‹ Courtes pagesChapitre 2 sur 3 · LA CHATELAINE DE COPPET · texte numérisé non relu

LA CHATELAINE DE COPPET

Ce très modeste hommage d'un voisin.

Reauregard, septembre IÇ02.

LE FEODAL

... — Monsieur le comte est couché... Il a attendu Monsieur jusqu'à onze heures... Monsieur devrait comprendre qu'à l'âge de monsieur le comte...

— ... Allons, Auguste, allons! Calmezvous... J'arrive en retard, parce que nous avons un peu déraillé, tout à l'heure, du côté de Briare.

— Ah! dame!... Si Monsieur a déraillé, c'est différent... Peut-être, alors, n'a-t-il pas soupe?... Si Monsieur voulait... J'ai là un reste de perdreau...

C'est ainsi que, débarquant, l'autre semaine, à deux heures du matin, chez un vieil ami nivernais — peu importe son nom, là-bas, on l'appelle « le Féodal », — j'avais affaire, tour à tour, aux colères et à la clémence d'Auguste... son valet de chambre.

Mais, foin de la bonne nuit qu'Auguste me souhaitait, une heure plus tard, en fermant mes rideaux! Les houhous d'une chouette, l'aboiement éperdu d'un roquet sous la fenêtre, et, sur ma tête, les charges répétées d'un escadron de rats me tinrent éveillé de si belle façon que j'errais, dès l'aube, à travers le vieux logis, dont la silhouette m'était apparue la veille, au clair de lune, comme une fantaisie de Gustave Doré.

Rien de plus pittoresque, en effet, que la dérive où toutes choses s'en allaient dans cette étrange maison. Les hirondelles y avaient accroché leurs nids aux angles des plafonds, aux voûtes de l'escalier; c'est dire que les portes battaient et que les fenêtres ne fermaient guère.

Et puis, c'étaient, dans les salles que je traversais, des cuirs d'Espagne lamentablement troués, des tapisseries effilochées, des portraits dont on eût dit que la moisissure avait rongé le visage. C'étaient encore, et accroupis sous la hotte blasonnée des cheminées, d'ignobles poêles de fonte. Ici, là, partout enfin, le long des boiseries encrassées, s'étalait un invraisemblable pêle-mêle de crédences dédorées, de tables de cuisine, de fauteuils d'Aubusson et de chaises de paille.

Mais, et chacun le savait, cette déchéance était voulue. Le Féodal y voyait un dernier hommage « au vieux nid », comme il disait.

« Oui, oui, c'était là son refrain. Oui, le vieil aigle laisse s'effondrer son nid, pour que quelque coucou n'y vienne pas un jour pondre son vilain œuf... »

Et le « vieux nid », ou plutôt le donjon du Féodal, s'écroulait. Vainement d'énormes lierres essayaient d'en soutenir les pierres branlantes. Vainement des joubarbes, des parié-

taires, mêlées à de folles herbes venues on ne sait d'où, cherchaient à fleurir sa vieillesse...

Peine inutile, tout cela avait... et gardait le grand air résigné des choses qui attendent que la nature les recouvre d'oubli.

Demain, un coup de vent arrachera, sans doute, la girouette armoriée qui vire encore, là-haut, au bout d'une perche passée entre deux tuiles... Et ce sera fini du vieil écu que l'on a vu à la Massoure, comme ce sera fini d'une grande race, quand s'éteindra celui qui habite ces ruines...

Ah! ces ruines! il me semblait les entendre pleurer cet « Autrefois » dont, à prix d'or, on s'arrache les défroques aujourd'hui, mais dont on renie les croyances et dont on insulte l'âme...

J'étais là, perdu dans ce passé que notre si triste présent ennoblit encore, lorsque le Féodal, guêtre jusqu'au ventre, crânement coiffé d'un méchant feutre gris, une sorte de canardière accrochée à l'épaule, parut sous l'auvent de sa porte.

— Eh bien! eh bien!... un accident hier ?... Pas grave... Non, pas grave, dis?... »

Il me tendait trois doigts. Et sans me laisser le temps de répondre :

— Prêt à sept heures!... Pas mal, pour un citadin... As-tu dormi, sur mes matelas bourrés de cailloux?... Non... tu n'as pas dormi... Tant mieux, ce sera pour ce soir!...

Eh bien, mais... et ton fusil?

J'ébauchai honteusement un geste qui voulait dire : « Je n'en ai pas. »

— Ah! fainéant!... Justin! —il se retourna vers un garde qui arrivait avec deux braques superbes, — va prendre, à l'arsenal, un fusil et des cartouches, pour monsieur...

— ... Non, vrai, tu me fais pitié... pitié, ronchonnait le Féodal en s'arrêtant pour donner à Justin le temps de revenir, et pour prendre lui-même celui de battre briquet...

Quand l'amadou eut enfin pris feu, mon vieil ami en couvrit religieusement le fourneau de sa courte pipe, et se mit sur le rythme

d'un accordéon, à gonfler et à dégonfler ses vieilles joues, pour enflammer son tabac.

Tout autre eût été ridicule à souffler ainsi dans un tuyau de pipe, — lui ne l'était pas. Il avait si flère mine, le vieil homme de quatre-vingt-trois ans! Non qu'il fût beau, certes, il n'y prétendait pas. Mais avec sa forêt de cheveux blancs, son rude visage, couleur de brique, son grand nez bossue, que flanquaient deux yeux d'émerillon, le Féodal faisait penser à un compagnon de Henri IV plutôt qu'à un commensal de M. Loubet. Et ses quatre-vingt-trois ans ne lui pesaient pas plus qu'à un chêne. Sa taille restait droite, sa démarche victorieuse. Ses mains, déformées par la goutte, tremblaient un peu, c'est vrai... mais si peu qu'une épée s'y fût encore emmanchée. Bref, il fleurait à ce point son gentilhomme, qu'un « fesse-lièvres » du voisinage, démocrate et bel esprit, se faisait fort, disaitil, ... « de chasser monsieur le Comte à la branche »...

Enfin, grâce à Justin, me voilà armé. Et,

nous voilà à travers la plaine, « cherchant notre déjeuner », comme disait le Féodal.

C'était merveille de voir ce vieil ami passer, sans l'aide de personne, fossés et échaliers, et puis tirer, et puis recharger son fusil, un beau fusil, ma foi, à baguette, avec une joue en velours grenat.

Tout allait à souhait : le Féodal venait de « peloter » son dixième perdreau et dosait sa poudre, quand un escogriffe galonné s'élança d'un taillis voisin et vint lui frapper sur l'épaule...

Oh! j'ai vraiment cru que le Féodal allait prendre une attaque.

— Drôle..., drôle..., qui es-tu? Drôle, criait-il haletant, étouffé de colère.

— Drôle..., c'est bientôt dit, répliquait l'escogriffe goguenard. Regardez ma plaque... Et maintenant, monsieur le Comte, je vous déclare procès-verbal.

— ... Mais, imbécile, la lande est communale!...

— Elle l'était peut-être avant-hier. Mais

depuis hier la chasse en est louée à mon maître...

— ... C'est ça... c'est ça... une gracieuseté de monsieur le maire à monsieur le député.. ., maintenant je te reconnais, tu es au service de ce damné cuisinier... Il est donc ici, ton maître? Je le croyais à Compiègne, à faire le talon rouge...

Je m'étais rapproché.

— Rentrons... Son maître... son maître... grondait le Féodal...

— Mais qui donc est son maître:... demandai-je intrigué...

— C'est vrai. Tu ne sais pas. Apprends donc que son maître s'appelle Fortecuisse. Le citoyen Fortecuisse, conseiller général, député et ci-devant cuisinier du Khédive... Salue. Mais salue donc! Grâce au sou du franc, il a pu « se pouiller » dans les défroques d'un pauvre voisin à moi, ruiné par le Panama... Et, maintenant, le cuisinier tranche du gentilhomme... Ha!... Ha!... il tranche!... Vieille habitude! Vois-tu, nous sommes des-

cendus de plus d'un cran, depuis Molière... Et cela chasse!... C'est même un joli fusil de la défense républicaine...

« En vérité, c'était bien la peine de faire je ne sais combien de révolutions pour que, en vertu des droits de l'homme, Fortecuisse prenne le menton aux jolies vilaines. Et comme il n'est pas un de nos ex-droits dont il ne soit friand, ce pacant, qui ne croit à rien, veut son banc à l'église...

J'éclatai de rire.

— A l'église, te dis-je. Et le curé, un prestolet qui, sous prétexte d'obéir au Pape, brigue un évêché, vient, après l'évangile, lui faire une révérence...

— L'alliance de la broche et du goupillon,.. . hasardai-je.

— Ris, si tu veux. Le prestolet n'en aura pas moins sa mître... Ah! nous avons beau jeu, nous autres, à retourner nos poches dans l'escarcelle de saint Pierre!...

