‹ Courtisanes et bouffonsChapitre 1 sur 29 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Le rôle de la courtisane n'a été ni médiocre ni banal dans l'Italie delà Renaissance, et son action s'est fait sentir de plus d'une façon*.

C'est qu'en effet il se forma alors une catégorie de femmes galantes bien supérieures à celles des époques précédentes et suivantes, bien différentes du type qu'on se serait imaginé de rencontrer autour des Borg-ia, telles, en un mot, qu'on n'en avait point vu de semblables depuis le siècle de Périclès et d'Aspasie. Ce fut là, sans nul doute, une des conséquences les plus imprévues de ce grand mouvement littéraire et artistique qui marqua la fin du moyen âge.

Aux hommes raffinés de ce temps, aux poètes, aux écrivains, aux érudits, voire aux philosophes, il fallait des femmes dignes de les comprendre ou qui en eussent Tair, à tout le moins. Car les c intellectuels » aiment beaucoup plus avec leur esprit qu'avec leur cœur et cherchent dans Tamour, surtout dans l'amour nomade, plutôt une exaltation et un déploiement de leurs facultés intellectuelles qu'une satisfaction de leurs sens. Lamour est pour eux affaire de vanité littéraire satisfaite, occasion de faire montre de leur intelligence et de leur éloquence.

Or, comme il n'y a point d'être plus transformable que la femme, une nouvelle génération de courtisanes parut tout aussitôt. Ce n'étaient plus de ces filles de joie, franches ribaudes et villotières dont le Pogg-e et le Panormita* racontent complaisamment les fangeuses aventures, mais de fort grandes dames, très affinées de mœurs et de langage, instruites, lettrées même, et qui, quoique un peu débonnaires, vivaient en apparence le plus décemment du monde. « On les aurait prises dans la rue pour des femmes de condition, » dit un contemporain,

pour des baronnes au moins, dit un autre'.

On remplaça le nom de pécheresses (peccatrict) dont on les qualifiait toutes naguère indistinctement, par celui de courtisanes (cortigiane), ou par cet autre, très symbolique, de femmes del buon tempo, de joyeuse vie, on aurait presque envie de dire c du gai savoir ». Cet euphémisme n'est-il pas symptomatique >

A propos de Tune d'elles, Tullia d'Aragona, dont nous aurons à reparler tout à l'heure, le nouvelliste attitré d'Isabelle d'Esté lui écrivait, à la date du i3 juin i537* : t II vient d'arriver ici (à Ferrare) une gentille dame, si réservée dans son maintien, si séduisante dans ses manières, qu'on ne peut s'empêcher de trouver qu'il y a en elle quelque chose de vraiment divin ; elle sait chanter à livre ouvert toute espèce d'air ou de motet; sa conversation a un charme non pareil ; elle est au courant de tout et il n'est point de sujet dont on ne puisse l'entretenir. Il n'y a pas ici une seule femme qui lui soit comparable, pas même la duchesse de Pescara » (c'est-à-dire Vittoria Colonna, qui mourut presque en odeur de sainteté et mérita, par son austère vertu et sa

grâce discrète, radmiration de tous ses contemporains).

Pour compléter le portrait, il faut citer la lettre de Vettori, ambassadeur de Filippo Strozzi à Rome (14 février i53i), dans laquelle cet étrang-e diplomate écrit à son maître qu'il compose sa lettre aux côtés de Tullia, dont il a pris conseil et à laquelle il soumet toute sa correspondance". Singulière confidente, on l'avouera, et compromettante Égérie! Ajoutons toutefois, à la décharge de Vettori, qu'il n'était pas le seul à agir de la sorte, loin de là, et que maint ambassadeur, comme nous le verrons, se faisait un devoir de fréquenter chez les femmes à la mode, dans l'unique intention, il n'en faut point douter, de solliciter d'elles des avis ou de leur arracher des informations politiques.

De telles femmes ne pouvaient ma^iquer d'exercer autour d'elles une grande influence ; et, de fait, les plus illustres peintres eurent souvent pour modèles, les poètes et les écrivains, pour inspiratrices, les beautés faciles du moment. Elles savaient imposer leurs préférences littéraires et artistiques à leurs adorateurs, et, même après qu'on les avait

abandonnées, on comptait encore avec leur opinion. Gregorovius, le grave historien de la Rome médiévale, a pu dire, sans exagération, que les courtisanes furent au temps de la Renaissance < les muses des Belles- Lettres ^ ».

Elles étaient, en tout cas, des personnages considérables; les ambassadeurs se tenaient au courant, et pour cause, de leurs déplacements, et ne manquaient pas de les signaler à leurs gouvernements ; partout où Tullia allait, il se formait autour d'elle une petite cour; Marco Bracci, rendant compte de l'entrée à Rome de la Saltarella, rapporte qu'elle traversa la ville suivie d'un grand concours de peuple, magna comitante caterva.

Je ne parle ici, bien entendu, que de la véritable cortigiana, de la meretrix honesta, l'honnête prostituée, car on accouplait alors sans vergogne ces deux vocables disparates, que les écrivains du temps ont tous grand soin de distinguer de ses congénères moins respectées, la courtisane i/ lume^la. courtisane di candela, ainsi appelées à cause du commerce qu'exerçait le marchand dans l'arrièreboutique duquel elles opéraient, la courtisane

di minor sorte (de bas étage), et autres variétés de l'espèce '.

Or, au temps des Borgia, la courtisane romaine passait, et à juste titre, pour être le parangon des courtisanes italiennes; nulle n'était plus experte en son art ni plus accomplie. Les plus illustres, celles qui ont laissé un nom dans l'histoire, Imperia, Isabella di Luna, Tullia d'Aragona, Camilla di Siena, Béatrice de Ferrare, ont vécu et ont resplendi à Rome. La ville étemelle était devenue le lieu d'élection de la galanterie raffinée aussi bien que 'de la vulgaire, la terra da donne, la terre des femmes par excellence, le mot est de l'une d'elles, où la mère qui voulait faire un sort à sa fille se hâtait de l'amener».

De tous les points de l'Italie les femmes en quête d'aventures y affluaient. On trouvait à Rome, des recensements fréquents nous l'apprennent, des courtisanes florentines, milanaises, génoises, piémontaises ; des vénitiennes, mais en petit nombre, Venise étant elle-même une ville de plaisirs; des napoli-

taines en foule, car le travail manuel n'a jamais été en grand honneur de l'autre côté du Vulturne». Chose singulière, parmi les courtisanes romaines , il y en avait relativement peu qui fussent nées à Rome. On y rencontrait aussi des Allemandes, des Anglaises, des Flamandes, des Françaises; celles-ci étaient rares, mais fort recherchées et tenues en haute estime à cause de leur générosité, ceci soit dit sans faux orgueil national. Les Espagnoles, au contraire, dont il y avait foison, s'étaient fait la plus déplorable des réputations. Un certain nombre de courtisanes étaient d'origine orientale ; elles avaient importé à Rome les mœurs de l'Orient. Rome a été de tout temps et sous tous les rapports une ville cosmopolite*®.

Les courtisanes constituaient un des attraits, et non le moindre, de la métropole du christianisme. Maint pèlerin, après avoir fait son salut, n'avait plus qu'une pensée, c'était de le compromettre avec ces séduisantes personnes, dont la renommée s'étendait si loin. Comme le disait malicieusement l'Arétin , quand on avait bien visité les antiquailles de la ville, on tenait à en apprécier

aussi les beautés plus modernes, et la nouvelle que les rigueurs pontificales avaient provoqué Texode de presque toutes les femmes galantes, causa, quelque vingt ans plus tard, une désolation universelle. « Hélas! que le jubilé va être triste, écrivait Andréa Calmo en i525, et qu'irai-je faire à Rome, maintenant qu'on en a chassé les courtisanes"! »

A répoque qui nous occupe, on était loin de vouloir priver la ville de ce précieux ornement, et, comme nous le verrons, le nombre des femmes de mœurs faciles était grand :

six mille sur cent mille habitants.

Cette affluence tenait à plusieurs causes; est-il besoin d'insister sur la principale : le relâchement extrême des mœurs? On a suffisamment exploré dans ses recoins les plus sombres cette époque étonnante pour qu'il soit superflu d'en préciser ici les allures et de rappeler l'influence que durent exercer sur la généralité des Romains les illustres modèles qu'ils avaient sous les yeux.

Pour ne citer que des exemples qui tiennent de très près à notre sujet, le docte et respectable Giovio, qui fut un cardinal presque papable, eût, à une époque de moralité moins

facile, singulièrement compromis sa réputation ; le cardinal Riario et le cardinal Monti, celui-ci un peu plus tard, perdirent la leur complètement, même aux yeux de leurs contemporains**. On a été jusqu'à prétendre que le pouvoir suprême, loin d'apporter un tempérament à l'esprit de vice, invitait les clercs, au nom des lois de l'humaine nature, à ne point laisser sans emploi les facultés dont la Providence les avait dotés en sa prévoyante sagesse*^. Et ce précepte n'était pas, à ce qu'on dit, celui qu'ils suivaient le moins volontiers.

