‹ Courtisanes et bouffonsChapitre 4 sur 29 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

expier vertement quelques propos un peu vifs adressés à un prédicateur en chaire. Ud des soldats chargés d'exécuter la sentence prenait la coupable sur son dos, afin que, de toute part, on put constater que justice était faite consciencieusement. Si la faute avait été de nature particulièrement scabreuse, les verges étaient d'orties.

L'avantage pécuniaire du chatieur était très minime : un soldat qui avait fustigé deux courtisanes reçut deux écus et demi; un autre qui en avait fustigé vaillamment sept de suite eut six écus, pas même un écu par patiente! Mais, comme sous un pape aussi attentif à réprimer le vice que Pie V les condamnations se succédaient rapidement, le métier ne devait pas laisser d'être lucratif".

Néanmoins, malgré toutes ces rigueurs, les filles s'obstinaient à sortir la nuit et le jour, mais surtout la nuit, de leur quartier. Le pape résolut donc de l'entourer d'une muraille, comme on avait fait naguère pour le ghetto

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des juifs, au temps de Paul IV='. Les travaux furent commencés sur-le-champ I19 octobre iSôg) et si activement poussés qu'un mois après ils étaient achevés. On n'avait ménag'é que deux portes, que l'on fermait à la nuit tombante. Ainsi encag^ées, les filles ne pourraient plus déshonorer les rués de la ville, si ce n'est au su et au vu de l'autorité. Et, de fait, force leur fut cette fois de se résigner, au moins temporairement.

Enhardi par ce premier succès, le vigilant pontife décréta que, pendant tout le i;arême, les portes du sérail resteraient closes, qu'aucun homme n'y pourrait pénétrer et qu'aucune femme n'en sortirait. C'était rendre la mortification obligatoire, et le dessein était louable, mais c'était aussi, par contre-coup, priver les filles de leur gagne-pain et les condamner â mourir de faim. Le pape comprit, tout le premier, qu'il ne pouvait exiger d'elles un pareil sacrifice, et il consentit à ce que tant que durerait la défense de communiquer, il fût alloué aux recluses par le Saint-Siège une pension alimentaire (8 février 1570).

Ainsi, le Saint-Siège devenait le généreux " rotecteur de toutes les filles de joie de la

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ville! Quand on veut pousser une idée, même juste, en ses dernières conséquences, il est bien rare qu'on n'aboutisse pas à l'absurde.

La claustration des courtisanes, pourtant si péniblement obtenue, ne suffisait pas à l'austérité de Pie V. Le 7 septembre i566, le cardinal Savelli publia, au nom du pape, un édit interdisant à toutes les courtisanes de marque le séjour de la ville; le 2 octobre suivant, nouvel édit, plus dur encore : toutes les courtisanes qui possédaient plus de deux cents écus vaillant reçurent l'ordre de s'exiler, ou de se marier, ou de prendre le voile dans un délai très court. Mais, si l'ordre était sévère, ceux à qui incombait le soin de le faire exécuter mirent, ce semble, une certaine discrétion à remplir leur devoir, car, l'année suivante, lorsqu'on fit le recensement des courtisanes, on en trouva un peu plus qu'auparavant. Soixante d'entre elles durent, à la suite de cette révélation, quitter la ville (19 juillet i567). Je ne sais si celles-là osèrent

revenir, mais d'autres accoururent qui les remplacèrent abondamment. Chaque année on était forcé de procéder ù. de nouvelles évictions. Les femmes qui restaient étaient soumises â toutes sortes de vexations; on les traquait par les' rues, on leur confisquait leurs joyaux, leurs vêtements, jusqu'aux anneaux qu'elles portaient au doigt; on les condamnait impitoyablement pour la moindre peccadille; on les tenait en perpétue! le alerte. » Elles avaient toutes la fièvre », dit le chroniqueur,

D'autre part, le pape faisait les efforts les plus louables pour écarter du mal ou ramener au bien ses sujets et plus encore ses sujettes. Il défendit, par exemple, aux hommes qui n'étaient point mariés ou qui ne vivaient point avec leur mère, d'employer des servantes; aux jeunes filks, de tenir des auberges; aux nonnes, d'employer des hommes pour le service intérieur des couvents. Les Suisses de ia garde vivaient un peu librement, ils reçurent l'ordre de se ranger, et tous aussitôt prirent femme, militairement. Enfin six nobles dames d'âg'e mûr furent désignées par le pape pour aller catéchiser à domicile les

femmes de mauvaises mœurs. Qui plus est, on les obligea à assister chaque semaine à un sermon sur leurs erreurs.