... Et l'on m'appelle le Féodal... Et l'on crie « au loup » quand je passe. Mais, jour de

io COURTES PAGES

Dieu... que suis- je?... que sommes-nous, tous, auprès de ces hauts barons, cuisiniers, instituteurs... agents voyers... cabaretiers, huissiers, apothicaires, qui font aujourd'hui « marcher la France »... comme disait l'autre!...

« Les voilà, les Féodaux. Et toute cette féodalité s'emboîte dans les mêmes haines et les mêmes appétits. Pas de commune ou quelque Féodal n'espionne, ne dénonce, ne mente, ne calomnie; pas de recoin, en France, où l'on n'en retrouve quelque autre, patelinant ou menaçant, derrière un de ces comptoirs où les consciences, maintenant, se vendent où s'achètent, « au cours du jour », comme les « trois-six » de M. Monis... Et quel cœur à la besogne!

« Ils sont là, Féodaux de tout poil, à l'estaminet du chef-lieu de canton, comme à la buvette de la Chambre, qui nous repétrissent une France où il faudra, pour être quelqu'un, avoir trahi quelque chose, et renié celui que de mon temps on appelait « le Bon Dieu! »

LE FÉODAL n

Lentement, nous avions regagné la maison. Le Féodal s'arrêta comme nous allions en franchir le seuil.

— ... Vois, dit-il, en me montrant ses cheveux blancs, je m'écroulerai bientôt comme mes vieilles pierres. Et je remercie Dieu de permettre que mon si long voyage s'achève sur le chemin où il a commencé. Je meurs royaliste et croyant, à l'heure de tous les renversements... à l'heure où la Monarchie semble disparaître pour échapper sans doute aux suprêmes profanations.

« Écoute, à ce propos, l'étrange histoire que feu ma mère m'a si souvent contée :

« Lors du pillage de Saint-Denis, en 1793, le cercueil de Henri IV fut, comme tous les autres cercueils, arraché de la crypte royale et monté dans l'église, pour y être brisé. Mais une vitre scellée dans le couvercle laissa voir le visage du Béarnais si merveilleusement conservé, que les sacrilèges reculèrent. Le cercueil intact demeura debout, appuyé à la muraille. Il en fut ainsi pendant trois jours.

Le troisième jour, enfin, une brute ivre brisa la vitre d'un coup de hache... Et l'on vit — chose inouïe — le Béarnais tomber en si impalpable poussière, que nul ne put insulter sa dépouille...

« N'y a-t-il pas, continua le Féodal, d'une voix devenue tout à coup étrange, n'y a-t-il pas une frappante analogie entre ce qui se passe aujourd'hui et ce qui se passait voilà cent dix ans ?...

« Les « esclaves ivres » souillent, insultent, profanent tout ce qui, pour nous, est sacré. Mais de même que nous verrons, au son de la dernière trompette, ressusciter la royale poussière dispersée à Saint-Denis,.. . de même nous verrons, avant qu'il soit longtemps, renaître la Foi qu'ils se vantent d'avoir tuée et la Monarchie qu'ils croient morte... car voistu ces choses-là sont encore plus immortelles que leurs principes de 89...

— Amen,... dis-je en serrant les mains de mon vieil ami.

Ma soudaine intimité avec le commandant Hardoin défrayait, voilà deux ans, toutes les conversations de Toulon. Car, après y avoir longtemps donné la mode, après y avoir été adoré et jalousé autant que peut l'être un homme à succès, mon nouvel ami avait rompu brusquement avec le monde et passait, depuis lors, pour le plus énigmatique des solitaires.

Encore n'y avait-il que les gens polis à le qualifier ainsi; les autres quand ils parlaient de lui, haussaient les épaules ou se frappaient le front avec ce geste de commisération qui veut dire:... « Le pauvre homme est fou!... »

i4 COURTES PAGES

Et vraiment, ces gens étaient excusables, de penser ainsi et de le dire, car le foudroyant accès de misanthropie qui, huit ans auparavant, avait arraché Hardoin à son métier de marin s'était déclaré à l'heure où, revenant d'une campagne dans le Pacifique, décoré pour fait de guerre et capitaine de frégate à trente-quatre ans, il pouvait tout espérer de sa carrière.

Mais non, sans vouloir écouter personne, Hardoin avait, comme disait l'amiral X..., qui ne le lui pardonnait pas, « jeté le froc aux orties ». Il semblait — tant il mettait de fièvre à rompre avec tout avenir — que l'oubli ne peut arriver assez vite. Enfermé dans sa chambre, il avait passé sans écrire une lettre, sans faire une visite, les trois semaines que le ministre mit à accepter sa démission... Puis, un beau jour, les promeneurs du quai de Cronstadt s'abordèrent en disant : ...

— Vous savez la nouvelle... le commandant Hardoin a disparu...

Bientôt cependant le bruit se répandait qu'il venait d'acheter, non loin de Toulon, entre Sannary et Six-Fours, un fortin déclassé. On ajoutait que Hardoin y faisait remettre des tuiles sur les toits, des serrures aux portes, des vitres aux fenêtres, enfin qu'il s'enterrait là bas.

Personne n'y alla voir. Quelques méchants propos sonnèrent comme ces dernières pelletées de terre qui tombent sur un cercueil... et puis, ce fut l'oubli.

Aussi n'aurais-je de ma vie entendu parler du commandant Hardoin, si un accident de mer ne m'avait inopinément mis en relation avec lui.

Il y aura de cela, comme je le disais, bientôt deux ans. Je passais l'hiver à Tamaris, lorsque, par un matin de février, je m'avisai d'accompagner à bord de la Jolie-Claire le patron Boeuf, mon voisin, qui s'en allait du côté de Six-Fours, pêcher au « Gangui ». C'est une façon de pêche qui ne se pratique que par bonne brise, car la barque a un rude

i6 COURTES PAGES

effort à faire pour remorquer l'immense filet traînant.

Nous faisions bonne route quand même, lorsque, par le travers du Brusc, une saute de vent de l'Est au Nord-Est (il n'en est pas de pire dans la région) nous surprit comme nous virions de bord. Par un malencontreux hasard, l'écoute de la voile se prit dans je ne sais quelles ferrures, si bien que la rafale nous coucha, grâce à Dieu, sans nous chavirer tout à fait, mais, du coup, nous avions perdu gouvernails et avirons. Le vent fraîchissant toujours, nous courions sur les grosses roches à demi plongées qui hérissent la côte, lorsqu'un canot, qui s'était abrité contre le temps dans une calangue voisine, fit force de rames à notre rencontre et parvint à nous jeter une amarre.

Boeuf la saisit, et le canot inconnu put, bien qu'à grand' peine, nous donner la remorque jusqu'à la crique d'où il était, ma foi, sorti bien à propos.

Quand nous fûmes à l'abri :

— Voulez-vous accepter mon hospitalité?

dit, en me tendant la main... l'homme qui tenait la barre. Le commandant Hardoin, ajouta-t-il en s'inclinant légèrement.

Ce nom ne me disait rien; mais le visage, l'allure de mon interlocuteur suffisaient à me renseigner. Impossible d'imaginer, en dépit du « suroit » et du « ciré » jaune qu'il portait, un homme de plus grand air.

Je me nommai à mon tour; et comme, malgré l'invitation si gracieuse du commandant, je faisais mine de prendre congé :

— Non, monsieur, il ne faut pas songer à regagner Tamaris ce soir, me dit-il. Par mer, le temps est trop dur; par terre, les chemins sont trop mauvais. J'ai dans ma bicoque, là-bas, un méchant souper et un lit à vous offrir; vous me feriez plaisir en ne les refusant pas...

Ma foi, j'acceptai.

Une heure après, nous atterrissions au fond d'une petite baie que dominait la demeure de mon nouvel ami.

Quatre ou cinq bateaux de pêche se balan-

iS COURTES PAGES

çaient là, autour d'une grande barque pontée, peinte en noir; et — détail qui me frappa — cette bizarre embarcation portait en berne un pavillon que je ne connaissais pas...

— La Kaala, fit mon hôte en me désignant le bateau, allant ainsi — sans doute pour y couper court — au-devant de la question qu'il devinait sur mes lèvres... Et maintenant, monsieur, nous prendrons, si vous le voulez bien, le sentier que voici. »

Ce disant, Hardoin me fit monter trois ou quatre marches taillées dans un schiste si merveilleusement micacé, qu'on eût dit des marches d'argent, et sur lesquelles s'emmanchait un petit chemin, serpentant à travers la colline herbue et crevée de roches. Il nous amenait bientôt sur une sorte de plate-forme large de quelques cents mètres, qu'encadraient un poulailler, un jardinet et une de. ces grosses tours, dont les continuateurs de Vauban ont semé ce coin du littoral.