Or le nombre était grand de ceux que leur ambition, je n'ai garde de dire leur vocation, avait fait entrer dans la cléricature, mais qui n'entendaient nullement pour cela renoncer au siècle et se vouer au célibat.

La vie n'était donc rien moins qu'austère à Rome et l'on y consommait gaiement et quotidiennement la plupart des sept péchés capitaux et bien d'autres encore dont ne s'étaient point avisés les vertueux fondateurs de la morale chrétienne.

Dans ces conditions, on comprend que Rome devait attirer la foule des femmes ambitieuses ou besogneuses; d'autre part, la faveur, les attentions toutes spéciales dont elles y étaient l'objet, ne pouvaient que les encourager à s'y fixer.

Grâce à la démoralisation générale et plus encore à l'éducation recherchée qui est la caractéristique des courtisanes de la Renaissance, le mépris où on les avait tenues jusqu'alors s'était peu à peu évanoui ; on ne leur ménageait ni les distinctions flatteuses ni les marques de respect, et elles étaient souvent placées sur un pied d'égalité parfaite avec les femmes de vie régulière. En ce temps-là, on avait, en Italie, beaucoup de peine à distinguer la vertu du vice triomphant, surtout s'il se présentait sous des traits féminins.

Dans une collection d'épigrammes à la louange de femmes célèbres, on rencontre pêlemêle l'éloge de saintes et de courtisanes : sainte Paule et la Nichina, la Vierge et les pires « prêtresses de Vénus », y sont chantées sur le même ton et avec le même enthousiasme **.

L'Arétin, qu'on appelait indifféremment le divin ou l'infâme, n'a-t-il pas aussi célébré

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tour à tour la Vierge, sainte Catherine et tout ce que Rome et l'Italie comptaient d'illustres courtisanes?

Devant les tribunaux, les dépositions des courtisanes avaient autant de poids que celles des témoins de moralité non équivoque**.

Dans les églises, leurs riches sépultures se voyaient côte à côte de celles des plus hauts personnages*®. Michel- Ange composait Tépitaphe de Tune d'elles entre deux sonnets élégiaques adressés à Vittoria Colonna*^, et celle-ci n'hésitait pas à consacrer dans ses vers la mémoire d'une certaine Béatrice dont il semblerait, étant donné l'austérité de sa vie, qu'elle aurait dû vouloir ignorer jusqu'au nom. Sans doute que les Italiens de ce temps étaient d'avis, comme un moderne penseur, que la beauté peut passer pour une vertu.

Aux fêtes, aux banquets, dans les cérémonies publiques même, les courtisanes prenaient place ouvertement à côté des plus prudes dames. Chacun a présent à l'esprit, entre autres faits nombreux du même genre, le fameux banquet des cinquante courtisanes que César Borgia offrit aux dames romaines et qui se termina comme certaines fêtes, dites

d'Adam, dont le Petit Luxembourg^ fut le théâtre sous la Régence *». De pareilles compromissions étaient fréquentes.

« A la représentation qu'a donnée le cardinal Arborensis*» lors de la fête des Rois, écrit à son maître l'ambassadeur mantouan, il y avait autant de courtisanes espagnoles que de spectateurs italiens. » La pièce fut même, peut-être en leur honneur, jouée en espagnol. Ajoutons qu'on y avait conduit, pour son édification, le jeune Frédéric de Gonzague. alors otage à Rome et âgé seulement de douze ans.

La chose paraissait d'ailleurs si peu choquer les convenances qu'on n'hésitait pas à le faire assister, quelque temps après, à un spectacle plus instructif encore. Il s'agit d'un dîner donné par l'archevêque de Salerne et auquel avaient été conviés Bernardo da Bibbiena, qui allait devenir cardinal, et sa maîtresse Albina, fameuse courtisane romaine, le cardinal de Mantoue, le frère Mariano*®, plusieurs autres dévots personnages et nombre d'aimables femmes qui se contentaient, elles, de faire leur paradis et celui d'autrui sur la terre, sans l'ambitionner dans le ciel.

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€ Au second service, dit toujours notre chroniqueur, les poulets, quoique rôtis, volaient par- dessus la table; à la fin du repas, les soupes et les sauces barbouillaient le visag-e de tous les convives. Je laisse à penser à Votre Excellence ce que Ton fit quand la table fut desservie**. »

Le banquet où Lanfranc, secrétaire du duc de Pagliano, convia le cardinal de Monti et qui faillit se terminer tragiquement, comme c'était, au reste, assez souvent le cas dans ces sortes d'agapes, est un autre exemple de la promiscuité absolue qui régnait alors dans la société.

Il n'était pas jusqu'aux églises où l'on n'accordât les meilleures places aux courtisanes. Le jour que le bon Burchardt se laissa choir si malheureusement sur le prédicateur qu'il conduisait à la chaire, tout l'espace réservé, dans le chœur, entre les cardinaux et l'autel, était occupé par des courtisanes ; Burchardt a soin de le faire remarquer, mais ne s'en étonne ni ne s'en scandalise **.

D'ailleurs, il le faut avouer, les honnêtes femmes d'un côté, les courtisanes de l'autre, faisaient tout ce qu'il fallait pour que la con-

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fusion, j'allais dire rassimilation, fût complète : celles-là menaient souvent la vie la plus dissolue ; celles-ci, au contraire, se comportaient le plus décemment du monde. Le cas était fréquent d'une courtisane vivant entourée des siens dont elle était le soutien, et élevant ses enfants fort honnêtement"; si honnêtement même que la fille de l'une d'elles, de la célèbre Imperia, dont les conseils valaient mieux apparemment que l'exemple , préféra se donner la mort plutôt que de satisfaire aux caprices du gouverneur de la ville de Sienne, où elle s'était retirée**.

Leur profession leur paraissait très honorable; c'était un « art » à leurs yeux, et les Romains partageaient leur sentiment sur ce point, témoin la façon dont ils les traitaient.

Plusieurs firent une fin très honnête, comme cette courtisane dont parle Brantôme et qui avait épousé « un homme de justice », cette autre qui devint comtesse Rangoni et cette autre encore qui entra dans la famille Cenci et qui le prenait de très haut avec les dames de la bonne compagnie lorsqu'elles se permettaient de lui manquer**.

Il n'y avait donc pas à Rome, au temps des

Borg:ia,de barrière entre les femmes honnêtes ou qui faisaient profession de l'être et celles qui ne Tétaient pas. Les hommes fréquentaient indifféremment chez les unes et chez les autres. En toute circonstance, on traitait les courtisanes comme de grandes dames. Voilà de bien étranges mœurs, n'est-il pas vrai, et dont, à notre époque si correcte, on ne saurait se faire une idée !

L'envahissement de la société par les courtisanes remonte au temps de Sixte IV, et les papes qui lui succédèrent,] usqu'à Clément VII, de rigide mémoire, se montrèrent pleins d'indulgence à leur endroit. Et pourrait-on, en toute justice, faire un crime à Innocent VIII, à Alexandre VI, et même à Léon X, de n'avoir point privé leurs sujets de satisfactions dont on a soutenu qu'eux-mêmes savaient apprécier tout le charme? Qui sait si, tout au contraire, il ne faudrait pas leur en faire un mérite? Le vice avait été. jusqu'alors, honteux et bas, il devint avouable et délicat. Les

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grands seigneurs des époques précédentes avaient trop de superbe, les humanistes trop de délicatesse, pour se rabaisser au commerce des filles qu'avait léguées à la Rome moderne la Rome du moyen âge, et ils s'étaient procuré, assure- t-on, de coupables compensations. L'antiquité est quelquefois mauvaise conseillère -6.

Les courtisanes élégantes de mœurs et d'esprit qui apparurent à la fin du xv" siècle étaient admirablement aptes, au contraire, à enjôler, à captiver et leurs sens et leur imagination ; elles n'y réussirent que trop, c'est vrai, mais elles servirent, en même temps, d'exutoire aux passions mauvaises. On peut leur reprocher d'avoir contribue à accroître la somme du vice, mais il faut reconnaître que, grâce à elles, on s'y livra dès lors de façon plus élégante, plus distinguée, si j'ose employer ce néologisme de boudoir.

A en croire les contemporains, peut-être un peu prévenus et, en tout cas, fort éloignés de nos façons de voir, les Italiens de la Renaissance auraient beaucoup gagné à leur commerce. Loin de se ravaler auprès des courtisanes, ils y auraient appris à préférer

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aux satisfactions brutales et uniquement sensuelles auxquelles se complaisaient leurs rudes ancêtres, des plaisirs plus délicats, d'où l'esprit n'était pas complètement exclu.