L'êgrlise Sant' Ambrogio, actuellement appelée San Carlo et située près du Corso, non loin du quartier qui leur était assigné, fut choisie comme lieu de réunion des infidèles.

Elles devaient s'y rendre toutes sans exception le dimanche à deux heures après-midi et y écouter, le plus religieusement qu'il leur était possible, la parole de véritii. Quelquefois, leur recueillement laissait à désirer. Le 3o novembre iS66, par exemple, le prédicateur, dit un témoin oculaire, fut accueilli avec des risées et des quolibets; mais, par bonheur, il se trouva que c'était une indulgpente pâte d'homme, qui se contenta de sourire et de dire à ses ouailles de rencontre que le pape, en leur imposant le pénible devoir de venir l'entendre, leur donnait un témoignage tout particulier de sa bienveillante faveur, puisque son but unique était de les tirer des griffes de Satan. 11 les conjura d'entrer avec lui dans le sentier de la vertu et, pour leur en faciliter l'accès, il propwsa à celles qui voudraient se marier de leur four-

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nir des dots. Tel était, au reste, le thème habituel de ces sortes d'exhortations".

Les choses ne se passaient pas toujours de façon aussi paternelle : pour s'être rebéquée un peu trop vivement, Nina di Prato reçut vinpt-cinq coups de verges en place publique.

Des soldats gardaient les portes de l'ég-lise afin d'empêcher que les hommes ne ci^dasaent au désir d'aller entendre, eux aussi, la parole du sermonneur, et bien on faisait, car il y en avait toujours foule dans le voisinage qui s'efforçaient de pénétrer.

Ces procédés de persuasion et de redressement moral eurent un plein succès. Si nombreuses furent les conversions qu'on ne savait où placer les repenties. Ou les logea dans la ville, chez des particuliers, ce qui amena de fâcheuses rechutes. Aussi le pape se vit-il obhgii de fonder un nouveau couvent destiné à les recevoir'".

f Ces mesures prophylactiques ne suffisaient s II Pie V. Lorsqu'un crime avait été com-

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mis, s'il s'agissait surtout d'une violation du sixième ou du neuvième commandement, il sévissait avec une rigueur impitoyable.

Qu'un homme fût surpris en délit d'adultère, il était condamné aux galères, ou, si les circonstances plaidaient en sa faveur, il devait passer toute une journée sur le seuil d'une église, nu depuis la ceinture et un cierge très lourd à la main; sa complice était fustigée en place publique ou jetée en prison pour le reste de ses jours. Les maris trop complaisants étaient exposés sur le pilori, coiffés d'une paire de cornes gigantesques. Aux paillards, on coupait le nez, les oreilles, le poing. On mura dans sa prison une courtisane qui, après avoir promis de vivre honnêtement et s'être mariée, était retournée à ses déportements. Le viol entraînait la peine de mort, quelle que fût la situation du coupable; le (ils du gouverneur d'Anagni paya de sa vie son trop de confiance dans la protection paternelle.

Cependant toutes cesrigueursn'em péchaient nullement le vice de se donner libre carrière. Un jour, c'étaient trois moines que l'on surprenait en joyeuse compagnie dans une vigne

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qui n'était pourtant pas celle du Seigmeur et qu'ils ne s'occupaient pas le moins du monde s faire provigner; un autre jour, c'était un cardinal qui amennitchez lui, dans son propre carrosse, une bande de filles, et ce!a en pleine semaine sainte! L'èvêque de Rimini était surpris chez la Padovana, cette célèbre beauté assez peu séraphique qu'avait jadis chantée l'Arélin ; le cardinal Monti menait la vie la plus licencieuse qui fût jamais. On découvrit un homme intrépide qui avait épousé trois femmes. Des vices qu'on aurait pu croire disparus à jamais avec l'humanisme reparaissaient plus violents et plus répandus que jamais, et toutes ces passions provoquaient des crimes sans nombre. Des courtisanes étaient tuées dont on ne parvenait jamais à découvrir les meurtriers; on en trouva une au Colîsée, dépouillée de ses vête' ments et sur la poitrine de laquelle on avait déposé symétriquement deux crapauds. Marot n'a pas trouvé plus sanglant symbole dans son fameux blason des imperfections pectorales. Les guets-apens meurtriers et les crimes passionnels se renouvelaient pour ainsi dire chaque jour.