En bas d'étroites meurtrières, en haut de larges embrasures servaient de fenêtres, tandis

qu'une poterne, surmontée de créneaux, donnait accès à l'intérieur. Un lierre énorme drapait cette étrange demeure, d'où la vue s'étendait infinie, barrée seulement, à l'horizon, par les roches diaprées qui festonnent la côte.

A l'intérieur, de pauvres meubles en bois blanc s'égaillaient à travers trois ou quatre pièces tendues d'andrinople. Quelques gravures de sainteté pendaient aux murs, toutes médiocres, sauf une. Celle-ci, posée sur un chevalet, au milieu du salon, représentait, d'après le tableau si connu de Paul Delaroche, François de Borgia devant le cercueil ouvert d'Isabelle de Portugal, la femme de Charles-Quint.

Et brusquement, à regarder cette gravure, j'eus comme l'intuition qu'une affinité — laquelle? Ah! je n'aurais pu le dire — existait entre mon hôte et le saint que la vue de ce cadavre avait jadis arraché du monde.

La physionomie de Hardoin laissait, d'ailleurs, tout supposer. La définir serait près-

que impossible. Elle semblait, comment diraije? avoir perdu jusqu'à l'empreinte du monde extérieur. Certains vieux portraits ternis, écaillés, mais où quand même se retrouve la griffe du maître, pourraient, à la rigueur, donner l'idée de ce teint de cendre, de ces yeux noyés dans leur cerne, qui semblaient tantôt regarder en dedans, tantôt vaguer à la poursuite d'ombres fuyantes...

Depuis les plissures du front — il l'avait superbe — jusqu'au sourire, tout, chez le commandant, tout, absolument tout, était douloureux; mais d'une douleur héroïquement résignée, si l'on peut ainsi dire. Son nez d'aigle, sa bouche presque sans lèvres, son menton volontaire s'assortissaient mal, en effet, avec l'air de tristesse douce et abandonnée de mon étrange ami.

Étrange, oui vraiment, il l'était. J'avais, en causant avec lui, l'impression, tant il semblait désorienté de vivre, que je causais avec un homme qui venait de dormir dix ans. Cette prodigieuse lacune se retrouvait dans les

livres qui traînaient sur les tables. Là, pas une revue, pas un roman, pas même un journal. Seulement quelques très vieux ouvrages de science mêlés à des « Manuels Roret ».

— C'est qu'il me faut suffire à tout, dit Hardoin en ramassant un de ces petits volumes tombé sous la table. Mon brave Loïc et moi sommes ici à la fois patrons et ouvriers... « Loïc », fit-il.

— Commandant ?

Le matelot de tout à l'heure réapparut.

— Quel temps ?

— Un vent à vous arracher le baptême, commandant.

— Alors, c'est sans appel, monsieur, vous me restez. Demain, nous verrons...

Je n'essayai plus de résister. J'appartenais à cet homme que je ne connaissais pas deux heures avant. C'était ce qu'en amour on appelle le coup de foudre.

Loïc s'en était allé.

— Celui-là est mon unique ami, reprit Hardoin, avec une nuance d'attendrissement.

Nous avons, pendant quinze ans, navigué ensemble. Depuis huit ans, nous vivons ici, côte à côte, comme deux goélands dont l'aile n'est plus capable de grands vols, mais pour qui la vague est encore une caresse...

Et se reprenant : — Au fait, que vous importe mon passé ? Pardonnez mon indiscret abandon. Huit ans suffisent, vous le voyez à écailler les meilleurs vernis. Il ne s'en faut guère que votre hôte ne soit redevenu l'homme des cavernes...

Une heure plus tard, après un dîner d'anachorètes, nous nous retrouvions dans la grande pièce qui servait à la fois de cabinet de travail et de salon. Singulière soirée que celle-là! Les mains derrière le dos, Hardoin arpentait le parquet comme il l'eût fait de son banc de quart; il allait de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte sans dire un mot, absolument oublieux de ma présence. Après tout, pourquoi se fût-il mis en frais pour l'inconnu qu'un coup de vent venait de jeter dans sa vie?

Le lendemain, le temps était devenu maniable. Comme je m'embarquais pour retourner à Tamaris, je demandai à Hardoin la permission de revenir.

— Il en sera ce que vous voudrez, réponditil, d'un ton détaché où ne perçait ni empressement, ni ennui, revenez, si l'étrangeté d'un homme presque fossile ne vous est pas insupportable... »

Pendant trois mois mes visites se rapprochèrent; mais je m'en cachais, comme on se cache d'une bonne fortune, tant je craignais d'amener un tiers entre Hardoin et moi. Crainte chimérique, car je le trouvais toujours seul, parfois lisant, parfois occupé de quelque travail au jardin. Mais, c'était sur la plage que je le rencontrais le plus souvent, assis dans une sorte de niche qu'il avait rembourrée de varech, entre deux roches. Il y passait des heures et des heures à regarder la

mer glauque ou bleue, selon que le vent d'Est ou le mistral en changeaient le décor. Et, presque toujours, je le surprenais, tant sans rêverie était profonde.

— Voulez-vous savoir ce qui m'absorbait si fort que je ne vous ai pas entendu venir? me dit-il un jour... Tenez, c'est cette algue qui, depuis deux heures, essaie d'atterrir et que le flot remporte sans cesse à l'abîme... N'en est-il pas ainsi de nos aspirations vers le repos?... »

Il philosophait comme cela de temps en temps. Rarement cependant il achevait sa pensée... on eût dit qu'il s'effarouchait de la pitié. Cette fois encore, comme toujours, Hardoin referma rudement la porte qu'il avait laissée, par mégarde, s'entrebâiller sur son passé.

— Allons, dit-il, parlez-moi donc de cet appât extraordinaire que votre patron Bœuf a découvert. M'en avez-vous apporté? Je l'essaierai volontiers...

Il n'y avait pas à insister. Toute allusion aux joies, petites ou grandes, de la vie ramenait sur ses lèvres ce sourire décoloré qui équivaut à l'aveu d'un absolu scepticisme.

— Que de vivants, me dit-il un jour, sont, comme moi, déjà morts, parce qu'ils ne sont plus nécessaires au bonheur de personne!...

Je n'ai compris que bien plus tard ce que voulait dire cette phrase si amère.

J'en étais toujours à me demander si Hardoin était un stoïcien, un désabusé, ou simplement un misanthrope, lorsqu'un matin qu'il ne se trouvait pas chez lui, je m'assis dans son salon, pour l'attendre. Machinalement, je cherchai un livre qui me tînt compagnie. Après avoir successivement feuilleté un manuel de navigation, un almanach du bon jardinier, un cours de physiologie,... que sais-je encore ? un dictionnaire de médecine, j'avisai une petite étagère où s'entassaient, dans le désordre de livres dont on se sert chaque jour, les Confessions de saint Augus-

tin..., la Démonstration évangélique de Duvoisin... et, enfin, posée, à part sur la tablette inférieure, une brochure si jaunie, si décousue qu'elle me frappa. Il fallait, pour se trouver en pareil état, qu'elle fût l'incessante lecture de mon ami. Chaque page, d'ailleurs, était criblée de notes au crayon.

Le titre de cette brochure : Histoire du Père Damien, l'apôtre des lépreux.

Pourquoi ce livre dans la bibliothèque d'Hardoin? Tandis que j'en tournais les feuillets, une carte s'échappa, misérablement lacérée, elle aussi, à force d'avoir été pliée et dépliée. C'était la carte de l'archipel d'Hawaii, l'un des archipels du Pacifique. La plus petite des îles qui le forment, Molokaï, était entourée d'un trait au crayon bleu au-dessous duquel Hardoin avait écrit :

O voi ch'entrate, lasciate ogni speranza...

Qu'avait à faire ici ce vers désespéré ? Pourquoi soulignait-il le nom d'une de ces îles

enchantées qui passent pour refléter le Paradis?...

Mais, voilà que je m'avisai, tout à coup, de mon indiscrétion. Quel droit avais-je de pénétrer ainsi dans une intimité qu'on ne me livrait pas?

Je reposai le livre sur la tablette et j'ouvrais distraitement les Confessions de saint Augustin lorsque Hardoin rentra.

— Ah, je vous y prends dit-il en souriant.. Vrai, je ne vous croyais pas si dévot...

Et, redevenu subitement sérieux : — Vous tenez là un beau livre. C'est lui qui m'a conduit dans cette solitude pour m'y faire trouver ce que je désespérais de trouver jamais, je veux dire un peu d'apaisement...

... Mais qu'ai-je encore à vous parler de moi ? Pardonnez cette absurde confidence...

— Non, repris-je : cette fois, vous en avez trop dit pour vous en tenir là. Aussi bien, ai-je depuis longtemps deviné ce qu'il vous répugne de m'avouer. Vous souffrez, Hardoin, et cruellement.

