DEUXIEME PARTIE
Pie V fut le grand pourchasseur des femmes galantes de haut et de bas étage. Mais d'autres lui avaient préparé les voies.
Dès i520, Léon X publia une bulle relative aux femmes repenties dont certaines dispositions sont fort dures pour celles qui ne se repentaient pas* : une maison de refuge, un hospice devait être fondé et entretenu avec leurs < dépouilles », spolia meretricum ; à vrai dire ce n'était pas de leur vivant qu'on prétendait les dépouiller, mais seulement après leur mort : il leur était enjoint de léguer à l'hospice, qui fut mis sous l'invocation significative de sainte Marie-Madeleine, le cin-
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quième de leurs biens. Ne le faisaient-ellea pas, on prenait le tout'. Il ne paraît pas, toutefois, que cette bulle ait été, pour lors, très rigoureusement appliquée. Ce bon vivant de Léon X ne pouvait être un persécuteur bien acharné de celles qui faisaient 1 lices de sa capitale.
Cinq ans plus tard, un symptôme pla»
grrave révéla les tendances nouvelles du Saint- Siège. Léon X était mort dans un accès d joie provoqué par l'annonce d'un revers de».
troupes françaises, et Clément VII, aus^' exact dans l'accomplissement de ses devoir»
religieuï que sévère envers les autres, en c qui concernait les lois de la morale, lui avdl succédé. Or, un jour de carnaval, le poéW burlesque Andréa imagina de faire placef sur un char l'effigie de quelques vieilles courtisanes avec leurs propres noms inscrits suf des pancartes; on promena ces mannequin»
par la ville et finalement on les précipita ai^ fleuve en chantant une chanson de c stance, dont Andréa était l'auteur. Le papp avait été convié à.cette mascarade, il y assisti et la goûta fort, dit-on=. Ce qui est sûr, c'est qu'il en apprécia la morale. Peu après,
i3 avril iSsS, il renouvelait, en l'aggravant, la bulle de Léon X'. Cette fois, l'ordonnance fut exécutée, et la plupart des testaments de courtisanes mortes après cette époque, entre autres celui de la fameuse Tullia, dont cette obligation déchirait le cœur, contiennent une clause, volontaire dans la forme, obligatoire dans le fond, par laquelle le cinquième de leur vaillant est attribué à des œuvres pies'.
Ces velléités de rigueur effrayèrent beaucoup de courtisanes, qui quittèrent précipitamment la ville, à la veille du jubilé. On se souvient de l'apostrophe désolée que cet exode arracha â Caimo. Il est certain que le jubilé de 1S25 n'eut point du tout le même caractère que celui de i5oo, alors que les Borgia régnaient au Vatican. Plus d'un pèlerin le regretta.
Cependant, on ne poussa pas plus loin la répression, et les courtisanes en furent quittes pour faire moins de largesses posthumes à leurs amis et à leurs protecteurs. D'ailleurs, il est à remarquer que, môme avant cette loi, elles laissaient volontiers des donations aux établissements pieux, afin qu'on y priât pour elles.
Rome semblait vouloir s'amender d'ellemême. Après la dévastation de la ville par les Impériaux, qui survint deux ans après, il y eut une période de recueillement, comme un retour vers les idées graves et les controverses sérieuses qui avaient occupé les esprits au siècle précédent. La vie joyeuse semble avoir été un moment suspendue. Ceux qui visitèrent la ville vers i53o la trouvèrent bien différente de ce qu'elle avait été au temps de Léon X.
On s'occupait alors beaucoup de l'hérésie luthérienne et ce n'était pas pour la condamner. Il s'était formé une foule de sociétés, de cercles, où les questions les plus brûlantes de la théologie, les problèmes les plus dangereux comme aussi les plus ardus, étaient posés et copieusement discutés. Quel rôle auraient joué les courtisanes dans ces austères assemblées? Les spéculations dogmatiques n'étaient guère leur fait. Leurs salons se dépeuplèrent. Assagis par l'âge et peut-être aussi un peu désillusionnés par l'expérience, Bembo, Sadoleto et toute la cohorte des poètes et des érudits cessèrent de se rencontrer dans les boudoirs, voire aux pieds des femmes galantes, et se mirent à fré-
qiienter assidûment les réunions, les académks, comme on disait alors, où l'élite de la société se donnait rendez-vous et dont l'une, entre autres, portait le nom d'académie de la vertu. Je dois ajouter que, dans cette dernière, ou s'y occupait surtout d'architecture, mais il n'en est pas moins certain que les courtisanes n'y avaient point place. Les femmes honnêles, par contre, n'en étaient pas exclues, au contraire, et Vittoria Colonua ainsi que Gambara y exercèrent une influence sensible; c'étaient de saintes personnes un peu hésitantes, il est vrai, sur la façon de faire leur salut, mais très décidées à l'assurer. Leur influence édifiante se substitua à celle des courtisanes, dont le crédit, dès ce moment, commença de déchoir.
