‹ Courtisanes et bouffonsChapitre 5 sur 29 · MORALE · texte numérisé non relu

MORALE

du Saint-Siège, !e vice n'avait point diminué, loin de là, il s'était simplement transformé, se satisfaisant d'autre et plus condamnable façon.

Le gouvernement pontifical échoua donc dans son œuvre moralisatrice, comme devaient échouer le Sénat de Venise, réduit à offrir une prime aus courtisanes qu'il avait chassées, afin de les décider à revenir**, et la commune de Paris, entraînée un moment par les déclamations spécieuses d'un Chaumette et obligée, elle aussi, de reconnaître bien vite son erreur.

Et cependant, yeut-il jamais gouvernement mieux armé pour faire respecter ses volontés que le Saint-Siège, puisqu'il disposait et usait des foudres spirituelles aussi bien que des temporelles, plus soucieux du bien de ses sujets, puisqu'il poussait la sollicitude jusqu'à s'ingérer dans les moindres actes de leur vie privée et leur laissait à peine le choix de la couleur des vêtements qu'ils devaient porter ; plus convaincu enfin que son devoir était de ramener l'humanité à la vertu, et plus décidé à le remplir jusqu'au bout?

N'y aurait-il donc point de remède au mal.

et faut-il se résigner à le voir se déborder à sa guise? Les deux pages de l'histoire intime de Rome que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur laissent, sur ce point, en un doute cruel.

Lutter contre les passions est une entreprise hasardeuse, surtout dans ce cas, car, ainsi que Ta dit avec sagesse Pierre Charron :

« La continence est une chose très difficile et de très pénible garde. Il est bien malaisé de résister du tout à nature; or, c'est icy qu'elle est plus forte et ardente ♦^. >

Peut-être que le succès eût été autre si le Saint-Siège ne s'était point contenté de donner à Rome l'apparence, les dehors de la vertu ; s'il avait attaqué le vice, non dans ses manifestations, mais dans sa racine même.

Reste il savoir si les lois peuvent quelque chose sur les mœurs, et si le for extérieur n'est pas irrémédiablement impuissant contre le for intérieur.

Le dimanche 6 mars iSig eut lieu au château Saint-Ange, en présence de Léon X et de toute sa cour, une curieuse représentation de la comédie de TArioste intitulée les Supposai K

Alfonso Paolucci, envoyé du duc de Ferrare près de k cour de Rome, nous apprend, entre autres détails intéressants, que les décors étaient de la main même de Raphaël, et que, sur le rideau qui fermait la scène, on voyait représenté < le frère Mariano au milieu d'une troupe nombreuse de diables qui s'ébaudis-

* Les éléments de cette étude ont été tirés de l'ouvrage de M. Graf intitulé Attraverso il Cinquecento que nous avons déjà fréquemment cité.

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saient avec lui du haut en bas de la toile >. Une inscription, placée au milieu du tableau, apprenait aux spectateurs qu'ils avaient devant les yeux < les caprices du frère Mariano ».

Qui pouvait donc bien être ce frère Mariano et qu'étaient ces < caprices > auxquels il se livrait en si fâcheuse compagnie? Pourquoi lui faisait-on le grand honneur de le peindre au vif sur une toile due peut-être, de même que les décors, au pinceau du maître d'Urbin> L'envoyé du duc Alphonse ne le dit pas et n'avait, ce semble, nul besoin de le dire, car son maître savait bien à quoi s'en tenir à ce sujet. Comme Léon X, comme les deux mille spectateurs de la spirituelle et mordante comédie de l'Arioste, il connaissait à fond le frère Mariano, les excentricités exhilarantes dont il était le héros, les innombrables mystifications qu'il avait imaginées. Pour nous, nous sommes moins avancés, et c'est grand dommage, car ce personnage si en vue n'était autre que le fou, ou pkitôt l'un des fous, mais le fou préféré du pape Léon X.

Xjy BOUFFON A LA COUR DE LEON X. iSl

L'Arétin, qui n'était pas ménag'er des répu- \ tations et des traditions môme les plus respectables, disait de Léon X : » C'est, en vérité, un homme plein de contrastes, et bien avisé sera celui qui pourra dire s'il préfère le talent des savants aux balivernes des bouffons. Et la . .preuve, c'est qu'il favorise tour à tour les uns I «t les autres et les pourvoit indifféremment 1 de grasses sinécures. > Loin de nous l'idée I de chercher à résoudre ici ce redoutable pro- ) iblème et de vouloir démêler si Léon X aima IX, en réalité, la gaieté que la science.

[ Nous nous bornerons à faire remarquer qu'en I tous cas, les bouffons et leurs bouffonneries I lui plaisaient beaucoup, et plus même, ce I semble, qu'il n'eût convenu.

On raconte que Serapica, son caméricr I intime, avait permission d'introduire à toute I heure dans sa chambre les fous, ies bouffons I et les plaisants de toute espèce qui se présenl' taîent. I! y a même une anecdote à ce sujet : f. Marco Musuro, voulant un jour solliciter du |;pape une abbaye et craignant d'être devancé r par un compétiteur, se St annoncer comme ■; second Baraballo ». Le premier était un Liou célèbre*. Sous ce litre, au moins bizarre

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pour un futur abbé, il fut introduit aussitôt et il obtint, dit-on, le bénéfice.