— C'est vrai, reprit-il, se résignant enfin à parler; c'est vrai, je souffre, mais moins que je ne souffrais avant d'avoir trouvé où ancrer ma misérable existence. Les études auxquelles je me suis adonné ici ont fait de moi un croyant. Avez-vous souvenir de ce détail de l'Évangile?... Lorsque le Christ voulut être mieux compris, il chercha la solitude des sommets. J'ai fait comme lui... et je crois... D'ailleurs, les larmes dessillent les yeux. C'est là, sans doute, la béatitude promise à ceux qui pleurent...

Sans ajouter un mot, Hardoin m'entraîna dans la salle à manger, où Loïc venait d'annoncer que le dîner était servi. Tant que dura le repas, rien ne fut banal comme notre conversation...

Je revins, et je revins souvent, pendant les mois qui suivirent, sans pouvoir ramener mon ami à ses confidences interrompues. Je remarquai cependant dans son attitude, si calme d'ordinaire, quelque agitation. Loïc, toujours silencieux, avait, lui aussi, perdu

de son impassibilité. Mon affection s'alarmait de mille riens inaccoutumés.

Le désordre régnait partout dans cette maison d'habitude si ordonnée. C'était ici, marquée par la poussière, la place vide d'une gravure décrochée. Là, sur la table des volumes s'empilaient, les coins s'encombraient de rouleaux, de plans, de cartes. Les armoires béaient, les tiroirs traînaient vides. Enfin, n'y tenant plus :

— Vous me cachez quelque triste projet, Hardoin, tout s'apprête ici pour un départ...

Comme il me regardait avec une sorte de mécontentement :

— Ne craignez de ma part aucune question indiscrète, ajoutai-je; je ne réclame de votre amitié que de me dire si nous nous reverrons...

Il hésita un instant, puis d'une voix dont je ne saurais oublier l'accent :

— Probablement, jamais... On ne revient pas d'où je vais...

Un suicide?

3o COURTES PAGES

— Oh! rassurez-vous; les gens qui croient savent souffrir...

Il se tut.

— ... Le coupable, le condamné... recommença Hardoin au bout d'un instant...

Je sursautai. Qu'allait-il dire?

— ... Le pénitent, reprit-il d'une voix blanche, qui s'embarquera demain pour aller soigner au bout du monde la plus hideuse des misères peut vous confier maintenant le secret que ne vous eût jamais avoué le commandant Hardoin. »

Un rapprochement se fit, soudain, dans mon esprit entre ce livre, cette carte que j'avais surpris, et ce que disait Hardoin.

— ... Quand vous saurez mon secret, continua-t-il, vous comprendrez une détermination qui maintenant vous semble folie...

Je ne sais quel geste m'échappa.

— Ne vous récriez pas. — Les mots frémissaient dans sa gorge : — Trop longtemps, je me suis égoïstement replié sur moi-même, inutilisant ma souffrance. . . j'ai été lâche, lâche,

vous dis-je, car la justice de Dieu, comme celle des hommes, veut que le coupable expie, et j'ai honteusement tardé...

... Vous ne me reverrez plus ici, mon ami... Nous allons monter à bord de la Kaala, et, une fois embarqués, je vous conterai mon histoire. Elle sera longue. Durâtelle jusqu'à demain, nous croiserons, sur cette mer qui, depuis huit ans, fut la seule confidente de ma peine.

Une heure après, sans que, pendant cette heure, nous eussions échangé une parole, la Kaala démarrait, et sa grande voile, gonflée par un léger vent d'Est, nous emmenait vers Marseille. Loïc était au gouvernail, Hardoin au pied du mât.

Tout à coup, me montrant le pavillon qui battait joyeusement sur sa tête :

— Regardez, dit-il, il n'est plus en berne... Après huit ans de deuil, le voilà libéré, comme va l'être ma douleur, elle aussi depuis huit ans captive...

... Barre à droite, Loïc, et, au large!...

au large aussi mon pauvre cœur... clama Hardoin en me saisissant fiévreusement la main...

« La vie, commença-t-il, n'avait été pour moi, jusqu'à ma dernière campagne dans le Pacifique, qu'un vaudeville où gaiement je jouais, à travers les deux hémisphères, les rôles de mon âge. Amoureux et oublieux tour à tour, j'avais, comme mes camarades, touché un peu partout et à tout...

« Il ne me restait que l'Océanie à découvrir, lorsque, voilà douze ans, le croiseur le Tonnerre, sur lequel j'étais embarqué comme officier fusilier, reçut l'ordre d'aller montrer notre pavillon dans les eaux de la Nouvelle- Zélande. Je ne sais quel conflit diplomatique menaçait d'éclater là-bas. Chemin faisant, nous devions toucher aux îles Sandwich, et faire ensuite escale à la Nouvelle-Calédonie. Notre itinéraire n'importe, du reste, guère

plus à ce récit que les raisons politiques ou commerciales qui nous envoyaient inopinément aux antipodes.

« Les péripéties de notre traversée ne me semblent pas devoir vous intéresser davantage. Il me suffira donc de vous dire que nous étions en mer depuis deux mois environ lorsque nous abordâmes à Oahu. C'est la moins grande, mais la plus importante des îles Hawaïennes, car c'est là que se trouve Honolulu, la capitale de cet étrange royaume où femmes et fleurs s'enlacent, se confondent, à ne plus distinguer la fleur de la femme. ..

« Quand une existence a été bouleversée comme l'a été la mienne, les moindres circonstances de temps et de lieux demeurent inoubliables. Je revois cette foule bariolée et fleurie qui nous attendait sur le port d'Honolulu. Toutes les races humaines s'y coudoyaient, à l'ombre des acajous gigantesques, des cocotiers empanachés, des camphriers pleureurs.

« Il y avait là des Anglais, des nègres, des

Canaques, des Français, des Chinois, des Malais, et tout cela pêle-mêle avec une nuée de femmes indigènes, aux robes de toutes couleurs, gazouillant comme les oiseaux dont elles semblaient avoir emprunté le plumage. Vraiment ce coin perdu mérite bien le nom d'Eden du Pacifique, que lui ont donné les Américains, et croiriez-vous, mon ami, que dans mon désert ici, cette vision paradisiaque me hante encore?...

« Mon enthousiasme prit un nouvel essor lorsque, le lendemain de mon débarquement, je sortis du Haivaian-Hotd pour parcourir la ville... la ville?... non; le mot est impropre. Honolulu n'est qu'un immense parc fleuri et parsemé d'idéales constructions. Vous décrire leurs portiques, leurs terrasses, leurs toitures, tantôt noyés dans la verdure, tantôt en émergeant, drapés, enguirlandés de toutes les fleurs connues et inconnues, serait impossible. D'ailleurs, vous ne me croiriez pas. Et, par delà ces jardins suspendus, ce sont d'autres jardins encore, plantés de cannes à sucre,

d'orangers, de palmiers; tout cela s'enfuit en ondes verdoyantes jusqu'à la forêt vierge que couronne, au loin, une chaîne immense de volcans éteints.

« Le charme de cet universel sourire se retrouve chez les habitants de ces îles enchantées. Ils s'épanouissent comme leurs fleurs, sont gais comme leur soleil, accueillants comme l'ombre de leurs forêts.

« Peu importe la nationalité du navire qui se présente à l'entrée du port d'Honolulu; chacun court à la rencontre des arrivants et, dès le soir, ce ne sont partout que bals, festins, concerts en leur honneur. Les mœurs si faciles là-bas donnent à cette hospitalité des séductions que je n'ai pas à vous dire. Le christianisme, implanté, voilà quelque trente ans dans l'archipel, a tempéré, il est vrai, parmi les hautes classes, l'exubérance primitive de cet accueil. Mais, il n'en a été de même, ni pour le peuple, ni pour les métis; mon histoire, hélas! vous en sera la triste preuve.

« Un de ces sang-mêiés avait mis, au mo-

ment où je débarquais, une telle insistance à m'inviter à prendre le thé chez lui que je me trouvai, le lendemain, à l'heure dite, installé sous la véranda fleurie de sa ravissante habitation. Mon hôte se nommait John Kennedy. Tout de suite, il me conta que son père était Anglais et sa mère indigène; que lui-même possédait, dans les diverses îles de l'archipel, d'immenses plantations de cannes à sucre et que leur exploitation l'obligeait à de fréquents et longs voyages loin d'Honolulu.

« Mon hôte était aimable, bien élevé, mais en fait de morale d'une inconscience parfaite. « — Ma femme », me dit-il, en effet, au moment où nous nous mettions à table, en me présentant une grande et belle personne. « — Ma femme, » me dit-il une minute plus tard, et sans le moindre embarras, en me désignant une autre Hawaïenne qui venait d'entrer.

« — Et voici mes enfants », ajouta Kennedy.

« Ce disant, il poussait dans mes bras un

petit garçon qui ressemblait à une statuette de bronze et une jeune fille dont l'extraordinaire beauté m'éblouit.