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On peut donc, en une certaine mesure, excuser les sujets du pape si, peu sensibles aux hautes aspirations qui avaient dicté sa conduite, mais par contre très affectés par le tort que leur avaient causé les expulsions des courtisanes et les entraves mises à leur goût de dépenses, ils murmuraient, se lamentaient et osaient mÈrae adresser à leur souverain d'humbles mais amères remontrances :

€ Eh quoi! disaient-ils dans une curieuse supplique, après les juifs, va-t-on maintenant chasser jusqu'à la dernière courtisane? C'en sera fait alors du commerce de la ville. Et, au surplus, le souverain pontife ne sent-il paa qu'il se met à la traverse des volontés du Tout-Puissant en agissant de la sorte? Si la Providence avait voulu que l'homme ne fût exposé à aucune tentation, rien ne lui eût été pins facile que d'en supprimer la cause. Elle ne l'a point fait afin qu'il y eût plus de mérite à rester vertueux. Ce n'est pas au pape à chercher de corriger les œuvres du Créateur.

Mieux vaut qu'il s'occupe de la conversion des hérétiques de France et d'Allemagne et de la reeouvrance des Saints Lieux que profanent les Musulmans". »

Pie V prit-il conseil de ses sujets? Il est permis d'en douter. Quoi qu'il en soit, sa rigueur première faiblit, d'autant que les officiers chargés de mettre à exécution ses volontés avaient plus d'une fois mésusè étrangement de leur pouvoirs'». Il y eut des scaadales retentissants.

Les courtisanes respirèrent, et, deux ans après, elles étaient plus nombreuses et plus audacieuses que jamais. Cependant l'autorité fermait les yeux, lorsqu'un jour quelqu'un vint dire au pape que nombre de femmes galantes nourrissaient, avec leurs profits, non seulement leurs familles, ce dont on ne pouvait que les louer, mais aussi leurs maris, ce qui semblait moins correct''. A cette révélation, Pie V entra dans une si grande colère qu'il voulut envoyer sur-le-champ au gibet toutes ces pécheresses. Mais son vicaire lui ayant représenté que les lois ne permettaient pas une mesure aussi radicale, il se radoucit et se borna à ordonner que les femmes adultères fussent toutes, sans distinction ni exception, fouettées en place publique et ensuite chassées incontinent de la ville. Cette fois, il neserelâcha plus de sa sévérité jusqu'à la En de son

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règne et les courtisanes durent user d'une extrême prudence.

Son successeur Grégoire XIII en usa tout autrement avec les courtisanes. Tout le long de son règne on parla très souvent et même en consistoire de faire réintégrer leur sérail aux courtisanes très nombreuses qui s'en étaient écartées; mais on s'en tint aux paroles. Ce pape, « d'une nature douce et peu se passionnant des affaires du monde», au dire de Montaigne, ne prétendait point, en effet, imposer la vertu ni même les apparences de la vertu aux Romains. « Il se contente de donner par lui-même le bon exemple et ne s'ingère point dans la vie privée de ses sujets, écrit l'ambassadeur vénitien; chacun s'en trouve bien, et l'on tient le milieu à Rome entre la vertu et le vice^. » La morale publique n'avait donc point subi un trop sensible dommage du changement de régime, et les choses allaient leur train comme devant.

Un pareil détachement ne pouvait convenir au rigide Sixte-Quint, dont l'énergie n'était pas, on lésait, la moindre qualité; il multiplia les bulles et les décrets destinés à réprimer la débauche et les vices divers qui en peuvent dériver. Élu le 14 avril i585, il publiait le 3! mai un édit ordonnant l'expulsion immédiate de toutes les femmes de mauvaise vie ; puis il s'appliqua successivement à punir les adultères, les incestes, les mariages des eunuques, les avortements, les excès du luxe*'.