N'étant pas toujours de conquête facile, les courtisanes soumettaient la passion aux formes raffinées de la g-alanterie dont elles enseignèrent les finesses les plus arcanes à leurs adorateurs. Dans leurs salons, où se coudoyaient prélats et ambassadeurs, princes et lettrés, savants et muscadins, il fallait, pour briller, faire montre d'esprit, lutter de grâce et l'emporter en diplomatie*'.

L'apparition de la courtisane eut donc pour résultat un adoucissement, un raffinement des mœurs et, chose plus étrange mais non moins certaine, un relèvement de la morale, qu'ont attesté de nombreux écrivains. Il n'y eut plus besoin, en efl'et, d'entreprendre sur la vertu des épouses, de porter le trouble dans les foyers, du moment qu'il y avait tant de femmes qui ne demandaient pas mieux que de capituler. On se trouve ainsi amené à cette conclusion au moins singulière et inattendue que la reconstitution de la famille, qui est un des traits caractéristiques de la transforma-

tien de la société italienne au temps de la Renaissance, est due, en partie, à l'influence bienfaisante des courtisanes.

Boccadelli aurait-il eu raison de dire, quoique non sans grande irrévérence, que les courtisanes de son temps avaient rendu plus de services à la société que toutes les moinesses qui peuplaient les couvents**?

Sans nous attarder à résoudre ce difficile et périlleux problème, nous constaterons que le mal (ou le bien) fit de rapides progrès. En 1490, sous le pontificat d'Innocent VIII, on comptait à Rome, s'il faut en croire Infessura, plus de six mille femmes galantes; encore a-t-il soin d'ajouter qu'il ne comprend dans ce chiffre, ni les concubines dont chaque clerc était inévitablement pourvu, ni les femmes qui exerçaient en secret. Infessura', il est vrai, est quelquefois porté à l'exagération lorsqu'il s'agit de noircir les papes, qu'il haïssait tout en les servant, mais il n'en demeure pas moins constant que le nombre des femmes de vie irrégulière était alors très élevé à Rome et dépassait la moyenne, puisque la population totale de la ville était inférieure à cent mille habitants.

Il en fut ainsi durant tout le siècle. En i549, les courtisanes pratiquant ouvertement et payant patente n'étaient pas moins de quatre cent quatre-vingt-quatre. Et les femmes enregistrées de la sorte constituaient certainement la minorité de la population galante, ainsi qu'il arrive toujours. La preuve en est qu'à la même époque, l'Arétin cite quantité de courtisanes dont les noms ne figurent pas sur les rôles du recensement.

Les nombreuses vexations qu'eurent à subir les femmes de mauvaise vie vers la fin du siècle n'empêchèrent pas qu'elles ne restassent fort nombreuses. Au temps de Sixte- Quint on en fit un dénombrement, et l'on fut tout étonné d'en trouver dix-sept mille*»!

Durant tout le moyen âge, les femmes galantes avaient vécu confinées volontairement autant qu'administrativement dans une région fort misérable, éloignée du centre d'activité de la ville, entre l'Aventin, le Tibre, le temple de Faunus et le Capitole. Elles pouvaient contem-

pler, de là, la Roche Tarpéienne, ce qui devait leur être un salutaire enseig-nement, ou aller méditer l'exemple de sainte Marie l'Égyptienne, la courtisane repentie, dont l'église s'élevait non loin de leurs habitations ^o.

Cette espèce de relégation ne pouvait guère convenir aux grandes courtisanes de la Renaissance; aussi envahirent-elles, dès la fin du XV" siècle, les quartiers les plus opulents de la ville. Leurs élégantes ou splendides demeures se voyaient dans la via Giulia, sur la place Colonna, près du palais Carpi, autour des ambassades et principalement de l'ambassade de France. (Les courtisanes avaient tout avantage à s'installer près d'une amljassade, quand ce n'eût .été que pour profiter de l'immunité que conférait à tout le quartier avoisinant la présence d'un envoyé étranger^*.)

Il semble, d'après les recensements faits sous les pontificats de Léon X et de Paul IV, que les courtisanes de rang inférieur les suivirent, car on les trouve disséminées dans toute la ville ^*.

Les plus huppées des courtisanes habitaient de véritables palais. Telle était, entre autres, la demeure d'Imperia, dont le Bandello nous

conte les merveilles. Il est vrai qu'Imperiafut, à son heure, l'orgueil de Rome, nobilissimum Romœ scortum. Le nom même qu'elle avait eu la singulière audace de se donner marque bien l'empire qu'elle savait exercer :

Vedi colei che in la tua patria nacque,

Poi, per superbia, a se' fe dire Imperia,

Ch' ogni altra cosa appresso a se li spiacque.

(Vois celle qui naquit dans ta patrie (Ferrare), puis, par orgueil, se fit appeler Imperia, parce que, près d'elle, tout autre objet déplaît.)

disait d'elle maître Pasquin. Et, plus enthousiaste encore, un autre poète d'ajouter: « Les dieux ont fait à Rome deux présents inestimables : Mars lui a donné l'empire et Vénus l'Imperia^'. »

Tout ce que Rome comptait de hauts personnages et d'illustres artistes se pressait chez elle; c'étaient le cardinal Sadoleto^* et le poète Beroaldo, Colocci et Agostino Chigi, surnommé le Magnifique, le musicien Campano, dit le Strascino, et l'Arétin, alors à peine adolescent et qui évoquera plus tard avec transport sa brillante image : « J'ai vu la glorieuse Imperia dont la renommée vit encore ; tu sais qu'elle mourut dans son palais

riche, heureuse et très honorée ! » Mais ce fut dans sa fleur qu'elle mourut, âg"ée de vingt-six ans seulement, le 1 5 août i5ii. Sonépitaphe, placée dans Tég-lise San Gregorio, rappelait sa beauté sans seconde et la fascination qu'elle avait exercée sur tous ceux qui l'approchaient'*. Les poètes contemporains, entre autres Evangelista Maddaleno et Beroaldo, la célébrèrent à l'envi, comme ils avaient fait naguère pour Lucrèce Borgia^».

Le cardinal Giovio raconte à son sujet, dans son traité des poissons romains, une plaisante histoire" : conformément à une très vieille coutume, les pêcheurs devaient remettre aux conservateurs capitolins la tête de tous les esturgeons capturés par eux dont la longueur dépassait une mesure déterminée.

Il paraît que c'était là un mets fort recherché. Dans une des salles du palais du Capitole était déposé un étalon, sorte de lit de Procuste, sur lequel on devait étendre avant de l'envoyer au marché chaque poisson introduit à Rome.

Or, un jour on apporta aux conservateurs une tête d'esturgeon magnifique, un vrai plat de roi. Ceux-ci en firent honneur au cardinal

Riario, qui se hâta de l'envoyer à Federico Sanseverino; Sanseverino, après l'avoir fait garnir, l'envoya, à son tour, à un riche banquier fermier de l'impôt dont il avait quelque intérêt, sans doute, à gagner les bonnes grâces; le banquier, pour faire sa cour à Imperia, ordonna que ladite tête d'esturgeon fût convenablement ornée de fleurs fraîches et portée sur-le-champ à la belle courtisane. Dans toutes ses pérégrinations, la tête d'esturgeon avait été accompagnée par un malheureux parasite qui, brûlant d'avoir sa part du somptueux présent, le poursuivait d'étape en étape, arrivant invariablement au moment où l'on venait de l'envoyer ailleurs, soufflant, suant, geignant, mais toujours plus décidé à ne pas abandonner la partie. Enfin, le pauvre hère finit par manger, avec Imperia, le morceau qu'il avait tant convoité .

La morale de cette histoire n'est-elle pas que, si les plus puissants avaient tous besoin les uns des autres, Imperia, elle, se sentait au-dessus de tous et dédaignait de rechercher la faveur de personne, puisque c'est elle qui finalement garda la tête?

Le palais qu'habitait Imperia dans un des endroits les plus élégants de la ville à cette époque, non loin de la via Giulia, était en rapport avec sa haute situation. Elle le devait à la générosité du seigneur Angelo del Buffalo, Romain de haute race et puissamment riche.

Voici la description qu'en donne le Bandello : « L'habitation d'Imperia semble le palais d'une princesse; elle renferme un monde de serviteurs et de servantes. Tout y est d'une somptuosité rare ; les murs sont tapissés de magnifiques étoffes; il s'y trouve une salle et une chambre si richement décorées qu'on ne voit, sur les parois, que velours et brocards, et, par terre, que tapis d'un travail exquis. Le boudoir où elle a coutume de recevoir les grands personnages qui la viennent visiter est tendu d'un drap d'or épais, tombant en plis abondants ; une corniche or et azur, merveilleusement travaillée, règne tout autour de la pièce et supporte des vases en pierres rares : albâtre, porphyre, serpentine. Le long des murs sont rangés des coffres en bois sculptés et ciselés avec la plus exquise finesse et d'une valeur inestimable; au milieu de la pièce se trouve une petite table, la plus jolie du

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monde, recouverte d'un tapis de velours vert. » On conte qu'un ambassadeur espagnol, ayant été admis dans ce sanctuaire, fut pris du besoin de cracher et, pour ne pas souiller le beau mobilier qui l'environnait, ne trouva rien de mieux que de cracher au visage d'un valet qui était derrière lui.

