LE PERE D ORGE RE
Un entrefilet du journal, trois lignes : « Le père Dorgère est mort dans sa petite paroisse de Sainte-Anne, près d'Ollioules (Var). » Voilà toute l'oraison funèbre de celui qui, il y a quelque dix ans, était presque un grand homme. De ce grand homme, il ne restait rien qu'un pauvre curé de campagne — et le pauvre curé de campagne n'est plus aujourd'hui — tant les morts vont vite, qu'un souvenir dans le cœur de quelques braves gens dont je veux être en vous parlant de lui.
Le hasard m'avait fait rencontrer le père Dorgère certain soir qu'un violent coup de mistral nous forçait de relâcher à Porquerolles. Comme tant d'autres tempêtes, c'était
une tempête sans raison, car le ciel étincelait d'étoiles au-dessus de cette mer furieuse. Il ne nous en fallait pas moins carguer nos voiles. Le capitaine laissa tomber son ancre, enroula ses amarres aux gros anneaux de la jetée et nous débarqua à la grâce de Dieu.
Tandis que mes compagnons d'infortune se dirigeaient, en quête d'un souper et d'un lit, vers la seule auberge de l'île, je m'en allai chez le curé, avec qui j'avais deux ou trois fois pris passage sur ce même bateau dont je descendais.
— Le curé, monsieur, me dit un gamin blotti sous l'auvent du presbytère, le curé, tenez, le voilà qui sonne la messe des troupiers!
En effet, j'entendais à travers les rafales l'appel éperdu d'une cloche.
— L'église est par là, mon petit ?
— Non, monsieur, là au bout de la place. A première vue on eût dit une chambrée
de caserne; mais, à y regarder de plus près, c'était une vraie salle d'hôpital que cette chapelle pleine de soldats couchés plutôt qu'assis
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sur les bancs qui garnissaient la nef. A la lueur des quinquets accrochés çà et là, tous ces visages, les uns anxieux, les autres résignés ou hébétés, semblaient d'une pâleur livide.
Un homme sans âge, la barbe fauve, les cheveux rares avec un bout de ruban rouge à sa soutane élimée, se tenait adossé à l'autel. Ce n'était pas le prêtre que je croyais rencontrer.
— Qui donc est celui-là ? demandai-je à mon voisin, un chevronné de l'infanterie de marine.
— Ça, c'est le curé Dorgère, un bon b..., le plus marsouin des curés.
Comme tout le monde, je connaissais l'héroïque odyssée du père Dorgère au Dahomey, et ma surprise fut extrême, alors que je le croyais encore là-bas, de le trouver dans cette chapelle perdue au milieu de ces spectres grelottants, que le Tonkin et Madagascar renvoyaient par fournées au sanatorium de Porquerolles. ..
Aussi décharné qu'eux, aussi terreux de
visage, avec la même fièvre dans les yeux, le père Dorgère parlait, parlait, remuant le cœur, le déchirant plutôt de sa voix rauque. Son sermon — en était-ce un? — emmêlait les joies du ciel aux souffrances de la terre à ne les plus distinguer. Sa parole s'élançait d'une plaisanterie presque triviale à une envolée sublime... sans transition. Ah! ce sermon où le soldat et l'apôtre parlaient le même français me restera inoubliable!
Quand il eut fini de parler, le Père s'agenouilla, et, la voix brisée, les mains tendues vers une petite statue de la Vierge, il entonna ce cantique :
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...
Servez-moi de défense...
Alors une voix, dix voix, toutes les voix répondirent :
Et quand ma dernière heure Viendra fixer mon sort, Faites, Vierge, que je meure De la plus sainte mort...
LE PÈRE DORGÈRE
L'église se vida ensuite peu à peu et le cantique s'acheva, emporté dans la nuit par le grand vent qui continuait de souffler...
Je suivis le père Dorgère au presbytère. — Il se traînait à grand'peine. — Arrivé, il se coucha.
— Et c'est tous les soirs comme ça, me dit le curé, dont je partageais le frugal repas. Cet homme exerce sur nos soldats une véritable fascination. D'un mot, il leur rend le courage, l'espoir. Il leur souffle son âme.
Ils le croient, parce qu'ils savent qu'il n'a jamais menti. Tenez, monsieur, quand le père Dorgère était prisonnier au Dahomey, Behanzin voulut un jour lui dicter une lettre « au roi de France »; il exigeait que cette lettre fût datée d'Ouida et non d'Abomey, pour que l'on crût les prisonniers français sur la côte. Le Père refusa net, en disant « que la main d'un blanc n'écrivait jamais ce que sa tête ne pensait pas ». Le nègre, furieux, menaça le Père de le faire égorger sur-lechamp. « Alors, apportez un couteau, dit
celui-ci, » et il se coucha sur une table en tendant le cou.
— Oui, voilà l'homme, ajouta le curé, voilà l'homme qui mènerait nos soldats au diable s'il ne préférait les mener au bon Dieu.
— Depuis quand le père Dorgère est-il ici ? demandai-je.
— Depuis trois mois.
— Et à quel titre, monsieur le curé?
— A titre d'aumônier volontaire du sanatorium militaire de Porquerolles.
— Et sans traitement?
— Sans traitement. Du reste, il n'est pas cher à nourrir; un peu de lait et beaucoup de quinine lui suffisent.
— Mais encore, le père Dorgère pourrat-il vivre longtemps dans de telles conditions ?
— Hélas! non, car sa pauvreté est plus qu'évangélique. On fait, il est vrai, des démarches pour lui avoir un petit traitement. L'obtiendrons-nous? Je n'ose l'espérer. Imaginez que sa croix n'est même pas à titre militaire. On lui a refusé ainsi les i5o francs
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de pension qui )' sont attachés... Mais baste! Voulez-vous lui dire adieu ? Vous ne le pourriez peut-être pas demain, car le vent tombe et il est probable que vous reprendrez la mer de bonne heure.
Je suivis le curé dans la chambrette voisine. Trempé de sueur, grelottant la fièvre dans son lit où il n'avait que sa soutane pour couverture, le père Dorgère disait son chapelet.
— Eh bien, monsieur?
— Eh bien! mon Père, vous m'avez donné tout à l'heure une des plus profondes émotions de ma vie.
— Et comment, grand Dieu ?
— En voyant le mort que vous êtes ressusciter d'autres morts.
— Vous exagérez vraiment, monsieur, reprit le Père en souriant.
— Oh! si peu! N'est-ce pas, en effet, la survie de votre vie que vous prodiguez ici ?
— Monsieur, ce qui m'en reste ne vaut pas d'être compté pour grand'chose. Songez donc
que l'âme du dernier de ces enfants a été rachetée par le sang de mon maître ; n'est-il pas simple que j'aide à ce que ce sang ne soit pas perdu ?
... Je n'ai jamais revu le père Dorgère. Mais j'ai appris, quelques mois plus tard, que le budget de la guerre aurait été déséquilibré par les quelques cents francs que le saint homme lui eût coûtés. J'ai su qu'on avait refusé à cette humble et héroïque France, à cette France chair-à-canon qu'est le pauvre petit soldat, l'aide d'un prêtre pour mourir.
Le père Dorgère avait repris son bâton de pèlerin. Il était allé demander à l'évêque de Fréjus une petite cure, celle de Sainte-Anne d'Evenos. Son infinie charité l'y rendait bientôt plus pauvre encore qu'à Porquerolles. Pour donner tout, il vivait de rien. Des journaux servaient de nappe sur sa table. Comme sièges dans son salon, sa cantine militaire et le seau du puits. Il vivait sans servante. Une vieille femme chaque jour lui apportait une portion du plat qu'elle s'était
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préparé pour elle-même. Et encore, dès qu'elle sut le père Dorgère atteint d'une maladie contagieuse, la vieille femme n'est plus revenue.
Le Père, en effet, avait pris la petite vérole en soignant un vieux Bohémien abandonné sur la route de Toulon. La fièvre dont l'héroïque prêtre souffrait depuis son retour d'Afrique redoublait le 18 février dernier, avec cette singularité qu'il éprouvait une insupportable brûlure au bout des doigts. D'innombrables boutons lui couvraient, dès le lendemain, le visage et les membres. Il se recoucha sur son grabat de paille de mer, et pendant deux jours, il resta seul à méditer sa mort prochaine.
Enfin, le troisième jour, le père Dorgère cria au facteur qui passait d'aviser de l'état où il le voyait le curé voisin et le maire de Sainte-Anne.
Le curé trouva un homme, le maire trouva une femme qui consentirent à soigner le malade. Mais voilà que, dès la première nuit
où ils le veillèrent, on vint chercher le père Dorgère pour un autre moribond. Rien ne put le retenir. Comme le blessé qui se redresse pour tirer sa dernière cartouche, il se remit debout et, de son pas chancelant, il s'en alla à son devoir.
Le viatique l'attendait au retour. Ce fut ici-bas la dernière rencontre de l'héroïque serviteur avec son Dieu. Car, peu d'heures après, ils se rejoignaient ailleurs...
... Le lendemain, on enterrait le père Dorgère comme un pestiféré. Le menuisier apporta le cercueil dans le jardin et s'enfuit. L'infirmier et l'infirmière y déposèrent le corps, et la bière fermée resta là, sous la pluie, tandis qu'on psalmodiait à l'église l'office des morts. Et tout ce qui appartenait à ce mort, qui avait si vaillamment servi la France, fut brûlé. Il ne reste de lui qu'une croix en déshérence.
Allons, messieurs les ministres, accrochezla bien vite à la boutonnière de quelque couturier à la mode.
KIKI ET LE PETIT BOER
Nous étions deux ou trois ancêtres — guère plus modestes que le hibou de La Fontaine — qui raffinions sur l'art d'être grand-père, lorsque Villers intervint :
— Tout cela est bel et bon, dit-il ; nous connaissons MM. Bob, Fred, Jack; laissez-moi vous présenter Kiki, mon Kiki.
C'est un petit rat des champs qui, malgré ses sept ans, croit encore aux turlutaines que vos beaux rats de ville ne « gobent » plus. Kiki est chauvin. Il s'enflamme comme une allumette. Et c'est si vrai qu'il a failli, la semaine dernière, partir pour le Transvaal... vous riez!... oui, pour le Transvaal...
— Racontez-nous ça.
— Volontiers, mais d'abord laissez-moi vous dire, — vous comprendrez mieux mon bonhomme — qu'il y a dans la maison où il tient garnison, sur la frontière de l'Est, une petite pièce tapissée de casques, d'épaulettes, que sais-je encore, de pistolets, de cuirasses. Son père, qui est capitaine de dragons, appelle ce coin-là sa chapelle de souvenirs. Casques, cuirasses sont terriblement bossues; n'importe, ils encadrent joliment un écusson où s'étagent par rang d'âge cinq ou six grands sabres. Chacun porte ses états de service en sautoir, sur un petit bout de parchemin.
Vous voyez cela d'ici. Le plus ancien, làhaut, a été décoré à Champaubert. L'autre, au-dessous, à la Smala, celui-ci à Inkermann, celui-là à Solférino; c'est enfin le pauvre sabre ébréché que les Prussiens n'ont pu prendre à Sedan. Vrai, c'est une belle généalogie! Mais — voilà où je voulais en venir — il y a au bas de l'écusson un petit sabre tout neuf, tout reluisant avec cette éti-
KIKI ET LE PETIT BOER
quette frétillante à sa poignée : « Pour Kiki après sa première action d'éclat. »
Et voilà six mois que Kiki en affûte l'occasion.
On lui a bien laissé entendre que l'on transigerait pour un ruban rouge gagné chez les bons pères. Mais Kiki a ses idées sur le ruban rouge, ou plutôt, il a toutes les idées de Marius, une vieille bête de brosseur qui lui sert de bonne. Depuis l'affaire Dreyfus, les deux compagnons ne rencontrent plus un « civil » décoré que Marius ne gronde aux oreilles de son pupille : « Ah! ce n'est pas les vieux de chez vous, monsieur Kiki, qui s'en seraient allés, comme ces b... d'intellectuels, pêcher leurs croix dans un encrier! » Kiki en est si convaincu que, de peur d'être pris pour un intellectuel, il se cramponne à la queue de sa classe. Après tout, ajouta le bon Villers, la fin justifie les moyens!
Bref, les choses en sont, ou plutôt en étaient là, il y a huit jours, lorsqu'un article de journal est venu couper court aux perplexités de
Kiki. Ah! je ne me rappelle pas exactement les termes, bien que j'aie gardé l'article, comme une relique; mais il me suffira de vous dire qu'il était question d'un petit Boer de treize ans, qui, nu-pieds et en bras de chemise, avait, à Spion-Kop, entraîné tout un commando boer à l'assaut des tranchées anglaises...
J'aurais voulu que vous vissiez l'émotion de Kiki! C'est moi qui lisais. Je n'avais pas fini, que déjà il était hors du salon.
— Bien certainement, me dit sa mère, il va se passer quelque chose de grave.
En effet, deux heures plus tard, elle le voyait arriver, la jugulaire sous le menton, le béret en bataille, ses grandes guêtres boutonnées sur ses petites jambes, avec un arc en bandoulière et un carquois sur le dos.
— Je vais, dit-il, vous faire un grand chagrin, maman. Mais il faut absolument que j'aille rejoindre le petit Boer du journal. Je ferai avec lui mon action d'éclat au prochain assaut. Et puis je reviendrai tout de suite.
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— Tout de suite si les Anglais ne te tuent pas comme ils ont tué l'autre jour ce pauvre colonel.
— Ah! ça non, par exemple, je les aurai tués avant.
— Mais Kiki, tu n'as pas seulement un fusil.
Kiki prit un air grave :
— Soyez tranquille, maman, j'ai empoisonné mes flèches...
Villers nous regarda, aussi glorieux que s'il avait lui-même empoisonné tout le carquois de son petit-fils. Et il continua, changeant de voix, soulignant, mimant le dialogue de Kiki et de sa mère avec la plus amusante émotion.
— Et de l'argent, en as-tu pour un aussi long voyage ?
— J'ai les quarante sous de bon papa.
— Allons, je vois que tes précautions sont bien prises, et quand pars-tu ?
— Ce soir, si papa rentre à temps pour ne pas me faire manquer l'express.
— Alors, mon petit, viens l'attendre sur mes genoux.
Kiki déposa son arc et ses flèches empoisonnées sur une chaise, jeta son béret de guerre et grimpa sur les genoux de sa maman.
— Ah! et tes beaux cheveux, mon petit?
— Marius me les a coupés à l'ordonnance. Il le faut pour la guerre!
— Mais pour faire la guerre, il faut aussi beaucoup de chocolat. Prends ces pastilles, Kiki; tu les mangeras là-bas à ton goûter.
— Avec mon biscuit.
Kiki collait si fort sa joue contre la joue de sa mère qu'il ne voyait pas sa mère sourire.
— Enfin, maman, vous m'avez toujours dit qu'un homme doit être brave. Vous ne m'en voulez pas de vous laisser pour aller me battre ?
— Oh! non, je ne t'en veux pas d'être un vaillant petit homme.
— Et papa ne m'en voudra pas?
— Tiens, le voilà qui rentre; va lui dire à l'oreille ton grand projet.
KIKI ET LE PETIT BOER
Papa, cela va sans dire, approuva les viriles résolutions de Kiki. On avança même le dîner pour qu'il ne manquât pas le train. A vrai dire, Kiki s'essuya bien une fois ou deux les yeux avec sa serviette. Mais il n'en leva pas moins vaillamment son verre pour me faire raison quand je bus à la santé des Boers.
Et puis, Marius, chargé du chocolat, de l'arc et des flèches, le prit par la main pour le conduire à la station. Malgré son pauvre petit cœur bien gros, Kiki marchait résolument, je vous assure, à la rencontre de lord Roberts.
Je ne sais comment cela se fit, mais on manqua le train. Kiki voulait absolument bivouaquer à la gare. Marius, lui, hésitait et prétendait, non sans raison, que le meilleur moyen de se trouver le lendemain bien éveillé devant l'ennemi, était d'avoir passé, la veille, une bonne nuit dans son lit...
— Maman! c'est pour demain, dit simplement Kiki en rentrant.
— Eh bien! puisque ta mobilisation est
remise, viens, mon petit, que je te couche une dernière fois.
Quand elle l'eut bien amoureusement bordé dans son petit lit, sa maman lui dit :
— Que tu es donc un gentil Français, mon Kiki! Nous sommes bien fiers de toi. Une chose m'inquiète, cependant, que j'avais oublié de te demander tout à l'heure : sais-tu très bien comment on va au Transvaal?
— Ce n'est pas difficile. On prend d'abord le train, et puis un bateau.
— Mais tous les bateaux ne vont pas au Transvaal. Il y en a même qui vont droit en Angleterre. Si tu étais monté sur un de ceuxlà, tu serais prisonnier maintenant; songe donc, quelle honte... sans avoir combattu!
— Ça c'est joliment vrai, maman.
— Et puis, dis-moi, sais-tu pointer un canon ? Les Anglais en ont tant!
— Non, malheureusement, je n'ai jamais tiré le canon.
— La dynamite, sais-tu ce que c'est?
— Non.
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— Et la lyddite?
— Non plus.
Kiki se grattait la tête, puis tout à coup, triomphant :
— Est-ce que le petit Boer savait toutes ces bêtises-là? Ah! donnez-moi mon sabre et je me moquerai bien de la lyddite et de la dynamite. Je les sabrerai, ces Anglais, sur leurs canons, voilà tout! Ah! donnez-le-moi.
Auriez-vous résisté à cette vaillante prière que Kiki faisait à mains jointes? Sa mère n'y résista pas. Elle coucha le petit sabre à côté du petit garçon qui s'endormit bientôt.
... Et cette nuit-là, Kiki rêva qu'à chaque ennemi qu'il tuait, son petit sabre s'allongeait. Il s'allongeait si vite, si vite, qu'avant que Kiki s'éveillât, son petit sabre, tout ébréché, était devenu aussi grand que ceux de Sedan, de Champaubert, de la Smala et d'Inkermann...
Voilà l'histoire de Kiki telle que nous l'a racontée son vieux grand-père.
21 mai. — Certes mon père m'adore; mais ce sont mes yeux trop grands, mes cheveux trop noirs qu'il adore. Ma taille svelte le charme, comme la fine encolure d'un pur sang. — Que de fois il me l'a dit!
Pauvre père! Tout ce qui brille l'hypnotise. Le bruit est sa raison de vivre. Il tient pour maximes de sagesse les pires axiomes de son club, et ma vie, depuis la mort de ma mère, se règle sur leur incohérence.
Pour lui plaire, je devance les modes d'après-demain.
Il prétend que je ne sois ni ingénue ni bégueule; me voilà hardie comme un page. Son idéal est de me voir moderne, grisante,
bon garçon! Hélas! Je suis tout cela. J'ai enterré vieilles convenances et vieilles idées. Il ne me reste rien d'une poupée articulée.
A quoi bon ? Je retarde, quand même, sur mes contemporaines... Déjà vingt ans et pas une crise de cœur...
Je voudrais être sotte, sotte et niaise à pleurer...
Mais un absurde besoin de complication me dénature les choses les plus simples. A cinq ans j'analysais les sensations de mon polichinelle!
A force de ne regarder que l'envers de tout, tout m'ennuie, tout me paraît méprisable et ridicule.
Enfin... je suis lasse de ne savoir où me reprendre. Lasse des pensées qui me cherchent, lasse de mes étranges visions quand je ferme les yeux...
Je suis lasse; oui, si lasse d'avoir les allures d'une fille sans me permettre d'être femme que, malgré mon bel esprit fort, je suis tentée de prendre Dieu à partie.
Pas une femme ne s'étonnera de mon effronterie. Toutes connaissent, dans leurs effarements, ces violents à-coups de dévotion...
24 mai. — Calme plat aujourd'hui...
J'ai prié Dieu d'en finir avec ma vie désorientée, ou d'en finir avec moi. Je lui ai demandé qu'enfin l'amour cesse d'être quelque chose, pour devenir quelqu'un.
Je supporterai ensuite sans me plaindre — je l'ai promis de bon cœur — les peines que m'enverra la vie...
J'attends...
1" juin. — ... Folle ou non, ma prière est arrivée où elle s'adressait...
... Mon père est rentré tout joyeux. Courses magnifiques, gros paris gagnés sur un cheval à M. de Sartony...
Pendant le dîner, j'étais distraite; je pensais à autre chose qu'à ce cheval, quand mon père me dit tout à coup : « Voyons, vous si
fine d'ordinaire, vous ne l'êtes guère ce soir... »
Je le regardai... Lui se mit à rire d'un air entendu.
« Vous ne devinez pas qu'après sa victoire d'aujourd'hui. Sartony va quitter le régiment pour se consacrer à son écurie de courses? Champlàtreux, le colonel, me le disait tout à l'heure... »
Mon père allait, allait à perdre haleine...
« Oui : Champlàtreux a même ajouté que Sartony songe à se marier et qu'il espère vous faire partager ce beau rêve... Vous n'aviez pas deviné? »
Je n'avais pas deviné; mais la logique de mon père m'amusait : elle prenait maintenant le mors aux dents, comme le cheval de M. de Sartony...
« Ce sera superbe! nous vieillissons. Vous avez bientôt vingt ans... Moi bientôt quarantesix... Vous m'enlèverez un gros souci en vous mariant... Enfin Sartony est tout à fait le gendre qu'il me faut : riche, bonne position
sur le turf et dans le monde, avec cela très élégant, peut-être un peu vanné, — vous voyez que je ne vous cache rien, — mais le bonheur l'aura bien vite remis en forme... »
Là-dessus mon père demande sa voiture, prend son chapeau. « Allons, c'est arrangé, n'est-ce pas ? Sartony viendra dîner demain avec Champlâtreux... Soyez jolie comme un petit cœur. Tout ira bien. »
Oui, oui, tout ira bien!
Comment ne pas épouser là, dès demain matin, M. de Sartony, puisque M. de Sartony veut se consacrer à son écurie de courses et que M. de Sartony a, par-dessus le marché, besoin d'une jolie garde-malade?
... Quelle singulière coïncidence pourtant entre mon étrange prière et cette foudroyante demande en mariage!
... Quel brouhaha de sensations!
En serait-il d'elles comme du son endormi et toujours prêt à s'éveiller, même sous un coup d'archet maladroit?
Qui sait? L'amour vient peut-être au cœur à la façon dont l'inspiration vient à l'esprit... Mais, non!... Je suis folle. — Laisser entrer ce Sartony, sa cravache à la main, dans le petit coin de mon cœur où je ne pénètre moi-même qu'en cachette!...
D'abord, monsieur, vous trouverez, si jamais vous m'épousez, la porte de ce petit coin-là joliment verrouillée...
Les notaires ont une formule à votre usage. Je stipulerai, pour mon cœur, le régime dotal, comme ils disent.
Et puis, je m'en remettrai au hasard de modifier le contrat... s'il y a lieu... Le hasard, c'est le vent, mes impressions sont les feuilles qu'il fait tourbillonner à son gré...
Des conseils?... qu'ai-je besoin de conseils puisque je m'en remets au hasard?.. A qui les demander ? à mon père ? mais il est si las de me promener à son bras !
Pour continuer à me promener, autant vaut le bras de M. de Sartony qu'un autre... L'amour d'une fille à marier est un sen-
timent tout fait qui s'ajuste aussi bien à ceux qui ne la demandent pas qu'à ceux qui la demandent...
On cite les beaux duels de M. de Sartony. On parle de ses chevaux. On ne se scandalise pas trop de ses bonnes fortunes...
S'il les maintient à cette allure discrète, je pourrai me faire quelque illusion... Quant au passé... Dame! j'aurai la desserte des filles haut cotées à Paris. — Après tout, l'aubaine est de droit quand on n'épouse pas un magot.
Que ma prière s'exauce au rebours de mon bonheur, tant pis!... Je suis fille de parole. Puisque M. de Sartony me tombe du ciel, je l'épouserai, comme j'aurais épousé MM. Y ou Z de même provenance.
2 juin. — Il est venu. — Nous nous sommes examinés en gens de goût... Mon père seul semblait ému. Tout à l'heure, il m'avouait que le cœur lui avait battu, comme lorsqu'il file une carte à sa grande partie du club.
STÉRILE AMOUR çg
Voilà une émotion qu'il aurait été plaisant d'éprouver... Trop tard... Je n'y ai pas pensé...
... Tel je m'attendais à le voir, tel j'ai vu mon futur mari, beau, élégant, raffiné; il ne pouvait être autrement puisque mon père en raffole...
L'esprit de M. de Sartony — il en est pétri — consiste à se moquer de tout avec une audace qui fait rire et frémir...
On prétend que l'ironie est l'expression d'une sensibilité qui se cache. J'en suis ravie, car voilà mon excuse de m 'être si peu scandalisée de cet irrespectueux touche-à-tout...
Avec de la belle humeur, de la grâce, on peut donc beaucoup risquer, sans risquer grand'chose, devant une honnête fille comme moi... Ne faut-il pas d'ailleurs s'accommoder aujourd'hui de toutes les impertinences?
Je me demandais, en écoutant celles que débitait M. de Sartony, si jamais j'en retrouverais l'équivalent encadré d'aussi séduisantes façons...
BfêUOT Ptovlon»»»
M. de Sartony a la fière mine, les allures hautaines, la spirituelle nonchalance d'un oisif de très grande race...
Nous ne serons pas dépareillés...
Pour l'instant, cela suffit. Il y aurait trop à faire de songer aux lendemains...
Enfin, pour être franche, je me suis sentie tout à fait selon ses désirs.
Je dirai donc à mon père que je consens à épouser son gendre. Mon bon père m'embrassera avec une joie qui me glacera le cœur...
6 juin. — Je m'étais toujours promis d'aller prier sur le tombeau de ma mère, quand il serait question de mon mariage. Je reviens du Père-La Chaise...
Jamais je n'avais vu ce cimetière au printemps; le printemps, lui aussi, y semble mort. On ne rencontre de bien vivant, dans cette Babel de tombeaux, que le mensonge et l'orgueil. Ils parlent là toutes les langues...
Faut- il qu'ils nous poursuivent ainsi, jusque sous terre!
... Quand je me suis agenouillée sur la tombe de ma mère, je n'ai rien éprouvé, rien... Je me suis relevée, j'ai quitté le cimetière, ulcérée de mon insensibilité.
Mais, que servirait de me scruter maintenant que j'ai jeté raison et sens commun pardessus bord?
Ce serait me priver de mon dernier bonheur, l'incertitude... l'incertitude de ce que je serai demain.
Parmi tant de boutons qui n'arrivent pas à éclore, il en est cependant, dit-on, quelquesuns pour fleurir...
25 juin. — M. de Sartony soupçonne-t-il mes dispositions étranges? Dans tous les cas, il n'en laisse rien paraître. Le voilà toujours charmant, en dépit de mes grands airs détachés...
J'en conclus que mon affection présente et à venir le laisse indifférent... Ou bien peutêtre est-il assez fat pour imaginer qu'il m'amourachera de lui...
Pourquoi la double alternative m'est-elle également insupportable :
25 juin- 10 juillet. — Compliments, souhaits de bonheur affluent, continuent d'affluer, affluent toujours...
1 5 juillet. — On m'a parée de dentelles et de fleurs d'oranger.
Toutes les pompes imaginables me suivent depuis ce matin. La messe, dit-on, a été superbe et le discours de Monseigneur, sur les devoirs du mariage, particulièrement touchant.
Moi, je n'en ai rien retenu; je me souviens seulement d'une grande sensation de bienêtre. Mes nerfs se détendaient dans la mélancolie berceuse de ces chants qui me ravissaient. Tout mon être semblait se volatiliser avec l'encens...
Mais, quel réveil lorsque, dès le perron de la Madeleine, je suis retombée dans ma personnalité précise. J'étais comme Cendrillon, étonnée, désolée, effarée de ne retrouver que moi...
Même jour, huit heures. — A quoi je pense ce soir? Je n'en sais rien... C'est une indéfinissable inquiétude... Je crains de me l'expliquer. Si je pouvais oublier que je suis mariée!... Dois-je rire, pleurer?
j 6 juillet. — Et j'ai prié pour en arriver là! tant prié pour voir effeuiller, comme une misérable marguerite, ma pauvre fleur d'oranger!...