Autant de variétés de péchés, autant de bulles ; et des châtiments dont elles menaçaient les coupables, les plus durs n'étaient pas la bastonnade et les galèresl Nous allons montrer, par un esemple assez curieux, que, le cas échéant, le pape n'hésitait pas à appliquer ces ordonnances avec une inflexibilité absolue.

Au temps de Grégoire XIII, une femme dont la beauté etla vertu facile étaient célèbres en Italie vint s'installer à Rome en compagnie d'un sien cavalier qui jouait les Des Grieux. Plus heureux que Manon, elle amassa, dii-on, plus de trois cent mille écus et put acheter deux palais en ville et une maison aux champs. Toute la jeunesse romaine était à ses pieds

OU dans son antichambre, et tel était son renom, même au dehors, que pas un étranger de marque ne passait par Rome qui ne sollicitât la faveur de lui être présenté. C'était Tlmperia de la décadence. Mais voici que cet indulgent pape Grégoire meurt, prématurément pour elle, et que le premier soin de son sévère successeur est de publier un édit contre les adultères. La belle était du nombre, car, au cours de ses aventureuses pérégrinations, elle avait épousé jadis à Naples un naïf ou un roué. Celui-ci, après s'être tenu coi pendant quelque quinze ans, accourut à Rome dès qu'il apprit les excellentes dispositions du pape, et, fort de son droit, réclama à sa femme part à deux ; il s'agissait plutôt de part à trois, car le Des Grieux, sentant l'orage, avait déjà prudemment tiré de large et mis ses honnêtes bénéfices à l'abri derrière les lagunes vénitiennes. Sa complice n'était elle-même demeurée à Rome que pour liquider sa situation et vendre ses immeubles. Elle sentait bien que sa place n'était plus dans une ville où régnait un maître aussi peu propice aux amoureux que Sixte-Quint.

La survenue du mari gênait fort ses projets.

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mais c'était une ferarae avisée et qui u'en faisait pas à deux fois. Peu de jours s'èlaienl écoulés que le corps du fâcheux était trouvé dans une ruelle percé de coups.

Point n'était besoin d'une grande perspicacité pbur découvrir l'auteur du crime. La police fut à la hauteur de sa tâche ; ou arrêta la belle, on la soumit â la torture, et elle avoua qu'elle avait remis deux cents écus à des spadassins, pour la débarrasser de son mari. Son affaire était certaine; comme dernier recours, elle supplia le gouverneur de la ville, qui était venu la visiter dans sa prison, d'obtenir que le pape l'entendit. Quelque sing'ulier que cela semble, l'audience fut accordée; on enferma la courtisane dans une litière bien close, afin de la soustraire aux regards de la foule, et on la transporta ainsi au Vatican. Devant le pape, elle défendit sa vie désespérément, lit jouer tous les ressorts de l'habileté féminine, mais Sixte-Quint resta inébranlable, et le surlendemain elle était conduite sur la place Sauf Ang-elo, où l'on inaugura, en sa faveur, le supplice de la garrotte.

Cette preuve de la sévérité du pape à l'égard des crimes de ce genre n'est pas la seule.

Voici deux autres faits qui montrent à quel point Sixte-Quint était résolu à faire respecter dans sa capitale la morale ou, à tout le moins, la décence. La passion qu'il apporta dans cette entreprise fera ressortir l'étendue du sacrifice qu'il dut faire plus tard aux idées de modération.

Un jour qu'il parcourait à cheval les rues de la ville pour s'assurer que ses ordonnances étaient obéies, il avisa, dans la devanture d'un marchand de tableaux, parmi des images de piété et des portraits de saints, de saintes et de patriarches, une figure de Vénus dont l'aspect lui parut tout à fait mésédifiant. Aussitôt le pape de mander le gouverneur et de le gourmander devant toute la cour, de belle façon. On alla ensuite quérir le marchand, cause du scandale. C'était un Anglais, récemment arrivé à Rome, et qui, sans penser à mal, avait exhibé ces nudités dont le pape s'était tant offensé. Malgré ces circonstances atténuantes, Sixte-Quint ordonna qu'on brûlât, comme exemple, les tableaux et leur auteur.