Il se peut fort bien, au reste, qu'il n'y ait pas un mot de vrai dans ce récit; c'est le cas de presque toutes les jolies anecdotes et de la plupart des mots fameux que rapporte l'histoire. Mais il suffit que, du vivant de Léon X, on ait pu admettre que les choses s'étaient passées de la sorte. L'opinion qu'on avait du pape se traduit par cette légende, et cette opinion ne devait pas être très éloignée de la réalité. Si Léon X n'a pas effectivement ouvert sa porte, par faveur spéciale, à l'intrigant quémandeur pensant recevoir un nouveau fou, il l'aurait pu faire sans étonner personne.

On disait que sa prédilection pour les fous était si grande que, non content de bien accueillir les fous qui venaient l'égayer, il faisait tout son possible pour rendre fous ceux de ses entours qui ne l'étaient pas encore.

L'histoire, qui a oublié le nom de tant de bienfaiteurs de l'humanité, a conservé celui de

liquelques-uns des fous qui, sans le vouloir ou Javec intention, ont dilaté la bile du souverain

I pontife; poètes misérables, écrivassiers sans vergogne, auteurs de farces plates et de venimeuses satires, qui leur valaient souvent plus de horions que d'éeus, ils menèrent pour la

^plupart une triste et dégradante existence.

ICétaient, entre autres, un descendant bien

[ dégénéré du célèbre pamphlétaire Poggio; un certain Moro de Nobili, qui n'avait de noble que le nom, goinfre illustre, perdu de g-outte et de maladies; un chevaUer Brandino, aventurier adonné aux pires pratiques; un bâtard du nom d'Andréa, qui sortait de l'hospice de Sienne; unfrèreappelèMartino; et enfin notre héros, frère lui aussi et même de l'ordre de Saint- Dominique. Tous ces parasites formaient la cour joyeuse du pape. A certains jours, où la licence était plus grande, on les admettait au bas bout de la table, à la condition qu'ils supportassent sans mot dire les quolibets, !es brocards, les insultes plus ou moins spirituelles qu'il plaisait aux convives du haut bout de leur adresser.

C'est là du moins ce que raconte le cardinal

I^Oiovio, qui prit plus d'une fois part à ces

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joyeuses agapes, soit comme témoin, soit même comme acteur; mais on a toutes sortes de raisons pour supposer qu'il a ici, pour le moins, accommodé la vérité; le rôle de ces souffre-douleurs ne devait pas être aussi modeste, ni leur passivité aussi absolue qu'il le donne à entendre. Quelques-uns, dont était le frère Mariano, s'ils se laissaient complaisamment railler, raillaient aussi à leur tour, et finement et cruellement même à l'occasion.

En s'entourant d'une pareille compagnie, Léon X ne faisait, il faut le dire à sa décharge, que se conformer, sans regret je l'admets, aux usages et aux traditions reçus dans toutes les autres cours. « De nos jours, dit Garzoni, la bouffonnerie est tellement en honneur, que l'on voit, autour des tables princières, plus de bouffons que de gens sérieux. Une cour semblerait vide et en pleine décadence si l'on n'y rencontrait et surtout si l'on n'y entendait pas un Carafulla, un Gonella, un Boccafresca pérorer bruyamment au milieu d'une sotte

UN BOCFFON A LA COCR DE I

assistance qui les entoure, leur fait fêle, boit leurs paroles et applaudit à leurs niaiseries. Et ce ne sont, dans la bouche de ces espèces, tjue gaudrioles fades et propos grossiers, plaisanteries idiotes et saillies de bateleurs. C'est alors que le bouffon vous récitera le « Testament rustique de l'oncle Mangone' », ornera de paroles plus grossières que celles de Coccai* l'instrument diplomatique de messire Cecco', racontera comment la femme du médecin joua son mari une nuit de carnaval. Il rapportera le dialogue de maître Agreste avec la Togna de San Germano, dissertera sur les lois comme un Gratien de Bolog'ne", sur la médecine comme maître ^Grillo'; il pariera k langue des pédants tout ,i bien que Fide^io Glottocrisio*.

' Le bouffon de cour accompli doit jouer i!ku spadassin, fiamberge au vent, à la façon n Bergamasque, Il contrefait le Magnifique l<dans ses allures ; singe l'Espagnol quant à la rope de ses vêtements, l'Allemand quant à a démarche, le Florentin quant aux fredons, ! Napolitain quand à la préciosité; il est s comme un Modenois, alangui comme un Piëmontais. En somme, il emprunte quelque

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' chose à chacun et n'a à lui que sa bêtise.