Cette déchéance fut même, pour un temps, leur salut. On les oublia dans la pénombre où elles se trouvaient rejetées. Durant quelque vingt ans, aucune aggravation ne fut apportée aux lois qui les régissaient et dont l'appareil n'avait rien de bien terrible. Le recensement de [549 nous montre qu'elles habitaient dans les plus beaux quartiers de la ville et jouissaient le plus ouvertement du
LES COL'RTISANES i
monde de leur déshonnÊte aisance. D'autr^ soucis absorbaient alors la papauté.
Avec Paul IV, les choses changèrenl de face. Le grand persécuteur des juifs, l'inqui' siteur qui avait passé sa vie à réprimer l'h résie et à réformer les mœurs, n'était patt homme à tolérer sous ses yeux les joy euseténç dont ses prédécesseurs s'inquiétaient s diocrement. Il comprenait même si peu le*' défaillances d'autrui qu'ayant été instruit de certaines irrégularités dans la conduite de soUi neveu, le cardinal Carafa, qui n'était pas, on le sait, un modèle des vertus chrétiennes, i alla en personBe l'asperger d'eau bénite dans la prison où il l'avait fait enfermer, disant qu'un tel malheur n'avait pu arriver que pat suite des maléfices de l'esprit malin ^.
A peu de temps de là, ce même esprit malin conduisit un évêque dans la n d'une courtisane, juive qui plus est. On l'y surprit sur la dénonciation d'un serviteur congédié. L'évèque fut enfermé dans le château
Saint-Ange, pour le restant de ses jours, et rais au pain sec et à l'eau, ce dont il se désespéra fort. Quant à sa complice, après un mois de détention, on la condamna à recevoir le fouet sur une place publique, on confisqua ses biens et on la chassa delà ville. Le public, qui n'était pas habitué à tant de sévérité pour des méfaits de ce genre, trouva qu'on avait été bien dur en haut lieu et prit parti pour les condamnés. Des libelles coururent en leur faveur.
On le voit, bien que le tice ne s'étalât plus ouvertement à Rome comme nagruére, on n'y était pas encore bien rig:ide, et les senliments que provoquaient les femmes de mauvaise vie étaient surtout ceux d'une indulgente compassion. Paul IV allait avoir fort à faire de ramener l'austérité dans les murs de sa capitale.
Il commença par fulminer une bulle dans laquelle il menaçait de la peine de mort, sans plus, lenones et eorum lenoniE, c'est-àdire les hommes qui demandaient à l'industrie des femmes de soutenir leur oisive existence, et les femmes qui acceptaient ce rôle'.
Le proème de la bulle est amer ; le pape s'y
plaint douloureusement de la dépravation profonde des mœurs.
En même temps, il faisait défense, sous peine des châtiments les plus sévères, à toutes les courtisanes d'accueillir désormais les prêtres et les hommes mariés «.•
Ce fut à l'instigfation de ce pape que le Conseil communal renouvela, vers cette époque, en les rendant plus rigoureuses, ses décisions antérieures touchant la façon dont les courtisanes devaient se vêtir; il leur fut interdit d'étaler un luxe trop grand et surtout de « s'habiller à la romaine» ». On voulait, apparemment, éviter que, dans la rue, les gens bien intentionnés ne leur adressassent la parole, les prenant pour des dames de condition, dont elles savaient si bien, paraît-il, imiter les manières et le port. Néanmoins, on ne les obligea point encore à porter le signe diacritique, l'ignominieux voile jaune dont elles étaient forcées de se couvrir à Florence et dans mainte autre ville d'Italie 'o.
Qui pis est, ce même Conseil communal, que nous trouvons alors aussi ardent à leur imposer une dure discipline qu'il sera tout à l'heure opiniâtre à les défendre, imagina aussi de leur interdire d'aller en carrosse ". Ce luxe avait toujours paru très condamnable a Rome; les prélats et les juifs devaient s'en abstenir; il était juste qu'on imposât la même loi aux courtisanes ; on lui donna comme sanction des amendes qui variaient suivant • la qualité de la personne • et qui pouvaient atteindre jusqu'âcent et cent cinquante écus'*.
Le poète Lasca, le plus lascif des poètes de ce temps, s'efforça de prouver aus courtisanes, en vers fort élégants, que rien n'était plus discret, plus mignon et plus voluptueux que les chaises à porteurs dont il leur fallait désormais se contenter"; mais elles ne se laissèrent pas persuader à ce qu'il semble, car, sur les registres des amendes infligées par la police, figure, presque à chaque pagre, la mention d'une condamnation encourue par l'une d'elles pour infraction à la défense. Ce devait même être une source de revenu pour l'État. On a vu, dans l'inventaire de Tullia, morte vers cette époque, qu'elle possédait
URTISANES A ROME.