Cette délicate flatterie alla droit au cœur de l'hôtesse, qui pria le noble Castillan d'en user plus à son aise dorénavant, car, lui expliqua-t-elle, les tapis n'avaient point d'autre destination. Et pourtant l'ambassadeur ne pouvait pas même se vanter du mérite de l'invention, car un autre ambassadeur, lui aussi espagnol, Cheraldo di Valenza, avait tourné de même façon son compliment au roi de Tunis qu'il était venu saluer de la part de son maître, Pierre d'Aragon, le conquérant de la Sicile, et il eut, dit l'histoire, même succès 58.

Ce luxe, pour grand qu'il fût, n'avait rien d'anormal. < Ma crédence, dit une autre courtisane, est surchargée d'argenterie, ma

cave est abondamment garnie, ma cuisine regorge de pain, d'huile et de sel. La table d'un roi n'est pas mieux servie que la mienne; on y voit figurer chaque jour cailles et chapons, faisans et perdrix, tourtes et massepains, confiseries de toute espèce et fruits les plus délicats. Les chiens eux-mêmes en sont repus. Mes vins blancs et mes vins rouges sont des plus fins. Je possède un cheval le meilleur et le plus beau qu'on puisse rêver et un carrosse tout doré et tout ciselé dont les panneaux sont ornés de peintures représentant des scènes et des personnages sur fond azur et blanc. Les murs de ma maison, ainsi que les tables et les sièges, sont garnis de tapis précieux et de tapisseries rares; on ne saurait rien imaginer de plus riche que ma couverture de lit, le pape luimême n'en a certes pas de plus belle ! »

Je m'arrête là de cette mirifique mais sans doute très véridique description, bien que la vaniteuse femme en ait encore long à dire'^.

Tullia d'Aragona, même après sa chute, possédait encore un somptueux mobilier, des étoffes de prix, des bibelots, des objets d'art, des bijoux*<*. Le palais qu'habitait Camilla

Pisana, une gracieuse épistolière dont nous aurons à reparler, avait été décoré, affirmaiton, par le peintre Giovan-Batta Rosso, le fondateur de l'école de Fontainebleau**.

Toutes les courtisanes, cela va sans dire, n'étaient pas si bien en point, il s'en faut de beaucoup. Les inventaires de leurs biens, V dont il subsiste un grand nombre**, nous apprennent que leur intérieur était parfois modeste; de grands coffres, comme on en voit tant encore en Italie, leur servaient d'armoires ; leur mobilier se composait surtout d'ustensiles de cuisine, de quelques chaises, d'une ou deux tables à quatre pieds (quand une table n'avait qu'un pied au centre, on disait qu'elle était à la française et on l'enregistrait à part), de couverts en étain et d'une literie en général fort sommaire.

Mais, d'autre part, nous possédons le relevé des loyers que payaient toutes les courtisanes romaines en l'année 1549, c'est-à-dire en pleine décadence. Or, parmi ces loyers, la proportion de ceux qui sont relativement élevés est grande. Quantité de femmes consacraient à leur logement de cinquante à cent écus par

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an, ce qui était, pour l'époque, une somme assez ronde; Isabella di Luna, une Espagnole à la langue acérée dont les mordantes réparties lui valurent une bien fâcheuse aventure*^, habitait, sur la place Colonna, une maison qu'elle louait cent écus; une autre Espagnole, donna Juana, payait tout autant pour la sienne; et donna Maddalena, qui était, elle aussi, venue d'Espagne chercher la fortune à Rome et l'avait rencontrée, à ce qu'il semble, les dépassait encore, ayant un loyer de cent cinquante écus.

Somme toute, les courtisanes de Rome étaient logées de façon à faire envie à plus d'une patricienne; leurs demeures étaient souvent somptueuses, presque toujours confortables ; elles étaient meublées avec recherche et situées dans les quartiers les plus fréquentés, et le train de vie qu'elles y menaient était en rapport avec la richesse de leur habitation.

Dans leur habillement, les courtisanes n'étalaient pas un moindre luxe. Les lois

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n'y mettaient encore, au reste, aucun empêchement.

Voici en quels termes une courtisane fait l'inventaire de sa garde-robe** : « Mes vêtements sont de velours et de soie, entremêlés d'or, de perles et de pierres fines ; j'ai plus de cent chemises de soie frangées d'or, et des escarpins, des brodequins, des mules à profusion; au cou, je. porte un collier qui vaut deux cents ducats d'or pour le moins ; je possède du linge qui est plus blanc que neige et en telle quantité que celui qui le voit en demeure stupéfait ; il est tout imprégné de rares senteurs, et moi-même j'aime à être parfumée de musc et de civette dont m'ont fait présent de riches seigneurs. Il ne saurait y avoir ni miasmes délétères ni contagions là où je suis, tant je répands autour de moi de suaves odeurs***. »

La coquette parle en vers, et la poésie, on le sait, a, entre autres licences, celle d'enfler un peu la vérité. Mais il ne semble pas que notre poétesse ait usé ici de ce droit. Cesare Vecellio nous montre les courtisanes, aussi bien à Venise qu'à Rome, dans les plus magnifiques atours. Elles se paraient de

fourrures rares et d'étoffes de prix; recherchaient les soieries de France, les draps flamands, les dentelles de Venise; possédaient des gants parfumés au jasmin d'Espagne et au clou de girofle; se chargeaient de bagues, de bracelets, de broches, de diadèmes. Celles qui ne pouvaient en acheter en louaient*^.

Cependant, chose bizarre, le costume qu'elles aff'ectionnaient le plus était le costume masculin. Non seulement elles sortaient dans la rue, mais elles allaient à la messe en habits d'homme! L'ambassadeur mantouan, tout en admirant leur air réservé, s'en étonne un peu, ce qui prouve que cette mode était particulière à Rome. Quel pouvait être le but des courtisanes en se travestissant de la sorte r Était-ce pour jouir plus complètement d'une liberté qu'on leur marchandait alors si peu pourtant? était-ce par pur caprice? Je n'oserais émettre l'avis que c'était afin de se soustraire dans la rue aux obsessions et de dépister les galants. Le mot de l'énigme se trouve peut-être dans la déposition d'une servante qui décrit ainsi le costume que portait sa maîtresse lors d'une équipée :

« Elle avait, dit-elle, des pantalons et une casaque bleu turquin, relevés d'or et d'argent ; des bas de soie verte, un manteau de drap madré et une toque ornée de plumes. > Le costume ne devait pas laisser que d'être seyant et des plus avantageux, et l'on conçoit que les courtisanes y tinssent fort «.

Le conseil communal rendit bien une ordonnance contra mulieres inhonestas ne se vestiant habitu virili, destinée à mettre un terme à cet abus, mais l'amende était alors minime, quelques écus, et, à ce prix, les courtisanes pouvaient se payer de nombreuses infractions, ce qu'elles ne manquèrent de faire, comme bien on pense.

Aussi augmenta-t-on plus tard la pénalité, qui fut successivement portée à quinze, puis à vingt, puis même à cent écus*^! Preuve que la prédilection des courtisanes romaines pour le costume masculin était difficile à déraciner.

Ainsi, dans leur habillement comme dans leur ameublement, comme dans leur train de vie, les courtisanes déployaient très ouvertement et sans que personne trouvât

rien à y redire, un faste scandaleux. Elles se plaisaient tant à faire parade de leurs richesses, que, dans leurs promenades à pied, il leur fallait une escorte.

Quand la Tortera sortait, elle était toujours accompagnée de quatre domestiques, de deux suivantes et d'un page; dix gentilshommes, ajoute la chronique, l'entouraient, et il y en avait autant qui l'attendaient chez elle. Quand Lucrezia, à qui l'on avait donné le surnom peut-être significatif de Madrema non vuole, Madrema ne veut pas, et qui avait pris celui plus ronflant de Lucrezia Portia, se rendait à la messe, elle se faisait suivre de dix pages et d'autant de servantes.

La Padovana ne se déplaçait qu'escortée de ses caissiers, de ses secrétaires et de ses prêteurs sur gages *^. On raconte que la Pan ta dépensa, en peu d'années, plus de trois cent mille écus, les revenus d'une ville importante *o.