Tantôt on le voit rentrer ses cils sous ses paupières ou bien écarquiller les yeux ; tantôt il se tord les lèvres et cherche à ressembler à je ne sais quel masque hideux; tantôt encore il tire une langue d'un pied de long et vous diriez un chien galeux mort de soif et de chaleur. Il tend le cou dans l'attitude d'un pendu ; l'instant d'après il gonfle la gorge et puis feint d'avoir mille démons à ses trousses qui le torturent. Il voûte ses épaules et fait le bossu afin qu'on le prenne pour le Babuino de Milan*; il tortille horriblement ses bras, de telle façon qu'on dirait un Guido*®. Avec ses mains et avec ses doigts il fait des gestes aussi extravagants qu'un bateleur un jour de fête. Il imite le cri de l'âne par passe-temps, s'amuse à parler comme un bègue ou comme un bredouilleur, prend modèle dans ses gestes sur les singes et, quand il rit, fait éclater tout le monde par ses burlesques grimaces. Tels sont messeigneurs les bouffons, qui vivent aux frais des princes et des gentilshommes, triomphent à leurs tables, se pavanent à leurs côtés, tandis que le poète habile, l'orateur éloquent, le philosophe subtil, en est réduit à solliciter

UN BOUFFON A LA COUR DE LÉON X. iS?

la desserte de la table dans un coin de l'office. •

Voila donc la façon dont on entendait l'esprit au temps de Léon X et de François I"; voilà les finesses par lesquelles les bouffons séduisaient les grands et captaient souvent leur amitié 1 Assurément, il se rencontrait des personnes, dans la haute société, auxquelles ces facéties dignes de la Salpêlrière inspiraient un goût médiocre, mais elles les supportaient par respect pour la mode. Les princes entretenaient des bouffons, moins pour le plaisir qu'ils leur causaient, que par

I ambition ou par vanité, car une cour où il ne s'en serait point trouvé quelques-uns eût été

} tenue en fort piètre estime.

Plusieurs papes, avant Léon X, avaient I accueilli et favorisé des bouffons. Eupène IV l fit cardinal un Romain du nom d'Angelotto I dont le Pogge parle dans ses Facéties.

V Alexandre VI Borgia montra un faible pour un [.lou appelé Gabrieletto qui avait coutume,

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lorsque le pape revenait de la messe solennelle de Pâques, de faire semblant, derrière son dos, de prêcher lui aussi en latin et en espagnol et de bénir la foule à l'imitation de son maître. Le sévère et rude Jules II luimême oubliait parfois ses belliqueux desseins en écoutant Proto da Lucca. Ce ne devait pas être cependant chose facile que de dérider un pape qui sacrait comme un Turc, bâtonnait ses serviteurs de sa propre main et, quand il était malade, invoquait le diable à grands cris. Aussi les plaisanteries auxquelles avait recours Proto pour atteindre son but étaientelles du genre le plus épicé. Le Bandello en cite, et je ne puis qu'y référer le lecteur curieux de s'édifier!

Les cardinaux ne se faisaient pas faute de suivre l'exemple des souverains pontifes, et ils s'entouraient de bouffons. Grande fut, par exemple, la renommée de Marc' Antonio Sidonio, bouffon d'Hercule de Gonzague, cardinal de Mantoue; de Francesco del Lago di Garda, bouffon du cardinal Madruccio; de Cimarosto, bouffon du cardinal de Trente; de Bargiacca, qui fut, avec Rosso, bouffon du cardinal Hippolyte de Médicis. Je ne cite

UN BOUFFON A LA COUR DE LEON X. iSq

que les principaux. Tous les princes, tous les puissants comptaient alors dans leur domesticité des plaisants de cet acabit.

Quoi de plus naturel, par conséquent, que Léon X, le plus joyeux des papes comme on Ta irrévérencieusement appelé, ait possédé, lui aussi, à sa cour, des fous et des mystificateurs, et que même, en sa qualité de souverain des souverains, il en ait eu plus que les autres princes! Ce qui pourra, par contre, paraître sing-ulier, c'est que, parmi ces fous, ces comiques de profession, il se trouvât des religieux.

La chose est surprenante, en effet, mais pour une raison tout à fait différente de celle qu'on suppose. Ce n'est pas par respect, mais par haine du froc, que le pape aurait dû, selon toute vraisemblance, ne pas vouloir de moines pour buffons !

Au moment où Léon X monta sur le trône pontifical, les beaux jours de la moinerie étaient à tout jamais passés ; la Renaissance lui fut fatale. L'esprit en était inconciliable

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avec l'esprit fratesque, comme disaient alors les Italiens, qui ne se montraient g-énéralement rien moins que tendres envers les moines, quel que fût leur habit. Cela devait tuer et tua en effet ceci.

Au xvr siècle, les moines étaient haïs et méprisés parce que leur genre de vie, leurs façons de penser, aheurtaient les penchants, les aspirations, les mœurs du temps. Leur dévotion était-elle sincère, la manière étroite dont ils s'y livraient irritait ce siècle désabusé et rebelle à toutes les pratiques de la piété; semblait-elle, au contraire, empreinte d'hypocrisie, on haïssait d'autant plus cette duplicité que toute feintise paraissait un reproche à l'effronterie et au cynisme des hommes de ce temps, qui étalaient leurs vices au grand jour et même s'en targuaient, qui ne pouvaient souffrir de freins à leurs caprices et qui prétendaient n'avoir d'autre guide que leur bon plaisir. Enfin, ce qui excitait contre les moines l'animadversion générale, c'était leur grossièreté et leur ignorance, au milieu d'une société dont les mœurs s'affinaient chaque jour davantage et qui se piquait par-dessus toute chose de cultiver les lettres et les sciences.

Cette haine contre les moines se trahit déjà chez les humanistes du xV siècle. Qu'on se rappelle lea violentes diatribes et les invectives furieuses des Leonardo Bruni, des Francesco Filelfo, des Pogge. C'est la mode dès lors de tonner contre ■ les porte-cagoules, les porte- sandale s, les sanglés de cordes, les sourcilleux à Téchine indocile ». Érasme n'était pas loin — qui devait faire des religieux la peinture que l'on sait. Je ne parle pas des innombrables contes, comédies, pamphlets et autres productions du même genre, où les moines sont moqués, injuriés, bafoués sans miséricorde.