« — Ma fille Kaala vous plaît-elle ? » me demanda-t-il ensuite ingénument.

« Vêtue d'une sorte de longue blouse rose, la tête couronnée de camélias blancs, les bras, le cou entourés de bracelets et de colliers tressés de fleurs semblables, la taille enserrée de guirlandes qui tombaient jusqu'àterre, Kaala semblait glisser sur des camélias et des roses. »

Tout en parlant, Hardoin tirait de la poche intérieure de son vêtement un grand médaillon.

« Elle était trop belle, dit-il, après l'avoir un instant regardé, puisque sa beauté devait si tragiquement mêler nos deux existences! Tenez, suis-je tant à blâmer de l'avoir adorée ?» ajoutat-il en me tendant le médaillon, où s'encadrait une photographie horriblement passée.

Je ne pus, paraît-il, dissimuler ma désillusion, car ce fut tristement qu'il reprit :

« C'est vrai... le temps fait ce que le remords même ne saurait faire. Il flétrit tout... c'est vrai. . c'est vrai. Pour retrouver Kaala dans cette misérable image, il faut l'avoir follement aimée... En soufflant sur elle, la mort a même, dirait-on, soufflé sur son image. Non, vous ne retrouverez dans ce portrait ni l'ardeur de son regard, ni l'attirance de ses lèvres, ni ses enlacements passionnés...

« Le jour où je lavis pour la première fois, son visage doré s'encadrait comme d'une auréole dans sa chevelure noire, et ses yeux dardaient l'amour. Elle avait, pour me le donner, détaché un camélia de sa couronne; pauvre fleur! je l'ai gardée... la voilà, elle aussi, flétrie...

« Que vous dirai-je? J'étais ébloui et je fus bouleversé quand l'enfant, sur l'ordre de son père, se mit à doucement chanter le Malanaï, sorte de mélopée dont le rythme est plaintif à faire pleurer.

« J'étais, une heure avant, entré dans cette

maison sans songer à mal ; je la quittais amoureux comme on l'est dans ce pays d'amour. Je ne rêvais plus que de revoir Kaala. ..

« Les fêtes qui se succédaient m'en donnaient, du reste, sans cesse l'occasion. Nous nous retrouvions, tantôt dans un pavillon au fond du jardin, tantôt sur la plage, tantôt enfin dans ce paradis qu'est la pointe du cap Diamant. Rien ne saurait vous donner l'idée de l'animation qui règne sur cette plage lorsque, chaque samedi, la population de l'île vient s'y reposer d'avoir chômé le reste de la semaine. On flirte, on joue, on rit, car il n'est pas de pays au monde pour honorer autant le farniente, ni pour lui rendre un culte plus agité. Cette fièvre de plaisir doit être endémique, car, tout de suite, je m'en sentis atteint.

« Quels souvenirs!... ce fut un de ces samedis-là qu'en voyant Kaala arrivera cheval au rendez-vous que je lui avais donné, la folie d'amour s'empara tout à fait de moi.. . Campée à la façon d'un homme sur sa haute selle mexi-

4o COURTES PAGES

caine, les plis de son amazone écarlate flottant comme des ailes éployées à la hauteur des hanches de son cheval, elle était enivrante comme ces enchanteresses qui énamouraient les chevaliers du vieux temps... Hélas! voilà que je m'exalte... n'est-ce pas grande pitié?

«...Oui, c'est pitié que je me souvienne avec cette acuité des plus insignifiants détails de cette soirée où, dans une langue qu'elle ne comprenait pas, je dis à cette enfant tant de choses qu'elle n'entendit que trop bien...

« C'est que tout est amour dans la nuit des tropiques. C'est amoureusement que la brise s'éteint, que la vague meurt, que les parfums s'exhalent. C'est amoureusement que la fleur se penche et que l'oiseau-mouche la frôle de sa caresse du soir. Ainsi fut-il de nous, notre premier baiser s'envola dans cet universel effluve d'amour...

« Le lendemain, je rencontrai Kaala et la suivis sans que personne y prît garde, tant est grande, là-bas, la liberté laissée aux jeunes filles. Le jour d'après, il en fut de même, et

puis encore le lendemain... et puis, toujours.

« La langue d'Hawaï est si simple qu'il ne me fallut pas longtemps pour l'entendre et la parler un peu. N'étaient-ce pas, d'ailleurs, les mêmes mots que je redisais sans cesse, pendant que nous cheminions à pied sur la grève, ou que nous chevauchions à travers la forêt vierge ?

c< Alors, quand, par-dessus les lianes et les fougères, nous apercevions au loin quelqu'un de ces volcans dont les laves, coulant vers la mer, allongent sans cesse le rivage : « Vois, disais-je à Kaala, éternelle est la lutte entre la vague qui se défend et le feu qui la menace... et c'est le feu qui l'emporte. »

« Comprenait-elle l'apologue? Sans doute, car elle souriait, et je devenais plus pressant à mesure que je voyais son inconscience plus à la merci de mon caprice.

« Parfois, nous cheminions ruisselants de la rosée matinale qui emperlait les branches, parfois nous marchions dans la nuit à la

lueur des lucioles et, ravis, nous nous arrêtions, pressés l'un contre l'autre, pour écouter le chant attardé de quelque oiseau de paradis.

« Un soir, nous nous perdîmes tout à fait. Nos chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail dans la folle végétation, lorsque la monture de Kaala buta et s'abattit. D'un bond je fus près de mon amie; grâce à Dieu, je la relevai sans blessure. Toute palpitante, elle s'enlaçait à moi. Était-ce l'amour? Était-ce l'effroi ?

« Ce n'était pas l'effroi, car sa bouche, se haussant jusqu'à la mienne, murmura un mot que, tout d'abord, je ne compris pas : « Aloha!... » « Aloha ! » murmura-t-elle une seconde fois. C'était la douceparole qui, lorsqu'elle s'échappe, là-bas, des lèvres d'une femme, est l'aveu passionné de sa tendresse... »

Hardoin s'était brusquement levé, et, feignant de s'en prendre à un cordage, il fit quelques pas sur le pont; mais en vérité il ne cherchait qu'à me cacher une larme.

Quand il se rassit, j'entendais son cœur battre jusque dans sa gorge...

« Dès lors, dit-il, commença pour moi une existence dont le souvenir m'est encore le plus douloureux des enchantements...

« Si Kaala n'avait apporté dans ma vie que l'ivresse du plaisir, je l'eusse dès longtemps oubliée. Mais elle valait mieux qu'un fol amour. Sa petite àme sauvage avait des intuitions, des élans, des délicatesses qu'auraient pu lui envier bien des âmes civilisées. Tout ce qu'une telle àme pouvait souffrir de la dépravation de son entourage, la pauvrette l'avait souffert. Dès notre première rencontre, j'avais pressenti chez elle cet affinement sans lequel elle n'eût été, comme tant de femmes, qu'un jouet dont le passant s'amuse. Ma tendresse lui était un relèvement. Elle y trouvait une revanche des humiliations subies, la récompense d'une vie chaste jusque-là, en dépit des coutumes ambiantes. Et cependant, elle les bénissait maintenant, ces coutumes qui la faisaient libre d'agir à sa guise.

« Lorsque l'adorable fille accrochait le soir, à la petite porte du jardin, la couronne de roses qui était, entre nous, le signal convenu, personne ne s'étonnait de me voir répondre à son appel. Kennedy et ses femmes étaient d'ailleurs partis pour quelqu'un de leurs voyages accoutumés et l'enfant demeurait seule à la garde d'Uà, sa nourrice.

« J'ai parlé de remords! ils datent, hélas! de cette heure que je regardais comme la plus heureuse de ma vie. Tandis, en effet, que je ne songeais qu'à m'enivrer d'elle, je ne sais quel besoin s'éveillait chez Kaala, oh! non pas, le mot serait absurde, de sanctifier nos tendresses, mais de les ennoblir. L'amour donnait à la pensée de l'enfant quelque chose comme le parfum qui s'exhale d'une fleur que l'on a froissée.

« Je la voyais triste et m'en préoccupais.

« — Qu'as-tu?...

« — Je voudrais, répondit-elle, après s'être quelque temps défendue, je voudrais avoir la certitude que je serai toujours tienne... Et,

càlinement, elle ajouta : « Je voudrais que, là-bas, dans la petite église où brûlent les cierges, le Père nous dise que notre amour ne finira jamais... »

« — Tu es donc chrétienne ? repris-je, presque froissé de trouver entre elle et moi un obstacle auquel je ne m'attendais pas.

« — Oui, murmura-t-elle... Et peux-tu repousser ma prière, toi qui viens du pays d'où le Père est venu ? Il me semble que si tu refusais, je n'oserais plus t'aimer. .. »

« Ce scrupule, je rougis de vous l'avouer, me révolta contre mes propres croyances...