Pour faire face à leurs prodigalités, il n'était point de ruses, de supercheries et de dupe-

ries que n'imaginassent les courtisanes. Les écrits du temps sont pleins de leurs hauts faits et des lamentations de leurs dupes :

celle-ci oblige son énamouré, qui cependant l'avait comblée de ses dons, à passer toute la nuit sur une échelle de soie; celle-là le fait arrêter chez elle comme un malfaiteur et ne lui rend la liberté que moyennant une lourde rançon; cette autre encore le rembourse de ses dépenses avec les plus belles promesses, et, le moment de s'exécuter venu, le reçoit entourée d'amis qui soutiennent au malheureux qu'il n'est pas lui-même mais son propre sosie, un usurpateur éhonté, et le reconduisent à la porte avec force coups de bâtons. Heureux le galant auquel n'arrivait pas l'aventure du duc de Richelieu avec Mlle de Belle-lsle !

J'en passe et des meilleures s*.

Quelquefois cependant il arrivait aux courtisanes d'être payées de la même monnaie.

Les exemples assurément sont rares, mais on en cite deux au moins. Le premier est l'aventure d'un gentilhomme qui s'était adressé à la favorite d'un cardinal! La témérité était grande, elle fut châtiée ainsi qu'il convenait.

L'amoureux, invité chez la belle, y fut arrêté comme ayant violé son domicile et dut passer plusieurs mois dans les cachots de Rome, dont la paille était particulièrement humide (Benvenuto Cellini l'affirme en connaissance de cause). Quand il en sortit, on lui enjoignit de quitter la ville sur-le-champ, sous peine d'être pendu. Mais notre homme avait juré de se venger; il se cacha, séduisit, à force d'or et de promesses, une vieille courtisane qui ne s'occupait plus que des affaires des autres, et, par son intermédiaire, fit connaître à la trop fidèle amie du cardinal qu'il était plus amoureux d'elle que jamais, malgré sa fâcheuse indiscrétion.

Éblouie par les paroles de la vieille et par Tappât des trésors dont on lui donnait l'espérance, elle se laissa aller à oublier une fois, en faveur du galant, ses devoirs envers l'Église. Elle les oublia même ensuite assez souvent et compromit la belle situation qu'elle s'était acquise, mais oncques ne vitelle l'or du gentilhomme, qui, après s'être bien gaussé d'elle, alla chercher fortune en d'autres lieux.

Une autre fois, c'était un jeune céladon

"qui, pour avoir adressé dans la rue quelques tendres propos â une femme dont la vertu passait pour fort attaquable, s'était attiré une semonce ua peu verte de la part de la mère, survenue fort à propos. La donzelle s'en était mêlée, et avait juré que, de sa vie, elle ne verrait le trop audacieux cavalier. Celui-ci fit le serment contraire, et voici comme il s'y prit pour triompher, sans bourse presque délier : à quelque temps de là, nn de ses amis entreprenait l'irritable personne et, sans trop de peine, obtenait qu'elle viendrait dîner avec lui dans sa maison. Elle y passa même la soirée. Le lendemain matin, elle s'aperçut que, profitant de l'obscurité, son pseudoadorateur avait galamment cédé la place à son ami et que, en jurant de ne le jamais revoir, elle avait fait, une fois de plus dans sa vie, un serment téméraire^'.

Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût parfois échange de sentiments sincères entre les courtisanes et leurs amants. Certains poètes restèrent longtemps fidèles, dans leurs vers tout au moins, aux femmes qu'ils avaient aimées; on cite des amants qui se tuèrent pour leurs maîtresses, d'autres plus héroïques qui les

épousèrent. Quant aux courtisanes, tout n'est pas certainement mensonge et feintise dans les protestations amoureuses que contiennent leurs lettres ou leurs poésies. On y rencontre, au milieu de beaucoup de fadaises, quelques cris vraiment partis du cœur, l'expression de pensées délicates et touchantes, des marques de dévouement réelles. La courtisane la plus consommée dans son art ne saurait trouver, si la passion ne les lui suggère, des accents aussi vrais '^'. A beaucoup feindre d'aimer, on ne désapprend pas d'aimer. Qui pourrait dire s'il n'y a pas un fond de vérité dans le conte où La Fontaine nous montre une courtisane romaine si humble aux pieds de son amant !

Mais ces entraînements ne pouvaient être que des accidents. La passion est un moyen, non une fin chez les courtisanes de profession. Celles de Rome ne l'ignoraient pas.

En femmes très pratiques, elles tiraient de l'amour tout ce qu'il pouvait donner, et même, s'inspirant des idées les plus modernes en économie sociale, elles se spécialisaient à cette fin suivant leurs aptitudes particulières : la Lorenzina favorisait les gen-

l GR.1SDEUR. 3g

tilshommes; la Biiatrice, les prélats; la Laurona, les marchands ; l'Orteg-a, les avocats et les procureurs; la Nicolosa, les Espagnols; la Madrema, les ducs, les marquis et les ambassadeurs; laTulIîa, les jeunes".

On ne sait rien de précis touchant leurs exigences, mais on peut eu concevoir une idée, par raison comparative, grâce à un Catulogue dos courtisanes les plus célèbres et les plus honorées de Venise, dans lequel chacune est cotée". Les prix de ce tarif original varient entre deux et vingt écus, quelquefois ils atteignent même trente écus, mais le cas est rare.

Rappelons-nous toutefois ce que dit Brantôme, qu'il en coûtait autant, dans cette ville, d'engager que de terminer la conversation. D'autres, plus habiles et plus fameuses, obtenaient plus encore. Tullia d'Aragona, dont le maintien si modeste avait édifié Ferrare, était maîtresse en cet art; l'histoire dit même qu'elle sut se faire offrir par un Allemand, soudard un peu grossier et naif, il est vrai, cent écus chaque fois qu'il la venait visiter". Les Romains étaient, au reste, très larges avec leurs maîtresses,

témoin le seigneur Buffalo ; car ils n'ignoraient pas que :

L'argent est la vertu qui fait priser les hommes Et le fard le plus sûr que l'on mette au visage.

comme dit Du Ryer.

Beaucoup se ruinèrent. C'est chose due.

L'empereur Hadrien ne disait-il pas que, si l'on représente si souvent Vénus nue, c'est pour rappeler qu'elle a coutume de réduire en cet état ceux qui l'adorent trop dévotement?

A Florence, les jeunes gens que la débauche avait réduits à blanc estoc se promenaient par bandes, en temps de carnaval, chantant des chansons où ils contaient leur infortune et malmenaient celles qui en étaient la cause. A Rome, on eût pu, tout aussi bien, faire des théories de jeunes décavés, mais on y avait la mélancolie moins exubérante.

Il arrivait aussi que, même après leur mort, certains amants incurables laissaient à leurs maîtresses de riches donations.

Plus d'une acquit de grands biens et pouvait se vanter, comme la vieille courtisane de Du Bellay : « d'avoir vignes, maisons et argent à compagnie **' » .

Tout cela n'empêchait pas qu'elles ne finissent, pour la plupart, fort misérablement. Tullia d'Aragona, qui avait vu à ses pieds Rome, Naples et Florence, mourut sur un grabat dans une masure des bords du Tibre, et la Giulia, qui avait été fantastiquement riche, ne possédait pas, à son dernier jour, dit Niccolô Franco, l'obole dont elle devait payer Charron. Combien, étant sur leur déclin, gagnaient avec peine de quoi ne pas mourir de faim en exerçant le métier de lavandière, d'hôtelière, de marchande ambulante, ou en sollicitant la charité publique au parvis des églises ^^ !

Quelque occupées qu'elles fussent du soin d'aimer et surtout de se faire aimer, cette recherche devait laisser aux courtisanes, même les plus achalandées, certains loisirs. Ces loisirs étaient rares, affirmaient-elles, car jamais existence ne fut plus affairée que la leur. Il n'en serait que plus intéressant de savoir quelles occupations les sollicitaient dans les rapides instants qu'elles dérobaient à leurs

42 LES COURTJSANES A ROME.

devoirs professionnels. On appreadrait ainsi à les mieux connaître. Mais ces femmes trop discrètes n'ont pas, à l'exemple de femmes d'une époque moins lointaine, laissé de mémoires savoureux, de confessions scandaleuses, d'autobiograpliies tintamarresques. On peut toutefois percer le mystère de leurs lambris dorés. Des inventaires après décès, les indiscrétions de leurs admirateurs, quelques confidences éparses dans leurs lettres, nous révèlent en partie à quoi les courtisanes passaient leur journée.