... Mon nouvel état me laisse une dépression morale semblable à celle d'une convalescence...
... Gens et choses m'apparaissent à travers une gaze...
... Les sons m'arrivent comme d'un très grand lointain...
... De mes sensations douces de la Madeleine, plus rien.
... En regardant en arrière, je souffre de cette tristesse qu'on appelle le mal du pays...
... Vainement, j'essaye de m'arracher aux accès de bravoure, de révolte, de honte, de lâcheté, de pudeur, qui me secouent le corps et l'âme...
Pourquoi faut-il qu'un si vilain alliage vienne changer la nature tout idéale de l'amour?
... Personne ne m'entendra, hors celles qui se sont élancées vers lui sans le connaître... ou en ont rêvé comme d'un adorable je ne sais quoi...
/cr août. — Mes impressions demeurent cruellement les mêmes. Je viens de les confier à mon mari.
Ma confession l'a choqué.
— Vous croyiez donc, m'a-t-il dit, que l'ordre des choses est établi d'après les idées des petites filles?
— Peut-être faudrait-il, au moins, leur rendre aimable ce qu'on prétend leur faire aimer.
J'ai répondu cela si bas qu'il n'a pas entendu...
Non, je ne me trompais pas quand je divaguais autrefois, avec moi-même, sur le mariage...
Qui veut faire l'ange y fait la bête. Pourquoi alors tiennent-ils si fort à ce que l'àme sœur, comme ils disent, soit pure et toute pétrie d'idéal ?
Depuis qu'elle a perdu l'ignorance, la mienne n'est ni triste ni joyeuse...
Le nom de mélancolie convient à son état.
Elle attend l'avenir avec une résignation désarmée...
7 août. — Je me sens, vis-à-vis de mon
io6 COURTES PAGES
mari, dans une telle indifférence que, le voyant souffrant, je pensais tranquillement hier que dans quelques mois, peut-être, je serais veuve...
A dire vrai, je m'estime presque de ne pas ressembler à toutes ces femmes qui, dès le premier jour, adorent leurs maris...
... Un tel sentiment, résultant d'une si singulière connaissance, me paraît répugnant...
g août. — Mon mari semble préoccupé.
Hier, il me reprochait ce qu'il appelait mon regard désintéressé...
Aujourd'hui, il me propose de l'accompagner aux Eaux-Bonnes, où le médecin l'envoie faire une saison.
Les intimités improvisées d'un voyage lui sourient plus qu'à moi. Cependant j'ai accepté.
Quitter ce cruel et vain Paris me fera du bien.
Et puis, tout changement contient une espérance !...
Bordeaux, i5 août. — La terrible crise d'étouffement que M. de Sartony vient d'avoir dans le train nous a fort effrayés. Son état s'aggrave depuis notre arrivée ici.
Les douleurs qu'il éprouve au gosier sont intolérables. C'est pitié de le voir, à la moindre chose qu'il avale, pâlir, se renverser, étouffer...
Sans être, heureusement, bien longues, les crises se rapprochent.
Il s'en excuse chaque fois avec une bonne grâce qui remue chez moi quelque chose de confus...
... A tout prix, je voudrais adoucir ce martyre... et mon cœur ne se réchauffe pas.
18 août. — Cependant, nous causons de meilleure amitié. Nous sommes ici tellement seuls!
Lui fait ses propres honneurs avec un humour qui me charme. Il paraît, du reste, charmé de mes étonnements.
L'intérêt de la vivante énigme qu'il m'explique est, en effet, extrême, mais bien douloureux. — Quel déchirement de voiles!
Toute femme est donc faite pour servir de marchepied à celle qui lui succédera?
Si M. de Sartony me prend ainsi pour confidente des faiblesses de mes devancières, c'est qu'en amour le secret n'existe pas pour les hommes...
... Il me parlait, tout à l'heure, de sa dernière maîtresse avec une si rare impertinence que je n'ai pu m'empêcher de le lui reprocher.
— Ah! que voilà bien votre naïveté!
Et ce fut toute son excuse.
Comme je m'applaudis de n'avoir rien livré des tendresses qui, peut-être, me remplissent l'âme!
Pour une femme, quelle sauvegarde que la certitude d'être à son tour, tôt ou tard,
accrochée dans l'armoire de Barbe-Bleue!...
Une autre chose me frappe. C'est la facilité, la fatuité plutôt, avec laquelle un homme peut s'imaginer qu'il aime.
Il lui suffit d'avoir, pour en être convaincu, le sentimentalisme à fleur de peau dont est doué M. de Sartony. ..
Lui-même m'avouait qu'il n'avait vraiment aimé aucune femme avant trente ans, et Dieu sait s'il en avait aimé !
Ainsi, quand nous mettons tout au jeu, eux souvent n'y mettent rien.
Nous nous projetons, nous rayonnons, nous envahissons l'infini, et cet infini est vide...
... Toujours d'après mon mari, la douleur d'une femme abandonnée n'est qu'une fièvre plus ou moins chaude, mais sans danger. Le mieux est d'en confier la guérison, certaine du reste, aux bons soins de la nature.
— Tant de choses, ajoutait M. de Sartony, tant de choses sont indispensables à l'existence d'une véritable passion, qu'il est près-
que impossible de les trouver réunies... Quand on a un peu d'expérience, on ne s'enferme pas en tête-à-tête avec l'amour dans une tour d'ivoire...
Ah! me disais-je abasourdie, si une femme amoureuse entendait débiter ces aphorismes, elle en mourrait...
Mais non, il s'en trouverait encore pour dire : « Peu importe demain, pourvu que j'aime aujourd'hui ! »
Se prendre, se quitter, rire de ce qui devrait faire pleurer, divorcer chaque jour avec la veille par crainte de la rengaine, c'est donc ça l'amour?
J'étais hors de moi.
— Eh bien, si je vous trompe, m'ecriai-je, je vous l'avouerai et je me séparerai de vous.
Je m'attendais à une explosion...
Oh non!
Il m'a flegmatiquement répondu que nous continuerions à vivre ensemble, parce que le mariage est un engagement d'honneur qui doit survivre même à la banqueroute...
Pendant qu'il me faisait ce cours de morale, M. de Sartony cherchait mon regard. Il y a pu lire un profond dégoût. S'il existe tant de tristes ménages, c'est que tant de maris, comme le mien, corrompent leurs femmes. Les illusions des unes ne peuvent survivre aux énervantes leçons des autres...
. ., Certes, je suis trop fière pour quémander l'aumône d'une parodie d'amour, mais ne pourrais-je arracher un peu d'àme à cet être blasé? lui imposer, au moins, ce sentiment, qu'il ignore, de la reconnaissance pour une femme?...
23 août. — J'ai fait, oui, j'ai fait ce matin par pitié ce que je voulais tenter hier par orgueil...
Mon mari vient d'avoir une crise terrible.
Il a cru, moi aussi j'ai cru, qu'il allait mourir.
Alors je me suis aperçue que je ne lui avais
jamais dit un mot d'affection et j'ai crié que je l'aimais...
Il en a paru bouleversé. Il m'a pris les mains. Il m'a remerciée d'une voix qui disait bien la sincérité de sa pensée... Ni lui ni moi, nous n'étions plus les mêmes. Je croyais que nous allions...
Je crois que nous allons nous aimer...
24 août. — Hier, je me sentais attirée vers lui... J'en voudrais être si loin aujourd'hui que son souvenir même ne puisse m'atteindre. ..
Le ton détaché avec lequel M. de Sartony me parlait de ses maîtresses m'avait fait croire — combien je me trompais! — qu'elles étaient sorties de son cœur...
Il n'est sorti que de leurs bras...
— Si je meurs, m'a-t-il dit, renvoyez à Mme de Vraisnes ses dernières lettres. Vous les trouverez dans mon portefeuille.
Oui, voilà ce qu'il a eu le courage de me
dire froidement ce matin, quand j'avais eu, moi, le courage de lui dire hier que je l'aimais...
Je me sens mortellement humiliée de ma lâcheté à devenir jalouse... car je le deviens... et furieusement.
Quelles comparaisons fait-il, depuis notre mariage, entre cette femme et moi?
S'il m'aime, — y a-t-il jamais songé ? — c'est comme une enfant...
Il me trouve peut-être jolie. Mon esprit l'amuse peut-être, mais cette Vraisnes a son dernier souffle de véritable amour...
Toujours, toujours vivre d'une vie dont je n'ai aucune part!...
J'aurai habité des maisons sans y être, côtoyé de l'argent en le dédaignant... le luxe ne m'a pas touchée; je suis vainement belle!...
Ah! j'aurais aimé à être généreuse d'amour et j'en serai donc éternellement avare.
La pitié avait eu raison de mon indifférence; sans me mésestimer, je pouvais me prodiguer. La pitié est morte. C'est par fol
orgueil, par jalousie que je vais me prostituer, feindre ce qui est si loin de mon cœur.
26 août. — Oui, je lui ai menti; je me suis menti à moi-même.
Je me suis faite caressante, comme il ne m'avait jamais vue...
Oui, de jolis mots me sont venus sur les lèvres...
Sans doute, ils sonnaient faux, car ses yeux m'ont bien vite fait taire...
J'y ai lu sa profonde pitié de mon inexpérience.
— Vraiment, a-t-il dit doucement, je ne sais où j'ai eu la tête de vous parler de ces lettres de Mme de Vraisnes. »
Mon vilain masque devenait inutile.
— Pourquoi donc ne m'aviez-vous jamais nommé cette femme avec les autres ?
— Parce que je craignais son souvenir pour notre bonheur...
A son tour il mentait, nous étions manche à manche.
Mon sang-froid m'était tout à fait revenu. Comme un camarade je lui ai demandé de comparer ce qu'il avait éprouvé d'amour pour cette Vraisnes avec ce qu'il en éprouvait pour moi...
Après s'être longtemps défendu, il a fini par me dire :
— Je vous aimerai mieux.
En même temps son regard demandait grâce pour ce nouveau mensonge.
... Etre aimée, moi, par devoir, par pitié! fi donc! et pourrai-je l'être, même ainsi? Son cœur usé n'est plus capable que d'habitudes...
Ma fierté, ma raison, sont donc mortes, que je ne me sens ni dédaigneuse ni écœurée de cet amour flétri.
...Tant de contradiction me révolte, me désespère..., il préfère l'autre; et je ne puis m'y résigner. .. Pourquoi pas moi ?. ..
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i3 septembre. — Nous sommes à Bonnes depuis trois jours. C'est miracle d'y être arrivés...
L'état de M. de Sartony empire...
Je ne puis rendre l'horreur de ma vie...
Jours et nuits se passent dans cette triste chambre d'hôtel à me martyriser toujours de la même question : pourquoi pas moi ?...
Mon mari semble craindre ses propres pensées autant que les miennes. Depuis que le médecin lui a défendu de sortir, sa seule préoccupation est de rompre notre tête-àtête. Il faut que je lui fasse la lecture. Si je quitte le livre, il le reprend. Ma fatigue est affreuse, cependant je vais comme ces chevaux qui, les yeux bandés, tournent en cercle. Ce surmenage me vaut mieux que la réflexion...
Et il ne veut s'apercevoir de rien. Quand mon mari me parle, ses phrases sont dites comme au hasard...
Je devrais être heureuse de cette indifférence. Elle me poigne.
Quand donc cette terrible respiration m'apportera-t-elle un mot d'amour ?...
22 septembre. — Il n'a pas voulu jusqu'ici qu'on le veillât. Le médecin l'exige depuis hier. Ma femme de chambre et moi, nous nous partageons la tâche. Comme la lumière lui est insupportable, nous passons des heures dans les ténèbres au pied de son lit.. .
Cette voix sans visage, ce souffle haletant, ces déchirants accès de toux, me donnent d'indicibles frissons...
Le mois de septembre est magnifique, et je me sens envahie par un froid de glace.
Mes mains tremblent comme celles d'une vieille femme...
25 septembre. — Les réalités ne suffisent donc plus?
Je lui lisais, tout à l'heure, un roman anglais. Il est question d'une femme qui chante
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à son mari agonisant une chanson propre à le faire mourir plus vite.
Tout à coup je me suis imaginé que j'étais cette femme... je n'osais ni lire ni m'arréter.
Mon mari me regardait :
— Mais continuez donc !
J'ai continué; après cette horrible page, j'ai lu celles qui détaillaient l'agonie et la mort...
J'allais, j'allais sans plus comprendre que je lisais... je voyais...
Après j'ai couru chez le médecin.
Pour me calmer, il m'a énuméré tous les symptômes de la phtisie galopante en disant : « Vous voyez bien qu'il ne les a pas. »
Il les a tous... tous...
Je me torture pour me faire avouer à moimême ce que je pense, ce que je sens. . .
Je n'y parviens pas.. .
2 octobre. — Il ne peut plus rester étendu. Tout à l'heure il a demandé mon bras pour
aller à la fenêtre: «Soleil.... soleil. » Les idées ou les mots lui manquaient...
Il en a pris une terrible colère. Son front ruisselait, ses joues se tachaient de plaques rouges...
Je me suis enfuie chez ma femme de chambre...
...Ai-je perdu connaissance ? ou ai-je rêvé que je mettais ma robe de noce et qu'elle devenait noire pendant qu'on me la passait? et de même je voyais se noircir les perles qu'on m'agrafait au cou. Autour de moi, j'entendais des exclamations sur ce que j'étais froide et que je ressemblais à une morte... Soudain quelque chose s'est détendu dans ma poitrine. Je me suis sentie poussée, chassée vers la chambre de mon mari...
Je ne veux pas écrire ce qu'il disait...
Sa voix, son regard, étaient d'un homme ivre, avec des cris, des rires, et puis des plaintes très douces, qui alors agitaient à peine ses lèvres...
Mon mari fixait sur moi ses yeux vitreux,
où la volonté de se souvenir semblait peu à peu se préciser.
Il m'appela par mon nom...
... Un frisson m'a secouée des pieds à la tête. J'imaginais quelque extravagance de son délire...
Ah ! ce fut bien pis :
— Voilà, dit-il, d'une voix tranquille, le moment venu de brûler les lettres de Mme de Vraisnes. Je me sens mourir. Je ne puis laisser subsister ces lettres.
Appelant toutes mes forces, je suis parvenue à répondre qu'il n'était pas aussi malade qu'il le croyait.
... Qu'il vivrait pour conserver ces lettres...
Ma tête se perdait...
J'eus cependant le courage d'ajouter que, quoi qu'il arrivât, il pouvait s'en reposer sur moi... qu'entre mes mains, comme dans les siennes, ces lettres seraient un dépôt respecté...
Prise ensuite d'un irrésistible, d'un immense besoin de pardonner, je me suis jetée à genoux devant son lit...
... J'ai saisi la tête de mon mari dans mes mains, j'ai baisé son front, ses yeux, ses lèvres...
... Il me semblait que dans ce baiser mon âme le pénétrait.
Mais il s'est presque violemment dégagé de mes bras.
— Eh bien, puisque cela vous plaît, gardez ces lettres... en vous les donnant, je vous donne le meilleur de moi-même...
Désormais rien ne m'atteindra plus...
... Le délire est revenu avec ses fantômes. M. de Sartony a voulu me dicter une lettre à Mme de Vraisnes. Ah! que m'importait; j'ai écrit... Dans sa lettre il parle à cette femme de moi et d'elle avec des mots que je ne connais pas, il fait entre nous des comparaisons. . . mon Dieu! Son visage se décomposait, ses
yeux, pendant qu'il balbutiait, lançaient toutes les folies d'un reflux d'amour.
J'écrivais, froide de peur.
Comment pareille scène ne m'a-t-elle pas tuée?...
10 octobre. — Toute la journée d'hier s'est passée dans le même délire... le soir, je me suis assoupie...
Par pitié on m'a laissée dormir.
A onze heures le médecin est venu. Il m'a fait réveiller.
Tout allait finir...
Le malade ne parlait plus...
11 m'a paru qu'il voulait me faire comprendre quelque chose.
Il m'a paru...
Car c'est une terrible énigme que la pensée d'un mourant. Je crois pourtant que son cerveau gardait une empreinte de moi.
Si l'être qui respirait pensait encore, que pensait-il du souvenir que je garderais de lui ?
Cette bouche noire, ces yeux retournés, ces mains qui ratissaient autour d'elles, m'avaient embrassée, regardée, caressée...
D'autres souvenirs plus intimes, plus affreux, m'obsédaient, et rien n'était pour en calmer l'effroi...
Je me raidissais contre mon épouvante afin que ses yeux, s'ils se rouvraient, vissent que je ne m'étais pas séparée, quand même, de son dernier soupir...
/ 7 octobre. — J'échappe à une de ces crises effroyables après lesquelles il faut transformer sa vie...
Je me suis fait donner les lettres de Mme de Vraisnes...
Je les ai lues, ces lettres brûlantes. Qu'étaisje ? Que pouvais-je contre de tels souvenirs ?
Dans une vision d'éclair, je me suis aperçue tout à coup telle que j'ai été depuis mon mariage...
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Pardonner à mon mari. — Qu'ai-je à lui pardonner ?
Je suis aussi coupable que lui.
Oh ! les mariages sans amour !
Insensé qui rêve de voir l'amour éclore sous une formule et sous une bénédiction !
Formule et bénédiction sont retombées sur moi en inexprimables souffrances.
Mes forces ploient sous le fardeau d'une amertume trop grande...
Que faire à vingt ans de mon stérile amour?...
RESIGNES
Je remontais en voiture devant le petit hôtel de Lothenbach, sur la route deZug à Goldau, quand cinq ou six gamins qui depuis une demi-heure épiaient mes faits et gestes s'envolèrent comme une bande de pierrots effarés en piaillant : « La dame noire!... la dame noire!... »
— A qui en veulent-ils ? demandai-je au sommelier resté sur le perron.
— A ces « personnes » là-bas, fit-il dédaigneusement, en montrant, sur la route, un homme qui se traînait et traînait à son bras une sorte de fantôme couvert d'une cagoule jusqu'aux épaules.
— Et qui donc sont ces gens-là?
— Des Français établis à Lothenbach de-
puis dix-huit mois... Ils se font appeler M. et Mme Jordan ; mais je parierais que ces Jordan n'avouent pas leur vrai nom ; après tout, ils font bien, si l'on en croit certaine histoire...
— Quelle histoire :
— Eh! mon Dieu... Voilà!... le mari a tout simplement crevé les deux yeux à sa femme!
— Tout simplement ?
— Oui, monsieur, dans un accès de jalousie! Chacun vous dira que cette cagoule — la malheureuse ne la quitte jamais — est pour cacher sa plaie... et qui sait si la vérité n'est pas encore pire? Mais allez-y voir! Leur porte est toujours close.. . puis ils n'entendent pas un mot d'allemand...
A Paris, vous eussiez passé votre chemin en haussant les épaules. Ici, au contraire, vous auriez probablement fait comme moi et continué d'interroger le sommelier...
— Alors, ces Jordan ne voient personne?
— Personne.
— Mais ils reçoivent au moins des lettres, des journaux?
— Non, le facteur me disait précisément hier qu'il n'avait jamais rien pour eux.. .
— C'est étrange !...
— Certainement, c'est étrange... et pour sûr, conclut mon bavard, en dodelinant de sa grosse tête, ces Jordan sont des scélérats?
S'amusait-il de ma curiosité? En tout cas, il l'agaçait singulièrement.
— Et dites-moi où demeurent vos scélérats ?
— Vous voyez ce chalet?... Là haut sur la colline... c'estlà... mais inutile d'y grimper... le verrou ne se tirera pas...
— Cependant...
L'autre sembla réfléchir.
— Ah ! c'est vrai. . . peut-être.. . comme vous êtes de leur pays!... tenez... le mieux, puisque ces gens vous intéressent, serait d'en parler à Bergmann, notre syndic... c'est lui qui leur loue cette petite maison... il ne débouge de son cabaret... vous l'y trouverez : « A
l'Ange », tout droit, monsieur, au bout du village...
— Faites dételer. Je coucherai ici.
Et, presque aussi honteux de ma curiosité que friand de la satisfaire — il en est souvent ainsi de nos concupiscences — je m'acheminai vers le cabaret de 1' « Ange ».
Le président Krùger m'apparut — c'était vraiment lui — dans la personne du syndiccabaretier, qui m'ôtait poliment son bonnet. Tout était, du reste, pour faire ressembler sa taverne à un campement boer. Des sacs s'entassaient dans les coins; des peaux de bêtes séchaient aux murs. Huit ou dix paysans, la carabine en bandoulière — ils revenaient d'un tir à Zug — buvaient dans de grands verres, fumaient dans de grandes pipes sur les bancs à l'entour, avec l'air martial et doux de bons géants.
Mon sommelier avait raison. Plus de doute possible. Une sinistre légende planait sur ces Jordan; car leur nom suffit, à peine l'avais-je
prononcé, pour éteindre toutes les joies du cabaret. Bergmann, recoiffant impétueusement son bonnet, ne me laissa pas même achever ma question...
— Moi, monsieur, je ne sais rien de vos compatriotes. Ah! mais non! bien qu'ils soient mes locataires... ma petite servante, quand elle leur porte des provisions, dépose le pain, le lait, les œufs sur l'appui de la fenêtre et s'en va... ils payent, le reste ne me regarde pas... D'ailleurs, je ne sors guère, et quant à eux, ils sont trop... — Bergmann chercha longtemps un euphémisme — trop, comment dirai-je? trop débaptisés pour se montrer jamais ici.
— Mais encore, cher monsieur Bergmann, si vous ne savez rien de vos locataires, vous savez au moins le chemin de votre chalet. Voyons, n'aurez-vous pas la bonté de m'y conduire ?
— La bonté... la bonté, grommelait le vieil homme. « Soit, dit-il enfin, partons... mais ne vous plaignez pas si vous trouvez là-haut
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le diable en train de battre sa femme... »
Le gros rire de l'assistance salua, comme il convenait, la plaisanterie de mon guide, qui l'affina encore en criant sur le pas de la porte : « Hé... hé! mes enfants, le soufre ne manquera pas ce soir pour allumer les pipes... »
Puis il se lança, à gauche de son auberge, dans un lit de torrent asséché qui dévalait parmi d'innombrables pommiers. Des hêtres succédèrent aux pommiers; des sapins succédèrent aux hêtres. Le chalet délabré, que nous atteignîmes enfin, après une demi-heure de rude montée, ressemblait, dans ce nid de verdure, à un pauvre oiseau déplumé.
Personne ne se montrait. Bergmann frappa de son bâton un grand coup sur le seuil... Ouvrez... ouvrez donc... c'est moi le syndic de Lothenbach, cria-t-il en cognant rageusement deux ou trois fois.
La dame noire, comme disaient tout à l'heure les gamins, finit par se montrer dans l'entrebâillement de la porte. Surprise, ef-
frayée sans doute de me trouver là, elle assura vivement son masque.
— Madame,... c'est un ami, dis-je assez gauchement.
Sans répondre, elle prit la carte que je lui tendais à tout hasard et rentra...
Je voulus remercier Bergmann; mais Bergmann, blasé sur le charme de ses montagnes, s'était esquivé pendant que, sans plus songer à lui je regardais émerveillé autour de moi. En face, c'était le Righi, veiné de stries noires ou blanches selon que les bois et les rochers alternaient sur ses pentes. C'était le lac de Zug tranquille, amoureusement enserré par des prairies scintillantes de toits rouges et plantées d'arbres fruitiers, comme un verger normand. Au ciel pommelé, de petits nuages, pris en écharpe par le soleil déjà bas sur l'horizon, plaquaient d'ombres tantôt grises, tantôt roses, les collines, le lac, les prés, les maisons, et rien, rien que l'aigrelette chanson d'une petite fille invisible, ne vibrait dans
l'air. Tout cela était paisiblement beau.
— Soyez le bienvenu, monsieur, murmura quelqu'un près de moi...
Je me trouvais en présence d'un homme assez pauvrement vêtu.
— Veuillez excuser ma visite, dis-je à mon tour, surpris de ne l'avoir pas entendu venir et tout à coup un peu embarrassé, je l'avoue, de mon indiscrétion.
— Ne vous excusez pas. Ma compagne et moi sommes charmés de recevoir un compatriote. Voilà tantôt deux ans que nous vivons ici comme retranchés du monde. Nous nous étions même promis, si je ne me trompe, de ne jamais renouer avec lui. Mais il est des résolutions surhumaines! Merci de nous faire manquer à la nôtre...
Il me tendit sa main décharnée.
Celui qui m'accueillait avec tant de bonne grâce semblait n'avoir pas plus de trente ans. Ses yeux bleu clair, d'une intelligence profonde, étaient magnifiques. Mais il ne restait de vivant que ces yeux dans
un visage où la mort se voyait partout.
— Entrez, dit-il, en s'effaçant sur le seuil. Je pénétrai dans une sorte de parloir dont
la nudité augmentait encore la tristesse. Il n'y avait là que les choses indispensables aux plus pauvres. Un banc s'appuyait au petit poêle de faïence. Trois lourdes chaises entouraient la table. Sur cette table sans tapis, un immense géranium rouge ombrageait quelques papiers, et puis rien... si... un petit rayon de soleil venait de se. faufiler par la porte ouverte et dansait gaiement à travers la chambre.
— Voici tout le luxe de la maison, dit mon hôte en montrant son géranium. La nature, heureusement, s'est chargée d'embellir notre jardin. Regardez...
Il alla à la fenêtre et poussa les volets entrebâillés...
— Oui, regardez, on est bien pour souffrir sous ce doux regard du ciel et dans le grand silence de cette nature heureuse... car, il faut vous le dire, nous sommes, en philosophie
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appliquée, ma compagne et moi, un peu cousins du lépreux d'Aoste. N'allez pas croire, cependant, que nous valions ce brave homme si plein de cœur, ajouta-t-il avec un sourire.
Ce sourire, qu'il essayait de rendre gai, était navrant. Peut-être trouva-t-il cette impression dans mes yeux, peut-être y lut-il les questions douloureuses que je n'osais lui faire, car, sans plus sourire, il ajouta :
— Notre existence, je le reconnais, est singulière... Que voulez-vous? La déchéance profonde qui accompagne les longues maladies fait qu'après avoir ressemblé à tout le monde nous ne ressemblons plus à personne... Il nous faut donc oublier la vie... encore n'est-ce pas toujours facile ! La méchanceté des hommes oblige, même ici, à se ressouvenir d'eux... Imaginez que je passe à Lothenbach — non, c'est cruellement bête — pour un rival de Barbe-Bleue... Le saviezvous?Mais baste ! pourquoi en vouloir à la sottise? elle porte sa propre excuse... et puis, nos singulières allures, l'éternel mystère dont
s'entoure ma pauvre compagne prêtent, hélas! aux imaginations macabres...
Le secret trop lourd de cette existence s'échappait goutte à goutte, pour ainsi dire. Les phrases, les mots tombaient comme des larmes.
— Madame Jordan... non, mademoiselle Blanzy... nous ne sommes pas mariés... est une déshéritée... une paria comme moi... je meurs de la poitrine... elle d'un cancer qui lui dévore le visage... notre ménage est un ménage d'amitié... de pitié plutôt, pourrait-il être autre chose ?
Il allait, il allait comme si maintenant ce fût un soulagement pour lui d'étaler tous les replis de sa souffrance.
— Je vous dirais encore, si j'avais besoin de nous justifier, que mon amie traînait sa misère à travers le bonheur d'autrui comme j'y traînais la mienne, sans savoir plus qu'elle où reposer ma tête. Le hasard a fait se rencontrer nos misères et elles se sont évadées ensemble pour une com-
mune assistance... voilà toute notre histoire... Triste histoire, comme vous voyez, et non cependant sans quelque douceur. L'infirmité de Mlle Blanzy en fait pour moi une compagne idéale. Elle me vaut sa confiance... son cœur tout neuf... notre destinée d'aimer s'accomplit... qui pourrait-elle aimer, sinon moi :... et qui, sinon moi. pourrait l'aimer ?... Tenez, ne souriez pas, si je vous dis que ce couple de misère, que ces débris d'humanité sont heureux... Ah! mais... je vous parle de mon bonheur! Pardon!... c'est que, comme tous les infirmes, j'imagine que le monde entier s'intéresse à mes dernières trépidations, tristes ou joyeuses. »
Le contraste était poignant entre ces joues en feu, cette poitrine haletante, ces yeux brûlants de fièvre et le ton presque enjoué sur lequel ces choses se disaient. Non, je n'imaginais pas qu'une créature humaine pût être en si douce familiarité avec toutes les cruautés de la vie... j'admirais, j'hésitais, je cherchais mes mots :
— Ah! monsieur, — je ne trouvai que cela à dire — quel ange doit être celle qui vous inspire ainsi, qui vous aide à vous montrer si simplement grand!