Même à la cour de Rome, on détestait ce troupeau. Bembo, i'un des secrétaires de Léon X, disait qu'iL aimait peu à se mêler des affaires des moines, parce qu'il avait appris par expérience qu'on y trouvait <c toutes les scélératesses humaines sous le masque d'une hypocrisie diabolique ». Bemardo Dovizi da Bibbiena, le factotum de ce même pape et l'auteur de la Calandria", la première comédie itaiienneèerileenprose,avait, lui aussi, lesmoines en profonde aversion, et son plus agréable passe-temps étaitde se gaudir à leurs dépens.

Pour ce qui est du souverain pontife luimême, il avait pour père, ne l'oublions pas, Laurent de Médicis, qui avait coutume de dire que « tout homme doit se méfier de trois choses : du devant des bœufs, du derrière des mulets, du devant et du derrière des moines. » '

Léon X avait hérité ses dispositions peu bienveillantes envers les membres des ordres religieux, et il ne s'en cachait guère. Un jour qu'un moine avait fait jouer devant lui une comédie qu'il trouva mauvaise, il ordonna qu'on le passât, séance tenante, à la couverte jusqu'à ce qu'il fît une rude chute sur le plancher, puis il le livra à ses palefreniers, qui le rouèrent de coups et le tourmentèrent de mille façons peu décentes. Le malheureux auteur, réduit au plus piteux état, dut garder le lit plusieurs semaines et eut tout le loisir de méditer sur les dangers de la carrière dramatique. D'ailleurs le pape n'avait agi ainsi, dit le nouvelliste, que pour guérir les autres frères de la fantaisie d'écrire de méchantes pièces. Bernardo Visconti n'avait pas hésité à faire ferrer comme des ânes deux moines dont il avait à se plaindre ; mais la

nature débonaaire de Léon X rèpugrnail à ces extrémités.

Ainsi tlonc, pour qu'un moine, comme l'était frère Mariano, ait pu se faire agréer en qualité de bouffon au palais pontifical, il fallait que son talent fût grand et qu'il ait réussi à faire oublier, par le brio de ses folies, sa fâcheuse profession. Et, au vrai, frère Mariano était le plus étourdissant bouffon du monde et, de surcroît, fort liabile homme et très malin. Bibbiena, qui s'y connaissait, rend hommag'e à son admirable science et affirme que, dans la pratique de la bouffonnerie, on ne pouvait lui comparer qu'un autre moine, fort renommé aussi, frère SeraËno, qui exerçait à Urbino.

On ne saurait préciser ni le lieu'^ ni la date de sa naissance : un voile de mystère couvre souvent l'origine des grands hommes. Il y a lieu toutefois de supposer qu'il naquit vers l'année 1460". Ce que l'on sait, par exemple, de source certaine, c'est qu'il s'appelait Fetti de son nom de famille et qu'à une époque

qu'on ignore il entra dans Tordre de Saint- Dominique. Auparavant, il avait exercé les fonctions de barbier, et peut-être, aux yeux de certaines gens, resta- t-il toute sa vie un raseur. L'Arétin, qui se montra souvent fort bien disposé à son égard, dit qu'il avait été à Florence barbier de Laurent le Magnifique.

Il se peut donc que sa faconde et sa jovialité l'aient fait bien venir du jeune cardinal Giovanni, le futur Léon X, qui l'attacha à sa personne et l'emmena avec lui quand il vint s'établir à Rome. Toujours est-il que nous trouvons, dès le pontificat de Jules II, notre Figaro installé à Rome, déjà entré dans les ordres et déjà en possession d'une légitime renommée. En voici la preuve :

Le 2 juillet i5i2, le jeune Frédéric de Gonzague, qui se trouvait à la cour de Rome comme otage, ainsi qu'il a été dit précédemment, dîna et soupa dans une splendide villa appartenant à l'archevêque de Naples et située sur le Monte Cavallo. Le jeune prince, dit son surveillant Grossino, y passa la journée le plus agréablement du monde, grâce aux divertissantes facéties du frère Mariano, « le roi des fous ».

Le 10 janvier de l'année suivante, ce même Grossino écrit à ]a mère du jeune prince, la célèbre Isabelle d'Esté : « Frère Mariano, maître bouffon, s'est montré sublime à la dernière réunion où a assisté le prince, secondé qu'il était par Bemardo da Bîbbicna. • Ceci pour la mère. Avec !e père, Grossino est plus explicite : « Frère Mariano, assis au bout de la table, a fait les cent coups; il était plus fou que jamais.

Au milieu du repas, il a sauté sur la table et s'est promené dessus, distribuant des coups à tous les assistants, évêques et cardinaux, et les bousculant fortement. Il n'a èparg^né personne. > Et cependant, s'il faut en croire un certain Stazio Gadio qui était aussi de l'cntourafje du prince, frère Mariano se trouvait, ce jour-là, mal en train.