« — Oh ! Kaala, m'écriai-je, il n'y a pas d'autre ciel que tes yeux, il n'y a pas d'autre béatitude que de te serrer dans mes bras ! pourquoi rêver d'autres joies ?

« — Alors, tu ne crois pas ce que dit le Père? » fit-elle, devenue tout à coup très grave... « Si tu n'y crois pas, je n'y veux plus croire non plus... »

« Dès lors, elle accepta et renia tout ce que je voulus. Il n'y eut bientôt plus de vrai, pour

elle, que notre amour. Elle cessa d'avoir foi en rien autre...

« Apostasier est lâche, n'est-ce pas ? Mais, que dire de celui qui, pour satisfaire son égoïste passion, oblige autrui à apostasier ? J'ai fait, à cet être que j'adorais, j'ai fait, en lui arrachant jusqu'aux espérances qui l'eussent soutenue dans l'effroyable misère que je vais vous dire, mille fois plus de mal que si je lui avais arraché le cœur... »

Et me regardant dans les yeux :

— Dites, ajouta Hardoin, croyez-vous qu'il soit pour moi une expiation possible?...

Chaque mot, je le sentais, le déchirait.

— Voilà huit ans que je me le demande, reprit-il, et je n'entrevois que depuis un mois la réponse à cette obsédante question... Oui, le Christ a donné sa vie pour racheter le péché des hommes. Peut-être qu'en donnant la mienne, je rachèterai mon crime...

L'angoisse de mon malheureux ami me gagnait, je ne savais s'il aurait le courage de continuer.

— Allons, dit-il au bout d'un instant, il faut que je gravisse tous les degrés de mon calvaire. Je n'en suis encore qu'au premier.

.... Iy

« Au bout de trois mois, les plus heureux dont je me souvienne, l'ordre vint au commandant du Tonnerre de lever l'ancre et de faire voile pour la Nouvelle-Calédonie. Qu'allions-nous y faire? Je ne saurais me le rappeler. Du reste, peu importe. Mais, ce que jamais je n'oublierai, c'est le visage de Kaala lorsque je lui annonçai mon prochain départ.

« Ses yeux s'agrandirent encore et devinrent tout à coup terribles.

« — C'est toi qui veux me quitter, dit-elle frémissante.

« J'eus grand'peine à lui prouver que le plus impitoyable des devoirs pouvait seul m'arracher de ses bras.

« — Alors tu reviendras, murmura-t-elle

d'une voix à peine intelligible, passant d'une folle violence au plus complet abattement. Tu reviendras?

« — Oui.

« Et c'était vrai, car au retour, nous devions de nouveau toucher à Honolulu.

« — Alors, reprit-elle, je vais, en attendant, tresser mes guirlandes avec des fleurs bleues, qui sont celles du souvenir. Je les suspendrai à notre petite porte; chaque matin, je les renouvellerai au lever du soleil. Et puis, quand tu seras revenu, quand j'aurai de nouveau appuyé mon cœur sur ton cœur, je pourrai mourir. »

L'émotion du pauvre Hardoin allait grandissant; son visage, d'ordinaire si impassible, se contractait à devenir méconnaissable; ses pommettes étaient rouges, ses yeux avaient soudainement pris une expression presque égarée. Non, à l'heure où se passait le drame qu'il revivait, il n'avait pas éprouvé un désespoir plus poignant. Sans rien dire, je le laissai reprendre haleine. La plus grande

pitié n'est-elle pas de se taire devant certaines douleurs ?

« ... Ce ne fut qu'après dix-huit mois de campagne que le Tonnerre, rappelé en France, toucha de nouveau aux îles Hawaï, reprit Hardoin après un long silence. Naturellement, pas un mot ne m'était venu deKaala pendant cette éternité. J'aurais dû me trouver parfaitement heureux, lorsque, après avoir doublé le cap Diamant, il me fut donné de revoir ces maisons d'Honolulu mieux que jamais fleuries et que la brise m'apporta les grisants parfums d'un printemps dont mon amie était la plus belle fleur.

« Oui, j'aurais dû être heureux, et cependant il me semblait entendre le vol du malheur. Telle était mon angoisse que, sur ma passerelle — le hasard avait voulu que je fusse de quart — je me sentais près de défaillir...

« Pourquoi ce calme étrange sur les jetées du port? Pourquoi ces rues désertes? Pourquoi n'entendais-je ni rires, ni chansons?...

« En moins de temps qu'il ne m'en faut pour rassembler ces souvenirs, j'étais devant notre petite porte.

« Les bambous, les camphriers l'avaient obstruée. Je n'y trouvai pas suspendues les guirlandes promises. Le jardin semblait abandonné, la maison vide. Je frappai. Rien. Je contournai l'habitation; partout c'était le même aspect désolé. Personne ne répondait à mon appel. J'essayai d'ouvrir; impossible.

« Cependant j'aperçus comme une forme humaine ensevelie, non loin du pavillon, sous une accumulation de feuilles. J'approchai, c'était une vieille femme qui semblait dormir. Au bruit que je fis, elle ouvrit les yeux. Un cri, et elle voulut s'enfuir.

« Nous nous étions reconnus pourtant.

C'était Uà, la nourrice de Kaala, la confidente discrète de nos amours.

« Je l'appelai. Elle mit un doigt sur sa bouche et se jeta à terre.

« Puis, se soulevant sur ses genoux, elle me regarda...

« Grand Dieu! ses yeux étaient d'une folle...

« — Kaala!... Kaala?. .. où est-elle? m'écriai-je,... Kaala, ta maîtresse, ton enfant, ta bien-aimée,... qu'en as-tu fait?... Parle... mais, parle donc!

« Sans me répondre la vieille se redressa, joignit les mains, et tournant ses regards égarés vers le ciel.

« — Pelé!... cria-t-elle, d'une voix suraiguë... Pelé l'a frappée! »

« Pelé est là-bas la déesse de l'inexorable, je le savais.

« — Morte ?...

« — Mieux vaudrait qu'elle fût morte, gronda Uâ... écoute... Et, se penchant vers moi, elle ajouta, très bas : — le mal chinois la dévore...

« Qu'était-ce? que voulait-elle dire? je fus un instant sans comprendre. Puis, il se fit comme une déchirure en même temps dans mon cœur et dans mon esprit, à travers laquelle l'horrible vérité m'apparut tout à coup.

Le « mal chinois », mais c'est la lèpre? Kaala avait la lèpre... ma Kaala était lépreuse!... »

Hardoin se tut. Ce dernier mot nous avait comme pétrifiés tous deux.

— Pare à virer, Loïc, clama mon malheureux ami en se retournant... regagnons le large, car mon histoire n'est pas finie.

Tandis que nos voiles, un instant hésitantes, s'abandonnaient de nouveau à la brise :

— Pardonnez-moi, dit Hardoin.... il est des souvenirs si poignants qu'ils me deviennent une douleur physique... Allons, je veux être courageux jusqu'au bout.

« Quand le mal chinois... — pourquoi appellent-ils ainsi la lèpre en ce pays maudit, où l'enfer et le ciel ne font qu'un ? — quand ce mal a frappé un vivant, ce vivant, dût-il vivre vingt ans encore, n'est plus pour ses parents, pour ses amis, qu'un mort dont on enverra le cadavre pourrir dans la Géhenne qu'est l'île de Molokaï... »

Molokaï « l'île de la douleur sans espé-

rance, » ah, maintenant tous les fils de cette tragique histoire se débrouillaient pour moi. Je voyais à quel inexorable avenir se rattachait le passé de l'infortuné qui se débattait, là.

« Je savais mon malheur, reprit Hardoin... je le savais à n'en pouvoir douter, et je n'y croyais pas !...

« — Conduis-moi à ta maîtresse, Uâ! »

« La vieille femme demeurait immobile.

« — Uâ, je t'en supplie!... »

« Je serrais ses mains à les briser : k — Dis, au moins, qu'elle guérira?... » « — On ne guérit pas du mal chinois, gémit-elle.

« Non, on n'en guérit pas, continua Hardoin, et tout être atteint, ou simplement soupçonné de l'affreuse maladie est traqué, enlevé, déporté... A l'heure où je venais de faire l'horrible découverte que vous savez maintenant, le navire spécialement affrété pour cette lugubre besogne avait depuis deux jours jeté l'ancre dans la baied'Honolulu. Tous les ans,

à époque fixe, il parcourt ainsi l'archipel, allant d'île en île en quête de sa lamentable cargaison.

« Telle était la cause de la stupeur qui m'avait tant frappé lors de mon débarquement. Lâchasse à l'homme commençait dans l'île. Depuis deux jours, les agents sanitaires la fouillaient, dépistant toutes les ruses, bravant tous les désespoirs.