En vain lui objecta-t-on que le coupable pou-

ii3 yait arguer d'ignorance, que la gravité de son crime était diminuée par le fait qu'il avait placé, à côté des fâcheuses toiles, des images de sainteté, et qu'enfin l'ambassadeur britannique ne laisserait pas traiter de la sorte, sans protester, un de ses nationaux. Rien n'y fit. Tous les tableaux du malchanceux artiste furent placés sur le bûcher, et si lui-même évita le dernier supplice, il reçut tant et de si rudes coups de corde qu'il en demeura estropié des deux bras pour le restant de ses jours. Aussi se hâta-t-il de quitter Rome pour aller trafiquer à Naples, où l'on savait se montrer plus accueillant envers les artistes".

L'autre anecdote est plus tragique encore:

Un monsigTiore était venu de Capoue à Rome pour y passer le plus joyeusement possible la saison du carnaval. Il avait élu domiciledans une auberge mal famée, négligé d'aller saluer le souverain pontife et lié connaissance avec les pires d'entre les pires courtisanes. Sixte- Quint en fut informé et résolut de faire un exemple sur ce clerc si oublieux de ses devoirs. L'auberge fut cernée un soir, on y surprit le monsignore en plein délit. Séance tenante, la femme qui se trouvait avec lui fut

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cruellement battue de verges, et, de sa vie, ses plaies ne se refermèrent; on pendit le lendemain les autres femmes arrêtées dans l'auberge, car la plupart étaient adultères, crime irrémissible aux yeux du pape ; l'hôtelier et sa femme furent exilés, eurent leurs biens confisqués et leur auberge fermée. Quant à l'auteur de tout le mal, on le conduisit au château Saint-Ange et on le condamna à une prison perpétuelle. Mais il ne languit pas longtemps dans son cachot, car, l'empereur d'Allemagne étant intervenu en sa faveur, il fut relaxé dès l'année suivante.

Les exécutions de ce genre étaient fréquentes, presque quotidiennes ; on exilait, on condamnait au pilori et aux verges, on envoyait aux galères, on coupait les oreilles et le nez, on pendait, on décapitait sans relâche ni merci. Il fallait vraiment être héroïque pour n'être pas vertueux.

Et, cependant, il ne semble pas que les Romains se soient le moins du monde amendés sous ce régime de fer. Le nombre élevé des condamnations en est la preuve.

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Le fait suivant est caractéristique de l'étal moral de la société romaine à cette époque.

Le tiscal du Capitole, le docteur Marchiano, personnag'e d'importance, s'étant épris d'une femme, ne trouva rien de mieux que de se présenter un soir cliez elle, accompagné de ses sbires, et de mettre son mari en état d'arrestation sous un faux prétexte afin de pouvoir l'éloigner. Généreusement, toutefois, il lui offrait la liberté s'il consentait de luimême au sacrifice. Le mari était assez disposé à se laisser faire, mais la femme fut moins accommodante. Le fiscal dut s'en retourner comme il était venu, et le mari ne song:ea pas même à se plaindre de cet abus d'autorité. Bien plus, fort en peine de la menace qui lui avait été faite, il alla trouver le Sscal et lui offrit de lui céder sa place au milieu de la nuit, cspét rant la reprendre avant le jour sans que sa ^Vfiemme se soit aperçue de la substitution. Elle ^'s'en aperçut, poussa les hauts cris, ameuta le quartier ; la garde arriva et l'on jeta en prison ie fiscal, le mari et, qui plus est. la femme aussi La chronique oublie de dire si la vertu fut ■ jnmie et le vice récompensé comme ils mèri- ■Ôuent de l'être. Peut-on imaginer rien de plus

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étrange que ce fiscal d'opéra- comique, ce mari si impatient d'assurer sa propre infortuae, et cette femme qui résiste héroïquement malgrÉ son mari, là ou tant d'autres succombent très volontiers sans que leurs maris le leur demandent. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que l'historien qui raconte le fait, ne croit môme pas devoir s'en étonner,