L'élite, celles qui, comme Imperia, TuUia, Camilla, brillaient autant par leur intelligence que par leurs charmes (Tullia, entre autres, n'était point belle), s'adonnait aux arts, à la littérature, à la musique. Imperia jouait volontiers du luth, instrument alors fort à la mode='; il en était de même de Tullia, qui devait aussi savoir toucher du clavecin, car elle possédait, à sa mort, • un clavecin avec son tabouret », un vieux luth cassé et plusieurs livres de musique. On trouva, en outre, chez elle, car elle se piquait de littérature, comme ses émules, trente-cinq volumes italiens ou latins en bon état et beaucoup d'au-

tes en fort mauvaise condition, • à cause du grand usage qu'elle en avait fait'" ■.

Le catalogue de cette bibliothèque, qui eût été si instructif, nous manque, par malheur, mais on peut le reconstituer en partie en se

» rappelant les ouvrages qui composaient alors le fond de la plupart des bibliothèques :

traités de morale et de piété, hagiographies légendaires, volumes d'historiettes, c'est-àdire de contes et de petites histoires délectables, dans le genre de Boccace, du Bandello ou de l'Arétin, recueils des poésies des auteurs en vogue alors, à commencer par Pétrarque et les pétrarquisants, descriptions merveilleuses de la ville, dont les fameux Mirabiiia étaient ie prototype, enfin, petits pamphlets et satires sur les sujets du jour, qu'on se passait sous le manteau.

Imperia ne le cédait pas, en littérature, à Tullia; on voyait toujours sur son guéridon quelques mignons livres en italien, en langue vulgaire, comme on disait alors, ou bien en latin, coquettement reliés, à la lecture desquels elle consacrait ses quelques moments de solitude.

Certaines courtisanes ne se contentaient

pas de lire, elles composaient; elles troussaient fort proprement des sonnets, rimaient dans le g-oût de Pétrarque, qui ne fut jamais si fort à la mode que du jour où cessa de Têtre l'amour pur qu'il- avait chanté avec tant de charme. Veronica Franco, à Venise^STuUia d'Aragona, à Rome^*, ont laissé des volumes de poésies qui ne manquent ni de grâce, ni de saveur, ni même parfois d'envolée, encore que, chez la dernière surtout, on sente une certaine afféterie, une affectation de sentiment où se trahit, ce semble, l'habitude des amours simulées. Comme tout écrivain qui se respecte, les courtisanes ne manquaient pas de vanité littéraire. Camilla Pisana écrit à del Nero pour lui annoncer l'envoi de quelques vers qu'elle le prie de corriger « afin qu'elle n'ait point à en rougir > ; en même temps, pour faire agréer sa requête, sans doute, elle l'invite à venir l'entendre jouer du luth.

Leurs lettres, que M. Ferrai a soigneusement colligées, sont curieuses à plus d'un titre. Le style en est, sans conteste, un peu amphigourique (ainsi le voulait la mode du temps), mais il possède une certaine saveur prime-sautière, une chaleur communicative,

qui en rendent la lecture attrayante et attachante.

Ces lettres dénotent, chez celles qui les écrivaient, en même temps qu'une instruction solide, un esprit prompt, ouvert et avisé. On n'y trouve rien de bas, quoique, à l'occasion, les allusions y soient assez peu voilées.

Mais qu'en termes choisis ces choses-là sont dites!

Jamais il n'est question de subsides; à peine parle-t-on, de loin en loin, discrètement, de cire. La seule demande catégorique qu'on y rencontre est singulière au possible : la belle réclame soixante-trois tanches d'égale grosseur dont elle était, paraît-il, très friande. Pour s'excuser, elle rappelle qu'il y a un an qu'elle n'a sollicité pareille faveur. On ne saurait se montrer moins exigeant.

La plus prolixe, mais aussi la plus amusante de ces épistolières, Béatrice de Ferrare, qui fut peut-être la Fornarina, écrivant à Laurent de Médicis, duc d'Urbin, mélange étrangement les tendres réminiscences et les petits racontars, les réflexions philosophiques et les propos gaillards. « Lorsque est arrivée, dit-elle, cette sainte semaine où le Seigneur a

voulu mourir pour notre consolation et notre salut, j'ai donné à entendre à tous mes amis, et j'en ai un boisseau, qu'il fallait se recueillir un temps. » Et elle raconte, par le menu, toutes les dévotions qu'elle a accomplies; puis, sans transition, elle passe à l'histoire un peu scabreuse d'une amie qui s'est fait berner par un blanc-bec, ce qui a mis toutes ses compagnes en joie. Enfin, après avoir battu l'estrade et s'être épandue en protestations de dévouement et d'affection jusqu'à dire qu'elle était prête à faire un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette pour obtenir un retour de fortune en faveur de son confident, elle termine, en s'écriant, dans un élan de sincérité : « Qu'est-ce que notre vie, à nous autres courtisanes, et ne sommes-nous pas dignes de pitié! > Amèré réflexion, qui semble être la conclusion de toutes ces existences tourmentées et vides «s.

Mais les courtisanes ne se contentaient pas d'être les charmantes inspiratrices et les fines

^■rers ■feoDç

■appréciatrices des Lettres modernes, voire, r aventure, de gracieuses poétesses, elles liCultivaient aussi l'antiquité. Nous avons con- JBtaté que sur leur table figuraient, à côté de Fiivres italiens, des livres latins. La plupart des courtisanes comprenaient, en etfet, le grec et le latin, comme, au reste, toutes les femmes instruites de ce temps-là, et elles |.étaient parfaitement à même d'apprécier les irers écrits dans la langue de Tibulle, mais »nçus dans le goût de Catulle, que leur "dédiaient leurs doctes admirateurs*". L'une d'elles, au dire de l'Arétin, que l'on peut croire bien informé quand il parle de courti-

I^nes, savait tout Pétrarque et tout Boccace bar cœur, ■ sans compter une quantité innombrable de vers de Virgile, d'Horace, d'Ovide, et de mille autres auteurs". • Cette autre irait toujours à la main :

Di Vïrgilio le carie ed or d'Omero.

et discertait compètemment sur le véritable parler toscan. La Tnllia passait toute la nuit enfermée avec Cgolino et Varchi pour trouver moyen de prouver, dit un plaisant doublé d'un sceptique, que les Étrusques ne sont

point des Araméens et que les grenouilles sont des crapauds^.

Leur culture des humanités se manifeste dans leurs lettres qui fourmillent de latinismes et dans lesquelles on rencontre même, de-ci de-là, des phrases tout entières en latin et des citations fort bien amenées. Alessandra Fiorentina rappelle que Regnum et amor non capit duos (je cite textuellement) (la souveraineté et l'amour ne supportent pas le partage) ; Camilla Pisana cite Caton, le faux Caton, par exemple : Ira impedit animum (la colère trouble l'esprit); l'une et l'autre qualifient leur correspondant de Animœ meœ dimidium (la moitié de mon cœur), ou de Oculorum meorum lumen (lumière de mes yeux), expressions dont leurs congénères actuelles doivent avoir perdu l'usage.

C'était alors précisément le moment où "humanisme triomphant imposait à l'Italie et à l'Europe le culte et l'imitation de l'antiquité. En souvenir de Diotime, de Théodote, des grandes hétères chez lesquelles on allait jadis puiser la science, et pour l'amour du grec et du latin, sans doute, les plus savants comme les plus graves personnages fréquen-

taient assidûment chez les courtisanes modernes. Chaque jour, durant l'après-dînÈe, leurs salons étaient envahis, et ceux-là pouvaient s'estimer fortunés qui ne faisaient point antichambre pendant un mois ou deux*'.

Sans doute, stimulés par leur présence, leurs visiteurs s'y livraient à de terribles assauts d'esprit, échangeaient à i'envi les répliques piquantes et les molli, et engageaient ces subtiles disputes qui étaient alors si fort goûtées dans la haute société italienne et dont Baldesar CastigHone a donné, dans le Corligiano, le type le plus achevé. L'art de la conversation, du parler délicat, était alors en honneur en Italie au moins autaitt qu'il le fut en France durant la seconde moitié du sviii* siècle.

Les courtisanes ne devaient pas être déplacées dans ce milieu. La fréquentation de ces personnes d'élite donnait à celles qui n'avaient pas d'autres avantages, ce vernis d'esprit, cette prestesse de repartie qui tient si souvent lieu d'esprit dans la société et qu'on y préfère presque toujours aux qualités plus solides de l'intelligence.

On cite d'elles quelques bons mots :

5o LES COURTISANES A ROME.

Comme on demandait à une courtisane pourquoi elle en avait salué une autre, fort dét;hue, qui avait dû faire la joie, pour le moins, du siècle précédent, elle répliqua qu'on lui avait enseigné à « respecter le grand âge » ; venerari senectutem, dit-elle, car, étant femme érudite, elle fit la citation en latin. Une autre, qui s'était amendée, étant allée s'asseoir dans une église à côté d'une femme honnête de naissance, et l'ayant vue s'écarter, lui dit tranquillement : « N'ayez crainte, madame, la maladie dont j'étais atteinte ne se gagne que de celles qui le veulent bien. » Une autre encore heurta une femme dans une rue qui avait été percée avec l'argent provenant de ce qu'on appelait « le tribut des courtisanes »; celle-ci se retourna, prête à l'injurier ; la courtisane l'arrêta par ces mots :

« Excusez-moi, madame, j'ai eu tort, car je sais que vous avez autant de droits que moi dans cette rue. > Une fille, à qui l'on de mandait le nom du père de son enfant, traça modestement sur le sable les quatre lettres symboliques S. P. Q. R. (le sénat et le peuple romain).