« Par l'horreur que me causent encore ces souvenirs, vous pouvez juger de ce que j'éprouvais! Le courage me manquait pour questionner Uâ. Je m'étais effondré près d'elle.

« Me voyant plus calme, la vieille femme, par pitié, sans doute, voulut m'épargner la douleur de l'interroger. Doucement elle me fit comprendre que, deux mois après mon départ, une petite tache rosée avait paru sur le bras de sa maîtresse. Peu à peu, la tache s'étendait, passant du rose au blanc. Puis l'enflure s'était montrée... Ah! je vous épargne les horribles détails... lentement, la maladie

avait dévoré celle dont la beauté aurait dû la désarmer...

« Il me parut, à travers les récits entrecoupés d'Uà, que sa maîtresse n'avait pas cherché à dissimuler son mal. Elle s'était résignée à tout subir puisque, hélas ! c'en était fait de son amour... Les commissaires de santé l'avaient trouvée dans ce même petit pavillon de bambous, si longtemps témoin de notre bonheur...

« Chaque mot d'Uâ tombait sur mon cœur comme une goutte de lave. Remords, désespoir se confondaient chez moi avec l'idée fixe que tout n'était pas fini. Je voulais revoir, ressaisir mon amie; ne m'avait-elle pas demandé à mourir sur mon cœur? Le croiriezvous, dans ma folie, j'espérais cueillir sur ses lèvres l'horrible mal dont alors nous mourrions ensemble...

« Éperdu, je courais vers le pavillon où je la devinais, quand Uâ se jeta à genoux devant moi, dans l'attitude d'un tel effroi que je reculai. Craignait-elle les odieuses lois qui, à

Hawaï, isolent à la veille de leur départ, les malheureux lépreux ? Craignait-elle pour l'enfant défigurée mon impression d'horreur?

J'allai jusqu'à lever la main sur la pauvre esclave qui se faisait ainsi, contre moi-même, la gardienne de mon radieux passé... Elle, cependant, continuait à me repousser doucement, et me montrait le navire dont le sinistre pavillon jaune, se balançait à quelques encablures du rivage.

« Ah! le geste désolé de Uâ ne me faisait que trop entendre que nous touchions à l'échéance fatale. Puis, d'un geste plus désolé encore, elle me montra le soleil qui se couchait; et décrivant au-dessus de sa tête un grand arc, elle tendit sa main tremblante vers le point de l'horizon où le soleil devait se lever le lendemain. Je compris que ce lendemain verrait notre éternelle séparation.

« J'avais usé toutes les émotions humaines. Pour la première fois, l'idée d'un châtiment me traversa l'esprit. Je me révoltai. Une prière me monta aux lèvres, je ne l'achevai

pas. Oh ! misérable orgueil ! qui, à cette heure, me privait de mon dernier appui. Que seraitil arrivé? je n'ose le dire, si Uâ se traînant jusqu'à moi ne m'avait murmuré :

« — Tu sais, tu la reverras demain... ils le permettront. C'est l'usage quand ils les emportent au navire. Pars et reviens à la première heure du jour...

« Machinalement j'obéis et m'éloignai.

Comme j'errais le long des murs fleuris de ce jardin de douleur, prêtant l'oreille au moindre bruit, une voix plaintive, semblable à celle d'une âme en peine, s'éleva dans la nuit. C'était Uâ qui chantait l'« Anaana », sorte de prière des agonisants, dont le rythme désolé semblait déjà d'outre-tombe.

« Quelle nuit ! Tour à tour j'appelais l'aube et je craignais de la voir luire. Hélas! elle n'a lui que trop vite. A peine avait-elle paru que j'entendis des pas dans le jardin.

« Quatre hommes s'avançaient. Je les avais vus la veille débarquer du funèbre navire. Ils portaient une civière chargée de coussins et

drapée d'une natte. Après quelques mots échangés avec Uâ, ces hommes entrèrent dans le pavillon... et, presque tout de suite, ils en ressortirent.

« Une forme si exiguë qu'elle paraissait celle d'un enfant, gisait étendue sur la civière. Le pauvre petit corps, enveloppé de toiles blanches semblait sans vie. L'étoffe, remontée jusqu'à la moitié du visage, cachait l'un des yeux ; l'autre errait et semblait chercher quelqu'un. Sans doute Uâ avait dit que je serais là! Je l'imaginais du moins, et rien ne put me retenir.

Malgré la résistance des porteurs, je m'élançai vers celle dont toute la vie, dont tout l'amour s'étaient réfugiés dans cet œil démesurément agrandi qui me regardait avec une sorte d'extase.. . Je ne saurais dire où je posai mes lèvres. Il me semble qu'elles rencontrèrent la forme d'une de ses petites mains. Je criai tout ce qui débordait de moi. M'entendait-elle? Je l'espère, car il me sembla saisir sur ses lèvres l'« aloha » d'autrefois...

« Devant nous s'était déjà formé le cortège de tous les morts vivants qu'allait rejoindre Kaala. Beaucoup gagnaient à pied le canot qui devait les conduire au navire, larves hideuses, aux pas chancelants, aux visages tuméfiés, affublés d'étoffes voyantes et quelquesunes encore, couronnées de fleurs.

Des fleurs, il y en a eu jusqu'au bout autour de ma Kaala, puisse-t-elle en avoir éprouvé quelque joie!..

« J'aidai à l'étendre sur le lit de jasmins et de roses qu'Uà lui avait préparé dans le dernier canot. Tout à l'entour de ce canot pendaient ces guirlandes qu'elle aimait tant. J'en relevai une dont je lui fis un collier. Je crois qu'à cet instant elle essaya de sourire, mais son regard semblait déjà ne plus rien distinguer, et bien sûr elle ne m'entendait pas.

« Nous accostâmes le navire; il était permis d'accompagner les partants jusque-là, maison ne montait pas à bord.

« Des cordes furent arrimées aux bras de la civière. Comme une martyre enveloppée dans

son suaire, je vis ma bien-aimée s'enlever lentement le long du navire.

« Bientôt, elle me réapparut sur le pont, adossée à des coussins. Autour d'elle on avait rangé d'autres malades. C'était une dernière vision qui nous était accordée...

« Les voiles deKaala flottaient; tout à coup celui qui couvrait la partie atteinte de son cher visage se détacha. ..Je vis alorssonfront marbré, je vis l'orbite de son œil vide : il n'était plus qu'une plaie saignante. Une enflure énorme déformait ses lèvres. Ce visage d'adorable beauté avaitperdu jusqu'àsaformehumaine...

« Je fermai les yeux... la vision me poursuivait... mes larmes ne parvenaient pas à m'aveugler. .. quelques coups de rames cependant abrégèrent cette agonie; quand je me retournai, le navire cinglait vers Moiokaï.

« De loin, il me sembla voir qu'à la place où reposait tout à l'heure Kaala flottaient de blanches draperies. Étaient-ce des ailes? Qui sait? son âme s'envolait peut-être?...»

Nous étions arrivés devant Tamaris. Après une brève manœuvre, nous abordions l'appontement.

Sans ajouter un mot, avec un visage glacé, Hardoin me fit signe de débarquer, et me tendit un rouleau, je le pris étonné. La Kaala alors évolua comme un oiseau pour reprendre son vol. Hardoin ne s'était pas retourné. Seul Loïc m' avait fait un triste signe d'adieu...

Rentré à l'hôtel, je défis le paquet. Il contenait la grande gravure de saint François de Borgia devant le cercueil d'Isabelle de Portugal.

Sur la marge de cette image que j'avais tant et si souvent admirée chez lui, mon ami avait tracé ces simples mots :

« Plaignez le commandant Hardoin; mais enviez le frère Jean de la Miséricorde, quand le cimetière de Molokaï lui aura enfin rendu le repos. »

Promenez-vous un matin, vers huit heures, dans n'importe quel faubourg ouvrier de Paris, et vous serez frappé de ce même étonnement qu'éprouvait jadis Gulliver en débarquant à Lilliput.

Depuis l'entrée matinale des grands à l'atelier, la rue, en effet, appartient aux petits... Je ne dis pas aux enfants, car vraiment ces êtres hauts comme ça, qui grouillent, devant les kiosques, chez le fruitier, à la fontaine, n'ont plus rien de leur âge.

Ils vont et viennent soucieux, affairés. On les sent aux prises déjà avec les intérêts et les convoitises de la vie. Des garçons de huit à dix ans causent entre eux sur le ton de clubistes! Vous en voyez d'autres avachis et

traînards qui agacent les filles. Ni gaies, ni simples, maigriottes, pâles, avec un chignon enrubanné, l'œil battu, celles-ci ont presque toutes l'air de petites femmes. Trottant menu de porte en porte, ou à travers les groupes, elles traînent le petit frère qui hurle, tandis qu'elles rient aux propos salés de ces messieurs et se défendent mal contre leurs entreprises...