Cette persistance du vice inspira à Siste- Quint la résolution d'agir plus énergiquement encore. Le premier acte de son pontificat avait été, comme on l'a dit, de déclarer que toutes les femmes de mauvaise vie devraient quitter la ville, mais alors tout s'était borné à cette déclaration, et aucune mesure effective ne fut prise pour la mettre à exécution. Le pape reprit donc sou dessein, en en rendant l'application plus pratique, il se l'imagina du moins : ordre fut donné aux courtisanes de ne plus sortir de leur sérail et de se conformer de nouveau ponctuellement aux règlements de Pie V, déjà un peu tombés en désuétude. Dans ces conditions, leur présence

serait tolérée à Rome; mais celles qui ae se

soumettraient pas seraient e On fit déguerpir eu hâte les Espagnols qui I s'étaient installés à leur place dans leur qrarl lier, et ie cardinal Saveili, vicaire du pape, se mit en devoir d'accomplir les instruc- ' lions de son maître. A peine avait-il commencé, toutefois, qu'il se vit assailli d'une nuée de gens qui, pour des raisons fort diyerses, voulaient sauver les courtisanes. Les ' réclamations des uns furent si pressantes, les I doléances des autres si touchantes apparem- I ment, qu'il se laissa circonvenir et consentit I de surseoir à l'esècution des mesures ordonj nées. Comme le pape lui demandait, le len- I demain, la cause de cet acte de faiblesse, I Saveili répondit qu'il aurait été sûrement I lapidé s'il avait persévéré, et qu'en outre il f avait craint de voir se renouveler les scandales dont Rome avait été le théâtre lors de I la première tentative d'internement des courtisanes, au temps de Pie V. Joint que les I mesures de rigueur qu'on allait prendre 1. contre elles auraient certainement les plus 1 désastreuses conséquences pour la prospérité [ de la ville. De fait, la seule menace d'un trai-

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tement plus rigoureux avait fait fuir de Rome nombre de courtisanes et, avec elles, tous leurs entours, si bien qu'en peu de temps la ville perdit, de ce chef, plus de quinze mille habitants. On voit que chaque courtisane avait un nombreux personnel gravitant autour d'elle.

Sixte-Quint, tout inflexible qu'il était, savait se plier aux circonstances; il comprit que rien ne sert de lutter contre la volonté universelle et il ne donna pas suite à ses projets. Il interdit seulement aux filles d'habiter dans les rues principales, comme aussi près des églises, non pas, ainsi qu'on pourrait le croire, afin qu'elles ne profanassent point, par leur voisinage, la sainteté du lieu, mais afin que les prêtres qui officiaient ne fussent pas troublés par les sérénades, dont les représentants de la jeunesse dorée avaient coutume, à Rome, de régaler leurs maîtresses en titre ou en espérance.

Les successeurs de Sixe-Quint ne se montrèrent pas moins prudents que lui ; ils

prirent un moyen terme entre l'indu Ig'Ciice excessive et !a rigueur excessive des papes précédents. Saint Augustin et saint Thomas n'avaient-ils pas l'un et l'autre liautement proclamé la nécessité de tolérer les courtisanes"? Le passag'e de saint Augustin mérite d'être rapporté, il est curieux : ■ Quoi de plus bas, de plus déshonorant, de plus infâme que les courtisanes, les entremetteuses, et les autres fléaus du même

genre? Et cependant, retranchez-les de la société humaine et vous troublerez tout par le déchaînement des passions. >

Parfois, on se prenait à exiler les courtisanes étrangères, les espagnoles surtout, mais bientôt un décret annulait la mesure; on faisait une razzia dans les églises ou dans la rue, et, après s'être aperçu qu'on avait arrêté plus de femmes honnêtes que de filles, on les relâchait toutes indistinctement; on édictait des règlements somptuaires dont on se g'ardait bien d'exiger l'observation; quel- - quea femmes plus effrontément coupables, payaient pour les autres.

Une sorte de modua virendi, si j'ose employer ce terme, s'établit entre la papauté

et le vice. Les courtisanes furent laissées libres d'exercer leur profession, à condition que ce fût sans éclat et sans scandale :

Car ce n'est pas pécher que pécher en silence.

Elles ne durent, par exemple, jamais se montrer dans la rue après VAve Maria, ni se faire accompagner par des hommes, ni circuler en carrosse, si ce n'est hors des murs, dans un rayon minimum de deux milles, ni aller en barque sur le fleuve, même de jour, ni provoquer la débauche chez les jeunes filles, ni porter de manteaux semblables à ceux des femmes de qualité, ni organiser chez elles des comédies ou des divertissements**.