Sa réputation lui semblait dès lors suffisamment établie pour lui permettre de s'in tituler plus tard : le maître de Bernardo da Bibbiena, ce qui n'était pas de sa part une petite prétention, car Bibbiena passait, et à juste titre, pour le maître des maîtres dians l'art de pousser les hommes sérieux par état, par tempérament ou par politique à faire les

extravagances les plus invraisemblables. Dans une lettre adressée au marquis de Mantoue, le 29 janvier i5i3, il raconte comme quoi il s'est rendu à Florence, sur la prière de son patron, le cardinal Giovanni, afin d'y organiser, de concert avec Bibbiena, les comédies, les triomphes et les moresques** qui devaient avoir lieu dans cette ville pendant le carnaval. Ainsi, quand on voulait s'amuser, on ne manquait pas d'appeler le frère Mariano, quoique à cette époque il fût déjà sur son retour.

Quand il revint de Florence, le frère alla s'installer dans son couvent de Monte Cavallo, car il affecta toujours et eut peut-être au fond des sentiments religieux. Il se peut aussi que son métier de fou et d'organisateur de fêtes ait été plus glorieux que rémunérateur et que force lui ait été de redevenir de temps en temps austère pour ne pas mourir de faim.

Il possédait d'ailleurs, dans ce couvent, un fort joli jardin, que l'on comparait, peut-être avec une pointe de malice, à ceux qu'avait

créés au Transtévère Agostino Chi^i et qui lui valurent le surnom de Magnifique. • Rappelez-vons, écrivait plus tard Giamhattista Sanga, secrétaire de Giberti, les grottes de lierre de frère Mariauo à Monte Cavallo. »

Le bon frère était très fier de son jardin, et, dans une lettre adressée au cardinal de Mantoue, il disait : « Je ne souhaite d'autre grâce en ce monde que de vous recevoir un jour dans mon jardin. Vous y verrez un labyrinthe, des bosquets, des charmilles, des ornements sylvestres dans un cadre intime, cent facéties et mille caprices, une petite ég-liae en ivoire travaillée à jour, toute parfumée et entourée d'objets de dévotion, une sacristie avec des ornements pontificaux en brocart d'or parfumés eux aussi. Parmi ces ornements, se trouve une chasuble et une chape que l'on dit avoir été jadis une tenture. •

Tant que Jules II fut pape, Mariano resta dans son couvent et n'eut guère, j'imagine, l'espoir d'un sort meilleur. C'était déjà beaucoup d'un fou, ce fameux Proto dont nous avons parlé, pour un tel pape!

Heureusement pour Mariano, Jules II céda

la place à Léon X,et celui-ci ne tarda pas.

scmble-t-il, à récompenser la verve toujours alerte et l'humour du joyeux compère. Il le créa plombeur.

Les fonctions de plombeur consistaient k apposer les cachets de plomb sur les missîTes expédiées par la chancellerie apostolique.

L'emploi n'était certes pas très relevé, mais il n'était ni pénible ni absorbant, et rapportait gros. Mariano ne cachait pas à Gonzagiie que, quant à lui, il savait convertir le plomb vil en or. Sa « boutique •, comme il l'appelait, révérence parler, lui rapportait bon an mal an huit cents ducats d'or. Elle était installée au palais pontifical dans les appartements d'Innocent que l'on désigne généralement sous le nom de • salles du plomb 1. De temps à autre, frère Mariano daignait alla encore visiter ses frères, au Monte Cavallo; peut-être que ce qu'il tenait le plusày revoir, c'était son jardin.

Son prédécesseur dans la charge qu'il occupait fut le Bramante, et i! eut pour successeur Sebastiano, auquel on donna, en raison deses fonctions, le surnom de del Piombo. Paride d»; Grassi, maître de cérémonies de Léon X, parie

dans SOE journal d'un Bernardo le plorabeur, qu'il qualifie de « demi-boulTon >; je ne puis m'empêcher de croire que ce Bernardo n'est autre que Mariano, dont le nom aurait été défiguré, et que le demi-bouffon est bien un bouffon tout entier et l'un des meilleurs de son temps.

Léon X ne se contentait pas de faire la vie facile à ses favoris, même les moins recommandables, il les invitait à sa table, et cela plus souventqu'il ne plaît à l'indulgent Giovio d'en convenir. « Le mercredi et le samedi, écrit l'ambassadeur vénitien Luigi Gradenigo, le pape mange plats de carême et ces jours-là (en manière de compensation, sans doute), il a àsescûtés ses deux bouffons, frère Marianoet Brandino, tous deux bien connus en ce pays. »

Si Léon X était lui-mêmeun très petit mangeur, ses convives devaient jouir, par contre, d'un appétit fantastique. 11 fallut consacrer à la cuisine pontificale la moitié des impôts que rendaient Spolète,laRomagne et les Marches.

A dire vrai, les convives du pape étaient de

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grands artistes et, s'il faut en croire Giovio, d'incomparables inventeurs de plats et de sauces nouvelles ; il cite entre autres une sauce faite d'un hachis de faisans, de perdreaux, de paons et de chapons mêlés de ris de veau dont il dit merveille. Parfois le pape jouait de mauvais tours à ses hôtes trop voraces et leur faisait savourer, convenablement préparés, du corbeau ou du singe!

De tous les convives de Léon X, le plus glouton était sans contredit frère Mariano.