On dirait, à regarder de près cet étrange milieu, quelqu'un de ces jardins japonais où des chênes hauts de cinquante centimètres portent des branches mortes, et sur leur écorce toutes les tares de la décrépitude.

A neuf heures, garçons et filles s'engouffrent dans les écoles du quartier. A midi, vous les retrouvez grignotant leur pain sur le trottoir ou dans le square voisin, il semble alors que le grand air défripe un peu ces petits êtres. Ils rient, ils jouent. Mais, hélas! ce n'est pas long! Les voilà de nouveau sur leurs bancs. Et puis viennent quatre heures, l'école ferme et les dégorge dans la rue. Per-

sonne à la maison, ils le savent. Pas de feu, pas de lumière, pas de soupe.

Ils n'ont à eux que le ruisseau.

Alors — et il en est ainsi tous les soirs à la sortie des classes, — alors c'est une douleur aiguë dans le cœur et dans la chair de ces petits. Ils se crispent contre la nuit qui vient, contre la faim, contre la solitude.

A travers la buée des vitres, ils voient le père ou le grand frère qui s'étourdissent d'absinthe au cabaret. Mais eux, gamins et gamines, n'ont ni argent ni crédit. Comme ils savent tout de la vie, ils s'associent pour lui demander un plaisir qui ne leur coûtera rien. Ils en finiront avec elle si elle les trompe. Personne ne leur a jamais parlé de son lendemain.

Voilà pourquoi un journal pouvait, le premier juin dernier, compléter ainsi un fait divers de la veille :

« Les deux cadavres repêchés avant-hier dans la Seine, au quai de la Râpée, et qui, comme nous l'avons dit, étaient liés ensemble par une ceinture, ont été reconnus.

« Le jeune homme avait quatorze ans et se nommait Pierre P... La jeune fille, Eugénie M..., était âgée de treize ans. Ils habitaient la même maison, rue S...

« On a trouvé, dans les vêtements du garçon, un écrit par lequel il disait que sa compagne et lui se noyaient parce qu'ils étaient las de vivre. »

Le journal donnait en toutes lettres le nom des enfants, celui de la rue et le numéro de la maison.

Comme j'ai de vieilles habitudes dans ce quartier lointain, je m'en allai le lendemain à la maison indiquée. C'était une de ces ruches ouvrières, tant de fois décrites, où l'on naît, où l'on meurt, quand on ne meurt pas à l'hôpital, mais où on ne vit guère. Le petit P. . . et la petite M... y habitaient depuis deux ans au même cinquième étage. A force de descendre ensemble l'escalier le matin, pour gagner la rue, et de le remonter le soir, pour regagner leur taudis, ils s'étaient liés et ne se quittaient plus, me dit la concierge, « si bien,

monsieur, qu'on ne les appelait chez nous que le Roméo et la Juliette ».

— Tenez, voilà le signalement donné à la police quand ils ont disparu, les pauvres gosses :

« Pierre P..., quatorze ans, paraît plus jeune... Cheveux, sourcils châtain clair, yeux bleus, cicatrice à la tempe gauche. Pantalon à carreaux, veston marron, sans gilet ni bretelles. Fortes bottines lacées. »

Il était gentil, tout de même, le petit, franc, poli, mais toujours triste. La fille me revenait moins. Un bijou, pourtant, avec des yeux!... On eût dit delà braise; bien sûr, c'est ce qui a causé le malheur...

— Ces enfants, madame, étaient-ils vraiment à plaindre?

— Oh! ni plus ni moins que tant d'autres. Ils faisaient leurs volontés sans que personne y regarde. Lui menait, comme un petit mari, sa connaissance à l'école le matin et allait la reprendre le soir. Ils rentraient s'ils voulaient.

— Mais les parents?

— Des perles, des gens d'or ; malheureusement jamais là. Leur vie à gagner, quoi ! Les deux mères du matin au soir à laver. M. P. .., le père du garçon, un rude ouvrier, travaille de son état de chaudronnier à l'autre bout de Paris. Le père de la demoiselle, M. M..., est plâtrier au Champ-de-Mars depuis les travaux de l'Exposition. C'est bien rare qu'après avoir trimé sa journée, tout ce pauvre monde rentre dans son beau sens... Le zing, les camarades... On a bu, on se couche, et à cinq heures le lendemain on décampe. C'est si triste là-haut quand on a ses aplombs! Les petits, eux aussi, s'esbignent. Il leur faut la ballade... Ça tourne ensuite bien ou mal.... C'est la chance! mais, il n'y a pas à dire, les enfants, maintenant, c'est comme des petits bestiaux lâchés; ça broute où ça veut...

Je m'éloignais, écœuré, lorsque cette femme, que je prenais pour une libre-penseuse, et qui me prenait elle-même sans doute pour quelque enquêteur officiel, se redressa tout à

coup et me jeta, comme une malédiction, cette dernière phrase :

— Eh bien, allez donc répéter tout cela à votre patron... Ça l'encouragera peut-être à ficher de plus belle les curés, le bon Dieu et tout le tremblement... à la porte...

Il se trouve encore aujourd'hui que cette portière disait vrai. Moins crûment qu'elle peut-être, M. Waldeck-Rousseau nous signifiait, en effet, l'autre jour à Toulouse, que pour n'avoir plus en France qu'une seule jeunesse, il allait « ficher à la porte les curés, le bon Dieu et tout le tremblement ».

C'est bien, mais je me demande si, avant de choisir cette façon radicale de pacifierles esprits, le grand avocat qu'est M. le premier ministre, si le très fin politique que nous admirons a vraiment su ce qu'il faisait. A-t-il jamais eu le temps de prendre, en dehors de ses réunions électorales, un contact personnel avec le peuple? A-t-il jamais reçu d'un misérabletelle confidence que reçoivent journellement le plus mince vicaire ou la plus

humble des filles de charité? S'est-il jamais avisé de s'abdiquer lui-même et d'immigrer, si je puis ainsi dire, pour un instant, dans l'être d'un de ces malheureux qu'il prétend hausser jusqu'à ses conceptions sociales et politiques, en leur enlevant Dieu ?

Non... car ainsi travesti, sous les haillons du pauvre, vous vous moqueriez de vos propres sophismes, monsieur le ministre, et vous ririez de ceux qui prétendraient endormir votre souffrance en vous parlant de vos droits -

Tenez, à l'école, les bambins eux-mêmes sont las de vos formules creuses. Depuis cent ans que l'on essaie de repétrir scientifiquement le peuple, qu'a-t-on fait, sinon d'exaspérer ses revendications? Faut-il donc vous apprendre que dans une société sans Dieu, chacun n'a plus de devoir qu'envers soimême, et que ce devoir consiste à supprimer, par la ruse ou par la force, tout ce qui est un obstacle à l'immédiat assouvissement du désir ?

7o COURTES FAGES

La famille était un obstacle : vous l'avez supprimée, et le divorce a jeté l'enfant au ruisseau.

Qu'espérer de ce gamin à qui l'on demandait la différence entre l'homme et la bête?

— C'est que l'homme travaille davantage.

— Que deviendras-tu si tu meurs?

— Un squelette.

Qu'espérer de cette autre gamine que l'on essayait de raisonner ?

— Mais si ton ami te quitte?

— Après lui un autre, et au bout un boisseau de charbon.

— Et puis?

— Dame ! j'irai pourrir dans le trou ! Devenir un squelette! aller pourrir dans le

trou! Voilà donc la suprême espérance que garderont à travers la vie et grâce à vous, monsieur le ministre, des milliers et des milliers d'enfants, quand votre loi scolaire aura balayé les dernières notions de Dieu et de l'âme immortelle.

Mais encore les connaissez-vous, ces enfants? Non, car ils vous feraient peur ou pitié. Rachitiques, nerveux, tuberculeux, presque tous appartiennent par hérédité à la pathologie. Leur cerveau n'est formé que des pires images.

J'ai vu lors d'une des dernières exécutions à la Roquette des enfants du quartier jouer toute la journée « au sang », c'était leur mot. La partie consistait à scier, avec un couperet de bois, le cou barbouillé de sang d'un petit camarade..

Et vous comptez, pour mater ces effroyables natures, sur « ces richesses de vie morale dont dispose l'Université et qui peuvent, comme dit M. Payot, un de vos inspecteurs d'Académie, se substituer à toute foi religieuse » ?

Allons donc!

Mais encore, savez-vous comment se distribue cette manne dans vos écoles?

Je ne veux rien inventer. J'emprunte ce fait, entre mille autres, à un rapport officiel. Il s'est trouvé un instituteur pour faire, pen-

dant un mois, son cours de morale sur les attributions du conseil municipal!

Il faut croire à autre chose qu'au conseil municipal pour former des hommes à qui vous demanderez de souffrir, des soldats à qui vous demanderez de mourir, et des enfants que le dégoût de la vie ne jette pas à la Seine...

Page 1