On leur défendit même de loger chez elles leurs pères, leurs mères et leurs frères, d'employer des servantes, d'élever des enfants.

Le gouverneur de la ville et le cardinalvicaire étaient chargés conjointement de tenir la main à l'exécution de ces prescriptions. Il résulta même parfois de ce dualisme des conflits d'autorité dont le public ne se gaudissait pas médiocrement.

C'est SOUS ce régime que vécurent dès lors et jusqu'à la Révolution les femmes galantes de Rome. Leur rôle d'ailleurs était fini. La politique de Paul IV, de Pie V et de Sixte- Quint à leur égard, si elle n'avait pas eu d'autre résultat, aboutit du moins à ceci, qu'on n'osa plus les fréquenter ouvertement comme jadis; les spirituelles et brillantes réunions qu'elles présidaient prirent Kq ; on les relégua peu à peu au rang qu'elles occupaient au moyen Age, et elles perdirent, avec la fréquentation des gens d'esprit, le goût de développer leur intelligence et d'exercer d'autres séductions que celle de leur beauté.

Filles de joie et non de plaisir, elles n'exercèrent et ne purent exercer aucune influence, et tout souvenir d'elles a justement disparu.

De ce qu'elles n'eurent point d'histoire, faut-il en conclure au moins qu'elles furent heureuses? Béatrice de Ferrare, l'une des plus courtisées cependant des hétêres de la grande époque, semble avoir répondu par avance, et pour tous les temps, à cette interrogation, lorsqu'elle s'écrie ; « Qu'estce que notre vie, à nous autres courtisanes, et ne sommes-nous pas vraiment dignes de pitié ! >

Si quelques-unes, fort rares, eurent des aventures retentissantes et atteignirent presque jusqu'à la gloire, comme Cecca-Buffona, qui faillit, au siècle suivant, être la cause de complications diplomatiques, la plupart menèrent la plus obscure, la plus banale, la plus vide des existences. C'est pourquoi il a paru oiseux de poursuivre plus avant cette étude.

La courtisane de Venise ou de Florence, voire de Paris, est incontestablement plus intéressante désormais que celle de Rome.

S'il fallait maintenant tirer une morale de cette immorale histoire, ne la trouverait-on pas dans l'impuissance du pouvoir pontiticai à extirper le vice de sa capitale môme?

Les deux régimes les plus opposés furent, en moins d'un siècle, successivement appliqués à Rome, On y passa, nous l'avons vu, de l'extrÈme licence à l'extrême rigueur. Jamais, sans doute, plus grande latitude ne fut laissée au vice qu'au temps d'Alexandre Borgia et de Léon X, jamais plus dure discipline ne lui fut imposée que par les papes ascètes qui leur succédèrent. Les Romains en devinrentils sensiblement plus vertueux?

En 1490, il y avait à Rome cinq à six mille filles se livrant ouvertement h la prostitution, plus celles qui la pratiquaient en secret; en tout peut-être dix mille. Vers le milieu du siècle, après la longue période de tolérance qui se termine au pontificat de Paul IV, leur nombre se trouve réduit à un millier tout au

plus (le recensement officiel en accuse 460) . Lorsqu'on leur eut appliqué pendant plusieurs années les mesures de répression les plus dures, en 1592, on s'avisa de faire leur dénombrement : on en trouva treize mille ; on compta mieux : elles étaient dix-huit mille ♦*. Et la population de la ville ne dépassait guère alors le chiffre de cent mille habitants!

L'enceinte du « sérail >, suffisante au temps de Pie V, était devenue trop étroite; on dut l'étendre, permettre que les courtisanes envahissent une partie des quartiers avoisinants, et se contenter de placer des colonnes au coin des rues qu'elles habitaient, pour indiquer que jusque-là s'étendait l'empire du vice.

Qui pis est, à la débauche élégante parce qu'elle se produisait en plein jour, succéda la débauche grossière parce qu'elle se cachait au fond des tavernes ; à la dissipation raffinée et spirituelle, une dépravation déhontée et basse.

Les courtisanes devinrent des coureuses; les débauchés, des dépravés. On vit renaître des perversions qu'on croyait éteintes ; les scandales se multiplièrent. Malgré les efforts

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