On le disait capable d'avaler d'un seul coup un pigeonneau rôti ou bouilli, d'engloutir vingt chapons, de humer quatre cents œufs!

Gargantua n'eût pas accompli prodige plus admirable. Il y a mieux encore. Lodovico Domenichi parle d'un gentilhomme qui fit avaler au frère Mariano un bout de câble, en lui faisant accroire que c'était un morceau d'anguille rôtie, et, enchérissant là-dessus, Ortensio Lando affirme que notre moine mangea une fois t un habit de camelot tout gluant et couvert de crasse ».

Dorât dit quelque part :

Digérez-vous ? Voilà l'affaire :

L'homme n'est rien s'il ne digère.

IUN BOUFFON A LA COUR DE LÉON X. l5i A ce compte. Mariano, muni d'un estomac si dispos, dut être un homme heureux. Frère Mariano buvait-il autant qu'il mangeait fgrave question, mais itrésoluble. Aucun document ne nous renseigne sur ce point.

Hcui

■ qu

Son formidable appétit n'était pas le seul talent de frère Mariano. Les farces qu'il ima* gioait étaient célèbres dans toute la péninsule 1*1 il suffisait d'y faire allusion pour que cha-

n comprit ce dont il était question sans qu'il fût besoin de raconter l'histoire. Bibbiena dit, dans le Corligtano : • Je fus changé en fontaine, non par quelque dieu antique, mais par frère Mariano, et depuis lors je n'ai jamais manqué d'eau, ■ et Castiglione d'ajouter r « Alors chacun se prit à rire parce que la farce dont parlait messire Bemardo, exécutée à Rome, en présence de Galeotlo, cardinal de Saint-Picrre-ès-liens, était bien connue de tout le monde. »

Certaine histoire d'omelette chaude fit longtemps aussi les délices de l'Italie; on en

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parlait encore cinq ans après la mort du pauvre frère. Il est vrai qu'il s'adonnait à son métier de fou et de mystificateur de tout son cœur et que, pour lui, duper quelqu'un était aussi doux, même plus doux, que sauver une âme.

Ce fut le rêve de sa vie de faire de luimême une omelette au lard en se jetant dans les paniers pleins d'oeufs que les marchands apportaient de Pérouse et de Todi à Rome. Mais il recula toujours devant la dépense.

Dix fois il fit la culbute sur la table pontificale, chargée d'argenterie et de victuailles; il sautait de-ci, de-là, menaçant avec des flambeaux allumés la barbe de Moro de Nobili, son collègue en bouffonnerie, ou celle du frère « qui mangeait des barrettes » . Celui-là, au moins, pouvait entrer en rivalité avec frère Mariano, car digérer des barrettes semble pour le moins aussi difficile que dévorer un bout de câble.

Le frère Mariano n'était pas le seul à imaginer des farces : en voici une que le cardinal d'Aragona organisa pour son amusement, car il le savait, pour lors, un peu

UN BOUFFON A LA COUR DE LÉON X. l53

morose. Un jour, il l'aborde et lui dit ; ■ Cours au p!us vite place Navona et n'en bouge que tu n'aies vu quelque chose de nouveau. > Frère Mariano s'y hâta et se porta tout en haut de la place, du côté du Parione, assez impatient, d'ailleurs, de s'en aller, car il croyait à quelque mauvaise plaisanterie, quand tout à coup retentissent aus deux extrémités de la place des trompettes; à leurs appels bruyants se mêle bientôt le cliquetis des armes, et deux cavaliers paraissent, montés sur des chevaux bardés de fer, la lance en arrêt, la visière baissée, prêts au combat. C'était jour de marché. Ils se précipitent l'un sur l'autre impétueusement au milieu des plats, des marmites, des tuyaux, des bassines, des bocaux, des plateaux petits et grands, des cruches, des pots et autres ustensiles de terre, avec tant de bruit, tant de fracas et en causant un épouvantement si formidable, qu'on se serait cru au jour du jugement dernier. Juifs, fripiers, changeurs et toute la plèbe des petits échoppiers de fuir, de se bousculer, emportant en hâte sur leur dos le plus possible de leurs marchandises. On aurait dit les fugitifs du temps de

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Noé cherchant un abri sur les sommets. Le peuple, accouru de toute part aux cris de détresse de marchands à qui toute la vaisselle cassée appartenait, croyait que la ville et la cour étaient en train de s'abîmer. Frère Mariano s'esclaffait, mais il ne lui arriva pas le même malheur qu'à Margutte, parce qu'il s'était déboutonné à temps.

Il faut ajouter que deux des serviteurs du cardinal qui avait voulu donner ce divertissement à Mariano arrivèrent quand le vacarme fut apaisé et indemnisèrent complètement les marchands. L'Arétin, qui conte cette histoire, termine par cette cruelle réflexion : « Les ladres d'aujourd'hui seraient bien incapables d'un pareil trait de générosité. »

Des plaisanteries dans le goût de celle-ci ne seraient vraisemblablement pas aussi prisées par les hommes d'aujourd'hui qu'elles le furent par Léon X et par ses familiers.