Il devina mon désir et appela sa compagne...
Intraduisible était le charme dont s'enveloppait le pauvre être sans visage, l'être de rêve qui accourut marchant léger, flottant plutôt, comme une ombre.
...Je pris la main diaphane que me tendait Mlle Blanzy et voulus la lui baiser...
— Non, monsieur, lit-elle en la retirant presque avec effroi... non pas cela... je ne suis plus une femme.
...Et cueillant au géranium une feuille morte, elle me la tendit d'un geste si humble que les larmes me gagnèrent.
Ce fut sans doute pour couper court à sa propre émotion, autant qu'à la mienne, que lui se mit à ouvrir bruyamment, l'une après l'autre, les portes du petit parloir.
— Là c'est la chambre de Mlle Blanzy... je
couche, moi, dans celle-ci... tenez, nous mangeons là, disait-il avec une volubilité maladive, et revenant se planter devant moi :
— Ce chalet est une trouvaille, n'est-ce pas : pour des gens réduits comme nous à vivre sur la très modeste pension d'un lieutenant de vaisseau ?... ah! c'est que la marine est une vaillante éducatrice! elle vous donne des trésors d'indifférence en échange de ce qu'elle vous retranche d'artificiel et de banal. On s'arrange alors de tout, pourvu que l'âme soit en paix et qu'un peu d'affection... »
Une terrible quinte de toux le jeta brusquement sur le banc... son pauvre corps se tordait... alors, d'un geste adorablement maternel, la femme tendit les bras et attira doucement contre sa poitrine la tête convulsée de son ami...
— ... Quelle scène ridicule, fit-il en se redressant au bout de quelques minutes bien longues, ettandis qu'elle lui essuyait le front... ne m'en veuillez pas de vous v avoir fait assister... je souffre ainsi quelquefois... trop sou-
vent, de mon côté bâbord. Mais, la crise passée, je ne m'en inquiète plus. Ne seraitce pas folie de vouloir prolonger ce qui finit?...
« Mes facultés cérébrales s'en vont de conserve avec mes forces physiques. Leur cercle d'action se rétrécit à chaque heure... une bienfaisante somnolence m'envahit... ma raison ne se demande plus compte de grand'chose...
« Le passé, je le sens, et à vrai dire je m'en réjouis, expire en moi... mes regrets sont déjà morts... il n'est que mes souvenirs que je cherche à faire se survivre un peu... un peu pour sourire de mes illusions et de mes ambitions d'autrefois. .. je ne crois plus à rien de ce qui n'est pas ma chère martyre... je n'aurai guère de peine ainsi à carguer tout à fait ma voile.
... Sa parole devenait de plus en plus haletante... la sueur perlait à ses tempes. Ma visite ne s'était que trop prolongée. Toute condoléance, tout réconfort, toute pitié eussent
été sottise devant ce stoïcisme. Je me levai. Ils ne cherchèrent pas à me retenir...
— Nos vœux, me dit Mlle Blanzy — ah!
que j'aurais voulu soulever son masque au risque d'attrister à jamais le souvenir que j'emportais d'elle — - tous nos vœux vous suivront dans la vie... venant des deux êtres douloureux qui se penchent vers l'inconnu d'un autre monde, ils auront peut-être quelque efficacité...
Hélas! pourquoi un peu d'espérance ne faisait-elle pas une vertu chrétienne de cette sublime résignation!
A bord du Nautilus, 10 septembre 190...
... Parti ce matin de Saint-Raphaël avec René de S... sur son yacht le Nautilus : vingt tonneaux, quatre hommes d'équipage, patron Marius Ravéo. Faisons route pour Marseille. Le Nautilus file ses douze nœuds vent arrière, par jolie brise d'est. Tout va bien. Nous déjeunons au large du cap Camarat. L'équipage en fait autant. Mais Ravéo a perdu de sa belle humeur. Il mange distraitement, se retourne sans cesse, et chaque fois nous regarde en haussant les épaules.
— Peut-être, finit-il par dire, pourronsnous rallier Port-Cros; mais bien sûr nous n'échapperons pas le coup de tabac...
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— Bah!
— Regardez donc. Le temps fait peur là-bas. De gros nuages en effet trottent, galopent
derrière nous et se rejoignent dans leur course endiablée.
— Attention, vous autres, nous y sommes! Une première rafale cingle le Naiitilus et
le couche. Nous prenons deux ris. La bise fraîchit encore. De bleue, la mer devient glauque. Elle s'enfle, se creuse. La voilà couverte d'écume, bientôt de fumées.
Ça souffle dur. Il faut amener la grande voile et la flèche. Le Nautilus ne porte plus que son foc. Il fuit devant le temps comme un goéland affolé.
Lourdement un paquet de mer s'abat sur Ravéo à la barre.
— Ah! par exemple... Tenez! — Et le bonhomme endosse son cirage? — tenez! ça me rappelle qu'avec Joinville, sur les côtes du Brésil...
Une seconde lame, venue je ne sais d'où, le fouette en plein visage.
— Vous avez donc connu le prince de Joinville? questionne René, tandis que l'autre débarbouille ses yeux pleins de sel.
— Joinville! si je l'ai connu? je vous le demande! Il n'était pas seulement lieutenant, que moi j'étais déjà gabier de première classe. Ce que nous avons navigué ensemble! Parlez-lui de Marius, vous verrez... Chien de temps, tout de même, ça sent le cyclone... Heureusement, nous nous connaissons...
Comment ne se connaîtraient-ils pas? Marius a tant de fois rencontré le cyclone au cap Horn, que « sur le nombre de fois la mémoire lui refuse le service ».
Il ne nous semble cependant pas absolument rassuré par sa longue intimité avec la tempête.
— Pour sûr que, maintenant, nous manquons Port-Cros. Ça n'est plus maniable.
La danse devient trop mauvaise. Faut se garer...
Le Nauiilus frôle précisément alors l'île du Levant, la plus abrupte des îles d'Hyères.
— Amène le foc... Aux avirons tout le monde!
Et le bateau, sec de toile, flotte comme un liège en détresse.
— Pas peur, j'ai mon plan, crie Ravéo.
Et d'un adroit coup de barre, il nous jette dans la petite baie de la Vis. C'est la seule calangue qui échancre l'éternelle falaise.
— Et voilà, messieurs! A terre, il faut y rester par ces temps-là; en mer, faut se rappeler qu'on est de Saint-Tropez!
Notre mouillage n'en est pas moins détestable. Les ancres mordent mal. Nous amarrons à double, à triple, sur le coffre de l'État... et puis, à Dieu vat!
— Un verre de rhum, Ravéo?
Ravéo, qui vient de poser ses amarres, ne se déride pas.
— A votre santé, messieurs, surtout à celle des pauvres b... qui, à cette heure, battent la mer. Dieu les garde!
La gravité de ce « Dieu les garde! » est de mauvais augure. Autour de nous, la tempête
devient, de minute en minute, plus violente. On dirait, dans l'effrayant crescendo, comme une surenchère de toutes les voix sifflantes et profondes de la création.
Pour n'être pas roules, nous sommes, René et moi, couchés sur les banquettes du roof. Ravéo, les jambes écartées, s'arcboute à un coffre. En dépit de ses soixante-dix ans, le vieux matelot est encore droit comme un mât. Avec ses petits yeux qui voient courir le vent, ses trente-deux dents de requin, son sourire goguenard et plein de mélancolie, avec son ventre rassis, ses favoris joliment ratisses, il a, ma foi, si bon air, que plus d'un amiral le lui envierait. Combien d'heureuses et de malheureuses le gaillard a dû faire pendant qu'il « écumait, comme il dit, les longitudes et les latitudes » ! Mais Ravéo, si bavard ordinairement sur ses bonnes fortunes, se retranche impitoyablement, ce soir, derrière le secret professionnel.
Impossible d'amorcer la moindre histoire.
— Voyons, Ravéo, parlez-nous de Nuha.
Nuna est une amoureuse « très grande dame » de la Pointe-à-Pître, qui passa, le croiriez-vous? trente-deux jours et une nuit à faire pour Ravéo de petits plats sucrés dans une caverne.
Mais l'infidèle a oublié Nuna; oublié aussi les « miladies » dont il natta les cheveux blonds à Gibraltar, comme ces filins auxquels il sait faire de si jolies épissures.
— Tenez, Ravéo, vous êtes mortellement vertueux, ce soir!
— Vertueux, vertueux, c'est bientôt dit. Mais faut rire en son temps. Si nous l'avons échappé tout à l'heure, d'autres qui n'ont pas mes connaissances l'échapperont-ils cette nuit?
Là-dessus, Ravéo tire de sa bouche le tabac qu'il mâchonne.
— Oui, messieurs, continue-t-il, un seul phare sur ce rocher, quand dix ne seraient pas de trop pour naviguer par ici un peu proprement. Des récifs partout, dessus, dessous. Mais ni vu ni connu le matelot, excepté
chez le percepteur... Quand le matelot a payé pour son bateau, pour ses filets, quand son garçon est parti pour Madagascar, tout va bien. On se moque du matelot comme du mari dont on a pris la femme. A cinq milles de la côte, c'est ici comme qui dirait le pays des Canaques. Ils vivent à l'île du Levant quatre malheureux pharistes avec leurs femmes et deux douzaines de pêcheurs, sans médecin, sans curé, sans pain, lorsque la mer leur défend de se ravitailler. N'est-ce pas une honte, quand on pense que l'île appartient à l'État? Mais crèvent les petits! Ils sont de trop grands hommes à Paris, pour que les petits vivent dans le reste de la France...
Nous nous regardons abasourdis de cette éloquence inaccoutumée. Ravéo ne s'arrête plus.
— De vrai, on était moins malheureux au temps où l'île n'était qu'un pénitencier. Que voulez-vous! le directeur n'a pas fait fortune. En haut, il n'y a plus que des ruines. On dirait Sébastopol quand j'y ai fait ma der-
nière tournée. En bas, ils suent la misère. Patience! Si les chacals pleurent, c'est que l'orage n'est pas loin... Allons, assez causé, messieurs, bonne nuit!
— Ravéo a de terribles nerfs ce soir, dit René. Mais peut-être, après tout, parle-t-il raison. Nous ne connaissons guère, nous autres, que l'endroit des choses. Leur envers ici me paraît lamentable. Restons, voulezvous ?
— Restons.
A bord du Nautilus, 1 1 septembre.
Il n'y a plus de vent, mais la houle est énorme. En arrivant hier, par gros temps, nous n'avons pu nous faire l'idée du refuge où nous échouions. L'ouragan l'a fait encore plus désolé. Devant nous, c'est l'universelle flétrissure. Tout semble pâmé, prêt à mourir. De misérables tamaris tentent vainement de débrouiller leurs feuillages emmêlés, de secouer le sel qui les ronge. On n'aperçoit plus
que la crête des rochers enlisés dans le varech. Contre les pins, de grosses branches restent accrochées à un reste d'écorce. La grève, enfin, surchargée de noir, de jaune, de rouge par les bavures de la tempête ressemble à une palette brouillée.
A gauche, dans une anfractuosité de la falaise, d'épaisses touffes de roseaux abritent quelques maisons. Partout, des barques à terre. Un seul bateau, près de nous, se balance durement à la vague. Sa voile rouge pend comme une aile brisée. Il s'appelle le Souvenir.
Ravéo sait déjà, — comment le sait-il ? — que le Souvenir vient d'amener le curé de Port-Cros pour administrer ici un vieil indigène. Bientôt René trouve au bout de sa lorgnette le prêtre qui gravit un petit chemin taillé dans le rocher.
— Tiens, dit-il, en continuant de regarder, voilà un homme qui arrête le curé... en voilà un autre... ils lui parlent... C'est singulier! le curé lève les bras au ciel... on le dirait
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hésitant... Il revient... Non... il continue. Mais les autres dégringolent vers la baie... Je ne les vois plus... Les roseaux me les cachent...
Le manège de ces hommes nous intrigue.
Il nous inquiète, quand nous les revoyons, suivis de sept ou huit autres, courir vers la plage et pousser à la mer le plus grand des bateaux atterris.
Auprès de moi, Ravéo hoche la tête.
— Que veulent-ils donc pêcher par cette houle?... Il y a du nouveau.
— Ohé! là-bas!
— Ohé!
— Je reconnais sa voix : c'est Bonhours, mon matelot sur la Couronne, dit Ravéo. Un rude, ce Bonhours. Cependant, s'il embarque par ce temps, c'est que ça en vaut la peine...
— Ohé! ohé! rangez-nous, s'il vous faut un coup de main !
Cinq minutes après, Bonhours accoste le Nautilus.
— Salut. Quoi de neuf?
— 11 y a un brick perdu sous le Titan, à la dernière pointe.
— Quand je vous le disais! grogne Ravéo en nous jetant un regard de condescendante supériorité. Quand je vous le disais !... — Et l'équipage?
— Nous n'en savons rien. Vers une heure de la nuit, les pharistes ont entendu crier; ils sont descendus à la mer, personne! C'est seulement au petit jour qu'ils ont pu reconnaître le navire couché sur le Rascas. Ils estiment sept ou huit hommes à bord, mais balayés certainement.
— Embarquons, Ravéo, dit René.
Tous trois nous sautons dans le bateau de Bonhours.
Nous marchons à huit avirons. Ce n'est pas trop contre la houle et un reste de vent que nous avons debout.
Une heure, deux heures d'efforts inouïs! et voilà qu'enfin passent des planches, puis quelque chose de blanc.
— Paquet de filin, dit tranquillement Bonhours.
Je le regarde. Sa face énorme est trouée de deux petits yeux éteints. Les mains nouées à la barre, tête nue, sans qu'un muscle de son visage bouge, l'homme se joue avec cette mer démontée.
— Oui, c'est bien sur le Rascas qu'ils ont donné.
— C'est bien sur le Rascas, répète Ravéo. Le voilà, le pauvre bateau.
Nous sommes bientôt au plus près du brick éventré. Ses mâts s'allongent dans l'écume. Quelques bouts de voiles traînent sur l'eau... Nous appelons. Personne ne répond, de Tépave qu'est la Julia.
Autour de nous, autour d'elle, tout est borné par la houle dont les crêtes blanches ferment la vue. Nous flottons dans un remous de coffres, d'agrès, de planches, lorsque sou- f dain Bonhours dit :
— Voyez donc là-haut!
Là haut plane un grand vol de goélands.
— Écoutez... ils crient au noyé... En route!
Devant nous, les goélands tournoient toujours. Quelques-uns tombent à la mer comme des boulets. D'autres s'enlèvent. Mais à mesure que nous approchons, les joyeux croassements de la bande s'exaspèrent. Les oiseaux maintenant plombent sur le bateau. Leur coup d'aile, quand ils nous frôlent, ressemble à un geste de défi.
Us criaient au noyé : le voiLà qui passe à une demi-encàblure. C'est nu, blême, sans forme. Les bras, les jambes, la tête plongent; seul le dos flotte, et sur ce dos quatre ou cinq goélands gavés, l'aile pendante, l'air ivre, se laissent charrier par la vague. D'autres les escortent à la nage. D'autres encore, moins philosophes, se battent ou escomptent leur tour par de furtifs coups de bec. Nous troublons cette canaille. Elle nous regarde si haineuse, qu'on lui dirait une âme.
— Ah! communards! crie Ravéo en jetant un coup d'aviron au milieu des pillards attablés.
Ils s'enlèvent lourdement et se rabattent.
Nous sommes près du cadavre à le toucher... Une lame l'engloutit. Les oiseaux volent au ras de l'eau. Le cou tendu, ils explorent la houle de tous côtés. Nous les suivons. . Ils se reposent... le cadavre est là... Par trois fois, ils nous guident ainsi vers lui.
Ravéo, couché à l'avant, finit par saisir une jambe.
— Coquin de sort! elle m'a glissé.
Plus rien... c'est de l'autre côté du bateau qu'apparaît le noyé. Il plonge encore.
L'horrible poursuite continue... les goélands nous assourdissent.
Bonhours s'essuie le front :
— Nous ne pouvons cependant pas abandonner le malheureux à cette vermine. Hé ! Ravéo, la gaffe.
Je me détourne. Cependant, je vois l'affreux crochet s'abattre.
— A bâbord tout! crie Ravéo haletant, à bâbord, il m'entraîne... Et voilà, ça y est...
Il a pu ramener contre le bordage le cadavre crocheté entre les épaules. Nous l'arrimons avec des cordes.
— Hisse!
Nous hissons, le bateau penche, embarque un paquet de mer.
— Lâchez tout, n... deD... ! crie Bonhours. Mais si violente a été la secousse imprimée
au noyé, qu'il tombe au milieu de nous. En même temps le bateau reprend son équilibre.
— Le pauvre! le voilà au repos, — dit gravement Bonhours, penché sur l'épave toute nue. — Connais pas. Et vous?
Personne n'a jamais rencontré ce visage bleui, dont les yeux encore électrisés d'épouvante, nous regardent béants. Le nez est aplati. Un bras, fracassé contre quelque roche, se replie sous le corps.
— Emballez avec le foc, et en route!
Vent arrière, cette fois, nous reprenons la
route du Levant. Nous recouvrons tour à tour de leur linceul, que le roulis dérange sans cesse, le visage, les pieds, les mains de
l'être sans nom qui est couché là. Hier, il rêvait sans doute une longue et heureuse existence. Le voilà déchiqueté par les oiseaux du ciel, harponné par la pitié des hommes...
Nous arrivons. Les quinze à vingt habitants de l'île nous attendent sur la grève. Le curé de Port-Cros est avec eux. Son mourant de ce matin est mort tout à l'heure, donnant ainsi rendez-vous au nôtre. Ce seront pour le curé deux enterrements demain. Il vient à bord prier auprès du cadavre que nous ramenons. Après le curé, hommes et femmes défilent devant le noyé sans que personne le reconnaisse.
Il faut l'ensevelir. La fille de Bonhours apporte un grand sac à farine. Nous y glissons le mort. Après quoi, un peu tremblante, la pauvre enfant recoud le sac.
C'est fini...
La tempête aussi est finie. Il fait noir. Le vent, la mer, le paysage s'endorment dans cette universelle torpeur propre aux pays chauds.
En retournant à bord, nous y emmenons le curé. Son grand air de bonté nous a séduits. L'abbé Ollier semble vraiment aimer les pauvres gens qui l'entourent. Il sait l'histoire de chacun et nous raconte celle du paroissien dont il vient de fermer les yeux. Pendant les soixante-quinze ans de sa vie, ce brave homme n'a connu de gai que son nom. Il s'appelait Trophime Carcassou. Né à l'île du Levant, Trophime y avait grandi. Il s'y était marié. Oui, il s'y était marié avec la fille d'un Napolitain venu pour pêcher la langouste. Dans ces parages, les filles à marier sont, paraît-il, plus rares que les langoustes : Trophime avait donc saisi la gentille occasion qui passait à sa portée. Et puis un fils était venu à Trophime; et puis enfin, certain matelot, en bordée au Levant, lui avait emmené sa femme.
— Le diable est partout malin, messieurs! ne l'a-t-il pas été au paradis terrestre? ajoute l'abbé, heureux d'abriter derrière le péché d'Eve le péché de Mme Carcassou. Et de-
puis l'accident, continue le digne prêtre en relevant les yeux, depuis l'accident, Trophime vécut sinon heureux, du moins paisible. Une masure l'abritait. Ses innombrables ruches, installées un peu partout, le nourrissaient. J'en ai rencontré une que le pauvre homme garantissait du mistral avec un drap mortuaire, seule fortune héritée de son grand-oncle, jadis curé sur le littoral. Comme nous sourions :
— Oui, messieurs, la vie de Trophime aurait été douce s'il n'avait eu son fils toujours malade. Vous verrez ce malheureux fils demain à l'enterrement. Mais encore faut-il que tout finisse. Mon paroissien a pris, voilà huit jours, une fluxion de poitrine. Pour comble de malheur, sa femme, qui demeure sur la côte en face, est venue guetter le dernier souffle de Trophime. Mme Carcassou n'entend pas abandonner aux frelons le miel monnoyé qu'elle soupçonne au fond de quelque vieux bas. C'est elle qui m'a reçu hier...
— Comme un frelon? interrompit René.
— Oui, comme un frelon. Son premier mot a été : « Hein! vous venez pour l'argent?» Et le vieux de répéter : « Pour l'argent. »
— Mais non, mais non, mon cher monsieur Trophime, je viens pour vous soigner. Ne savez-vous pas qu'on me dit un peu docteur?
L'autre s'attendrit à la pensée que sa guérison ne lui coûtera rien. Le curé profite de l'embellie, fait tirer la langue au malade, tâte son pouls, lui tape de petits coups dans le dos.
— Et maintenant, dit-il, il faut que je vous ausculte. Madame, donnez-moi une serviette.
— Une serviette! clame Mme Carcassou; pourquoi pas tout de suite un mouchoir de batiste ? Une serviette ! mais il me faudrait, pour l'avoir, aller chercher Bonhours. Vous laisser seul ici, jamais, je ne veux pas.
— Allez, madame, ce sera vingt francs, dit simplement l'abbé.
La vieille femme hésite, va jusqu'au seuil, revient, se campe :
— Au moins, jurez que vous ne volerez rien.
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— Je le jure.
— Alors je vais.
La voilà partie.
— Eh bien, dit aussitôt l'abbé, eh bien, mon cher monsieur Trophime, n'avez-vous pas, pendant votre vie, commis par-ci parlà quelques fautes ?
— Moi, jamais, répond Trophime ahuri.
— C'est bien possible; je veux pourtant, comme distraction, pendant que je vous ausculterai tout à l'heure, vous nommer tout bas quelques péchés. Si, par hasard, certains d'entre eux étaient de votre connaissan ce, vous me serrerez doucement la main.
Madame Carcassou rentrait...
— Il n'a pas parlé d'argent ?
— Non. murmure le mari, tandis que l'abbé déplie la serviette et se met à ausculter.
Autour du lit, la vieille fait rage.
— Mais, madame, vous m'empêchez d'entendre. Je vous en prie, laissez-nous un instant.
— Je resterai devant la porte ouverte.
— Comme il vous plaira.
Et elle resta enchâssée dans la porte, le cou tendu, l'oreille à l'écoute, pendant que dura l'auscultation, et l'auscultation fut longue.
Combien de fois Trophime serra-t-il la main de l'abbé Ollier? C'est ce que l'abbé Ollier ne nous dit pas. Mais la charité de l'admirable prêtre semblait avoir fait bon marché des péchés de Carcassou...
— Messieurs, finit l'abbé, nous enterrons nos morts demain matin. J'espère que vous voudrez bien faire à ces pauvres gens l'honneur de les suivre.
A bord du Nautilus, le 12 septembre.
Quand nous sortons de nos cabines, l'abbé Ollier a déjà quitté le Nautilus. Ravéo l'a suivi, pour « donner, comme il dit, la main à l'enterrement ». Chacun veut, à son tour, nous la donner aussi, lorsque le you-you nous débarque une heure plus tard. Il semble que nous soyons de vieux amis pour ces
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pêcheurs. Battus par tous les vents, toujours prêts à les affronter, ils n'attendent rien que du hasard. Le même hasard qui envoie le poisson dans leurs filets nous a conduits dans leur île. Comme les rougets et les dorades : nous y sommes bienvenus. Autour de nous, on est moins agité, mais plus ému qu'hier.
— A-t-on rencontré le cheval ? demande l'abbé Ollier à deux hommes qui nous rejoignent.
— Oui, nousl'avons trouvé près de la mare où il va boire le matin.
— Les chevaux ne vivent donc pas à l'écurie? demande René.
— D'abord, il n'y a pas de chevaux ici : il y a « le cheval », répond en souriant l'abbé. Quand le propriétaire d'autrefois a vendu l'île, « le cheval » était déjà si vieux qu'on l'a simplement mis en liberté. Depuis lors il vague. S'il y a quelque lourd transport à faire, on le rattrape pour le mettre à la charrette. Mais c'est ordinairement à porter la provision de pain au phare qu'on l'emploie. Alors, il
s'achemine tout seul par la grande route. Dame! c'est long. Le cheval met quinze heures à faire ses douze kilomètres. Personne cependant ne s'en inquiète. En arrivant, il fait simplement tomber sa charge, et s'en retourne à ses affaires. Nous le trouverons devant la maison de Trophime pour traîner, s'il le peut, nos morts au cimetière... Etesvous prêts, vous autres? acheva l'abbé.
Maintenant, tout à fait raide, le sac est couché en travers des quatre avirons.
L'abbé a mis un surplis. Mme Bonhourset sa fille marchent auprès du prêtre, chacune un fanal allumé dans la main; tous nous suivons pêle-mêle.
A mesure que nous gravissons la falaise, le paysage se déroule, plein de contrastes. La mer a repris son éternel bleu. A peine diraiton, à cause des courants, quelques places moins bien étamées sur l'étincelant miroir. La côte fuit au loin, dans une vapeur rose, mouchetée d'ombres par les petits nuages qui passent.
Et puis, autour de nous, quelle désolation ! pas une herbe, pas une mousse, pas un oiseau ! Là-bas, tout sourit; ici, tout semble lamentable, les rochers sont nus, la terre est stérile. A peine quelques arbres rabougris bordent la route.
Et la tristesse se fait toujours plus morne. Ce n'est maintenant qu'un chaos de maisons, de murailles écroulées.
Le cheval attelé nous attend devant la moins misérable de ces masures. Il se détache sur la ruine comme une autre ruine encore plus misérable, parce qu'elle vit.
La femme qui tient l'animal par la bride darde sur nous ses yeux rouges.
— Eh ! oui, vous me faites languir, ditelle, ne pouviez-vous venir plus vite me débarrasser de mon ennui?
En pénétrant dans la maison où gît « l'ennui » de Mme Garcassou, je frôle quelque chose d'accroupi près de l'entrée. Ce quelque chose se dresse. De ma vie je n'oublierai cette figure grise, embroussaillée de barbe
jusqu'à ses yeux de fantôme. Ce doit être le fils dont nous a parlé l'abbé. Le malheureux, après m'avoir regardé fixement, recommence à tailler avec son couteau le bout d'un bâton.
On dirait toutes les misères de la vie gardant la mort.
Trophime, en chemise, est couché au milieu de la chambre sur une vieille porte. Les planches ont manqué pour faire une bière. Quatre hommes enlèvent la porte et la glissent dans la charrette, à côté du sac.
L'abbé demande un drap pour recouvrir ce corps à demi nu. Mais la vieille femme le refuse.
— Donnez donc, madame! dit Ravéo hors de lui, c'est par rapport aux mouches!
Elle cède enfin.
Gomme il n'y a plus de chapelle, nous allons droit au cimetière. Le sacristain de Port- Cros y a tout préparé. Bien étrange ce bedeau ! Il sait par cœur tous les psaumes, il se grise tous les soirs, et n'a pas, quand il a
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creusé une fosse, de plus vive jouissance que d'y aller dormir.
Il n'a pu s'en donner le régal ici comme à Port-Cros, car la couche de terre est si mince à l'île du Levant, qu'il a fallu tailler dans le rocher dix à quinze alvéoles où, de temps immémorial, les morts se remplacent ainsi que des fonctionnaires amovibles.
Zourdan — c'est le nom du sacristain, — Zourdan a donc simplement, selon l'usage, déménagé deux vieux morts, et relégué leurs ossements dans une sorte de fosse commune...
Quand même, comme une suprême espérance, l'idée chrétienne plane sur ces détresses. Un prêtre est là pour promettre à ces déshérités qu'ils obtiendront miséricorde, parce qu'ils ont souffert de l'injustice. Ils trouveront le repos, requiem œternam. L'éternelle lumière réjouira enfin leurs yeux : et lux •perpétua luceat eis.
Les pauvres corps ont disparu dans leurs alvéoles. On les recouvre de branches. Puis
le vide est comblé avec des cailloux et un peu de terre. Nous y enfonçons deux petites croix.
