine réforme un jour sa discipline. Il lui faudrait renier le Concile de Trente, Grégoire VII et même saint Paul. C'est beaucoup trop et elle ne marche pas dans ce sens.
L'Eglise romaine est devenue tm gouvernement, un gou-
1. Lettre reproduite dans la Revue moderniste internatio7iale (Genève), n» 4, avril 1910, p. 163454.
vernement spirituel et même un gouvernement politique. Dans la guerre de plus en plus vive qu'elle mène et qu'elle mènera désormais dans tous les pays contre la cité moderne, elle a besoin de janissaires. Or, des soldats dégagés de tout embarras sont beaucoup plus obéissants, plus dévoués et moins dispendieux à nourrir que ceux auxquels on accorde certaines aises. C'est pourquoi, loin de relâcher le lien de sa discipline, l'Eglise romaine le resserrera davantage...
Le grand tort de la biérarcliie est de faire célébrer cette discipline avec une rhétorique angélique ou manichéenne, comme vous voudrez, qui peut satisfaire quelques imaginations mystiques, mais qui donne le change sur la réalité des choses...