Ce qui, au reste, devait rendre la sympathie plus grande entre le pontife et le fou, c'est

UN BOUFFON A LA COCR DE LÉOX X. l55

qu'ils professaient les mêmes doctrines philosophiques 1 « Vivons, mon petit Saint-Père, disait Mariano, tout le reste est bagatelle »; et, de fait, le Saint-Père vivait, et vivait bien. Aussi ne saurait-on admettre que le pape su soit montré ingrat envers son favori jusqu'à lui composer l'é pi taphe suivante donila paternité lui a été, pourtant, attribuée par plusieurs auteurs. Les vers sont d'ailleurs fort mauvais et peu dignes d'un esprit aussi fin que celui de Léon X; les voici, on jugera :

Cl-git un frère noir paMessus, blanc par-desaoua,

Fort en gloulonnerie, for! en aouise ;

Au dehors un porc, au dedans une pourriture

Tant qu'il vécut ; maintenant une infection au cîme-

Ne lui accorde ni eau bénite ni oraison.

Voyageur, mais aeulemenC,

Si tu venu faire quelque chose d'agréable à son àme. Verse sur sa lombe un peu de vin.

Le reste serait perdu, car il eut peu de foi.

Bien qu'il simulât la piété ;

Mais c'était pour écbapper â une corvée pire.

Parmi ses frères, il fut plus un bouffon

Qu'un compagnon et fréquenta plutôt la cuisine

Que la sacristie. Il aimait A plolunter le verre en main.

l56 FRÈRE MARIANO.

Pour tout dire en un mot,

Il voua son âme au feu, son nom à la honte.

Si tu ne veux tomber mort, va-t-en bien vite.

Il est d'autant plus probable que le pape ne composa point cette épitaphe sanglante, que ce fut lui qui mourut le premier. On assure même, mais le fait a été contredit, que, seul d'entre ses serviteurs, Mariano assista à son agonie. Le voyant mourir sans sacrement, il lui aurait crié : « Saint-Père, souvenez-vous de Dieu! » Il était juste que celui qui lui avait si souvent conseillé de bien vivre, l'engageât, pour cette fois, à bien mourir. Ce fut peutêtre la seule occasion où le pape et le fou se parlèrent sérieusement.

Les temps durent être bien durs pour le joyeux compère après la mort de son protecteur. Qu'advint-il de lui et de ses caprices sous le pontificat austère d'Adrien VI? comment fit il surtout pour satisfaire sa terrible gloutonnerie à la cour d'un pape qui ne dépen-

UN BOUFFON A LA COUR DE LÉOM X. iS/

sait pour ses repas qu'un ducat par jour, qui fit enciiérir la merluche parce qu'il ne mangeait que de ce poisson de basse qualité et qui n'entendait pas qu'on se permit, à côté de lui, meilleure chère? Rome, on le sait, fut dans la consternation quand on y apprit l'élection de ce » barbare du nord > qui allait mettre un terme à la vie si gaie qu'on y menait depuis tantôt trente ans, et notre moine ne dût pas être, et pour cause, le moins péniblement ajfectè.

Fit-il comme le charlatan qui, la pièce finie, met de côté ses oripeaux et attend patiemment le jour de les sortir de nouveau? Devint-il subitement confit de religion et passa-t-il en oraisons cette douloureuse période? C'est ce qu'on ne saurait dire. La vie de Mariano est pleine de mystères.

Mais Adrien n'occupa que peu d'années le trône pontifical. Clément VII, qui lui succéda, protégea-t-il le bouffon comme il méritait de l'être? C'eût été pour lui presque un devoir familial. N'était-il pas, lui aussi, un Médicis comme Léon X?

Rien n'est moins certain, cependant, car Clément VU n'entendait guère la plaisanterie

l58 FRÈRE MARIANO.

et, de surcroît, oncques ne vit-ôn pape d'humeur plus incertaine et moins prêt à servir quelqu'un résolument. Son règne fut le triomphe de l'hésitation, des tergiversations, des atermoiements, des volte-face; un règne

.... composé de respects, De considérations, de discours, De plus, de si, de mais.

De puis, de peut-être, de cependant.

D'un flux de paroles sans signification et sans efifet.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que frère Mariano vécut encore dix ans et continua jusqu'à la fin ses fonctions de plombeur. Mais l'histoire se tait sur ses hauts faits.

Quand il mourut, tous ceux qu'il avait ég-ayés de ses bouffonneries le pleurèrent amèrement. Le 2 décembre i53i, Girolamo Schio, évêque de Vaison et majordome de Clément VII, écrivait ce qui suit à maître Pierre Arétin : « Votre lettre relative à la cannelle est arrivée juste à temps pour que cette bonne âme de frère Mariano ait pu en entendre lecture, et elle lui a causé la plus grande joie du monde. Il a dit, à votre propos, des paroles très touchantes et très élogieuses et m'a ré-

ON BOUFFON A LA COt'R DE LÉON X. l5q

Iipétè qu'il tenait la mention que vous avez fcfeite de lui dans vos écrits pour plus précieuse que des lettres patentes d'un souverain. (En quoi le bon frère, qui était un homme avisé, avait bien raison. Toutes les lettres patentes du monde n'eussent pas empÊchè sa mémoire de tomber dans l'oubli; les quelques mots que lui a consacrés l'Arétin ont inspiré à M. Graf l'idée et lui ont fourni les moyens de nous faire du moine le joli portrait que nous avons reproduit.)