...Pour revenir, nous passons devant la maison de Carcassou. Ni sa femme, ni son fils ne nous ont suivis au cimetière. La femme est partie. Elle a profité d'un bateau de pêche pour retourner sur le littoral, sans doute avec l'argent. Le fils est à la même place, et continue à tailler son morceau de bois.
L'abbé l'appelle deux ou trois fois par son nom. Nous voyons enfin se déployer un spectre qui nous regarde, comme un oiseau de nuit, en clignotant de ses yeux vagues.
— Et dire que cela a été un rude marin! murmure Ravéo; dire que cela avait épousé la plus jolie fille de Toulon!... Une lame de fond a fait chavirer un jour son bateau. Lui a été pris sous la voile, la peur l'a rendu épileptique. Depuis, ni vu ni connu l'intelligence, et la femme est allée se consoler ailleurs. A tous les changements de saison, il se fait cependant une repousse d'amour dans ce
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malheureux. Il cherche partout sa femme, il court le maquis, grimpe sur les rochers; il embrasse les arbres en poussant des cris qui vous glacent. Je l'ai entendu crier, une fois que je péchais à un mille d'ici, par mer calme. Je fus gelé, nous fûmes tous gelés à bord. »
L'idiot ne nous quitte plus. Soudain, il saisit René par la taille et l'entraîne vers une touffe de roseaux, à gauche de la baie.
— Il veut sans doute vous montrer sa maison de campagne, dit l'abbé. Allez-y, messieurs, ce sera charitable.
Quelques lambeaux de voiles, soutenus par une grosse branche fichée en terre, s'appuient au rocher. Comme nous approchons, un chat effaré s'enfuit. La demeure est béante. Des coquillages et quelques hardes parsèment le sol. Deux ou trois paniers, une caisse à biscuits, la moitié d'une cruche verte, voilà tout l'inventaire; et devant la tente se dressent, à demi ensablés, les débris d'une barque désossée.
Mais lui, le malheureux, nous a déjà ou-
bliés. Adossé au bordage de sa vieille barque, il grimace affreusement, tandis que des sons rauques, inouïs, s'échappent de sa poitrine. Nous voulons nous approcher.
— Ne le touchez pas, ne le touchez pas! dit à voix basse l'abbé. Il est sous le coup d'une attaque d'épilepsie. Allez-vous-en. Je resterai.
Tandis qu'on relève les ancres du Nantilas, je revois, au bout de ma lorgnette, ceux que nous venons de quitter.
L'abbé tient à pleins bras le malade qui se tord dans d'horribles convulsions.
Les larmes me viennent aux yeux.
— Et puis quoi! dit Ravéo en s' asseyant à la barre. Vous n'y changerez rien. Il y aura toujours des misérables... c'est la vie qui veut ca.
Ma surprise était grande, l'autre semaine, de rencontrer Maurice de B... à la gare de Draguignan. Comment le très élégant camarade que j'avais laissé voilà quinze jours à Paris s'était-il, et en plein hiver, fourvoyé dans ce pays perdu ? Il y avait là, à n'en pas douter, quelque amoureux mystère. Mais, au fait, comme la chose m'importait peu, je m'éloignais, lorsque Maurice s'en vint à moi.
— Vous voyez, me dit-il, avec son charmant sourire, un pèlerin qui, ses dévotions faites, s'en retourne d'où il est venu.
— Un pèlerin! l'énigme est plaisante, répondisse, mais de grâce, epargnez-moi la peine d'en chercher le mot, car vos boutades, vos paradoxes font de vous l'ami le plus spi-
rituel, mais en même temps le plus déconcertant que je sache...
— Trêve de compliments et de jugements téméraires, reprit-il gaiement. Non, ce n'est point une femme, mais un saint — un saint des plus authentiques — que je suis venu courtiser ici...
Voyons... faut-il vous en administrer la preuve, comme dit mon notaire?... Soit:
mais tant pis pour vous : en fait d'histoires, mes histoires édifiantes sont moins gaies que les autres.
— Je m'en doute. Mais quitte à me scandaliser à Paris, édifiez-moi à Draguignan.
— Est-ce bien la peine de vous redire, commença-t-il en me prenant par le bras, que j'adore Nice et que je me passionne pour Monte-Carlo? Comme tous les snobs de ma sotte espèce, j'y reviens chaque hiver pour voir courir les mêmes chevaux, pour courtiser les mêmes drôlesses, pour battre, hélas! les mêmes cartes que j'ai battues, courtisées et vus courir l'été d'avant, à Paris ou à Londres...
Et dire, soupira-t-il, que je couds ainsi, bout à bout, des milliers de lieues, pour ne pas même trouver, au débotté, une sottise inédite à commettre...
— Consolez-vous, risquai-je. Cette déveine ne saurait être éternelle. Mais, en attendant, dites-moi, car je suis fort alléché, le nom du saint qui me fait la grâce extraordinaire de vous rencontrer, aujourd'hui, un bourdon à la main.
— Voici : Quelqu'un me contait, l'autre jour, au moment où je quittais Monte-Carlo, après y avoir retourné mes poches, la façon ultra-fantaisiste dont Barjols, un petit village de par ici, très haut perché, célèbre la fête de son patron saint Marcel.
« Vous savez combien je suisféticheur. Il n'en fallut pas davantage pour me donner la folle envie de mettre saint Marcel de moitié dans mon jeu. Et puis, serais-je le Maurice que vous connaissez, si je n'adorais, aujourd'hui qu'on les persécute, les saints, les curés, les moines ? Je me suis épris — est-ce parce
qu'elles sont la tradition ? — de toutes les cérémonies d'église.
« Un billet pour Barjols. Et me voilà parti. Mais j'avais compté sans ma guigne ordinaire. Un accident survenu à la locomotive me mit en si beau retard que je manquai toute la cascade de correspondances qui devait m'amener à Barjols par voie ferrée.
« Restait le coche. Je m'y résignai. Moins la mouche, c'était le coche de La Fontaine. Près de moi, un curé disait son bréviaire, ne s'interrompant que pour tirer sa montre. En face, deux vieilles filles ne cessaient, elles aussi, de soupirer en regardant la leur. L'anxiété de mes voisins ne me laissait bientôt aucun doute. Hommes, femmes, nous étions tous pèlerins torturés par la même crainte de ne pas arriver à temps pour les complies du glorieux saint Marcel.
« Je m'autorisai de cette communauté de sentiments, pour lier partie avec la plus âgée de mes vis-à-vis et l'interroger sur les cérémonies auxquelles nous brûlions d'assister.
— Ce sont, sans doute, mademoiselle, des processions, des représentations, des exhibitions de reliques?...
— Exhiber nos reliques..., s'exclama la vieille fille, à quoi bon?... A vingt lieues à la ronde, chacun sait ce que sont les tripettes do. saint Marcel, ajouta-t-elle d'un ton lyrique.
— Les tripettes!...
— La dévotion aux tripettes d'un saint vous étonne ?
— Un peu, mademoiselle.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
« ... Qui dit tripettes — le mot n'a rien d'immodeste — dit : entrailles. Est-ce notre faute, s'il ne nous reste que cela du cher saint?... et si, pour des gens aussi prudes que vous, il a fallu les recouvrir de cire! Vous verrez, d'ailleurs, avec quelle ferveur, ne vous en déplaise, du dernier gamin à M. le doyen, tout le monde, là-haut, célèbre les tripettes de notre patron. »
« — A propos du doyen, il faut que je vous
prévienne, interrompit alors obligeamment mon voisin, jusque-là silencieux, que les honneurs rendus au bienheureux Marcel vous sembleront peut-être empreints d'une certaine originalité. Mais j'aime à vous croire trop bon catholique pour vous scandaliser, comme d'aucuns jadis, quand ils virent le saint roi David danser devant l'arche... N'insistez pas! car vous en dire davantage serait vous ôter le plaisir de la surprise... »
« Et l'abbé se tut, comme un conteur qui sait son métier.
— Dire, monsieur, reprit-il au bout d'un instant, qu'il fut un temps où l'on se battait, en France, pour des reliques! La fête à laquelle nous allons assister n'est en effet que la commémoration d'une de ces batailles édifiantes, comme nous n'en verrons plus, hélas!
« Les tripettes, pardon, les entrailles de saint Marcel, jadis évêque de Die, et méchamment mis à mort par les Ariens, faisaient, voilà trois ou quatre cents ans, l'honneur de Barjols et l'envie de Taverne, gros village
voisin... Or, il advint — comment? — nos légendes ne le disent pas, que les saintes reliques furent un jour emportées, de vive force, à Taverne.
« Leur captivité y dura aussi longtemps que celle de Babylone. Qui sait?... Peut-être durerait-elle encore, si un homme ne s'était levé — il se nommait Marius Capdiou — pour mener ses frères Barjolais à la victoire. Favorisés par une nuit sans lune, continua l'abbé, emporté par son enthousiasme, ils envahirent Taverne, et l'aube du lendemain les vit rentrer chez eux en dansant autour de la chasse reconquise.
« Femmes et filles, venues à la rencontre de leurs maris et de leurs frères, les entraînèrent dans une farandole qui se déroula jusqu'à l'église... comme la farandole que vous allez voir se dérouler tout à l'heure, car nous voici arrivés, et à temps, grâce à Dieu... »
« Ce disant, l'abbé et ses dévotes s'évanouirent, comme des ombres, dans la nuit tout à
fait tombée. Le décor se prêtait, d'ailleurs, à cette fantasmagorie.
« Des rangées de platanes entouraient, comme de blanches colonnades, la petite ville illuminée, tandis qu'avec ses toits encorbellés, ses façades tragiques, ses fenêtres clignotantes, ses lourdes portes ferrées, elle-même se prêtait, à la lueur des torches, aux plus fantastiques illusions. On pouvait se croire en plein moyen âge, et la grande tour renfrognée, qui sert de clocher à l'église, n'était certes pas, ce soir-là, pour y contredire. Huit ou dix marches à descendre, et je me trouvai au milieu de la foule qui ondulait, débordait, déferlait de partout, entre les murs de la vieille basilique... »
Maurice s'était tu.
— Et après?... dis-je.
— Après. — Eh bien, attendez que j'aie allumé ce cigare... »
«... Apprenez donc, puisque mon histoire vous intéresse, que l'église, où j'avais réussi à m'introduire, rayonnait de lumières, et
qu'en face du maître-autel, abrité sous une espèce de gourbi fait de branchages rattachés par des rubans, une figure de cire, celle de saint Marcel, mître en tête, fraîche et rose, avec de grands yeux bleus un peu étonnés, émergeait d'une lourde chape d'argent et d'or.
« ...Autour de leur bienheureux, moins calme que lui, certes, ses dévots trépignaient d'impatience, tandis que M. le curé, un vieillard auréolé de cheveux blancs, psalmodiait tranquillement ses complies.
« Enfin, comme rien ne dure en ce monde, M. le curé acheva de psalmodier, et l'orgue, à son tour, rendit son dernier soupir.
« Alors précédé d'un suisse, d'un bedeau, de dix enfants de chœur, suivi de ses vicaires et d'un nombreux clergé, paré de dalmatitiques chatoyantes, le digne curé s'en vint, à pas comptés, vers le reposoir du saint.
« Vous eussiez entendu passer une mouche sur cette foule, perchée, suspendue, accrochée partout dans l'église, lorsqu'un orchestre
que je n'avais pas aperçu, entama tout à coup, à pleins cuivres, une ritournelle que n'eussent pas désavouée les trompettes de Jéricho. Hommes, femmes, vieillards, enfants, vicaires, chanoines, se mirent aussitôt à entonner, sur l'air de cette ritournelle, un cantique provençal dont le refrain :
« Lous tripettes! Lous tripettes!
ébranlant les voûtes, faisant trembler les vitres, finit par déraciner le curé lui-même.
« Haletante, la foule guettait le moment psychologique. Le moment où son pasteur allait ébaucher un pas de danse devant la relique du saint...
— Vous vous moquez, mon cher.
— Non certes; et ce qui vous stupéfiera, me connaissant comme vous me connaissez, c'est que j'aie gardé mon sérieux. Le pas du vieux curé ne ressemblait ni à un entrechat, ni à une pirouette, ni à un menuet, ni à la pavane de nos pères. C'était un mouvement rythmé, étrange, bizarre certainement, mais
qui n'avait rien de ridicule. Tenez, faites valser de même un mufti ou un bonze, il sera grotesque, tandis que votre prêtre gardait, pendant qu'il dansait, une dignité parfaite. Il n'y a pas à dire, le propre de votre culte est de rendre tout ce qui s'y rapporte, la chose fût-elle bouffonne en elle-même, majestueux et imposant.
« Entre temps, vicaires et prêtres assistants en chapes, en dalmatiques, en surplis, s'étaient mis à danser, derrière le curé, donnant ainsi licence au peuple de commencer la fête. Jeunes filles, vieux hommes, grand'mères, gamins, comme pris de vertige, s'enlacent alors, bondissent, virent, affolés par les cuivres de plus en plus furieux.
« Je n'exagère rien. J'ai vu des enfants danser dans la chaire, et de jeunes mères jeter en l'air leurs poupons qui hurlaient, les rattraper et continuer leur sarabande.
« ...Ah! que nous étions loin du rythme cadencé du curé! Vous savez mon dégoût pour tout ce qui sent l'outrance. Aussi, n'ai-je
pas un instant songé à suivre cette démocratie catholique, dont la farandole, débordant par toutes les portes, s'en allait, sur la place voisine, achever la fête autour d'un feu de joie... « Je restai seul dans cette vieille église, maintenant lugubrement enténébrée — et, à votre tour, moquez-vous du moqueur que je suis — je revoyais se trémousser tous ces curés enveloppés d'encens. Et puis, je voyais les gendarmes les saisir au collet, les jeter hors de l'église, les livrer à ce même peuple qu'ils bénissaient tout à l'heure... »
Le visage, la voix de Maurice avaient cette expression que leur donne toute impression forte et sincère. Sous l'empire de l'émotion qui l'étreignait, se faisait, comme toujours chez lui, une étrange métamorphose. Un coup de vent semblait remporter sur des sommets que l'on eût dit inaccessibles à son scepticisme.
— Oui, on a cru, on croit encore, continuat-il, que cette glorieuse démocratie du vingtième siècle, dont parlait l'homme néfaste qui
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nous gouverne, s'associerait béatement à la démocratie catholique, pour la plus grande gloire de Dieu.
« Folie, vous dis-je! folie que tout cela! l'heure est proche où gouvernants et gouvernés ne se paieront plus « de subterfuges ni de vaines apparences, » où ils ne distingueront plus entre les curés qui dansent et les moines qui prêchent... une même impitoyable proscription les atteindra tous... »
Le train de Nice entrait en gare.
— Savez-vous, reprit Maurice, en me serrant nerveusement la main, savez-vous le nom du bal étrange auquel je viens d'assister à Barjols? Dites, savez-vous comment il s'appelle?
Il s'appelle le bal des Victimes !...
...Et allez le dire à Rome, ajouta-t-il, gouailleur cette fois, en se penchant à la portière du wagon en marche...
Ah! quelle poignante leçon de choses j'ai reçue l'autre jour, en allant visiter un vieil ami que j'ai boulevard Ménilmontant, là-bas, à côté du Père-Lachaise.
Mon ami, ai-je besoin de le dire? n'est pas riche. Il vit de privations et de sa toute petite retraite d'instituteur. Mais enfin, n'ayant à nourrir ni femme, ni enfants, il vit, et je le trouvai guilleret dans sa mansarde, en haut d'un éternel escalier poisseux.
— Eh! eh! vous encore à Paris, me dit-il en repliant précipitamment le journal qu'il avait à califourchon sur la tête pour se garantir des mouches et du furieux soleil qui dardait par la tabatière du toit.
« Ah! c'est que vraiment il fait chaud!...
« J'avais hier, ici, à deux heures, quarante degrés; je ne dois pas en avoir beaucoup moins aujourd'hui. »
La façon dont je m'épongeais lui donnait absolument raison. Gens et choses, dans cette chambrette large de trois mètres, semblaient prêts à flamber...
— Et comme tous les bourgeois, continua mon ami, vous appelez l'été la belle saison, n'est-ce pas ? Peut-être est-elle belle pour ceux qui s'en vont aux champs, mais pour le pauvre monde qui reste à Paris, l'été est rudement plus dur que l'hiver. »
« En janvier, on pense à nous parce que le froid, le vent, la neige sont pour les grands aussi gênants que pour les petits; et puis il est rare que l'on chôme en hiver. Mais vienne la chaleur, travaux et secours tarissent comme les puits! Les heureux ne songent pas à ce que le bon soleil, qui les enchante, cause de souffrance aux malheureux! Se doutent-ils du battement de nos artères, de nos soifs, des délires de nos nuits d'étuve? Le soleil qui, à
la mer, chauffe le bain, qui à la campagne fait pousser le blé, nous pompe ici lacervelle. Il fait transpirer nos rues et nos maisons. Il pourrit notre eau et rend à la liberté tout ce que nos éviers, nos courettes, nos galetas, nos escaliers emprisonnent de microbes, de miasmes... Et tenez, fit-il, s'interrompant... »
En effet, j'étais pris à la gorge par les nauséabondes émanations d'un taudis que l'on venait d'ouvrir à l'étage inférieur. Une affreuse odeur d'oignon, dont mon ami était personnellement responsable s'y ajoutait, car pour rafraîchir sa chambre, il avait poussé sur le palier le fourneau où mijotait son déjeuner. Ses voisins en avaient fait autant, si bien que l'air devenait irrespirable...
— Allons, allons, poursuivit mon hôte, vous vous y ferez, comme je m'y suis fait, car, après tout, je suis encore un heureux homme... Grâce à ma petite retraite, je n'ai pas à courir après une pièce de dix sous... comme ma voisine, par exemple... Ah! bon Dieu, quelle pitié!...
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Ce disant, il m'indiquait du coin de l'œil une femme qui savonnait dans l'embrasure de sa porte, en face, sur le palier. Une fille de sept à huit ans, en chemise, gigotait sur le plancher à côté d'elle. Non, jamais je n'oublierai ce groupe de désolation. L'enfant, avec ses longs bras, ses longues jambes, aux articulations saillantes, aux mouvements saccadés, faisait songer à quelque araignée en mal de sa toile, tandis qu'avec son masque fiévreux, avec ses yeux reluisants, pareils à deux braises, la femme s'encadrait comme l'image de la souffrance dans ce lamentable décor...
— Et dire qu'elles sont, autour de nous, des centaines et des centaines pareilles à celles-ci! murmura mon ami qui surprenait dans mon regard l'infinie pitié que m'inspirait sa voisine .. Que serait-ce, ajouta-t-il, si vous saviez son histoire!...
— Contez-la-moi.
— Oh! pas devant elle... Si vous voulez, rentrons.
— Non, descendons plutôt. J'étais heureux du prétexte, la chaleur me faisait défaillir.
« Nous serons mieux dans le premier café venu.
— Eh bien, dis-je quand nous fûmes attablés.
— Eh bien, celle dont voici l'histoire est mariée, mais sans mari, c'est-à-dire que le misérable l'a plantée là. Pourquoi? Simplement parce qu'elle n'a pas voulu mettre leurs deux petits aux Enfants assistés. En rentrant chez elle, un soir, la malheureuse n'a plus rien trouvé que ses enfants endormis sur le plancher. L'homme venait d'enlever jusqu'au dernier meuble pour aller se remettre en ménage, avec une autre femme, à quelques pas plus loin.
« Cela arrive souvent, mais il est rare que l'abandonnée soit héroïque comme la pauvre Marie. Car, dès lors sa vie fut atroce, atroce surtout parce que Marie est une honnête femme. Cela vous étonne? pourtant c'est
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comme cela. Les honnêtes femmes, par ici, meurent presque toutes de misère. Et que sera-ce, grand Dieu ! quand on aura supprimé la charité et qu'elles n'auront plus à espérer que dans l'Assistance publique? Oh! la bonne plaisanterie! — Jugez-en par ce qui est arrivé à ma voisine :
« Elle avait fini par demander à l'Administration le misérable secours que Ton a coutume d'accorder aux mères de famille abandonnées. Le surlendemain, un inspecteur se présentait pour l'enquête réglementaire.
« Mais voilà, deux enfants ne suffisent pas à une pauvre Française abandonnée pour avoir droit à l'assistance de la République; il en faut trois... L'inspecteur, un horrible petit vieux, le dit à ma voisine en même temps qu'il lui suggérait, d'un air polisson, le moyen de se mettre en règle. Ah! M. l'inspecteur ne fut pas long à dégringoler l'escalier; je crois bien qu'il court encore.
« Malheureusement, pas plus que l'honnêteté, le travail ne donne chez nous du pain
aux femmes. Quoiqu'elle s'usât à l'ouvrage, le jour au lavoir, le soir à la couture, c'est bien par miracle que Marie et ses enfants ne sont pas morts de faim...
— N'avez-vous pas, mon vieil ami, un peu aidé au miracle? dis-je en souriant.
— Que voulez-vous, reprit-il, interloqué de ma clairvoyance; que voulez-vous, j'adore les enfants, et ceux-là étaient charmants. Vous ne pouvez pas en juger par la pauvre Louise que vous avez aperçue tout à l'heure. Elle n'est plus que l'ombre d'elle-même depuis la mort de son frère, l'adorable petit Jean. Nous l'avons perdu l'an dernier! Et quel remords pour moi qui l'aimais tant! Mais pouvais-je prévoir ce qui arriverait?
« Un jour que j'allais à la campagne, l'idée me vint d'emmener le petit. De sa vie il n'était sorti du quartier. Figurez-vous qu'il n'avait même jamais vu la Seine. L'air des champs ne pouvait que lui être bon. Il était si étiolé, si malingre! Et puis, je l'avoue, comme un grand égoïste, je voulais me don-
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ner le plaisir de faire un heureux. Hélas! je n'ai que trop bien réussi. Il revint affolé, grisé par les fleurs, par les oiseaux, par les arbres. Tout cela dansait, chantait jour et nuit dans sa petite tête délirante. Il faut que je vous le dise, l'enfant était tuberculeux. La folie, hélas! n'est-elle pas sœur de la phtisie?
« Tenez, c'est à peine croyable et pourtant rien n'est plus vrai; chaque nuit, le méchant matelas sur lequel il se roulait devenait pour le petit une prairie semée de primevères et embaumée de violettes. C'était le vent qu'il entendait passer dans les grands arbres, quand un fiacre roulait sous sa fenêtre, et les oiseaux, d'une aube à l'autre, gazouillaient à son oreille. Le Père-Lachaise, nous en sommes tout proches, était son paradis à cause de sa verdure et de ses fleurs. Il y vaguait pendant des journées-, et que de fois je l'ai ramassé endormi de fatigue sous quelque cyprès! Petit Jean était tout doucement devenu fou...
« Un soir, il rentra l'œil encore plus brillant que de coutume. « La petite fille que l'on a enterrée hier, me dit-il tout bas, est sortie de son cercueil et m'a mené par la main dans un endroit où il y a des nids partout et où les rosiers sont plus grands cent fois que vous. L'air que l'on respire dans cet endroit fait du bien là... » Il montrait sa poitrine. « La petite fille m'a dit qu'elle m'attendrait sur sa tombe demain, après-demain et toujours. »
« On eut mille peines ce soir-là à coucher le petit Jean; dans la nuit son changement fut affreux et charmant. Ses yeux grandirent encore, son nez s'affina davantage, le sourire ne quitta plus ses lèvres et son cher petit corps, lorsque l'aube se leva, était devenu diaphane. »
... Mon vieil ami s'essuya les yeux.
— Quelle pitié, reprit-il au bout d'un instant, quelle pitié me fît la mère quand la méningite eut achevé son œuvre. Son dernier espoir était que l'enfant dormirait là, tout
près dans ce cimetière, le seul endroit sur terre où il avait eu un peu de joie.
« Elle disait : il sera là presque sous ma fenêtre à portée de mon cœur, et elle s'en fut à la mairie demander le petit coin où déposer son trésor.
— « Mais vous êtes folle, ricana l'employé votre enfant au Père-Lachaise?... On n'y enterre plus les pauvres. Les pauvres... en route pour Pantin...
— Oh! dis-je suffoqué...
— Oui, c'est comme ça, reprit mon ami, voilà où en est venue notre société matérialiste, si fière d'elle-même, si dédaigneuse du passé.
« La vie et la mort ne sont plus chez nous, par ce beau temps d'égalité, que le brutal triomphe de la richesse...
« Il n'y a plus de place pour les malheureux, même au cimetière. »
Et avec un sourire navré, mon ami ajouta un dernier détail à sa triste histoire :
— Tandis que le misérable corbillard s'ébranlait pour gagner les boulevards exté-
rieurs, je vis deux camarades du petit Jean jeter un bouquet sur sa bière, et je les entendis qui disaient entre eux : « Pauvre gosse! Le voilà qui part en voiture, comme les riches, pour la campagne... »
... Et les disciples cherchant leur maître ressuscité couraient vers Jérusalem; seule Marie-Madeleine, celle de qui Jésus avait chassé les sept démons, pleurait près du sépulcre vide...
Un homme apparut; elle lui dit, le prenant pour le jardinier : « Si c'est vous qui l'avez enlevé, faites-moi connaître où vous l'avez mis et je remporterai.. . »
Alors, Jésus l'appela : « Marie », et elle tomba à ses pieds en disant : « Mon maître. » Son cœur avait reconnu le doux Seigneur de tous les pardons...
« Mon maître », le cri de Madeleine qui, depuis dix-neuf cents ans. se prolonge sur les lèvres de tant de femmes douloureuses, je
l'ai entendu passionné, déchirant. Ce n'était ni à l'église, ni au théâtre. C'était le mois dernier pendant la semaine de Pâques, dans un refuge de repenties.
J'y étais allé, non sans quelque répugnance, enjôlé par cette terrible enjôleuse qu'est la sœur Thérèse. Vous ne la connaissez pas ? C'est une Dominicaine pas prude du tout, subtile comme un juge instructeur et compatissante à en remontrer au bon Samaritain lui-même. Ses pensionnaires devaient jouer un vieux mystère intitulé : Madeleine.
« Venez, venez m'avait dit la bonne sœur, et vous verrez que l'on peut trouver plus d'une paillette d'or dans les ordures de Paris. »
Lorsque, deux ou trois jours plus tard, j'arrivais à Châtillon, je trouvai des femmes, une centaine peut-être, et quelques jeunes filles qui vaguaient devant un grand pavillon Louis XV, jadis, dit-on, petite maison d'un fermier général, et, comme je m'attardais un peu :
— Vous trouvez sans doute à mes brebis égarées un petit air raisonnable qui vous plaît, dit la sœur en dardant de mon côté, par-dessus ses lunettes, un coup d'œil plein de malice. En effet, nulle contrainte ici, continua-t-elle. Toutes ces enfants peuvent venir ou s'en aller selon leur convenance. Ne fautil pas prévoir des envolées d'imagination ? D'ailleurs, comme disait le Père Lacordaire, on ne gouverne utilement que par le sentiment de l'honneur, et, vous pouvez m'en croire, l'honneur survit à bien des naufrages...
... Allons, monsieur, c'est par ici... Maintenant tournez à gauche...
Et, après avoir longé un jardin d'où la vue s'étend sur tout Paris, je me trouve dans un hangar qui sert ordinairement de buanderie.
Au bout de ce hangar, se dresse une ébauche de théâtre. Quelques notables de Vanves et de Châtillon, venus là en voisins avec leurs femmes, s'étalent sur des bancs, près de la scène; derrière eux, au parterre,
c'est toute la bergerie de la sœur Thérèse.
On attend, on s'impatiente un peu. Enfin, les rideaux blancs glissent sur leurs tringles.
Oberammergau et Chàtillon rivalisent pour la splendeur de leurs décors. Deux ou trois pots de basilic et quelques lauriers-roses, dans leurs caisses, figurent un jardin; j'aperçois au fond de ce jardin une grotte faite avec du papier gris et deux anges qui ont des ailes bleues. Tour à tour, ces anges lèvent les bras pour montrer le ciel à une femme que je vois de dos.
Mais voilà que lentement cette femme se retourne et que de ses lèvres s'échappe la mélopée la plus passionnée, la plus navrante que j'aie jamais entendue...