Les courtisanes ne manquaient pas . non

plus de présence d'esprit : témoin ce trait d'Isabella di Luna^. Elle avait la prétention de pouvoir faire rougir tous les hommes par la liberté de ses propos sans rougir elle-même. Or, un parasite, qui était en pique et en jalousie avec elle parce que tous deux se disputaient la palme de la médisance, lui paria un jour un bon dîner de pigeons et de faisans qu'il saurait bien la faire, non pas seulement rougir, mais devenir cramoisie. Les assistants, qui se plaisaient à les exciter l'un contre l'autre, enregistrèrent le pari et l'on prit jour. Ce parasite, tout parasite qu'il êt:iit. représentait à la cour de Rome un puissant cardinal, Hippoîjte de Mantoue. Toutefois, une affaire d'importance s'étant présentée, le cardinal délégua un ambassadeur extraordinaire, Antonio Romeo, personnage considérable mais avaricieux plus qu'on ne saurait dire. Roeco, c'était le nom du parasite, privé du droit de préséance et, ce qui lui était plus amer, de ses copieux dîners, ne pouvait dissimuler son dépit. Il allait partout répétant que son chef était un ladre, qu'il achetait du pain si dur qu'on s'y cassait les dents, qu'il tirait quatre bouillons d'un pot au feu; et il

ajoutait mille autres détails aussi piquants que venimeux.

Le jour du pari arriva; Rocco avait préparé une sanglante diatribe contre Isabella, et déjà il triomphait devant l'assemblée gouailleuse. Il avait même, l'imprudent, amené son maître afin de lui faire apprécier toute son habileté à censurer le vice chez autrui. Pour Isabella, elle affectait d'être troublée au dernier point, de vouloir se dérober; après avoir bataillé quelque temps, elle finit par demander, comme unique faveur, qu'on lui permît de donner elle-même lecture du factum, ce qui lui fut accordé. Alors, prenant le papier des mains de Rocco, elle feignait d'y lire tous les quolibets et tous les traits de satire dont il s'était fait le colporteur à l'endroit de son chef, comme s'ils avaient été rédigés tout exprès pour être débités en sa présence et devant cette assemblée. Rocco perdit contenance et s'enfuit, suivi de l'ambassadeur, l'un honteux de sa défaite, l'autre d'avoir vu révéler ses travers. Quant à Isabella, Bandello affirme qu'elle mangea de fort bon appétit le dîner préparé par sa victime.

Cette finesse d'esprit et ces goûts relevés

rn'étaient pas, on le comprend, le loi de toutes fies courtisanes, tant s'en faut. Celles qui, par F degrés insensibles, se rapprochaient des I filles, occupaient leurs loisirs d'une façon f singulièrement plus banale. Elles aimaient â I fréquenter les maisons des baigneurs, des [. étuvistes, comme on disait alors à Rome, F elles s'abandonnaient au plaisir prolongé de la sieste, elles jouaient aux cartes, ou bien passaient de longues heures à flâner à leur fenêtre ou sur le pas de leur porte, se mêlant invariablement aux incessantes dis pu tailleries ret aux combats épiques que provoquaient, I parmi leurs pareilles, un carreau brisé, une ' porte enfoncée, une bourrade un peu violente, quelques cheveux arrachés, une injure décochée au passage, ou cet outrage plus sanglant qu'aucun autre et si fréquemment répété pti'une paire de cornes peintes sur leur maison, fc D'innombrables procès que provoquaient ces B chamaille s non s renseignent abondamment Wlk ce sujet. On soupait entre sept heures et Jsept heures et demie, et tout Rome dormait à nif heures"'.

Une occupation était commune aux courtisanes de haut vol comme aux autres, occupation qui absorbait de longues heures : le soin de leur chevelure.

On sait que les Vénitiennes devaient en grande partie à la chimie leur réputation de blondes inimitables.

Donne che a farvi i capei d'or siete use.

(Femmes qui à vous faire les cheveux d'or êtes accoutumées.)

dit d'elles un malintentionné poète '^^

Dans toute l'Italie on avait suivi cet exemple, et maint voyageur raconte qu'il a vu des femmes assises l'été à leur balcon, en plein soleil, un chapeau de paille sans fond sur la tête, en train de faire sécher leurs cheveux épandus ; elles y restaient une partie de la journée. Il y en avait même qui faisaient construire à cet effet de petits belvédères sur le toit de leurs maisons'*. L'hiver, elles n'hésitaient pas à se mettre durant plusieurs heures devant un feu ardent. L'opération de se « laver la tête », c'était là l'euphémisme qu'on employait, tenait une grande place dans la vie des Italiennes de cette époque. Lucrèce

Borgia, se rendant auprès de son ducal époux, s'arrête malgré sa hâte à plusieurs reprises toute une journée pour vaquer à ce soin".

L'arte biondeggiante, Fart de se blondir, était très cultivé ; il y avait des recettes pour rendre les cheveux dorés, lustrés, acajou, pour donner de Téclat aux dents, pour émailler la peau ; on en a même fait un livre ''.

Voici la préparation d'une eau « parfaite pour le visage » que préconisait la duchesse de Milan ; on dirait qu'il s'agit d'un philtre : c Prenez douze citrons que vous couperez en quatre par la longueur et vingt-cinq œufs que vous percerez de douze trous chacun avec une aiguille assez grosse ; vous placerez par couches successives les citrons et les œufs dans un vase de porcelaine et vous répandrez dessus la poudre suivante finement pulvérisée :

Mercure ... j d'once.

Borax j —

Alun I once.

Sucre I —

Mica i| —

Camphre. . . en très petite quantité.

€ Malaxez le tout et délayez dans l'équivalent d'une fiole de malvoisie additionné de lait d'ânesse; laissez reposer un jour, puis distillez à feu lent dans une cornue, jusqu'à ce que le mélange devienne limpide ; il faut alors le décanter. Après s'en être oint le visage, on doit le couvrir d'une étoffe légère et attendre une heure, puis on peut se laver, mais avec précaution et en employant de l'eau dans laquelle on aura au préalable fait tremper toute une nuit des croquignoles '♦. >

Chaque grande dame proposait son récipé.

La duchesse d'Urbin avait inventé une merveilleuse teinture; on a de Catherine Sforza toute une pharmacopée : eau pour se faire belle (il y en a au moins de dix sortes), eau pour se donner de brillantes couleurs ou pour se rendre pâle, eau pour faire pousser les cheveux, pour avoir une belle barbe et pour obtenir bien d'autres résultats encore; il y a remède et moyen pour tout. Et des recettes, les unes sont admirables et les autres infaillibles au dire de l'auteur. Les sangsues avaient, paraît-il, en ce temps-là, la vertu de faire croître les cheveux; l'ortie, convenablement préparée, les rendait d'un

blond divin; quant au vif-argent, il possédait des propriétés dont on ne se serait jamais douté sans les révélations de la célèbre virago "^.

Si les honnêtes femmes sacrifiaient aussi largement à cette coutume, on imagine que les courtisanes ne devaient pas être en reste avec elles. De fait, dans leurs interrogatoires, cette explication sur l'emploi de leur temps revient à tout instant : « J'ai passé la journée à me laver la tête'^ >, et, parmi leurs objets de toilette, figurent quantité de fioles, de cornues, qui ne pouvaient avoir d'autre destination que la confection d'élixirs variés ".

Nos héroïnes n'étaient pas italiennes ou espagnoles pour rien. Après les soins de leur toilette et les devoirs de leur profession, ce qui prenait le plus de place dans leur journée, c'était leurs dévotions.

Elles allaient, presque chaque jour, entendre l'office divin dans plusieurs églises, se pressaient autour de la chaire de leurs prédica-

leurs favoris, se confessaient à tout propos ei quelquefois liors de propos, et faisaient, au besoin, de pieux pèlerinagres. « Le jour de la fÉte de saint Sébastien, écrit l'ambassadeur mantouan, qui ne craignait pas, on le voit, pour mieux renseigner son maître, d'aller s rendre compte des choses de prés, je suis allé à l'église dédiée à ce saint et que fréquentent les courtisanes; le sermonneur était un moine théatin qu'elles affectionnent parti- ' culiérement; elles étaient venues en foule, les unes à cheval, les autres à mulet. Leur tenue était si recueillie que j'avais peine à distinguer des honnêtes femmes ™. ■ Peut-être. que le jeune prince de Gonzague, qu'il avait amené avec lui, eût été moins embarrassé.