• Je suis, continue l'évèque, l'exécuteur de son testament, qu'il avait eu le soin, en homme prudent, de faire quelque temps auparavant, et je conserve le secret de ses caprices. Je ne sais si jamais viendra le jour de les tirer du sac et d'en faire quelque chose. Le pauvre frère est mort en bon et saint homme, gardant sa langue et sa raison jusqu'à son dernier moment. Trois heures avant de mourir, il m'avait demandé ma bénédiction et m'avait dit adieu, car il sentait bien que nous ne devions plus nous revoir ici-bas. Sa mort serait bien plus cruelle pour nous, si nous n'avions la consolation de le voir remplacé par notre bon Sebastiano, dont les

l6o FRÈRE MARIANO.

belles et nombreuses qualités compensent la perte que nous avons faite dans ce brave homme (Sebastiano venait d'être nommé plombeur à la place de Mariano). C'est ainsi que nous devons aller notre chemin, vivant le plus gaiement qu'il nous est possible, tant qu'il plaira à Dieu. » Ainsi jusque par delà le tombeau, le souvenir de ce bon vivant impénitent inspirait à ses amis ces maximes épicuriennes dont il leur avait donné l'exemple sa vie durant et grâce auxquelles ils surmontaient assez facilement, on le voit, la douleur qu'aurait pu leur causer sa perte.

Pour ce qui est de cette lettre, ne dirait-on pas l'oraison funèbre d'une pieuse et respectable personne, morte en odeur de sainteté?

Telle était alors, en effet, la perversion de tout sentiment de goût, qu'on ne faisait pas grande différence entre un bouffon fameux et le plus respectable des hommes.

Mariano aurait-il pu aspirer au titre d'écrivain, de poète? Ces caprices qu'il laissait

. DN DOL'FFOy A LA COUli DE LÉON X. l6l

PÉtaient-ils quelques rimes joyeuses, quelques raouvelles badines? Les lettres qu'on possède de lui témoignent d'une certaine facilité de plume qui ferait regretter, s'il en était ainsi, la destruction de ces œuvres.

L'évêque de Vaison affirme que frère Mariano mourut en bon et saint homme, et nous en demeurons volontiers d'accord avec lui.

Mais vécut-il de même? Eut-il d'autres titres â reatime de ses contemporains que son talent d'amuseur? C'est probable. Eut-il d'autres travers que sa gloutonnerie? On ne le sait. Personnellement, il se trouve beaucoup de qualités et peu de défauts. « Je suis humain, écrit-il au marquis de Mantoue, doux, affable, humble comme une truffe ou comme un pissenlit qui pousse au ras de terre, en sorte que chacun peut marcher dessus et le piétiner. Des bénéfices que me rapporte ma charge de plombeur, je fais trois parts : Tune pour le Christ, source première de tout bien; I la deuxième pour mes parents, dont j'ai telle

cohue que toute Teau qui entoure Mantoue ne saurait leur remplir la bouche; la dernière pour moi et ma maison, le manger et le boire, les bêtes et les gens; si bien que, chaque année, quoique je vive le plus économiquement du monde, je m'endette de trois cents écus. »

Sous quelle forme donnait-il ses ducats au Christ? Nul ne le sait, et qui pourrait dire, au reste, en quels termes le bon frère était avec le Christ! Ce qu'il raconte de ses parents est, sans nul doute, fort exact.

Quiconque avait alors à Rome fonction, titre ou bénéfice, voyait des parents lui sortir de terre. Quant à ce que sa maison lui coûtait, il n'y a là rien d'invraisemblable, d'autant qu'elle n'était peut-être pas uniquement composée de « serviteurs ». Son successeur, frère Sebastiano, devint père un beau matin, et il se peut que frère Mariano ait eu la même prétention.

Au demeurant, ce dut être une bonne pâte d'homme. Ainsi que l'Arétin le fait dire à l'un des personnages de son dialogue qui a pour titre les Entretiens de Cour : « Il fut doux, affable, honorable, utile et bon plus que jamais homme de cour, et les gens de

UN BOUFFON A LA COUR DE LÉON X. l63

valeur retirèrent grand profit et grand bien de son commerce. •

On a cependant porté contre Mariano, si tant est qu'il s'agisse de lui dans le passage que je vais citer, une terrible accusation :

El cependant chei lui c'est un aimable hermapliro- [dile

écrit Lodovico Dolce dans une satire adressée à Hercule Bentivoglio. Qu'y-a-t-il de vrai dans cette accusation? Les contemporains eussent peut-être été fort empêchés euïmème de le dire ; aussi bien s'embarrassaientils, ce semble, fort peu de ce détail. Ils ne demandaient au bon frère Mariano que de les divertir, ce à quoi il réussissait remarquablement, et, quant au reste, ils lui auraient, pour peu qu'il l'eût souhaité, volontiers décerné les honneurs de la béatitude.

Il eût été intéressant de savoir si frère Martin Luther eut l'occasion, étant à Rome, de

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connaître flrëre Mariano Fetti ou d'entendre parler de ses caprices. S'il en ftit ainsiy cette rencontre ne dut pas être étrangère au sentiment amer que le moine allemand remporta de la métropole du christianisme.

* Ne semble-t-il pas que ces deux frères s'expliquent l'un l'autre jusqu'à un certain point? Ils sont, en quelque sorte, l'un le revers, l'autre le droit de la même médaille; et cette médaille ce forent Léon X et ses prédécesseurs qui la frappèrent.

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