L'admirable voix de cette femme pleure.
« Mon maître, mon Seigneur... J'ai trouvé la pierre de votre tombeau renversée... J'ai trouvé sur la terre le suaire qui couvrait votre visage... Mais vous, mais vous que je cherchais, je ne vous ai pas retrouvé... »
Sa douleur est surhumaine... C'est Made-
leine, l'éternelle repentie, l'éternelle réhabilitée qui la sanglote d'amour!...
— Non, non, n'applaudissez pas, me dit tout bas la sœur... Vous lui feriez mal... Vous la feriez se ressouvenir... elle ne veut pas se ressouvenir, la pauvre enfant, de ses succès... Elle en a eu et de bien grands, quand elle jouait à Vienne, à Berlin... que sais-je encore... à Pétersbourg. »
Mon étonnement fit sourire la sœur...
— A-t-elle jamais paru sur un théâtre à Paris?
— Je ne le crois pas.
— Ah ! ma sœur, pourrais-je lui parler ?
— Peut-être; et si je vous disais qu'elle est l'arrière-petite-nièce de Luther!...
... La représentation s'acheva; les bonnes gens de Chàtillon, de Vanves, s'en allèrent. Au bout d'un instant la femme, encore drapée de son voile noir, arrivait conduite par la sœur.
Un compliment n'eût été qu'une sottise.
— Etes-vous heureuse, madame? Je ne trouvais que cela à dire...
— Je le suis...
Elle baissait la tête. On voyait quand même luire et s'éteindre des éclairs sous ses grands cils. Sa bouche était dédaigneuse, ses longues mains blanches froissaient un bout de ruban. Je la sentais frémissante.
— Eh bien, dit-elle après un instant — sa voix sèche n'était plus celle de tout à l'heure — puisque la sœur le veut et que notre misérable psychologie vous intéresse, écoutez :
« Vous avez bien fait de venir. Vous trouverez ici des malheureuses échappées de tous les cercles de ce grand enfer qu'est Paris... et toutes, hélas! depuis la fille martelée de coups dans la rue borgne, jusqu'à celles qui, aux Champs-Elysées ou au Prater, achetèrent trop chèrement leur luxe, toutes vous diront qu'elles ont été victimes presque inconscientes des imaginations de leur cœur.. .
« J'avais, moi aussi, le cœur plein d'inu-
tiles trésors. On repétait autour de moi que, pour une femme, l'amour est le seul bien de la vie. Je l'ai cru. Alors sont venues ces premières luttes énervantes, ces paroles enveloppantes que tous vous savez dire. Avec quel charme je les entendais, avec quelle éperdue tendresse je m'abandonnais à leur bercement! J'espérais dans mon rêve... il s'abîmait bientôt dans le plus affreux des cauchemars...
« Et puis, malgré ses reluisantes apparences, mon histoire a été celle de toutes mes sœurs de misère... mon agonie s'est traînée à travers les capitales de l'Europe. Adulée, je le fus comme bien peu l'ont été, tandis que je sentais l'écœurement de vivre m'étouffer. Comme lorsqu'on étouffe, j'appelais à l'aide. Je criais à Dieu : « Vous que nos prêtres disent mort pour nous, êtes-vous mort aussi pour celles qui ont trop aimé?... » Entre l'horreur de vivre et l'horreur de mourir, je ne sais quoi s'agitait en moi qui me poussait vers je ne sais quoi d'inconnu où je trouve-
rais la paix... Un jour, je jouais à Constantinople. L'adresse de Chàtillon me tomba sous les yeux — dans un journal. — Qu'était cette maison? Je n'en savais rien. Ce mot de refuge m'était entré comme une flèche jusqu'au profond de l'âme.
« Vous me croirez folle... Quinze jours plus tard, — non, ne me croyez pas folle — j'avais payé un dédit énorme à mon théâtre et j'étais ici. Il va y avoir de cela cinq ans... »
— Et il ne vous en a pas trop coûté, madame, de ressouder si différemment votre vie?
— Après une existence comme la mienne, peut-il y avoir rien de trop rude, de trop abject ?
« Où serait le mal que je mourusse à la peine? Ma souffrance — l'humiliation que vous m'imposez, aujourd'hui, monsieur — retombe en pardon sur moi et sur ceux avec qui j'ai péché... »
Les mots s'échappaient de ses lèvres pareils
à des sifflements. Elle disparut comme s'évanouissent les fantômes.
La sœur eut pitié de moi, de ma stupeur :
— Mais ce qu'elle vient de vous dire bien d'autres vous le diraient comme elle. Combien ne sont-elles pas ici dont les belles mains s'ensanglantent à de misérables ouvrages! Pas plus tard que ce matin vous auriez trouvé, dans cette buanderie, en train de laver du linge une autre femme que' l'on applaudissait hier... Et le monde renie ces malheureuses parce qu'elles expient, parce que leur roman a une fin honnête!...
« Un beau monsieur que je quêtais l'autre jour m'a répondu que mon œuvre était ridicule. Sa femme s'est empressée d'ajouter que son mari avait jadis donné assez d'argent à ces créatures pour qu'il en fît désormais un meilleur emploi... Voilà, voilà où nous en sommes.
Et cependant l'émotion gagnait la pauvre
sœur, les larmes lui venaient aux yeux. — Et cependant, continua-t-elle, la pitié de Dieu ne nous sera-t-elle pas méritée par le mystérieux sacrifice de ces êtres dont le cœur outrancier dans le bien comme dans le mal ne s'est jamais marchandé? Il y a ici des femmes aussi ardentes à ce rôle de victimes, qu'on pourrait les rencontrer derrière la grille d'un Carmel. Tenez, j'entendais naguère une mourante dire à son crucifix : « Encore! encore! accordez-moi de souffrir davantage... »
... Ce même amoureux appel à la douleur, je l'avais jadis entendu sur les lèvres de Leopardi, et naguère sur celles de Coppée. Étrange unisson, n'est-ce pas? auquel la repentie de Châtillon venait brusquement ajouter sa note frissonnante.
— Ah! ma sœur, dites-moi le nom de cette femme, de cette martyre qui, tout à l'heure, m'a si douloureusement ému.
— Votre pharisaïsme capitule donc enfin,
monsieur! Alors, que vous importe ce nom? Je l'ai d'ailleurs, moi-même, oublié. Comme toutes nos enfants, la grande artiste, la descendante de Luther, ne s'appelle plus ici que Madeleine de la Résurrection.
Voici ce qu'auraient vu, si leur bonne étoile les avait conduits à Altdorf le 29 août dernier, tant de gens qui ne savent de la Suisse que ses Schweitzerhof et ses rochers étiquetés. Mais encore auraient-ils compris ce qu'ils voyaient? Auraient-ils compris que deux mille paysans pussent demeurer là, quatre heures durant, absolument hypnotisés par le Guillaume Tell, de Schiller, que leur récitaient d'autres paysans comme eux? Non; Tartarin eût « blagué » l'arbalète du vieux Suisse, et M. Perrichon eût sans doute trouvé l'occasion trop belle de faire étalage d'esprit « bien parisien » pour ne pas dauber ces « étrangers » naïfs.
Rien de moins moderne, en effet, que cette
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représentation donnée par les burghers d'Altdorf à leurs bons voisins de Zug, de Schwitz et d'Unterwald. Rien de moins « boulevardier » que ces bateliers, ces pâtres, ces artisans, ces boutiquiers, accourus de vingt lieues à la ronde ! . . . et cependant, cette foule, si vulgaire au cabaret ou dans la rue, nous allions la voir, transfigurée tout à coup, comme si l'àme des ancêtres s'était substituée à la sienne, revivre passionnément leurs douleurs et leurs joies ! ... Etrange, bien étrange révélation d'une démocratie dont le progrès n'est pas dans l'universel renversement, et qui sait, pour fortifier l'heure présente, retrouver la poésie, la foi, l'idéal du passé!...
A voir toujours vertes et blanches les cimes du Grunenwald et de l'Uristock, à entendre ces noms historiques de rivières, de châteaux, de villages, et dont pas une consonance n'a changé depuis Guillaume Tell, à retrouver ces toits en encorbellement, ces portes sculptées, ces vieux: chambranles, ces lourds volets encore peints aux fameuses couleurs
d'Uri, jaune et noir, on ne sait, à Altdorf, si tout cela vous vieillit ou si tout cela se rajeunit pour vous; maison perd comme la notion exacte de l'époque et du milieu où l'on vit. Illusion de poète sans doute, mais bienfaisante illusion par ce temps de tristes réalités...
Maître Hans Muller, le propriétaire de l'hôtel du Loup noir, où je suis descendu, et qui doit jouer le rôle de Gessler, dans la représentation du lendemain, m'en raconte la genèse si intéressante, que je note, presque mot à mot, toute cette conversation
— Oui, me dit-il, nous étions froissés de voir partout, au théâtre et jusque sur les pendules, notre Tell travesti en danseur de corde ou en brigand calabrais. Depuis longtemps nous nous demandions que faire, lorsqu'en i8o,5, Kissing, le grand statuaire de Zurich, s'avisa de nous donner enfin le vrai paysan montagnard qu'était notre homme.
Kissing a fait un chef-d'œuvre. L'avez-vous vu ? Non. Eh bien, venez le voir : nous l'avons
placé là tout près, à l'endroit même où Tell a gagné sa fameuse partie...
Maître Hans dit vrai, le groupe qui m'apparaît au tournant de la rue est une merveille de simplicité et de noblesse. Rude, mais non vulgaire, le visage de Tell rayonne d'énergie. Une sorte de sarrau sans plis plaque au torse dans un modelé magnifique. Les jambes nues sont enserrées de courroies. L'arbalète sur l'épaule, le géant marche à une puissante allure, tandis que sa lourde main caresse, légère on le sent, la joue de l'enfant qui chemine près de lui.
— Ils descendent de Burglen, leur village, m'explique mon hôte. Ils viennent voir ce qui se passe à Altdorf à propos du fameux chapeau, vous savez... de ce grotesque symbole ..
Je regarde maître Hans.. mais non... il ne songe pas à mal; c'est bien du chapeau de Gessler qu'il s'agit.
— Et l'homme que voilà, continue mon interlocuteur de plus en plus vibrant, n'est
pas seulement pour nous le libérateur de la Suisse, il en incarne l'àme, cette âme de peuple faite d'une parcelle de chacune de nos âmes! En France, l'âme de votre peuple n'est malheureusement pas ainsi faite...
— Mais de quand date, chez vous, la popularité de Schiller ? dis-je pour couper court aux appréciations dreyfusistes que je pressens.
— Dès le lendemain de son apparition, le poème de Guillaume Tell est devenu notre épopée nationale. Pas une école où on ne le commente; pas un enfant qui n'en puisse réciter des tirades! Partout il a sa place près du Catéchisme ou de la Bible. Catholiques et protestants nous en avons fait notre second Évangile...
« Aussi, l'idée nous est-elle venue tout naturellement d'imiter les gens d'Oberammergau, de faire revivre, toute distance gardée, l'histoire de notre passion et de notre résurrection. Sentiment religieux chez nos voisins, sentiment patriotique chez nous; avec cette
différence que Jésus, Pilate, Madeleine, Judas agissent et parient à Oberammergau dans des décors de convention. Ah! combien ils seraient plus émouvants à Jérusalem ! tandis que Rudenz, Walter Furst, Melchtal sont chez eux à Altdorf. Ils ont parcouru ces montagnes que vous voyez. Le vieil Attinghausen habitait là tout près; Tell débarquait à Fluelen, à moins de deux kilomètres d'ici, et c'est à la place même où nous parlons, monsieur, que se dressait le chapeau de Gessler.
« Vous venez de Zug, eh bien, vous avez dû passera Immensée, par le fameux chemin creux où la seconde flèche de Tell nous débarrassa du tyran.
« Ces bois, ces rochers, que représentent nos décors, sont vraiment enracinés dans notre sol comme le sont dans nos cœurs ce patriotisme et cet amour de la liberté que nous vous redirons, en vers superbes, moi le pauvre aubergiste, Tell le marchand de cotonnades, Melchthal l'écrivain public, Gertrude la petite papetière dont voilà le magasin...
tous, tous, manants et rustres, comme vous dites en France, bourgeois, prêtres, soldats, nous célébrerons, avec un enthousiasme égal, dans quelques heures, celui qui nous a faits libres pour l'éternité... »
Je veux, le lendemain, dans la matinée, me faire présenter à chacun de ces acteurs, qui, je l'avoue, m'intriguent fort. Mais tous sont à leur besogne coutumière. Je ne rencontre, dans sa boutique, que Gertrude, de son vrai nom Mlle Joséphine Haber; on ne saurait être plus gracieuse que cette jeune femme brune, avec des yeux magnifiques. Elle a déjà revêtu le costume de son rôle, et l'anachronisme est charmant d'acheter des cartes postales à cette jolie paysanne d'il y a six cents ans. Malheureusement, Gessler l'aubergiste, superbement harnaché, vient enlever Gertrude, comme elle me rend ma monnaie.
Midi sonne. La représentation est pour une heure.
La grande rue d'Altdorf charrie déjà gens
de toute sorte vers le théâtre. Vieux hommes avec leurs vieilles femmes, capucins à longue barbe, soldats en uniforme, garçons le feutre pointu sur l'oreille, jolies filles en cheveux, en bonnets, gamins endimanchés. Tout cela bariolé, enrubanné, fleuri d'edelweiss et de roses, empanaché de plumes d'aigle, s'agite, se presse, rit, chante, s'éponge au beau soleil qui poudroie sur la route et fait verdoyer la prairie où s'élève la salle de spectacle.
Et voilà que cette foule y pénètre avec le recueillement qu'elle eût mis à entrer dans une église. C'est à peine ce bourdonnement, ce remuement de chaises qui précède l'office. Quatre ou cinq jeunes gens suffisent pour caser tout le monde. On attend, on attend longtemps sans cris, sans murmures. Un hourra seulement quand enfin le rideau se lève. Puis, c'est une immobilité si instantanée qu'on la dirait miraculeuse. Sur la scène, dans la salle, les nerfs se mettent à vibrer; ils vibrent et résonnent à l'accord parfait. Chaque mot porte. Pas une nuance que ne
reflètent ces deux mille visages. Un même souffle soulève toutes ces poitrines La fièvre va. va redoublant à mesure que se déroule le drame. Le spectacle n'est pas sur la scène, il est dans la salle. Qu'importe la pièce ? Qu'importent les acteurs, admirables pourtant! Ce n'est point ici un compte rendu dramatique, c'est l'impression, l'inoubliable impression de cette rencontre avec l'âme d'un grand peuple!...
Cette âme a une voix que je n'ai jamais entendue, une façon de dire patrie que je ne connaissais pas ; et ma pensée s'en va par delà ces montagnes comme fût allée la vôtre, vers cet autre peuple qui, lui aussi, défend héroïquement sa liberté. Il me semble que l'écho mourant redit là-bas ce cri de douleur que je viens d'entendre :
... Nous nous sommes créé ce sol qui vint s'offrir Au travail de nos mains! Les antiques repaires Qu'offraient jadis ces bois aux monstres sanguinaire .-> Ont fait place à nos champs, nos vergers, nos maisons Nous avons étouffé la race des dragons Qui levaient au marais leurs tètes venimeuses ; Nous avons déchiré les brumes ténébreuses
Qui de leurs noirs replis entouraient ce désert. Creusant le roce'pais sur l'abîme entr'ouvert, Au voyageur nos bras ont su faire un passage. Et par possession, dont les ans sont le gage, Ce sol nous appartient!... D'un soldat étranger Recevrons-nous les fers qu'il voudrait nous forger :
... Non. La pitié de Dieu fera luire enfin, sur les champs ensanglantés du Transvaal, l'arc-en-ciel qui jadis au Rutli rendit à l'espérance les chasseurs, les bergers, les paysans d'Uri et d'Unterwald.
Dieu me garde de vouloir obliger personne à crier : « Au miracle! » Le rôle de Père de l'Église ne saurait m'appartenir. Je veux simplement raconter ici ce que j'ai vu et ce que je viens de lire dans un petit livre merveilleusement documenté, que son savant et trop modeste auteur, M. le marquis de Lespinasse, a intitulé : Historique des apparitions de Tilly-sur-Seulles.
Avisé qu'une de ces apparitions devait se produire prochainement, je m'en allai à Tilly, voilà quelques semaines. Rien de paisible comme ce petit village, qui ressemble à tous les villages normands. Ses maisons blanches, encadrées de pommiers, essaiment le long de la route de Bayeux à Caen. Ils sont là, à les
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habiter, sept ou huit cents braves gens, qui n'ont pas d'histoire et ne se soucient guère d'en avoir une, si l'on en juge par leur indifférence à regarder passer la foule que la curiosité ou la dévotion amènent chez eux depuis six ans. Car il y aura six ans, au mois de mars prochain, que les phénomènes dont il sera question ici se produisirent pour la première fois.
La classe, ce jour-là, venait de finir à l'école communale, et les petites filles, avant de quitter les bonnes sœurs, faisaient une prière, lorsque l'une d'elles, qui, sans doute peu dévote, regardait par la fenêtre, poussa un cri — certes, il y avait de quoi! — elle voyait, et tout le monde, sœurs et élèves, virent comme elle, là, en face, de l'autre côté du village, planant entre ciel et terre, debout sur un nuage rose, une éblouissante figure de femme. Sa robe était blanche, sa taille entourée d'une écharpe bleue. Un voile encadrait son visage, à ce point rayonnant que tout en resplendissait autour de l'école.
... Et pendant trois mois, la douce image réapparut presque chaque jour aux sœurs et aux enfants. Elles en avaient la vision plus intense à mesure qu'elles priaient davantage. C'étaient alors des battements de mains, des cris de joie, auxquels les anges, dans le nuage rose, faisaient écho en carillonnant autour de la Vierge Marie — car ce ne pouvait être qu'elle — de joyeux Angélus sur des cloches invisibles...
Mais, comme l'arc-en-ciel qui s'évapore quand on l'approche, celle, dont on distinguait jusqu'au sourire, s'évanouissait lorsqu'on la cherchait où elle semblait être, si bien que nul ne pouvait dire qu'elle fût voisine ou lointaine.
— La question, me racontait à ce propos, M. le marquis de Lespinasse, que j'avais la bonne fortune de rencontrer à Tilly, se posait si obsédante, que la supérieure, Mme Saint- Patrice, prit, pour en avoir le cœur net, le singulier moyen que voici, un jour que l'apparition venait de se manifester :
« Une tourière armée d'un long bâton au bout duquel battait un morceau d'étoffe blanche, s'élança dans la direction où flottait le nuage. Il était convenu que les sœurs, restées à l'école, agiteraient leurs mouchoirs lorsque le fanion de la tourière se trouverait au-dessous de l'apparition.
« Longtemps, la pauvrette vagabonda à travers champs, dépassant l'église, dépassant les plus lointaines maisons du village. Lorsqu'on lui fit signe enfin de s'arrêter, elle se trouvait dans ce qu'on appelle là-bas une pâture, à douze cents mètres de son point de départ et devant une haie d'où émergeait un vieil ormeau, lamentablement ébranché. Rien de triste ni de banal comme ce paysage fait de broussailles, de terres en friche, d'arbres rabougris, au-dessus desquels sœurs et enfants aperçurent, ce jour-là, pour la dernière fois, celle qu'elles appelaient la douce Vierge. A d'autres, désormais, de la voir et de l'entendre.
Car le bruit des étranges choses qui se passaient avait, de proche en proche, gagné tout le pays normand. La foule, maintenant, accourait à Tilly pour y être témoin des phénomènes les plus contradictoires. Les apparitions se multipliaient, en effet, autour de l'ormeau, divines ou diaboliques? On ne le savait plus. C'était, tantôt sur l'arbre, comme l'enroulement d'une forme hideuse; tantôt, il se couronnait d'une tête sanglante. Tantôt, enfin, on voyait sortir de terre et y rentrer, une figure de femme dont les pieds, les mains, se hérissaient d'ergots et plus d'une fois, hélas! il arriva que, devant ce terrifiant spectacle, des malheureuses se roulèrent, convulsées, sur le sol...
« Mais, grâce à Dieu, ajouta M. de Lespinasse après m'avoir donné ces si curieux détails, grâce à Dieu, ces manifestations diaboliques ne se produisent plus depuis quelque temps. Les voyantes qui en étaient obsédées ont quitté Tilly. — Où sont-elles? Je l'ignore. — Il ne reste ici que Marie Martel, dont les
visions sont douces et infiniment consolantes... Venez, nous Tirons voir avant qu'elle monte au champ de l'apparition. Mais ne vous attendez pas à trouver un être séraphique. Marie Martel n'est qu'une campagnarde lourde et commune... »
En effet, j'aurais passé vingt fois auprès de Marie Martel sans la remarquer, tant elle ressemble à toutes les filles de ferme que j'ai rencontrées. Sa vie avait été, paraît-il, fort malheureuse, jusqu'au jour où une digne femme de Tilly, fermement convaincue que la pauvre fille était l'objet de faveurs divines, la recueillit par charité. Tous les jours, quelquefois le matin, mais plus ordinairement le soir, maîtresse et servante vont ensemble réciter le rosaire devant l'ormeau. Si rien d'extraordinaire n'est survenu pendant la prière, elles regagnent, l'une son petit salon, l'autre sa cuisine.
Mais il en arrive autrement parfois. Marie Martel entend, pendant qu'elle prie, une voix qui lui donne rendez-vous, à jour fixe, au
champ des apparitions. Elle devait précisément s'y rendre ce jour-là, vers huit heures du soir. Il en était quatre lorsque j'arrivai chez elle, pour la trouver occupée à éplucher des pommes de terre.
Notre conversation fut des plus banales. Et, si grand fût mon désir de trouver dans ce qu'elle me disait un mot à retenir, je ne le trouvai pas.
Je n'en fus pas moins exact quelques heures plus tard au pied de l'ormeau. Tandis que M. de Lespinasse, qui avait bien voulu m'y accompagner, m'expliquait la topographie des lieux et me racontait les extases dont il avait été témoin, la voyante arrivait, suivie d'une centaine de personnes. Elle marchait pesamment, la tête enveloppée d'un tricot et les mains embarrassées d'un lourd paquet de chapelets.
Marie Martel s'arrêta à l'endroit précis que m'avait indiqué M. de Lespinasse et disposa tranquillement, devant elle, les rosaires, les
croix, les images qu'elle avait apportés. On ficha sur une planche une douzaine de cierges allumés, pour qu'on la pût bien voir, et le rosaire commença.
Tant que dura la première dizaine, je ne remarquai aucun changement dans le visage de Marie Martel. Il gardait sa même expression peu intelligente. Seulement ses yeux, qu'elle relevait à chaque instant, semblaient chercher, dans la nuit, l'apparition qu'elle ne voyait pas encore. Il en fut ainsi pendant huit ou dix minutes. Puis, tout à coup, la prière s'arrêta. Les yeux largement ouverts de la voyante devinrent fixes. Je me trouvais en face d'elle, et la lumière donnait, si vive, sur son visage, qu'aucune expression ne pouvait m'en échapper. Il me sembla d'abord que les traits se contractaient et que les coins de la bouche fléchissaient douloureusement; puis insensiblement la figure se rasséréna. Marie se mit à parler. Ses premières paroles, presque inintelligibles, étaient sifflantes. Puis, peu à peu, la voix se raffermit. La voyante priait,
haletante, passionnée, sans toutefois que dans la pensée ou dans les mots que je pouvais saisir il y eût le moindre relief.
Une sorte de dialogue, vif, pressant, mais dont le sens ne pouvait être suffisamment précisé par les paroles de Marie Martel, qui n'étaient naturellement que des réponses, sembla s'engager entre l'apparition et la voyante dont les yeux, toujours fixes, pleuraient. Sa tête était un peu renversée. Elle tendait en avant ses deux mains ouvertes, au bout desquelles son rosaire tenait, comme par miracle.
L'extase, ce soir-là, dura près d'une demiheure. Il y avait autour de Marie Martel, outre les habitants du village, témoins ordinaires de ses visions, trois officiers en uniforme, cinq ou six prêtres, un médecin venu de Paris et moi. En voyant les officiers s'en aller, profondément émus, j'étais tenté de faire un rapprochement entre ces braves gens et le Centurion qui, jadis, descendit du Calvaire en se frappant la poitrine. Quant aux
prêtres, leur impression paraissait beaucoup moins vive. Il me sembla même que plus d'un souriait d'un sourire qu'il eût peut-être mieux valu ne pas trouver sur ses lèvres.
Du reste, cette extase, comme presque toutes celles qui l'ont précédée et suivie, laissait le spectateur aussi convaincu de la réalité d'un fait extraordinaire que peu renseigné sur sa nature et sur les communications faites à la voyante. Seul, en effet, son confesseur, le curé doyen de Tilly, reçoit les confidences de Marie Martel, et, si le digne prêtre en tient exactement le journal, il est naturellement trop discret pour en rien révéler.
J'ai su, cependant, de façon indirecte, que pendant l'extase dont je viens de parler, l'apparition s'était montrée menaçante, les larmes, les supplications de la voyante l'avaient, d'ailleurs, laissé soupçonner... « Pitié!... — disait-elle, sans cesse — pitié ! . . . » Je me souviens même qu'elle avait plusieurs fois ajouté : « Pitié! au moins pour les petits!... »
J'avoue que ce dernier cri m'avait ému... Serions-nous à la veille d'un nouveau massacre des Innocents?...
Si je ne craignais d'allonger démesurément ce récit, je pourrais parler encore de guérisons extraordinaires et de mille autres faits étranges observés à Tilly. Je n'en veux retenir que deux, absolument dissemblables, et aussi frappants l'un que l'autre.
Dès ses premières extases, Marie Martel avait eu la vision d'une prodigieuse basilique que la Vierge voulait voir s'élever sur le champ même où elle apparaissait. Et telle avait été la netteté de cette vision que, rentrée chez elle, la voyante retraçait, sur une grande feuille de papier gris, l'ensemble et les détails du monument, avec une si parfaite exactitude qu'un architecte déclara ce plan établi de façon impeccable. Je l'ai vu, moi aussi, ce curieux dessin. S'il ne m'appartient pas de le juger avec la même compé-
tence, je puis au moins dire qu'il est absolument extraordinaire pour être l'œuvre d'une fille de ferme qui, de sa vie, n'a touché un crayon.
Quant à l'autre fait, il me semble plus caractéristique encore.
M. de Lespinasse a nettement distingué dans l'œil de Marie Martel, un jour qu'elle était en extase, l'image réfléchie de la Vierge. « C'était d'abord, m'a-t-il dit, comme une tache blanche, comme une sorte de taie qui s'étendait sur la prunelle. Puis, cette taie s'est volatilisée, formant un petit nuage, au centre duquel j'ai vu une statuette de la Vierge, parfaitement nette, très lumineuse et enveloppée d'un voile. Bien loin d'être immobile, cette statuette paraissait animée. On eût dit qu'elle parlait, et son geste semblait accompagner ses paroles... »
M. de Lespinasse n'avait pas été seul à observer ce phénomène. Un médecin, élève de Charcot, c'est dire son scepticisme scientifique, en avait été également témoin et pro-
clamait le fait inexplicable. Comme à Lourdes, c'est donc à Tilly la banqueroute de la science...
La banqueroute de la science? Oui! Mais n'y aurait-il pas, quand même, témérité à affirmer le surnaturel divin de ces apparitions?... L'Eglise ne s'est pas prononcée. Elle semble même, pour le moment, se désintéresser de ce qui se passe là-bas, si curieux soient les phénomènes qu'on y constate.
Alors, pourquoi tout cela?
« Que sais-je? » dirait Montaigne.
Il y a dans l'histoire de curieux recommencements, comme aussi des analogies bien inattendues entre ceux qui la font. C'est pourquoi je voudrais, à propos xiu renouveau de persécution qui sévit sur les Jésuites, faire voisiner, un instant, M. Waldeck-Rousseau et M. le duc de Choiseul.
Oui, vraiment, il existe certains traits communs entre ces deux ministres qui, pourtant, se seraient de si bon cœur tourné le dos. Mais ne voulant ni humilier l'un ni flatter l'autre, je n'arguerai ici que de leur commun dédain pour les parlementaires, et de l'étrange dilettantisme qu'ils ont mis à persécuter des
gens pour lesquels ils n'avaient évidemment ni haine ni amour.