Cet empressement à remplir leurs devoirs pieuK leur coûta cher une fois ; voici ea quelle occasion : Comme on célébrait la fête > du Corpus Domini dans la basilique de Saint- Pierre, les courtisanes les plus réputées s'y^ étaient rendues couvertes de bijoux et splendidement parées, sans doute à cause de leur révérence du lieu. Le pape, c'était le rude Sixte IV, s'aperçut du scandale et, dans son indif^nation pieuse, ordonna qu'on dépouillât

sur l'heure toutes ces femmes de leurs « vaiQS ornements ■ et qu'on les confisquât au profit du trésor pontifical, qui justement se trouvait, pour lors, fort dégarni""

Maintenant, quels étaient les véritables sentiments des courtisanes en matière de religion? étaient-elles plus dévotieuses que dévotes, plus pratiquantes que réellement repentantes î C'est ce qu'il serait difficile de démêler. Dans leurs demeures, leurs inventaires en font foi, on voj'ait, côte à côte, des images saintes et des peintures lascives, la Vierge entre deux allégories peu voilées. Dans leurs testaments, elles font des dons à leurs parents ou lèguent de fortes sommes à des associations pieuses â la condition qu'on dise, en leur faveur, nombre de messes. L'une impose à son héritier, serait-ce une dernière ironie? de monter et de descendre à genoux, je ne sais combien ^^Je fois, l'escalier saint du Lairan, pour ^^UlBurer son salut, qu'elle sentait assez

6o LES COURTISANES A ROME.

compromis. Sans doute que ces âmes peu compliquées, impulsives et toujours occupées uniquement de l'heure présente «o, étaient aussi sincères dans le repentir qu'inconscientes dans la rechute. En tout cas, le repentir leur était doux, car elles s'en redonnaient souvent la jouissance. On cite un grand nombre de courtisanes qui allèrent jusqu'à prendre le voile et retournèrent ensuite à leur c vomissement », comme on disait à Rome,. « étant plus d'habit que de vouloir changées 81 >.

Il s'en trouva même qui commençaient par là, s'il faut en croire Bran tome s*: < Une jeune courtisane, dit-il, étant vouée au voile, un gentilhomme français la vint voir pour lui dire adieu puisqu'elle s'en allait recluse, et, avant que s'en aller, la pria d'amour; et la prenant, elle lui dit : « Faites donc vite parce qu'on va venir bientôt pour me faire nonne. > « Quelle repentance, ajoute Brantôme et quelle intrade de religion ! Et quand une fois elles ont été professes, au moins les belles, je dis aucunes, je crois qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ni spirituelles. »

■ Néanmoins, si les conversions n'étaient pas toujours très durables, il arrivait parfois qu'elles fussent nombreuses. En i5o8, un moine particulièrement pathétique convertit un jour presque tout sou auditoire*'; une autre fois, quatre-vingt-deux femmes galantes, dit la chronique, ni plus ni moins, vinrent en pleurant de repentir entourer le prédicateur et l'assurer qu'elles voulaient changer de vie et se marier sur l'heure. « C'était un spectacle touchant, dit Vavviso officiel qui rapporte le fait, que de voir les dames romaines exhortant ces femmes, les priant, les araignonnant et, moHié persuasion, raoitiè douce violence, les poussant dans le sentier du devoir.

' Béatrice de Ferrare, dont il a été déjà souvent question, nous fournit ici encorequelques renseignements intéressants : ■ Je suis allée entendre, écrit-elle à son confident le cardinal, notre prédicateur de Sant'Agostino; je dis notre parce que, toutes tant que nous sommes, nous aimons à l'écouter. Il est si éloquent! Gambara a été tellement touchée par sa parole qu'elle a pris tout de suite le voile; Todea est, à ce qu'on dit, sur le point d'en faire autant. * Quant à Béatrice elle-

même, elle n'était pas de celles que pouvait toucher réloqueoce du moine, car elle ajoute : « Je me suis confessée à lui et lui ai donné, pour sa peine, deux ducats d'or en monnaie bien sonnante: combien je les regrette à présent! »

On ne saurait nier que les intentions des courtisanes en courant les églises n'étaient pas le plus souvent très pures; si elles allaient chercher si souvent la grâce au pied lies autels, c'est qu'elles espéraient d'y trouver d'aventure la fortune. Camilla, répondant au juge qui l'interroge sur l'emploi de son temps la veille d'une scène de débauche et de pugilat, lui explique qu'elle s'est rendue successivement dans cinq ou six ég'lisesjmais elle ne fait aucune difficulté pour reconnaître que, dans l'une au moins, elle comptait rencontrer un sien cavalier»'. Nanna, si tant est que le personnage ne soit pas de pure fiction, est plus franche encore : « Elle sait bien, ditelle, qu'en entrant à l'église elle trouvera à la porte tous les galants seigneurs, les cour-

tisane et les gentilshommes faisant la haie sur son passage et offrant ans femmes l'eau bénite. » On rapporte qu'une juive (convertie, sans doute, il y en avait beaucoup et elles étaient fort prisées) avait imaginé, pour se faire remarquer, de parcourir les églises en chantant des psaumes en hébreu, en agitant d'énormes éventails et en se faisant suivre d'un gros de servantes".

IOn ne sait vraiment ce dont on doit s'è- (onner le plus, ou de l'étrangeté du procédé, Du de la singulière longanimité de l'autorité ijui en permettait la pratique.

Cette bienveillance, on l'a vu, s'étendait fort loin : durant les premières années du XVI* siècle, les courtisanes furent libres d'étaler à leur guise un luxe fantastique, d'habiter ^les plus beaux quartiers de la ville, de se Contrer partout ouvertement et de satis- ^re sans contrainte à tous leurs caprices, tes lois qui les concernaient étaient peu BiSévères et on les leur appliquait avec une

modération, je dirai même, avec une indulgence rare.

Il en alla tout autrement quand des rigoristes et des ascètes comme Paul IV, Pie V et Sixte-Quint eurent succédé aux papes pleins de tolérance qui avaient occupé le trône pontifical depuis Paul IL La plus dure discipline succéda au laisser-faire des règnes précédents. En haine des puritains qui la veulent amender, Rome va se faire puritaine, et elle cessera, dès ce moment, de se distinguer, en ce qui concerne la galanterie payante, des autres cités d'Italie. Le vice redeviendra vil.

Ce n'est pas à dire, pour cela, que l'histoire de la courtisanerie à Rome cesse d'être intéressante. Loin de là. Le corps à corps de la papauté et du vice, où ce ne fut pas celui-ci qui eut le dessous, nous révèle bien des côtés ignorés de la vie et des mœurs de la cité papale à cette époque et contient, en outre, plus d'un enseignement d'ordre général. On en verra les péripéties dans la seconde partie de ce travail.

Mais l'ère brillante des grandes courtisanes est close. Celles-ci, il faut le reconnaître, ne furent point du tout les prostituées vul-

graires et platement impudentes qu'on se serait attendu à rencontrera l'époque des Borgia, Spirituelles et raffinées, élégantes avec art et prodigues avec goût, aussi curieuses de s'entourer d'hommes éminents que soucieuses d'attirer à elles les hommes opulents, ces s que Renan n'eût pas manqué de qua- I lifier d'exquises, représentent, ce nous seml ble, le type le plus achevé de la courtisane. I C'étaient presque de grandes dames,,et on les I traitait comme telles. On les tenait en haute estime, on les recherchait, oq les courtisait ouvertement; elles étaient le centre, sinon le point de mire, de tous les beaux esprits que séduisaient presque autant les agréments de leur intelligence que les charmes de leur t personne*'.

Si elles n'exercèrent point l'influence pré- [ pondérante des grandes hétères de la Grèce I antique, parce qu'à Rome les femmes honrnëtes, n'étant point reléguées loin de !a I société des hommes, comme à Athènes, pouyaient, à égalité de beauté et d'intelligence, L lutter avec elles, leur action fut loin cepenint d'être nulle, et elles contribuèrent, ainsi Eque nous l'avons montré, h amener un certain

raffinement des mœurs et des esprits, à introduire dans les rapports des hommes avec les femmes, je ne dis pas une réserve, mais des formes dont on ne s'était guère soucié jusqu'alors, à développer, en un mot, la galanterie. Par là, elles ne furent pas étrangères au caractère un peu frivole et très mignard, mais délicieusement charmant et savoureux, qui marqua la littérature italienne à cette époque.

Il ne nous sied donc point de leur tenir rigueur, et nous devons, oubliant le mal qu'elles ont pu faire et leurs défauts inévitables, les évoquer dans cette auréole de poésie, de grâce et de vénusté dont leurs indulgents contemporains se sont plu à les entourer.

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A ROME

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