« ... Je gage, disait M. le duc de Choiseul, en se moquant du marquis de Pombal, qui, lui, prenait son rôle au tragique... que ce monsieur a jour et nuit un Jésuite à cheval sur le nez... »
A mon tour, je gagerais que M. Waldeck se disait tout bas la même chose, l'autre jour, quand il voyait tel franc-maçon, que je pourrais nommer, se démener comme un possédé à la tribune.
Mais, hélas ! de même que philosophes et Jansénistes s'entendaient, jadis, pour courir sus aux Jésuites, imbéciles et gens d'esprit confondaient hier leurs votes; et ces votes faisaient balle pour frapper, à nouveau, ces éternels otages de toute révolution.
Tenez, cette lettre de Voltaire à son ami d'Alembert ne semble-t-elle pas dater de ces jours-ci :
« ... Je ne sais, lui mandait-il, ce qu'il en sera de la religion de Jésus... Mais en atten-
dant, sa Compagnie est dans de mauvais draps... »
Et ce même état de choses qui réjouissait si fort, voilà cent trente ans, le vieil impie, réjouit encore aujourd'hui sa descendance. Car c'est toujours « d'écraser l'infâme » qu'il s'agit. Qu'importe que ce soit, comme au temps de Choiseul, sous la mule de Mme de Pompadour ou, comme au temps de Waldeck, sous la botte de M. Trouillot?
J'ai là, sous les yeux, un portrait du duc de Choiseul. Il est assis, poudré, souriant, dans son cabinet, devant un bureau chargé de papiers, qu'il classe d'une main distraite. On devine, à le regarder, que ce grand seigneur n'aurait fait qu'un très médiocre ministre constitutionnel. La responsabilité l'eût perdu. Pour être, il lui fallait Versailles. Qualités, défauts, tout, chez le duc, était de son rang et de son époque. — Et en cela, plus heureux que M. Waldeck, il a su jeter un voile brillant, aussi bien sur ses fautes que sur la décadence de son pays.
Voyez quel contraste de ce cabinet à celui de la place Beauvau?... M. le président du conseil y rentre inquiet, maussade. — La séance de la Chambre vient de finir. Elle a été orageuse. Le ministère l'a échappé belle. M. Waldeck jette son portefeuille bourré de papiers sur une table... Quelqu'autre que lui l'y ramassera sans doute un de ces jours. Sait-on jamais en quelles mains peuvent tomber maintenant les portefeuilles?...
Comme M. de Choiseul, M. Waldeck trie, classe ses papiers... Mais de quel air dégoûté il en regarde les signatures! Il va falloir rendre en faveurs écœurantes, à tous ces députés qu'il méprise, la monnaie de leur confiance. Je ne jurerais pas qu'à cette heure M. le président du conseil ne fasse quelque douloureuse comparaison entre son rôle de ministre républicain et celui que jouait un ministre d'État sous la vieille monarchie. Tout en servant son prince et surtout son pays, on pouvait, en effet, alors, sauvegarder sa personnalité.
Car, quoi qu'on en ait dit, ce ne furent pas les parlementaires — il avait ces pédants en horreur — qui obligèrent M. le duc de Choiseul à s'occuper des Jésuites. Ce fut la politique étrangère. Ce fut la nécessité de plaire à Charles III. Trop de tiédeur en cette affaire eût brouillé le duc avec l'Espagne.
Malgré Fachoda. cette excuse a manqué à M. Waldeck-Rousseau. Et si, d'autre part, on peut reprocher au ministre de Louis XV d'avoir trop chaudement épousé la querelle de Mme de Pompadour, le même reproche peut être adressé au ministre de M. Loubet, avec cette circonstance aggravante qu'au lieu de céder au caprice d'une jolie femme, il a fait siennes les grossières rancunes de Marianne.
Non, Marianne et Mme de Pompadour ne pouvaient avoir les mêmes raisons d'en vouloir aux Jésuites.
C'était aux environs de la semaine sainte, en 1-56. Mme de Pompadour — le croiraiton : — voulait faire ses Pâques. Et, mieux
encore, elle voulait les faire faire au roi.
« ... Si le roi n'est pas enchaîné par les sacrements, mandait-elle à M. le duc de Choiseul, il se livrera à une façon de vivre dont tout le monde sera fâché... »
Mais le zèle de la dame n'allait pas jusqu'à vouloir... « priver Sa Majesté de la présence d'une personne nécessaire au bonheur de sa vie et au bien des affaires... »
Il s'agissait donc, pour absoudre le roi et la favorite, de trouver un casuiste assez accommodant pour se contenter de tel engagement secret qui laisserait subsister le scandale public.
On sait que depuis Henri IV les rois de France avaient toujours un Jésuite pour confesseur. Le titulaire de la charge était alors le père Pérusseau. Or, le père Pérusseau, consulté, refusa net de se prêter aux combinaisons théologiques de la favorite. Celle-ci eut beau bouleverser les petits appartements, fermer les portes, changer les escaliers... « afin que le roi ne pénétrât plus chez elle
que par l'appartement de compagnie », rien n'y fit.
L'intraitable père Pérusseau fut cassé aux gages. Et l'on appela à Versailles le père de Sacy, que l'on estimait de meilleure composition. Cela, bien à tort, car, non moins ferme que son confrère, il s'excusa par ce mot charmant « ... qu'il n'entendait pas qu'il lui advînt comme au confesseur du feu roi, lorsque M. le comte de Toulouse vint au monde... »
Furieuse de voir ainsi les Jésuites la tenir en échec devant leur confessionnal, la marquise ameuta contre eux la cour, la ville, les parlements... au milieu de quels applaudissements... je n'ai pas à le dire. Chacun s'empressa contre les Pères. Sous prétexte de vérifier certains points de doctrine, on les obligea à déposer au greffe de toutes les cours un exemplaire de leurs constitutions. On voit que ces messieurs du Palais-Bourbon n'ont rien inventé. Et tout de suite, on nomma à Rennes, à Dijon, à Aix, à Bordeaux, des
commissaires pour examiner « les dossiers de Loyola ».
En attendant l'arrêt, on ferma collèges et résidences. Le feu, de proche en proche, avait pris a. toutes les têtes. Entre la boîte à mouche et le roman licencieux à la mode, les réquisitoires de procureurs généraux, les « comptes rendus », les « avertissements aux Jésuites » tramaient sur toutes les toilettes.
Louis XV, qui ne demandait que son repos, résista d'abord à l'entraînement. Mais, selon l'éternelle tactique en usage, qu'il s'agisse de tromper rois ou peuples, ii n'y eut fantômes que l'on ne fît réapparaître, rengaines que l'on ne répétât. Damiens joua son rôle dans cette fantasmagorie. L'ayant eu quelque temps à leur service, les Jésuites, ces mêmes hommes qui veulent aujourd'hui étrangler la République, avaient nourri leur valet de doctrines régicides.
Sceptique, comme il l'était, — M. Waldeck- Rousseau l'est-il beaucoup moins? — le duc de Choiseul riait, évidemment, sous cape, de
ces évocations. Mais il était trop fin courtisan pour ne pas les exploiter au profit de la femme charmante qui avait toute la confiance du roi.
Cédant aux cajoleries de sa maîtresse, fatigué des bonnes raisons de son ministre, Louis XV, las de lutter, mais non pas convaincu, signait enfin, en 1764, l'édit qui chassait les Jésuites de son royaume.
«... Qu'il sera donc plaisant, dit-il, posant sa plume, de voir le père Pérusseau en petit abbé!... »
Ce fut là toute l'eau bénite que le prince jeta sur la Compagnie de Jésus. L'histoire ne dit pas ce que son ministre répondit, en prenant à son tour le goupillon. Mais il avait assez d'esprit pour ne pas laisser, comme son maître, la haine et l'injure aux sectaires.
Eh ! mon Dieu ! ici, encore, n'en pourrais-je dire autant de M. Waldeck-Rousseau :...
En effet, n'en déplaise à M. Brisson, le président du conseil ne croit ni à Rodin, ni aux « hommes noirs... » S'il se moque du
Parlement et de la foule imbécile auxquels il les livre, il respecte les Jésuites.
Il est trop averti pour ne pas apprécier à leur valeur le courage, la science, l'abnégation de ces hommes que, du haut des tréteaux parlementaires, il proclame les ennemis du bien public.
« Comediantc — Tragediante. »
Mgr Lorenzelli sait bien que M. le président du conseil joue au mécréant et au persécuteur. L'ardeur avec laquelle il le défend, partout et en toute occasion, nous rassure pour l'avenir. Sans doute, nous allons voir un de ces jours, après les élections peut-être, M. Waldeck-Rousseau, dégoûté, lassé, comme le fut jadis le duc de Choiseul de son œuvre, la répudier avec le même dédain qu'il a mis déjà tant de fois à renier son passé.
Et alors, il mandera à M. Nisard, son ambassadeur à Rome, quelque chose de semblable à cette lettre écrite par M. le duc de Choiseul, le 20 août 1769, à Bernis, son négociateur auprès du pape Clément XIV :
«... Je ne sais s'il a été bien fait de renvoyer les Jésuites de France... Mais je crois qu'il sera plus mal fait, ces moines renvoyés, de faire à Rome une démarche d'éclat pour la suppression de l'ordre... »
Quelle aventure si M. Waldeck-Rousseau et M. le duc de Choiseul se rencontraient une fois encore... et cette fois, sur le chemin de Canossa!...
Le bon docteur Salvat a cette manie qu'avait, dit-on, Flaubert, d'être toujours à l'affût de la bêtise française. Moins ambitieux, pourtant, que son devancier, Salvat circonscrit son champ d'observation.
« Je ne suis qu'un modeste spécialiste... » dit-il en s'excusant de ne s'intéresser qu'aux sottises politiques de son cher pays. Mais quelle joie, pour lui, de les collectionner!... Voilà trente ans qu'il les classe, les étiquette avec la triomphante cruauté du naturaliste qui épingle sur son liège une puce de belle venue ou noie quelque fœtus extraordinaire dans son bocal d'esprit-de-vin.
Cependant, et bien qu'elles lui appartiennent, ne jugez pas Salvat sur l'outrance de ces
comparaisons. Personne n'est moins macabre que ce petit homme qui s'est donné pour mission de rire au nez des importants et des sots.
C'est donc riant, et riant de bon cœur, que je le trouvai l'autre matin devant le ministère de la marine, rue Royale.
— Et pourquoi si gai? lui dis-je. Mais d'abord, d'où revenez-vous?
— De voir jouer en province la plus étourdissante partie de bonneteau, qu'aient jamais engagée des gens en mal électoral. Oh! leurs Figures! comme disait Barrés... A propos de ligures, continua Salvat, je viens d'apercevoir celle de M. le ministre de la marine, et vous m'avez trouvé riant encore de l'ahurissement du petit matelot qui avait à lui présenter les armes...
Ce qui prouve, répondis-je, qu'un matelot est parfois plus facile à ahurir qu'un amiral... Mais passons. Vous parliez de leurs figures ?.. .
— Ah! mon cher : obséquieuses et plates, et douloureuses, et grimaçantes à souhait.
Les triomphateurs rogues et bouffis que nous rencontrons depuis quinze jours, sur le pont de la Concorde, ne ressemblent guère, je vous assure, aux pauvres diables qui, pour fuir leurs provinciales épouses, leurs écœurants dossiers, leurs bistouris rouilles, leurs enfants piaillards, leurs dettes criardes, débitaient, voilà deux mois, avec des gestes d'apôtres, leurs boniments sur tous les champs de foire de leurs cantons et y avalaient des couleuvres plus goulûment que les artistes de Barnum eux-mêmes...
— Vous êtes sévère, Salvat...
— Mais, juste, reprit-il, avec condescendance. Après tout, ces politiciens ont raison. Ils savent, pour l'avoir vu tant de fois, qu'un coup de g... donné à propos peut envoyer son homme d'une table d'estaminet dans un ministère, voire même dans une ambassade. Si, d'ailleurs, quinze jours de campagne électorale suffisent à faire un député, quinze jours passés à la buvette suffisent, a fortiori, pour que M. Purgon en remontre à Colbert, que
maître Pathelin se gausse de Jomini, et qu'en toute connaissance de cause, Gros-Jean discute les encycliques du pape.
« On a même, à l'usage de ces grands hommes, remanié la vieille langue parlementaire. »
Ce disant, Salvat tirait de sa poche un petit volume, fort élégamment relié, ma foi, aux armes de Marianne.
— « Le Lexicon de l'injure », fit-il, en me le présentant. Peut-être vous souvenez-vous que le Journal des Débats l'avait vivement recommandé à MM. les députés, au moment où ils se séparaient pour entreprendre leurs tournées électorales ?
En effet, il ne pouvait leur être que fort utile, car je trouvai, en feuilletant ce délicieux « Lexicon », non seulement des injures pour hommes, pour femmes et pour enfants, mais encore des injures variées et assorties pour groupes, pour congrégations, pour syndicats.
— Ce petit livre a dû être pour l'éditeur
une merveilleuse affaire, dis-je, en rendant la plaquette à Salvat.
— Si bonne qu'il se propose d'en faire une nouvelle édition, considérablement augmentée, dès la fin de la campagne d'invalidation qui se poursuit... Il n'y a pas à dire, continua Salvat. Cet éditeur est intelligent. Et, la preuve, c'est qu'il pense tirer sur vélin quelques exemplaires de son Lexicon pour les offrir à MM. les ambassadeurs et ministres étrangers qui voudraient suivre les débats du Parlement.
Comme je demeurais un peu interloqué :
— Mais riez donc, clama l'impitoyable
railleur; mais riez donc, pour ne pas pleurer
de tant de hontes, car, vraiment, il y a de
quoi pleurer.
« Si messieurs les députés ont retrouvé leurs vingt-cinq francs et leur buvette gratuite, que n'en coûte-t-il pas à nos malheu-
reuses provinces ? Vous ne vous doutez pas, à Paris, où M. Lépine vous laisse aussi libres d'aller et de venir que si vous étiez Mme Humbert ou son frère Daurignac, vous ne vous doutez pas de ce qu'il y a de haines soulevées aujourd'hui d'un bout de la France à l'autre, de ce qu'il y a de rancunes à satisfaire, de vengeances à exercer, d'honnêtes gens à punir et de misérables à récompenser...
— Comment? Vous en êtes là, vous, naguère encore si fervent provincial...
— Hélas! depuis que M. Loubet a touché la province de son rameau d'olivier, les anodines rivalités d'autrefois sont devenues des haines corses. Rien ne se dit plus, ne s'écrit plus, ne se pense même plus là-bas, qui ne soit prétexte à persécution. Nous en sommes, en attendant la loi des suspects, aux cartes de civisme...
Salvat ne riait plus. Je le sentais vraiment malheureux.
— Ah! reprit-il, avec un soupir... Me voilà, j'en ai peur, à jamais condamné au pavé de Paris. C'en est fini pour moi de la douce vie des champs, car la terreur, mon ami, la vraie terreur, règne, maintenant^ partout là-bas.
« ... Dans mon village, par exemple, au tréfonds de la France, je rencontrais, l'autre jour, le père Napoléon, le garde champêtre avec lequel, tant de fois, jadis, j'avais braconné.
« — Toujours jeune, vieux Bonaparte, et, toujours ferme au poste..., lui crai-je joyeusement.
« La bouche édentée du pauvre homme grimaça un sourire mais elle demeura muette. Effaré, Napoléon avait regardé autour de lui et s'éloignait à grands pas.
« — Une bolée de cidre, Napoléon!...
« Napoléon continuait de fuir vers le bo-
queteau voisin, et Dieu sait ce que tant de sobriété coûtait au pauvre vieux!...
« Bientôt, pourtant, je l'entendis qui sifflait à la façon d'une grive qui rappelle. C'était, entre nous, jadis un signal convenu et je m'approchai, à petits pas, d'une cépée où je le trouvai blotti.
« — Ah! mon petit, mon petit, fit-il quand il se fut assuré que nul ne pouvait ni nous voir, ni nous entendre... mon petit, c'est ici maintenant la guerre aux honnêtes gens. Ils veulent me reprendre la plaque de « champêtre » que je porte, depuis quarante ans, avec honneur et respect. Parce que ma petite fille va chez les bonnes sœurs, ils m'ont dénoncé au sous-préfet; ils veulent me faire crever sur la paille, comme l'autre à Sainte- Hélène... Eh bien, Napoléon y crèvera, mais sa petite ira quand même chez les bonnes sœurs... »
Salvat m'avait conté cette histoire avec tant d'âme que j'en demeurai tout ému.
— C'est infâme, murmurai-je.
— Infâme! il n'y a, en effet, pas d'autre mot pour qualifier cette persécution qui, afin d'atteindre plus sûrement l'âme des petits..., s'attaque aux tendresses qui les entourent. Certes, le vieux Napoléon est à plaindre, mais écoutez ce qui, huit jours après les dernières élections, arrivait à son voisin le cantonnier, un autre brave homme de chez moi...
« Sa femme est morte, et il a sept enfants à nourrir avec les cailloux du grand chemin. Si navrante est sa misère que le bureau de bienfaisance lui donnait, il y a quelques semaines, une culotte pour son petit dernier... Comment a-t-on su que le cantonnier avait voté pour le candidat conservateur?... Toujours est-il qu'au lendemain de l'élection, un appariteur de la mairie est venu réclamer la culotte municipale. Il a fallu que le pauvre petit tout en larmes se déshabillât et la rendît...
« Et puis, c'est le facteur qui est compromis parce qu'il commence sa tournée par le château. C'est le receveur buraliste que l'on
déplace parce qu'un « observateur » l'a dénoncé comme « liseur de la Croix ».
« Vraiment, on demeure stupide, parfois, devant la rouerie malfaisante de nos tyranneaux de village.
« Pour se rendre compte, par exemple, du vote de chacun, l'instituteur de ma commune n'a-t-il pas imaginé de faire jouer ses élèves à 1' « élection » ?
« Mon chapeau servira d'urne, leur dit- « il... Je présiderai le bureau. Et pour que le « vote soit bon, vous écrirez bien soigneusece ment votre bulletin. Il y a deux candidats. « Vous le savez : MM. X... et Y... » Et, traîtres sans le savoir, chacun des enfants inscrivit sur son petit papier le nom du candidat pour lequel son père devait voter. L'instituteur qui connaissait leurs écritures n'eut pas de peine, le lendemain, à faire le récolement des votes.
« Ah! je n'en finirai pas... c'est encore, grâce à l'instituteur, son ennemi intime, que mon curé reçoit, sans cesse, de la sous-préfecture, les avis les plus menaçants. Le digne homme, pourtant, ne vit que de misère.
Grand Dieu, l'idée ne lui est jamais venue de parler politique en chaire. C'est de sa plus belle voix qu'il entonne à la fin de la grand'messe, le Domine salvam fac rempublicam auquel nos parpaillots, qui n'y assistent pas, tiennent tant. Tenez... ce n'était pas brave, mais c'était prudent. Mon prêtre, le jour des élections, est parti pour n'avoir pas à voter... Pauvre vieux curé!... Les fortes têtes du village ne l'ont pas moins insulté quand le soir, très tard, pour rentrer au presbytère, il a passé devant le café de « la Jeune France ».
« La province appartient désormais, aux « observateurs », aux dénonciateurs, à toute la clique qui vient faire les élections. La délation y est à l'honneur, depuis que les préfectures se sont transformées en agences de renseignements et que MM. les préfets ont en-
dossé la défroque de Tricoche et de Cacolet. Savez-vous, à ce propos, rien de plus joli que l'enquête, naguère menée par les policiers de Corbeil qui, de porte en porte, s'en allaient demander aux femmes pour quel candidat elles faisaient faire une neuvaine ? »
Nous avions, en bavardant de la sorte, Salvat et moi, remonté les Champs-Elysées. Nous arrivions à la hauteur de l'avenue Marigny, lorsqu'une Victoria s'y engouffra au grand trot.
— Monsieur le président du conseil, fis-je; il revient sans doute de la Chambre.
Salvat, à qui cette aimable apparition avait tout à coup rendu sa belle humeur, s'arrêta et me dit en souriant .
— Savez-vous que parmi tous ces préfets chargés d'enquêter sur les antécédents des fonctionnaires au service de la République, il
en est un qui doit être aujourd'hui fort embarrassé?... Comment, comment, vous ne devinez pas? Mais, c'est celui de la Charente- Inférieure, qui aura demain ou après-demain à transmettre à M. le ministre de l'intérieur le dossier de M. l'abbé Combes.
... Il n'y avait, quand on a expulsé la petite Sœur Angèle, ni beaux messieurs pour protester, ni belles dames pour lui donner le bras. M. le maire est, simplement, venu, un matin, suivi du garde champêtre, dans le hangar où elle faisait la classe à une douzaine de petites filles, et lui a dit :
— Vous savez, ma Sœur Angèle... Il faut faire votre paquet. L'ordre vient de Paris. »
— De Paris ? »
La petite Sœur Angèle ne comprenait pas. Son regard allait, effaré, de M. le maire, qui tortillait son chapeau, au garde champêtre, qui tortillait sa moustache.
— Mais aussi, n... de D..., pourquoi n'avoir
pas demandé le permis?... grondait celui-ci, un pauvre vieux brave, dont la petite Sœur soignait depuis un an les jambes rongées de varices. N... de D..., n... de D... » Et il restait là, ronchonnant, à côté de son chef, qui, lui, semblait absolument englué dans sa mauvaise besogne.
— ... Pas moins, finit par dire le maire, il ne faudrait pas, ma Sœur Angèle, rapport à la fontaine et aux chemins de la commune, faire de la misère au gouvernement. Pour sûr, qu'il nous le revaudrait... On vous aime bien, ici. Mais, tenez, quand même, retournez à votre couvent. La loi, voyez-vous, ma Sœur Angèle, c'est la loi... »
— Et le dernier mot, en dépit de la calotte, restera à la loi!... » scanda, sur le seuil de l'école, l'instituteur qui arrivait.
Chacun sursauta, car l'homme incarnait là-bas, en vrai maître Jacques, toute la défense républicaine. Il observait, dénonçait, pérorait, régentait, tantôt comme espion du préfet, tantôt comme grand électeur, tantôt
comme vénérable de la loge, tantôt comme secrétaire de la mairie. C'est en cette dernière qualité qu'il avait reçu, la veille, par la gendarmerie, l'ordre de laïciser l'école de Sœur Angèle... Et, toute la nuit, ce n'avaient été, pour célébrer la bonne nouvelle, que polissonneries ordurières et républicaines, au café du Progrès, où M. l'instituteur traitait, d'ordinaire, avec l'huissier, le buraliste, le piqueur des ponts et chaussées, les affaires de la commune et bien d'autres encore qui intéressaient l'humanité.
Mais, enfin, comme il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte, l'aurore avait renvoyé tous ces honnêtes gens à leurs affaires et l'instituteur était accouru à l'école pour surveiller le maire, « dont il n'était pas sûr. »
— Eh bien! Eh bien! Quoi?... On résiste?... dit-il, prenant tout de suite le dé de la conversation. Le décret est clair, pourtant... Madame a-t-elle demandé l'autorisation ? »
Comme la petite Sœur ne répondait pas :
— Vous voyez bien... Madame ne l'a pas demandée, continua l'odieux personnage, prenant à partie le curé qui entrait. Je vous en fais juge, Monsieur le curé, votre bon Dieu veut-il que l'on n'obéisse pas à la loi ? »
Pour se donner le temps de réfléchir au cas qu'on lui posait, le curé, un peu ahuri, demanda à revoir les décrets de M. Combes et la circulaire du préfet.
— Qu'à cela ne tienne ! ricana l'autre. Nous sommes en règle. Voilà les pièces. Tournezles. Retournez-les, à votre aise. »
Pas un timbre, hélas! pas un visa ne manquait. L'autorisation n'avait pas été demandée.
Que faire?
L'instituteur se frottait les mains. Le curé se grattait la tête.
— Je vais à la ville, voir le préfet et Monseigneur. . . , » dit enfin le curé. . .
— Et nous attendrons votre retour au café
du Progrès, répliqua l'instituteur... Venezvous, monsieur le maire?»
Tout en cheminant, le bon apôtre chambrait l'imbécile que la défense républicaine lui avait confié, tour à tour tonitruant ou suave, selon qu'il parlait des dangers de la résistance, ou des faveurs que l'expulsion de Sœur Angèle vaudrait à la commune et à son premier magistrat. Malgré tout, M. le maire flottait, assailli de souvenirs reconnaissants. Sa fille ! c'était Sœur Angèle qui l'avait élevée ! Sa pauvre défunte! c'était encore Sœur Angèle qui lui avait fermé les yeux! Et, luimême!... sans Sœur Angèle, n'aurait-il pas été, voilà trois ans, emmené au cimetière par une satanée fluxion de poitrine?
Le nez dans son verre, il rêvait de gratitude mais aussi de la fontaine qui arroserait son verger et des chemins qui lui permettraient d'exploiter ses coupes, dans la montagne.
— Hé bien, monsieur le maire? fit l'instituteur, qui, depuis une heure, lui versait rasades sur rasades.
— Hé bien, monsieur l'instituteur... le gouvernement a raison... Les nonnes, c'est, comme vous dites, l'abrutissement de la pensée... il n'en faut plus... Non... il n'en faut plus.
La voix du maire s'empâtait, défaillait... « Non, murmurait-il. N'en faut plus... » quand il s'endormit, la tête sur la table.
— Laissons cette brute, et allons surveiller la nonne, dit alors l'instituteur à son ami, le tenancier du Progrès, en l'entraînant vers la maison de Sœur Angèle.
Pauvre petite maison! elle est au bout du village, paysanne, comme ses voisines, avec seulement un hangar de plus pour la classe. Son jardinet, que des plates-bandes d'oseille et d'épinards partagent en carrés, est fleuri de pommes de terre et de choux. Quelques pieds d'alouette se mêlent à des balsamines, adroite et à gauche de la porte. Près du ruisseau, où
Sœur Angèle lave son linge et qui sépare le jardinet du verger voisin, une Notre-Dame de Lourdes sourit à la petite Sœur qui, entourée par une bande d'enfants, trompe, en égrenant son chapelet, les angoisses de l'attente, car M. le curé n'est pas revenu. Il ne saurait, cependant, tarder beaucoup, car il a pris la carriole du meunier, et le cheval du meunier est bon.
Enfin, le voilà!
Le curé, descendu de sa carriole, semblait, en effet, se diriger vers l'école. Cher vieux curé! il marchait accablé. Le préfet ne l'avait pas reçu, et Monseigneur ne voulait pas d'affaire!... « ... Ayons confiance, mon cher curé... tout s'arrangera... » et ce disant, Sa Grandeur l'avait suavement, en le bénissant, poussé hors de son cabinet.
Mais, « en attendant que tout s'arranger... » s'était demandé le curé, dès qu'il fut dans la rue. Tout le long de la route, il s'était répété : « En attendant?... » et l'insoluble question
avait fait qu'au lieu d'aller directement à Fécole, il était entré au presbytère.
... « En attendant... » marmottait-il encore en ouvrant sa porte, en montant son escalier, en entrant dans sa chambre... « En attendant!... » s'écria-t-il enfin, tandis que, d'un grand coup de maillet, il brisait la tirelire de terre où, depuis dix ans, il économisait un voyage à Rome.
— Non, rien à espérer, rien. Résignez-vous à quitter vos enfants, vos malades, notre église... votre vieux curé, que voulez-vous? C'est la volonté de Dieu.. . » disait-il un instant après à la Sœur.
Si peu éloquent d'ordinaire, le pauvre vieil homme Tétait presque, débitant ces choses tristes. La gorge serrée, il toussait... il toussait. A bout de souffle, enfin, il tendit son porte-monnaie, crevant de pièces blanches, à la petite Sœur.
— Prenez, dit-il, en attendant! »
— En attendant, quoi?... » demanda la Sœur.
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— Je n'en sais rien, » dit le cure en s'en allant.
Quand le curé fut parti, Sœur Angèle renvoya ses petites tilles et se mit à pleurer. Elle demeurait, sous sa cornette, la paysanne bien douce, bien pieuse, mais bien ignorante de tout, qu'elle était en prenant le voile, il y a dix ans, chez les Sœurs de « la Crèche ».
Avez-vous jamais entendu parler des Sœurs de la Crèche ? C'est un pauvre petit ordre montagnard, qui fournit d'institutrices congréganistes les hautes vallées de la frontière. Presque toutes sont du pays. Il faut avoir été habitué, comme elles l'ont été, dans leurs familles, à toutes les misères, pour vivre ainsi qu'elles vivent, seulettes et de privations. A peine les braves filles savent-elles lire, écrire, compter. Mais elles savent aimer et souffrir.
« Que deviendrai-je, maintenant? se disait Sœur Angèle..., maintenant qu'avec mes en-
fants et mes malades, on m'arrache le morceau de pain qui me faisait vivre? »
Elle savait bien qu'elle n'en trouverait pas l'équivalent à la maison mère. Car, pareilles aux lis des champs et aux oiseaux du ciel, les petites sœurs ne filent ni ne moissonnent.
Le lendemain de ce jour si triste, Sœur Angèle et son assistante, une fille presque idiote, ont « fait leurs paquets », selon l'heureuse expression de M. le maire. Elles ont vendu leurs trois poules et leur ruche à une voisine. Elles ont distribué aux petites filles les pommes vertes du pommier. Deux vieilles, très pauvres, se sont partagé les haricots de la réserve et la piquette qui restait au tonneau. Un voisin qui s'en va à la ville, faire remettre un fond à sa charrette, leur a offert de déménager leurs matelas et leurs couvertures. Elles y ont ajouté un peu de linge, une chaufferette, un grand Christ en stéarine... c'est tout, car le reste du mobilier est municipal : l'instituteur vient d'en faire l'inventaire.
Les volets sont mis aux deux petites fenêtres. La clé reste sur la porte. Elles ont en traversant, pour la dernière fois, le jardinet, jeté quelques miettes au gros pigeon gris qui leur a roucoulé son adieu. Et, enfin, désolées, elles se sont, à l'aide d'une chaise, hissées sur leurs ruines.
Constance, la jument de l'obligeant voisin, se met en marche. M. le maire s'est caché. Le garde champêtre a fui dans la montagne. Quelques rideaux se soulèvent, quand la charrette passe. La Sœur peut voir des yeux s'essuyer. Mais personne n'est dans la rue, sauf deux petites filles qui envoient des baisers.
Abritée sous son parapluie de cretonne, la petite sœur sanglote, car l'outrage immonde la poursuit. L'instituteur, en effet, bat une marche triomphale contre les vitres du cabaret que frôle l'expulsée, tandis que, debout sur le perron de son bouge, en bras de chemise, chaussé de pantoufles, une casquette de cycliste sur la tête, le satrape du Progrès
porte à ses lèvres une rasade verte en criant : « Hé! hé! la défroquée... à ton mariage! »
La nuit était noire déjà lorsque la charrette s'arrêta dans un des faubourgs de la ville, devant un ancien hôtel dont la façade, comme parfois un vieux visage, gardait encore quelque beauté. Les Sœurs recevaient d'une châtelaine du voisinage ces ruines en aumône.
Bien qu'il fût dix heures du soir, personne encore ne dormait dans la maison. Comme les abeilles, battues parle vent, se hâtent vers leur ruche, les pauvres sœurs expulsées de dix heures à la ronde regagnaient seules parfois, parfois deux par deux, la maison mère. C'était pitié de les voir descendre, tantôt d'un âne, tantôt d'un mulet, tantôt d'un char à bœufs... toutes lasses, tristes, et tenant à la main leurs pauvres hardes.
Après avoir été, comme ses compagnes,
conduite au réfectoire, où une soupe chaude l'avait ranimée, Sœur Angèle s'était couchée, tout habillée, sur un peu de paille. On n'avait pas de lits pour chacune des arrivantes. Elle dormit mal. A cinq heures, elle se levait pour entendre la messe. Comme elle sortait de la chapelle, une tourière lui dit d'aller parler à Mme la supérieure. Certes, c'était une sainte et digne femme que cette supérieure, mais son abord n'avait rien de maternel ; son visage émacié jaune, et que l'on eût dit enfermé dans un filet de rides, était rendu presque tragique par l'inquiétude du moment.
— Sœur Angèle... il faut bénir la volonté de Dieu, si dure qu'il nous l'impose, dit-elle, en traçant avec son pouce une petite croix sur le front de l'arrivante... Etes-vous prête à tout?... »
— Oui, ma mère. »
— Mon enfant, les circonstances et- notre misère sont telles que je ne puis garder mes filles près de moi. Comme vos sœurs, vous irez donc attendre dans votre famille, qu'il
plaise au bon Dieu de faire luire sur nous des jours moins tristes. »
— Mais, je n'ai plus de famille, reprit la petite Sœur Angèle. .. Mon père, ma mère sont morts. Mon frère et sa femme sont partis pour l'Amérique. Notre maison est vendue. Je vous ai apporté pour ma dot les cinq cents francs qui formaient toute ma part d'héritage. Il ne me reste rien, rien, ni personne qui s'intéresse à moi. »
La supérieure la regardait sans répondre et plongeait ses yeux d'acier dans les yeux pleins de larmes de la petite Sœur.
— Si, ma mère... Maintenant, je me souviens. Il me reste quelqu'un : mon parrain qui est aubergiste à six lieues d'ici. Sa fille a mon âge. Elle était mon amie. Mais vit-elle encore? Son père voudra-t-il me recevoir? »
— Dès demain, vous irez vous en informer, mon enfant... » dit la supérieure, en congédiant la petite Sœur Angèle.
Celle-ci, comme elle en avait reçu l'ordre, s'acheminait, le lendemain, vers le village où
elle devait trouver sa vie. Son viatique consistait en un morceau de pain et vingt sous. Elle avait, en effet, versé toute l'aumône du curé à l'économe du couvent... La petite Sœur allait... allait, haletante, couverte de poussière, ruisselante de sueur, lorsqu'un passant en eut pitié et la fit monter sur le haquet, chargé de vin, qu'il conduisait — voyez quel singulier hasard! — précisément au cabaret où se rendait Sœur Angèle. Ils achevèrent leur route ensemble.
Pas n'est besoin de dire la stupeur du parrain quand la filleule lui fit son triste récit. Et, pourtant, elle ne pouvait arriver plus à propos. La fille du cabaretier, nouvellement mariée, venait de partir avec son mari pour la ville, et la servante qui lui avait succédé n'était, au dire du bonhomme, « qu'une pas grand'chose... » Il proposa donc, sans ambages, à la petite Sœur de la remplacer.
« ...Seulement, ajouta t-il avec un gros rire... il faudra quitter ton costume de nonne.
Tu trouveras dans la chambre là-haut des nippes pour te changer... Vingt francs par mois, les pourboires et nourrie... Ça va... hein ?. .. Seulement, pas de blague!... n'écoute pas les galants. Allons, soupe... et va te coucher... »
« ...Mon Dieu!... Mon Dieu... que votre volonté soit faite!... » criait, pleurait, la tête entre ses mains, la petite Sœur, quand une heure plus tard elle se trouva seule dans sa chambrette et qu'au-dessous d'elle, les ivrognes firent rage.
En dépit de son horrible fatigue, elle ne put dormir. Et ce fut toute frissonnante de peur et de fièvre qu'elle descendit, le lendemain, pour balayer la salle du cabaret. A peine osait-elle toucher ces verres à demi pleins, gluants, qui traînaient sur les tables tachées, parmi les soucoupes et les cartes graisseuses. Une horrible odeur de tabac et
d'alcool la prenait à la gorge, lui soulevait le cœur.
En dépit cependant de toutes ses répugnances, elle commençait, la pauvrette, à éponger, pour l'amour de Dieu, les mares de vin et de bière, à épousseter la cendre des pipes, à répandre sur le plancher la sciure de bois accoutumée, lorsqu'un buveur entra... puis un autre...
— Eh! la fille, un petit verre!
— Eh! la fille, un perroquet!
Elle ne comprenait pas et tremblait de tous ses pauvres membres grêles, mal habitués aux ampleurs de sa robe d'emprunt.
«... Drôle de servante!... Hé.. . hé!... d'où sors-tu .. la belle, avec tes mines de chatte effarée ? dit un grand garçon qui, entré depuis un instant, la regardait effrontément... Allons... Fais ron-ron... ma chatte!... »
Sans répondre, la tête lui tournait, elle s'élança, franchit les quatre marches du perron, courant sur la route, fuyant, poursuivie par de gros rires, sans savoir où elle allait...
Nul ne dira combien de temps elle courut ainsi. La nuit la surprit devant un grand bâtiment de ferme. Tenaillée par la faim, elle entra. Il y avait là, dans la cour, des hommes, des femmes qui battaient du blé à la machine. La petite Sœur offrit ses services pour un morceau de pain. La nuit ne devant pas interrompre le travail, on les accepta... Mais, avant que l'aube eût paru, d'immondes propos l'avaient de nouveau mise en fuite... de nouveau, la petite Sœur courait sur le chemin, les yeux hagards, les cheveux en désordre... derrière elle, les chiens aboyaient, les gamins lui jetaient des pierres...
Elle courut ainsi jusqu'à ce qu'épuisée, elle roulât dans un fossé, où deux gendarmes qui passaient la ramassèrent; après lui avoir donné à boire à leur gourde, ils la conduisirent à l'hospice de leur résidence. La pauvre petite Sœur délirait... Elle délire encore, car elle a une fièvre chaude... on craint qu'elle ne devienne folle...
C'était dans l'Est, tout près d'Héricourt. Le combat finissait, nous étions battus et le triste champ de bataille appartenait encore une fois aux brancardiers prussiens. Deux de ces hommes rapportaient un commandant de mobiles ramassé aux bords de la Lizaine, quand survint le colonel de landwehr qui avait défendu le passage de la fatale petite rivière.
— Est-ce vous, dit-il au blessé, qui, là, sur la gauche, meniez tout à l'heure l'attaque ?
— Oui, monsieur.
— Ach! camarade! bravo pour vos soldats!
Et le Prussien tendit la main au Français. Le Français la prit. Je crois même qu'il la
serra. Pardonnez-le-lui. Il oubliait blessure, captivité, défaite. Tout s'effaçait de son cœur devant l'éloge de ses soldats. Depuis quatre mois qu'ils jonchaient, de leurs misères et de leurs cadavres, grands chemins et champs de bataille, il les admirait. L'ennemi leur rendait justice. C'était enfin un peu d'honneur qui tombait sur eux des plis du drapeau malheureux.
Trente années ont à leur tour laissé tomber surcessouvenirs leurs longues heures éteintes, comme ces flocons de neige qui, dans l'Est, ensevelissaient nos morts. Je voudrais soulever ce linceul d'oubli. Je voudrais saluer, une dernière fois, cette sorte de chevalerie populaire qu'a été la mobile de 1870. Jamais, en effet, on ne reverra cette troupe à laquelle aucune autre ne ressembla, et qui, en dépit de son étrange physionomie, eut ses combats, ses dévouements, ses morts héroïques.
En voici, pour preuve, la simple histoire d'un de ces bataillons, où du clairon au corn-
mandant, tout le monde, sans ambition, sans espérance, pour l'honneur seulement, fit bravement son métier de soldat. Ce bataillon venait de la Gironde. Son commandant s'appelait Joseph de Carayon-Latour.
Si vous n'avez pas connu Garayon, « notre Carayon, » comme diront encore dans cent ans les arrière-neveux des mobiles bordelais, imaginez un homme bien pris dans sa taille moyenne, bien d'aplomb et d'une distinction rare. Sous un front superbe, imaginez des \^eux bleu de roi, calmes et braves, qui vous dardaient, et qu'un pli charmant de la paupière rendait cependant infiniment caressants. De même faisait le sourire qui courait le long de sa vaillante moustache grise. Carayon, sans ce sourire, eût peut-être semblé trop sévère. Mais c'était à sa parole surtout que se trompaient ceux qui ne le connaissaient pas. A entendre cette parole, si calme d'ordinaire qu'elle en était lente, on ne l'eût pas soupçonnée de jaillir, à la moindre émotion, chaude comme un jet de sang, so-
nore comme un appel de clairon, ou tendre comme la compassion.
Et ce même inattendu, et ces mêmes contrastes si caractéristiques, se retrouvaient dans la physionomie morale de Carayon, avec un relief peut-être encore plus frappant. Bien qu'il eût, enracinés jusqu'au fond des entrailles, les principes qui font les immuables, il ne se croyait point obligé, par sa fidélité à Dieu et au roi, de voir tout en ogive. Pour lui, la routine ne constituait pas plus la tradition que le bon sens. Sa façon de vivre en témoignait d'ailleurs. Nul n'était plus homme du monde à Paris, ni châtelain plus intelligent à la campagne. Dans son domaine de Virelade, qu'il avait créé de toutes pièces aux environs de Bordeaux, l'existence qu'il menait était celle d'un grand seigneur anglais, curieux de progrès, d'expériences, autant que de sport et de plaisirs violents. Superbes étaient ses écuries et ses étables, ses chasses et ses vignobles. Qu'il conviât ses voisins à un laisser-courre à travers la lande, ou ses
paysans à quelque grande fête agricole, tous étaient sûrs de trouver auprès de lui grand plaisir, bon conseil et chaleureux accueil. En un mot, il savait associer dans une mesure parfaite, à toutes les chevaleresques croyances d'autrefois, les goûts, les élégances raffinées d'aujourd'hui, et cela si naturellement « qu'il faisait en habit rouge, dans un steeple-chase, aussi bonne figure qu'il l'eût faite à suivre, en justaucorps de buffle, quelque chevauchée du Béarnais ».
Ce joli mot d'un de ses camarades de club achève de peindre, n'est-ce pas? celui autour de qui s'ébauchait, depuis vingt ans, là-bas, en Gascogne, la légende de vaillance et de bonté que la guerre allait consacrer.
Il en va si curieusement en France que le bras, presque toujours, s'emmanche aux opinions de la tête. Au premier appel d'un gouvernement qui s'improvisait pour crier aux
armes, beaucoup d'honnêtes gens, qui n'y avaient que des coups à gagner, s'improvisèrent à leur tour, comme Carayon, capitaines, commandants, colonels. Si on leur avait demandé à quel sentiment ils obéissaient, grand, sans doute, eût été leur embarras de le définir. Ce sentiment était si complexe!
Avec du patriotisme et de la bravoure, on y eût trouvé de l'énervement, de la curiosité, le besoin d'échapper aux angoisses de l'inaction. Il y entrait peut-être aussi quelque es prit d'aventure. Mais la vraie raison de cet exode guerrier fut l'irrésistible attrait qui, pour les Français, rayonne du champ de bataille. Eussent-ils perdu le sens commun que, grâce à Dieu, le sens militaire leur resterait.
Voilà pourquoi Carayon, nommé au 3e bataillon des mobiles de la Gironde, put, malgré la révolution du Quatre-Septembre, procéder en paix à une première organisation de sa troupe, ou plutôt de son troupeau; car comment appeler d'un autre nom ces 1 ,200 ou i,5oo jeunes gens qu'on lui livrait, ahuris ou
révoltés, selon qu'ils venaient des champs ou des faubourgs de Bordeaux. Et rien n'était prêt pour les encadrer, les habiller, les nourrir, il fallait pourvoir à tout.
Il fallait que le commandant, non seulement improvisât les autres dans leurs fonctions nouvelles, mais encore qu'il s'improvisât luimême dans tous les métiers imaginables. Il fallait devenir tour à tour boulanger, tailleur, comptable, instructeur.
Encore, ces difficultés matérielles n'étaient rien auprès des difficultés morales de l'organisation entreprise. Il y avait à compter jour et nuit avec des âmes hantées de regrets, surchauffées par l'atmosphère ambiante. Si personne, bientôt, ne devait surpasser les recrues de Gara3ron en esprit militaire, personne, à coup sûr, ne les surpassait en indiscipline au moment de la formation du bataillon.
Ils tournaient, rageurs, tant que durait la journée dans les cours où on les avait parqués. Ils se plaignaient toujours; quoi qu'on pût faire, leur pain était mauvais, leur paille
du coucher insuffisante. A peine avaient-ils une couverture pour la nuit. Et quel chaos d'armes, de coiffures, d'uniformes, c'était dans tous ces casernements ! Il n'y avait pour être plus désordonnés que les défilés du 3* bataillon à travers les rues de Bordeaux.
« Je viens de rencontrer les mobiles de Carayon, écrivait un de ses amis. Ils revenaient d'une promenade militaire. J'ai été scandalisé de leur attitude. Ils tenaient leurs fusils comme des bâtons, s'en servaient pour faire des moulinets ou mettre en joue les jolies filles. Ces indisciplinés, qui marchent en désordre, crient, s'interpellent; feront-ils jamais des soldats ? »
Le souffle de 92, pas plus que celui de MM. Glais-Bizoin et Grémieux, qui, précisément, se déléguaient alors à Bordeaux, n'eussent, en effet, suffi à la métamorphose. Il fallait mieux que quelque sénile embrassade ou qu'une tradition révolutionnaire pour faire jaillir l'étincelle latente chez ces inconscients. Carayon en avait jugé ainsi. Son de-
voir, dès sa première rencontre avec ses hommes, lui était nettement apparu. Sûr que sa loyauté et son inviolable honneur auraient, tôt ou tard, raison de toutes les résistances, il laissa à leurs envolées les patriotes consultants, et se fit, autour de ses soldats, l'homme de toutes les abnégations et de tous les exemples. On le vit se multiplier, s'émietter en quelque sorte parmi eux, pour arriver, par l'incessant contact, à allumer leurs âmes à son àme.
Aussi, quand, le 25 septembre, l'ordre arriva de partir, il se trouva que les grandes idées de devoir, de sacrifice, de patrie, semées à pleines mains par le commandant, avaient levé comme en terre vierge au bataillon.
Le jour fixé pour le départ était un dimanche. De bonne heure, Carayon, entouré de tous les siens, avait entendu la messe dans la petite chapelle des Dominicains, voisine de sa demeure. Puis, il était rentré chez lui pour cette lamentable veillée des armes qui précède
l'envolée du soldat vers le champ de bataille. Que d'exclamations vides, que de paroles banales, que d'éternels silences pendant ces derniers instants! Les regards se fuient, hébétés par l'angoisse. Les lèvres grimacent quelque faux sourire. Entre temps, les larmes refoulées se glissent comme la lave h travers les déchirures du cœur. Il faut, dans le bilan de la guerre, ajouter aux coulées de sang, ces coulées de larmes silencieuses.
Enfin, Carayon se retrouve à la caserne de Ségur. Le bataillon est sous les armes. Ses détachements l'ont rejoint. On fait l'appel, les rangs se forment... En avant! mais tout est maladroit dans ce défilé. Tout trahit l'inexpérience des soldats et de la foule inexpérimentée encore, elle aussi, de ces départs !
De la caserne à la gare les rues sont fourmillantes. Gardes nationaux et pompiers tapissent les trottoirs. Dès l'aube, les dames de la halle ont fleuri les fusils du bataillon. C'est partout un assourdissement. Les cris, vivats, chants patriotiques, commandements s'en-
trecroisent. « Allons, allons, pressez le pas! » Et cependant la colonne s'allonge. Elle s'arrête par un brusque à-coup. C'est ici une vieille femme, là une jeune fille qui a rompu le rang. « En avant, en avant! Vive la République! Vive la mobile! à bas Bismarck! » Les tambours battent, la Marseillaise ronfle. « Voilà le drapeau, voilà le commandant. Vive la Gironde! »... Et la foule déferle contre la gare dont les grilles se sont refermées sur la dernière compagnie du bataillon. Sans plus rien voir, la foule crie toujours. Elle s'étale maintenant sur les talus voisins, elle pend par grappes aux arbres, elle foisonne partout d'où elle pourra tout à l'heure envoyer un dernier hourra.
Enfin, les wagons lentement se mettent en marche. Un, deux, cinq dix : on les compte au frémissement des plaques tournantes. A toutes les portières s'encadrent des visages. Partout des képis, des mains, des mouchoirs s'agitent. La foule ne crie plus, l'émotion l'étrangle...
Et puis, la voie fait un coude. Tout disparaît. Dans le lointain, les chants s'éteignent avec le ronilement des roues...
La route se déroula au milieu de la plus « paternelle anarchie », selon ce mot inventé pour la Restauration. Afin de n'être pas forcé de sévir, Carayon n'avait voulu ni voir ni entendre. Mais il faut avoir donné la mesure de sa force pour se permettre ainsi d'être bon.
Imaginez que quelques-uns avaient vu tout autre chose que de la bonté dans l'indulgence de leur commandant. Et voilà qu'ils voulurent s'assurer de leur découverte. Gomme le train s'arrêtait, le pire d'entre eux se présente à la portière de Carayon. L'homme a l'œil insolent, la bouche gouailleuse. Il tient une loque rouge avec laquelle il fait des passes. Ce ne sont, tout le long du train que têtes qui émergent des wagons. Quelque chose de terrible se prépare. Chacun le sent, car l'homme est un hercule de foire fameux, devant qui, hier encore, tremblaient les faubourgs de Bordeaux.
Un coup de revolver aurait pu faire justice de l'insolent. Mais non, Carayon descend paisiblement de son coupé. Il prend l'homme à la gorge et d'un prodigieux tour de main, l'envoie avec son drapeau rouler sous le train. Comme conclusion, il ajoute, de sa belle voix tranquille : « Vous me ferez quinze jours de prison. »
L'hercule se relève stupide. C'est en chancelant qu'il regagne son wagon; mais dès que le train s'est repris à marcher, lui se retrouve. Une poussée de colère l'a remis d'aplomb. Ses cris, au milieu du silence de ses camarades, retentissent comme des mugissements. Sa rage touche au paroxysme quand le train s'arrête pour la nuit. D'un bond, le misérable est sur la voie. Un instant il y demeure indécis, arc-bouté sur ses jambes. Puis, brusquement, il fond, baïonnette en avant, sur un capitaine qu'il prend pour Carayon. L'élan, heureusement est mal calculé. Le capitaine s'est effacé à temps. Alors lui poursuit sa course. Tête baissée, il donne
dans une porte entre-bàillée. Elle ouvre sur un réduit. Personne n'est là. Il s'y barricade, et toute la nuit on l'entend hurler la mort.
Comme cependant, vers le matin, il semble plus calme, Carayon lui fait dire qu'il l'attend. Lui arrive, le fusil à la main, le képi sur la tête. Ils se regardent. Le soldat ne baisse pas les yeux.
— Vous ignorez sans doute, dit Carayon, quels sont mes devoirs? Les voici écrits dans la loi martiale. Ecoutez. »
Tant que dura la lecture, le mobile ne sourcilla pas.
— Mon devoir, reprit Carayon, en repliant l'affiche, est de vous faire fusiller. 11 me faut donc manquer à mon devoir ou vous envoyer devant le peloton d'exécution. Les deux choses me répugnent également. Avez-vous du courage? Nous sommes seuls. Je suis sans armes. Tenez, passez-moi votre baïonnette à travers le corps... »
Le commandant dégrafe son uniforme et fait un pas en avant. L'autre recule, le visage
terrifié, les yeux béants... Tout à coup, ils s'emplissent de larmes. Carayon les attendait.
— Allons, dit-il, en frappant sur l'épaule du malheureux, vous n'êtes pas aussi gredin que vous voulez le paraître; allez vous faire écrouer à la prison et attendez-y mes ordres. »
Sans ajouter un mot, le mobile salue et sort. A la prison, on ne veut pas de lui. Il y arrive sans ordre d'écrou. Mais il insiste, le gardien cède.
Le surlendemain, comme il fallait partir, Carayon va voir le prisonnier. L'homme ne s'appartient plus, il appartient à celui qui l'a terrassé corps et àme. Dès lors, jusqu'à la fin de la campagne, il marchera dans l'ombre de son commandant, toujours entre les balles et lui.
Qui donc prétendait que l'on ne peut gouverner les hommes que par la force et le mépris?
Ai-je dit que c'était à l'armée de Lyon que se rendait le 3e bataillon de la Gironde ?
Armée de Lyon, armée des Vosges, armée de la Loire, c'étaient toutes ces armées que représentaient alors les quelques milliers de conscrits qui, une blouse bleue sur le dos, un méchant fusil entre les mains, traînaient autour de Lyon, de Besançon ou d'Orléans! Jamais on ne saura ce que, pendant deux mois, ces enfants, — car ils avaient vingt ans, — déployèrent de bonne volonté et d'énergie pour absorber comme des hommes leur premier champ de bataille!
« ... Qu'importent maintenant, écrivait Garayon, les souffrances et les fatigues de notre entraînement!...
« Nous partons dans un instant pour Chagny et Beaune. Nos fusils Remington sont arrivés. Ils ne pouvaient le faire plus à propos. Ce sont des armes charmantes qui font la joie du bataillon... »
Cette lettre est du 22 novembre.
« Nous ferons partie, ajoute le comman-
dant, d'un corps d'armée qui remplacera en avant de Lyon le 20e corps rappelé sur la Loire. Puissions-nous bien faire, car nous vivons dans un temps où il n'y a pas de mérite sans succès... »
Carayon, quelques heures après son arrivée à Beaune, se trouvait dans le cabinet du sous-préfet, M. Bouchard, lorsqu'un grand bruit de chevaux se fit sous les fenêtres. Souspréfet et commandant se précipitent. Ils se heurtent à des jeunes gens en uniforme. Ceux-ci se nomment. L'un est le général Cremer; l'autre son chef d'état-major, le colonel Poullet. Ils se sont échappés de Metz. Le gouvernement les envoie prendre le commandement de la petite armée en formation entre Chalon, Chagny et Beaune.
Carayon a grand'peine à ne pas leur sauter au cou. « J'échappe donc à Garibaldi », écrit-il le soir même à Bordeaux. Garibaldi, en effet, depuis le départ du 20e corps, commandait toute la région d'Autun à Dijon.
Le sauveur qui débarquait si à propos à
la sous-préfecture de Beaune avait à peine trente-deux ans. Sa figure était fine, intelligente, son regard hardi, sa parole brève, impérieuse. Tout, chez lui, marquait une volonté prête à se jouer des responsabilités. Cremer avait de l'audace, du sang-froid, une grande puissance de travail, et, par-dessus tout, le don du commandement à un extraordinaire degré.
Marches, contre-marches, reconnaissances, alertes, embuscades, escarmouches eurent bientôt fait des quelques troupes dont il disposait les deux meilleures brigades qui tinssent alors la campagne.
Les mobiles de Carayon et le 32e de marche de Graziani formaient la première de ces brigades, sous les ordres du colonel Millot. La seconde comptait quatre compagnies de francs-tireurs et les deux légions mobilisées du Rhône sous les ordres du colonel Celler. Trois batteries bien attelées, suffisamment appro\ isionnées, complétaient cette petite armée, à laquelle rien ne manquait, pas même
l'espérance, car, comme dit la légende, « toute balle porte quand, d'avance, nous l'avons trempée dans notre sang. »
Lorsque, en allant de Paris à Lyon par le chemin de fer, on a dépassé Dijon, le train court à travers les plus illustres vignobles de la Bourgogne. Ici, ce sont les crus de Beaune, là ceux de Chambertin. Puis, voilà le fameux Clos-Vougeot, à qui Mgr le duc d'Aumaie, alors jeune colonel, fît, dit-on, présenter les armes par son régiment, un jour qu'il passait par là. La Côte-d'Or s'élève ensuite peu à peu; elle devient presque montagne en longeant la ville de Nuits; là, elle se couronne d'un plateau, le plateau de Chaux, qui se dresse au-dessus de la petite ville comme la citadelle d'une place forte.
Naturellement, le général Cremer avait fait du plateau de Chaux le centre de ses opérations. De là, il tenait Nuits, le chemin
de fer et dix kilomètres de plaine sous son canon. La possession du plateau, en cas d'échec, assurait sa retraite, par la route de Beaune ou par celle de Bligny. Enfin, comme tous les chemins qui mènent à Dijon s'entrecroisent en avant de Nuits, Cremer pouvait, par l'imprévu de ses mouvements, déconcerter toutes les combinaisons de l'état-major allemand.
Le général prussien Werder, qui venait d'arriver à Dijon, avec mission de maintenir les communications de l'Est avec Paris, jugea, non sans raison, que la première chose à faire était de déblayer son commandement d'un voisinage si incommode.
Le 18 décembre, 24,000 Prussiens, suivis d'une nombreuse cavalerie et de quarante pièces de canon, prenaient donc la direction de Nuits. Ils formaient trois colonnes sous le commandement supérieur du général Glummer. Celle de droite, conduite par Degenfeld, longeait la montagne. Glummer, au centre, suivait la grande route de Beaune. A gauche,
enfin, le prince Gmiiaume de Bade s'avançait, avec ses régiments, sur une voie romaine parallèle au chemin de fer. Werder, prêt à prendre, le cas échéant, la direction du combat, accompagnait le prince de Bade.
Le plan de l'ennemi se révélait par la marche de ses colonnes. Un double mouvement tournant à l'ouest par Concœur, à l'est par Boncourt, devait appuyer l'attaque principale qui, évidemment, avait Nuits pour objectif.
Par une curieuse coïncidence, Cremer, ce matin-là, menait en personne, une reconnaissance sur la route de Dijon. Il se heurte aux éclaireurs de Glummer, qu'il prend pour une patrouille. Déjà, il a mis le sabre à la main pour charger, lorsque arrive, à toute bride, un officier que lui expédie son chef d'étatmajor, resté à Nuits. Les avis qui y sont parvenus, depuis le départ du général, signalent la marche de tout un corps d'armée, et font prévoir une bataille.
Cremer tourne bride aussitôt, et trouve en
descendant de cheval, toutes les dispositions de combat déjà prises par le colonel Poullet. L'aile droite, commandée par Graziani, s'appuie à l'est sur le village de Boncourt, et barre la route suivie par le prince de Bade. Au centre, et derrière les remblais du chemin de fer, un bataillon de la région du Rhône et cinq compagnies de la Gironde font face à la colonne de Glummer. Une section d'artillerie, commandée par le lieutenant Dartein, est en soutien de ces deux ou trois mille hommes que commande le colonel Celler. Enfin, sur le plateau de Chaux, le colonel Poullet a groupé quelques compagnies d'infanterie et le reste de son artillerie. Après avoir, dans quelques détails, modifié les ordres donnés par son chef d'état-major, Gremer, à la tête de la réserve, prend lui-même position en avant de Nuits.
Bien peu, parmi les hommes qui sont là, l'arme au pied, échappent à cette angoisse indéfinissable que donne l'attente d'une explosion. Personne ne parle. On regarde là-
bas. A travers les peupliers sans feuilles, on voit se mouvoir, sur la neige, comme des serpents noirs avec des écailles d'argent : ce sont les baïonnettes prussiennes qui scintillent. Tout à coup, des flocons blancs, ronds, rapides s'enlèvent dans le ciel : c'est l'haleine des canons. Au loin, les coups tonnent; tout près, les obus qui éclatent leur font écho. Il est onze heures.
Au 3e bataillon de la Gironde, on a salué au passage ces premiers obus qui secouent les cœurs et mettent la sueur aux fronts. Il y a eu, tout d'abord, comme de la houle dans les rangs, maintenant, c'est l'immobilité, quoiqu'un peu frémissante encore, du bourdonnement des balles.
Voilà des camarades par terre, les uns raides, d'autres se tordent... Heureusement, l'ennemi est bientôt assez près pour qu'on distingue la couleur des uniformes. . . « Feu ! » crie Carayon, et dans la fumée des Remington s'évanouit le dernier frisson de ces conscrits...
L'affaire est chaudement engagée partout; c'est sur l'aile droite, vers Boncourt, que se porte l'effort de l'ennemi. Trois fois, il recule; mais à chaque retour offensif, il ramène des troupes fraîches. Le château de la Bréchère, où Graziani s'est retranché, n'est plus qu'un nid d'obus. Voilà un dernier éclat qui blesse à mort l'héroïque colonel au moment où à bout de résistance il met ses hommes en retraite, retraite qu'il veut diriger encore.
La situation quand même est désespérée.
Autour de son colonel qui râle, le 32" râle, lui aussi, ses derniers coups de fusil, quand, enlevés au pas de course, les Girondins tombent tout à coup sur le flanc de l'ennemi. Les Prussiens s'arrêtent, se retournent, ripostent. Entre temps, les compagnies de Graziani se reforment. Les francs-tireurs d'Alger et du Rhône débouchent sur le champ de bataille, tout le monde reprend l'offensive.
Werder, qui vient de prendre le commandement, essaye d'une charge. Ses dragons sont au galop, quand les deux pièces du lieu-
tenant Dartein, amenées à toute bride, les criblent de mitraille. Arrêtés ainsi sur leur front, assaillis sur leur flanc par les salves d'un bataillon des mobilisés du Rhône, foudroyés par les obus des positions de Chaux, les cavaliers de Werder tourbillonnent un instant, se reforment, se rompent et s'enfuient.
Cremer juge cependant son aile droite trop en l'air. Il lui donne l'ordre de se replier derrière les talus du chemin de fer. Le mouvement s'exécute bien. Les Girondins, cette fois, sont à l'arrière-garde. Envahis de fumée, à 200 mètres à peine de l'ennemi, ils reculent en bel ordre, dignes de leur commandant qui semble causer en donnant ses ordres.
Il est alors une heure un quart. La concentration s'est heureusement effectuée. On a renouvelé les cartouches, la fusillade reprend tout le long de la ligne du chemin de fer.
"Werder jette régiment sur régiment à l'attaque. Ses régiments se couchent sous l'averse de plomb. Les chefs prussiens se multiplient,
payent héroïquement de leur personne. Le général Glummer tombe. Après lui, c'est le prince de Bade, dont une balle fracasse la mâchoire; c'est le colonel de Wechmar, le colonel de Rentz, et puis encore quarante officiers. Cependant les Allemands n'avancent pas. Un effort, une charge à la baïonnette, et le succès est à nous!
Mais non : deux bataillons — pourquoi les nommer — qui, jusque-là, avaient fait leur devoir, s'effondrent. Ils se précipitent éperdus vers Nuits! C'est la panique, c'est la victoire blessée à mort...
L'ennemi s'engouffre dans la plaie béante. Cremer et ses officiers mettent le sabre à la main : le colonel Celler se fait tuer. L'artillerie de Chaux continue de tonner, hélas! elle ne protège plus qu'une retraite en désordre. Le torrent ennemi gagne, envahit, submerge tout...
Peu à peu, fusils et canons se taisent. Le champ de bataille se refroidit; la terre s'est inutilement obscurcie de fumée.
Deux heures après le combat, Werder abandonnait la ville agonisante et les ténèbres ensevelissaient les morts.
« Me voilà sain et sauf après une rude journée, écrivait Carayon. Tout était bien allé jusqu'au moment où les troupes qui étaient à notre gauche ont été enlevées par la panique. Nous nous sommes brusquement trouvés alors, mes hommes et moi, entourés de Prussiens. Nous restions seuls, quatre cents à peine de ce côté-là, aux prises avec eux. Il n'y avait pas à hésiter, j'ai fait sonner la retraite. C'est alors que j'ai pu admirer mes pauvres enfants, mitraillés, se retournant tous les vingt pas, au commandement, pour faire feu. Straftbrd (1), que je tenais en main, était grièvement blessé. Il a fini par tomber pour ne plus se relever... Mon sabre était brisé, mon dolman traversé, ma main écorchée, et je voyais mourir autour de moi mes braves enfants. Jugez de ma désolation!... »
(1) Cheval de M. de Carayon.
Leur sang lui retombait sur le cœur; mais si, à la façon de Strafford, le vieux galopeur de chevreuils qui finissait en vaillant cheval de bataille, les petits mobiles finissaient en héros, c'est à leur commandant qu'ils le devaient. A cette heure sublime, ils l'avaient payé...
« Quand je voyais le commandant Carayon- La Tour, disait le colonel Poullet, je pensais à Fabert. Sa bonté, son grand air, son coup d'œil si sûr, son sens si droit, sa bravoure enfin, en faisaient le vivant portrait. »
Ces lignes ont été tracées par un adversaire politique...
Il eût été curieux de saisir sur le vif les sensations intimes de Carayon pendant sa première grande bataille; mais sa lettre s'achève sans qu'on y retrouve le moindre retour sur soi.
« ... Le général a hautement loué le bataillon. « Si toutes les troupes s'étaient conduites comme la vôtre, m'a-t-il dit, les Prussiens ne seraient pas entrés à Nuits. » Puis il a ajouté : « Vous êtes nommé colonel du 83e de mar-
che. » Malgré ma surprise, j'ai refusé sans hésiter, en disant que je ne demandais pas d'autre récompense que de rester à la tête de ceux que j'étais si fier de commander... »
« Bravo ! disaient les Girondins, il a bien fait! Avec lui, nous irons au diable. » — Quel homme! toujours en avant, la canne à la main !» — « Le commandant m'a si bien parlé quand on m'emportait, que s'il m'avait laissé faire, je ne l'aurais pas quitté. »
Jusque sur la paille de l'ambulance on l'admirait. C'est que, nul mieux que lui ne savait d'une bonne parole détendre la souffrance de ses blessés. Que de gratitude dans leur regard de douleur! Ils associaient cette gratitude à leur résignation, à leur fierté d'euxmêmes rapportée de ce champ de bataille où, avec lui, ils avaient vécu à la fortune des heures et au hasard des minutes. Indissolubles sont les liens que créent, entre chefs et soldats, ces heures et ces minutes, quand le chef sait comprendre le soldat, ce héros anonyme, pour qui le champ de bataille
ferme la vie, ouvre l'éternité, sans que l'écho ne redise jamais son nom.
Cette solidarité entre chefs et soldats ne s'est jamais affirmée plus louchante que dans ces bataillons de mobiles, dont chacun personnifiait un lambeau de la patrie envahie. C'était la solidarité du village entre Luynes et ses Manceaux, entre Dampierre et ses Champenois, entre Grancey et ses Bourguignons, pour ne parler que de ceux qui sont morts à l'ennemi. On ne peut désespérer de l'avenir quand on a vu les petits-fils d'émigrés en si vaillant accord de patriotisme avec les petits-fils de la Révolution.
On a prêté à M. Gambettace mot de grand style : « Ma noblesse se bat bien. » S'il ne l'a pas dit, il aurait pu le dire, tant à l'honneur des morts glorieux dont j'ai parlé, qu'à celui de Carayon, qu'il rencontrait peu de jours après la bataille de Nuits. C'était à Lyon. Ils s'y trouvaient, Carayon pour ravitailler sa troupe, M. Gambetta pour enterrer le commandant Arnaud.
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Les circonstances, alors, simplifiaient fort l'étiquette des audiences qu'accordait l'avocat généralissime.
« Il m'est apparu, racontait plus tard Carayon, couché sur un canapé et, comme un dieu, enveloppé de nuages. Mais je perçai vite le nuage de fumée. Je jugeai mon interlocuteur bien plus bonhomme qu'homme terrible, et au moins aussi surfait par ses ennemis que par ses amis. Mon impression fut qu'il voulait sincèrement chasser les Prussiens et qu'il se croyait non moins sincèrement capable d'y arriver... A quelle hauteur ne s'enlève-t-on pas, ajoutait Carayon, quand on est gonflé du souffle de 92 ?
« Malgré tout, je ne pouvais partager ses illusions, et il n'a pas tenu à moi qu'il en restât sur les résultats de notre semi-victoire de Nuits. Il paraissait convaincu, du reste, que, sans une diversion puissante, nous ne pouvions retarder longtemps la marche des Prussiens sur Lyon, ni empêcher l'invasion de s'étendre. »
Qui sait si la parole si sensée et si simple de Carayon n'a pas eu quelque influence sur les décisions qui furent prises : c'est alors, en effet, que toutes les espérances commencèrent à se tourner vers l'Est, anxieuses comme les âmes qui, au dernier jour, guetteront l'arrêt suprême...
L'idée d'une diversion dans l'Est n'était pas nouvelle. Une première fois déjà, on l'avait entrevue, puis abandonnée. On la reprenait. Elle demeurait, en effet, la moins mauvaise qui fût éclose depuis le commencement de cette malheureuse guerre. D'ailleurs, le plan des opérations était simple. Il s'agissait de manœuvrer entre la Saône et le Doubs, sur les flancs de l'ennemi, de menacer sa ligne de retraite, et de marcher droit sur Belfort par la vallée de l'Oignon. On acculerait ainsi les Prussiens à lever le siège ou à livrer une bataille décisive. Le général Bourbaki avait
accepte de jouer cette partie. Mais il se trouvait en présence d'un trop habile adversaire.
En effet, Werder, qu'il allait rencontrer devant lui, n'avait pas attendu Tordre, qui lui arriva le 3i décembre, d'occuper les lignes de la Lisaine. Dès le 27, à la première nouvelle d'une marche offensive des Français, si incertain que fût encore leur objectif, il avait évacué Dijon pour concentrer toutes ses troupes autour de Vesoul.
On était trop habitué, en ce temps-là, à se tailler des succès dans la stratégie de l'ennemi, pour que, dans les bulletins de la défense nationale, la retraite de Werder ne devînt pas une victoire, et Dijon une conquête.
Garayon était plus modeste, partant plus clairvoyant dans ses appréciations.
« Les Prussiens ont évacué Dijon. On crie à la conquête, bien que nous y soyons entrés sans coup férir. Quoi qu'il en soit, vous ne pouvez imaginer la joie des braves Dijonnais de revoir des soldats français. C'est à qui
s'emparera des miens, et mes gaillards de se laisser faire. Moi, je ferme les yeux sur tant de bonne fortune, car demain, probablement, marches et misères recommenceront. Nous faisons partie de la r° division du 1 8e corps. Cremer commande la division. Le colonel Millot commande la brigade. Le froid est rude. Mais grâce à la générosité de nos amis de Bordeaux, mes mobiles en sont un peu garantis. Chacun a une capote, un gilet de laine et des gants... »
« Vous vous étonnez, continue Garayon, de mon refus de grade. Mais n'est-il pas tout naturel que je préfère rester dans la vérité de mon rôle ? Que ferai-je d'un grade? ma seule préoccupation est de servir utilement les idées sociales et religieuses que je représente. Ce sont les seules sur qui puisse s'ancrer encore le pays en dérive, et qui mettent le cœur à la hauteur des derniers sacrifices. »
Chacun sentait que l'heure en était venue. Dès les premières marches dans l'Est, c'étaient comme des rafales d'angoisse qui passaient
sur les colonnes. On y entendait accourir le malheur. Tout semblait présage funeste, et les loups qui vous regardaient passer, et les corbeaux qui vous tourbillonnaient sur la tête, et enfin les uhlans. qui surgissaient et disparaissaient comme des fantômes à la crête des collines. Uhlans. loups, corbeaux, tout cela suivait pour vivre de ce qui allait mourir. Jamais le froid n'avait sévi plus intense. Les transports devenaient impossibles sur la glace qui recouvrait les chemins. Sans convois, les troupes en étaient réduites à disputer aux habitants leurs dernières bouchées de pain.
Malgré tout, la division Cremer faisait bonne contenance; depuis son départ de Dijon, ses étapes avaient été Gray, Vesoul. et enfin Lure, où elle arrivait harassée, le soir du i3 janvier. Mais, à minuit, l'ordre lui venait de gagner son poste de combat pour le lendemain. On se remit en marche.
La nuit n'était éclairée que par ce que la neige avait emmagasiné de lumière. On n'en-
tendait que le bruit grinçant de pas sur le verglas. Les hommes soufflaient de fatigue, incapables de lutter contre le sommeil, cet affreux camarade des marches de nuit. Ils festonnaient, les malheureux, butaient, tombaient, se relevaient, sans qu'un cri rompît le silence.
Enfin, au petit jour, la division Cremer formait l'extrême gauche de l'arme'e qui allait attaquer cette formidable ligne de la Lisaine, derrière laquelle se trouvait Belfort.
La Lisaine est une petite rivière qui, dans la trouée de Belfort, coule du pied des Vosges vers la frontière suisse. C'est à peine si son cours a quatre lieues de longueur, si sa profondeur est de quelques pieds, et sa largeur de quelques mètres. Pauvre petite rivière, jusqu'alors ignorée et maintenant fameuse. Mais aussi quelle merveilleuse ligne de défense! De l'une de ses extrémités à l'autre, c'est-à-dire de Chênebier à Montbéliard, ce ne sont que forêts, ravins, escarpements, parmi lesquels circulent péniblement les chemins qui desservent les villages. Héricourt,
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le plus important de ces villages, s'élève au centre de la ligne tracée par la Lisaine et s'adosse, en quelque sorte, au mont Vaudois. Les Prussiens ont fait du mont Vaudois une véritable citadelle. Ses trois rangs de canons battent tous les débouchés de la vallée. D'ailleurs, ce ne sont partout, le long de la rivière, que tranchées-abris, murailles crénelées, ponts démolis. L'ennemi a poussé si loin sa prévoyance, qu'il a couvert de sable et de cendre les chemins trop glissants. Le combat qui va s'engager ne pourra être qu'un combat corps à corps, car c'est à peine si la vallée, dans sa plus grande largeur, est large de deux kilomètres...
Depuis le combat de Villersexel, livré le 9 janvier, la marche, jusque-là si lente de Bourbaki, s'était, malgré l'affreux état des routes, un peu accélérée. Les Prussiens avaient été chassés d'Arcey, de Sainte-Marie, de Chavannes, et, le i5 janvier, toute l'armée française avait pris, sur la Lisaine, ses positions de combat.
Le i5* corps, devant Montbéliard, devait servir de pivot à un grand mouvement de conversion à droite, dont le 18e corps, commandé par le général Billot, se rattachait à Clinchant, qui, au centre de la ligne de bataille, devait, avec le 20e corps, attaquer Héricourt lorsque le canon de Billot lui marquerait que l'ennemi, débordé par sa droite, avait toutes ses défenses en l'air.
Malheureusement, des ordres trop tardivement parvenus empêchèrent le i8« corps d'arriver, dans le délai prévu sur le champ de bataille. Et, pourtant, quel effort avait fait l'héroïque troupe!
Sans laisser à ses hommes le temps de se reposer de leur marche de nuit, Cremer avait pris le chemin de Chagey, gros village au pied du mont Vaudois, qu'on lui avait donné pour objectif. C'étaient 22 kilomètres à ajouter à ceux déjà si péniblement faits; et ces 22 kilomètres se déroulaient en arc de cercle autour de la position de Ghenebier, occupée par les Prussiens, et si près, que leurs ca-
rions, presque sans changer de place, pouvaient accompagner d'obus la colonne française sur tout son parcours.
Cette terrible marche de flanc, protégée seulement par trois batteries qui se relevaient de position en position, dura dix heures. Il faisait nuit lorsque, enfin, toute la division se trouva réunie à peu près à la moitié de son étape sur un plateau qui domine Ghênebier. On ne pouvait songer à continuer. Cremer, d'ailleurs, venait d'apprendre que Chagey était occupé par l'ennemi. L'attaque en pleine nuit eût été folie d'autant plus grande que la présence des Prussiens à Chênebier rendait toute retraite impossible. Il fallait les en déloger, coûte que coûte, avant de songer à pousser en avant.
Le général remit donc l'affaire au lendemain, et fit former les faisceaux. On était en pleine forêt. Le paysage lamentable s'associait aux souffrances qu'il encadrait. La terre, le ciel, les arbres, semblaient morts de froid. La nuit, la dixième depuis l'arrivée de la di-
vision dans l'Est, tombait, plus glacée que les neuf autres, sur ces bivouacs sans feu : les feux auraient servi de cibles à l'ennemi. Défense a été faite de s'éloigner des faisceaux, les hommes s'asseyent, se couchent, serrés les uns contre les autres, sans vie. Ici ou là, une ombre se décolle de la neige et essaye de marcher, mais elle retombe et ne bouge plus. La faim, le froid sont vaincus, la fatigue est plus mortelle qu'eux. Au-dessus de ces amoncellements de malheureux, les sapins, secoués par la bise, laissent tomber des paquets de neige qui moulent ces corps inertes.
Éveillés ou en rêve, tous sont aux prises avec l'angoisse du lendemain. Ils se sentent pires que la veille et que l'heure présente. La faim a fait sa proie des entrailles, l'hallucination a fait la sienne des cervelles. La folie et la faim sont en train d'achever ces malheureux, quand enfin le clairon les leur arrache :
Les voilà, émergeant de la neige, que les dernières chaleurs de leurs corps ont changée
en boue noire. Elle regèle maintenant, elle couvre d'écaillés les visages, les mains, les guenilles des hommes. Ils reprennent leurs fusils quand même et reforment les rangs...
...Avec le jour, la bataille s'est levée furieuse; déjà, les collines roulent jusqu'à Belfort les échos de la canonnade; déjà les trois batteries de Cremer sont canons à canons avec les batteries de Ghênebier. Le général, cependant, hésite encore à lancer son infanterie. Il craint pour sa ligne de retraite... Enfin, une fusillade éclate sur la gauche. C'est une brigade de l'amiral Penhoat qui entre en ligne. Cremer prend la tête de la colonne qui va tourner Chenebier, pendant que le colonel Poullet l'attaquera de front avec le gros de la division. Carayon et ses Girondins forment la réserve.
On avance sous bois, les sentiers sont noyés dans la neige, les pentes sont luisantes de verglas; quand même, on arrive sur l'ennemi. Le 83e mobile s'engage corps à corps. Mais son colonel, le colonel Puech, tombe avec une
balle dans le front. Ses soldats s'arrêtent. Carayon les voit flotter. Pour lui, c'est la minute décisive. « A moi, mes Bordelais! » et il s'élance dans les coups de fusil. La pente qui va vers Chênebier est raide. Il s'y engage en courant. Dans cette course à la mort, il est superbe. Mais tout à coup, il s'abat, un faux pas l'a fait tomber dans la neige... il est
mort!
A leur tour, les Girondins s'arrêtent...
«Non, il n'est pas mort! crie Carayon. En avant mes enfants ! » Derrière lui bondissent ses mobiles; Cremer, sur leur passage, crie : « Bravo, la Gironde! »
Au bout d'une heure, Chênebier est au pouvoir de Cremer et de Penhoat, qui l'a vigoureusement appuyé. Ce serait la victoire si le succès de l'aile gauche à Chênebier ne s'abîmait dans l'insuccès du centre devant Héricourt, et de l'aile droite devant Montbé-
liard...
Dans la nuit du 17 au 18 janvier, le général Bourbaki donnait l'ordre de se mettre en
retraite sur Besançon. Le sentiment de l'immense effort inutile écrasait son armée. Ce n'était pas seulement leurs morts que ces malheureuses troupes laissaient sur la Lisaine, c'était leur moral. Elles se voyaient, dès lors, sans espérance de surmonter la fatalité qui, depuis des mois, stérilisait leur sang. Elles allaient comme vont les vaincus. Après des marches pires que des déroutes, officiers et soldats tombaient le soir autour des feux, dont les chevaux grelottant s'approchaient aussi. Pourtant à chaque heure, à chaque minute, il fallait faire face à l'ennemi qui avait commencé la poursuite.
Billot formait l'arrière-garde de l'armée, et Cremerl'arrière-garde de Billot. Les Girondins marchaient avec cette extrême arrière-garde.
Un violent dégel, inopinément survenu le 18, ajoutait aux difficultés de cette retraite. Hommes et chevaux ne se dégageaient qu'avec des efforts inouïs du sillage de boue que le piétinement de l'armée laissait derrière elle. Le ig, après un surmenage de dix
heures, la division de Cremer atteignait Saint- Fargeux. Le 20, elle avait un engagement dans les environs de Villiers-la-Ville. Le 22, enfin, elle campait sur les glacis de Besançon. Mais rien n'était prêt pour recevoir cette avalanche de vaincus. Il n'y avait ni paille, ni bois, ni vivres. Cette lettre où, pour la première fois, Carayon s'abandonne, est datée de ce lamentable bivouac.
« Tout est perdu. Nous avons marché trois jours au milieu des plus atroces misères, obligés de mendier notre pain, souvent sans le trouver. Ce n'étaient pas les soldats seulement qui mendiaient ainsi, mais bien aussi les officiers, moi comme les autres. Pendant tout ce temps j'ai lavé, le soir, ma chemise, mon mouchoir, mes chaussettes; mes nuits se sont passées avec la faim devant les feux de bois vert; et cependant. Dieu m'est témoin que je supporterais sans murmure toutes ces misères, si elles n'étaient les terribles conséquences de notre désastre militaire...
« A l'arrière-garde, nous avons été harcelés
sans trêve par l'ennemi. Il nous a ramenés ainsi jusque sous le canon de Besançon, où nous espérions trouver un peu de repos. Mais non, il va falloir repartir. Nous risquons, diton, d'affamer la place. »
Le lendemain, en effet, on se reprenait à fuir devant Manteuffel, qui jetait ses avantgardes sur la route d' Arbois, et devant Werder qui s'avançait par Clairval. Seule, la route de Pontarlier demeurait ouverte, mais celle-là ne menait pas en France!
Qui n'a pas entendu la plainte de cette armée à l'agonie, qui n'a pas vu la boue de ses derniers bivouacs détrempée de sang, celui-là n'imaginera pas l'horreur où peut toucher la misère humaine. Jamais plus cruellement que dans le délire de cette agonie, les hallucinations de la victoire ne se heurtèrent aux clartés terribles de la défaite. Nulle part, les dernières forces de la vie ne se raidirent plus désespérément sous l'étreinte de la mort. Ah ! qu'il faut être fort pour lutter contre les vertiges et les défaillances d'une telle agonie!
Carayon était de ceux dont le cœur demeurait quand même incrédule à la défaite. Il trouvait dans ce cœur des trésors insoupçonnés d'aveuglement et de confiance. Sans cesse, et pour rien, c'étaient dans ce cœur de nouvelles crises d'espoir.
Carayon était là, partout, autour de ses pauvres enfants qui, maintenant, semblaient vieux, tant ils avaient souffert, relevant leur courage, leur soufflant son âme, soutenant celui qui ne marchait plus, relevant celui qui se couchait pour mourir.
« ... Ah! Dieu merci, écrivait-il (il faut, pour donner à cette lettre tout son relief, l'encadrer dans l'effrayant décor de la déroute), Dieu merci, notre retraite n'est pas tout à fait une fuite. Je ne veux pas que pour mon bataillon, elle y ressemble. J'ai toujours prié Dieu de m'éviter ce malheur... Il semble m'exaucer! »
Les soldats continuaient de tomber sans qu'il voulût les voir vaincus.
Aussi, ce futterrible lorsqu'il fallut entendre
qu'il n'y avait plus d'espoir... Prise enfin entre les mâchoires formidables de la tenaille que formaient Werder et Manteuffel, l'armée française se débattait impuissante. La Suisse tendit les bras, elle s'y laissa tomber...
Le général Clinchant, qui avait succédé à Bourbaki, signait, dans la nuit du 3i janvier, la convention qui consommait le sacrifice.
On ne comptait plus à Paris avec l'armée de l'Est; mais il fallut bien que, jusqu'au bout, l'ennemi comptât avec elle. Werder ne put pas, comme Bismarck après la capitulation de Paris, siffler un joyeux hallali.
Le 18e corps, dont était Carayon, livrait le Ier février un suprême combat à la Cluse, entre Pontarlier et Verrières. Il y eut quelques trous de plus au drapeau. Quelques Bordelais tombèrent encore autour de leur commandant... Et puis, ce fut fini du 3e bataillon de la Gironde; il se perdit parmi les cent mille vaincus qui étalèrent sur la Suisse comme une mer de misères...
« Cette guerre qui s'achève, écrivait Ca-
rayon, est faite pour donner de rudes leçons. On ne constitue pas une armée en deux mois. La bravoure sera toujours une vertu française. Mais, pour mener la bravoure, il faut autre chose que des théories et des proclamations. Il faut des hommes de bon sens. »
Carayon ne souhaitait à la France que des hommes de bon sens, car, dans tous les partis, à ces heures terribles, il avait trouvé des hommes de cœur...
C'est par le cœur qu'a survécu la France. Si ardent soit le foyer où on le jette, le cœur, dit-on, ne se consume jamais. On le retrouve durci, calciné parmi les cendres, mais toujours entier dans sa forme immortelle.