ORIGINE ET CARACTÈRE DE L'ÉCOLE SPIRITUALITE
Un caractère tout nouveau distingue la philosophie du xixe siècle en France. C'est une philosophie d'École. Tandis que Descartes, Condillac, Destutt de Tracy étaient gens du monde, indépendants de toute tradition et de tout lien et devoir d'Etat, de nos jours, au contraire, c'est dans l'école qu'elle est née, s'est développée et se perpétue ; se rapprochant en cela tout à fait du mouvement philosophique allemand depuis Kant, qui n'a compté pour chefs que des philosophes ensei-
gnants:Kant, Fichte, Schelling, Hegel, etles mille petites sectes ou nuances écloses dans les vingt-deux universités germaniques.
Au xvne siècle, Descartes, gentilhomme sans profession, penseur solitaire et libre, s'enferme avec sa pensée dans son poêle de Hollande, et produit un mouvement immense qui saisit toutes les intelligences libres dispersées en Europe ; le travail se poursuit par chacune d'elles dans leur liberté dégagée de tous liens. Les conséquences, salutaires ou fausses, se produisent sans contrainte et en dehors de toute autorité régulière. La réforme, car c'en est une et profonde, atteint bien dans l'Eglise et les Congrégations, maîtresses de l'enseignement, quelques rares esprits; mais elle ne descend pas dans l'enseignement luimême. Ceux des maîtres qui s'y hasardent
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sont persécutés, témoin le P. André. C'est à peine si, au xvme siècle, quelques lueurs perçaient çà et là, et c'est précisément au moment où une autre philosophie, importée de L'étranger, vient étouffer le mouvement cartésien. Et quel en est l'inspirateur? Est-ce quelque docte moine, quelque savant maître des universités? Non : c'est l'esprit le plus léger, le plus mondain, le plus indifférent au fond aux grandes études et aux solutions sérieuses. Exilé volontaire à Londres en 1728, Voltaire y trouve la pensée de Locke régnante. Préparé déjà en France par sa familiarité avec Bolingbroke, il saisit au vol deux ou trois axiomes principaux de cette doctrine, et les rapporte à son pays, vers 1732, dans ses Lettres Anglaises, son premier avènement au tribunal de la pensée publique. On se préci-
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pite sur sa trace, on traduit, on commente, on discute dans les salons, dans les journaux. Les conséquences les plus funestes, enfermées dans la doctrine, sont tirées audacieusement, ici, par des esprits graves, délicats et sincères; là, par des esprits grossiers et presque brutaux. Les idées font leur chemin dans la serre chaude des salons, dans des brochures et des livres improvisés, dans le tumulte des cafés qui sont alors un foyer d'agitation intellectuelle ; mais rien n'est lié systématiquement, et il faut attendre le dernier tiers du siècle, pour que Condillac vienne enfin rédiger le dogme et exposer avec méthode ce qui est, çà et là. dispersé dans tous les esprits.
Au début du siècle, Garât, M. deTracy, Cabanis. Maine de Biran, étaient gens du monde; ils écrivaient et n'enseignaient point. Leurs
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livres, la conversation des salons leur donnaient seuls des disciples, qui ne se connaissaient pas; aucune communication, aucune correspondance, aucun travail commun, si ce n'est par rencontre et hasard, ne rattachait au maître cet auditoire dispersé.
Rien ne ressemble moins, on le voit, au caractère de la nouvelle Ecole. Celle-ci, étrangère comme l'autre, va tomber du haut d'une chaire sur un petit cénacle d'élèves destinés à occuper toutes les chaires de l'Etat, fermenter dans cette ruche solitaire au milieu d'événements immenses, et éclore tout juste au grand jour au moment où va se briser le joug qui pèse sur la pensée française.
Au reste, ce caractère n'est pas particulier à la nouvelle Ecole française. En Ecosse, d'où nous vient le premier coup d'électricité,
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c'était aussi des professeurs et des universités qu'était parti le mouvement.
En Allemagne, en 1781. à la veille de notre révolution, Kant, de sa chaire de Kœnigsberg, entraînait bientôt toute l'Allemagne universitaire dans un mouvement irrésistible, le plus grand et le plus audacieux de l'esprit humain depuis les Écoles de Grèce. Pas un des chefs de pensée et de doctrine de cette grande croisade qui n'appartienne aux écoles et n'enseigne; et dans les universités, l'agitation des sy>tèmes et de la polémique est telle que, au milieu même des crises que produit la Révolution française, ces études abstraites possèdent toute l'élite d'une grande nation et, sauf quelques échappées bien vite détournées, personne ne se porte avec ardeur aux réformes politiques. Le débat du Kantisme se poursuit
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imperturbable, lorsque plus tard, notre ëpée vient découper le pays, y tracer le cercle de principautés et de royautés nouvelles, changer même les juridictions universitaires. Soit passion qui domine le patriotisme humilié, ou consolation qui le charme, les ardeurs philosophiques persévèrent; et quand, enfin, l'Allemagne, délivrée et victorieuse à son tour, apparaît à la pensée française sous les lumières d'une paix douloureuse mais bientôt féconde, nous retrouvons tout un monde d'idées inconnues, de systèmes en pleine efflorescence, et naturellement la curiosité nous prend, ou plutôt elle prend un esprit jeune, sincère, amoureux de toutes les audaces qu'il croit pouvoir lui ouvrir le chemin de la vérité î
M. La Romiguière, M . Royer-Collard avaient
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ouvert une ère nouvelle dans deux voies opposées. Le premier s'était bientôt retiré dans son cabinet d'écrivain ; l'autre avait duré deux ans à peine, mais, dans ces deux années, il avait donné un mouvement qu'il continua et protégea pendant cinq autres, comme chef de l'instruction publique ; et surtout il s'était fait un disciple. Ce disciple, ayant même fortune que son maître, professe à peine cinq années; mais administre ensuite, pendant dix-huit ans, organise, dirige toutes les études philosophiques, préside aux concours, nomme aux chaires, domine dans la section des Sciences Morales et Politiques rétablie en 1832, et, au milieu de cette activité de gouvernement, écrit sans cesse, excitant et réglant le mouvement qu'il a imprimé : la longue fécondité de son âge mûr et de sa verte
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vieillesse, qui, sans produire rien de nouveau, corrige et perfectionne sans cesse ses principales œuvres, retient encore sous sa discipline les esprits plus jeunes formés sous sa tutelle. C'est de là que tout est parti. C'est à lui que tout se ramène. Le dogme proprement dit, quelque développement qu'il ait reçu, est comme sa propriété. Il reprend, à dix, à quinze, à vingt ans de distance, tout ce que ses disciples ont ajouté' à sa doctrine et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré, tout conduit à maturité. Je l'ai dit bien souvent : C'est Saturne qui dévore ses enfants ; et quand, dans l'avenir, on voudra faire l'histo irede notre École philosophique, on sera
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tout étonné que, de son premier effort, le fondateur ait atteint le fond, et il sera impossible de retrouver quelle aura été la part de chacun des disciples, le maître ayant tout donné dès l'abord.
L'École spiritualiste n'est pas née sans préparation extérieure à elle-même. Le réveil religieux l'avait précédée de dix ans. M. de Bonald avait fait la philosophie de l'absolutisme. Bernadin de Saint-Pierre avait continué Jean-Jacques Rousseau. Mme de Staël, dans la ligne protestante, M. de Chateaubriand, dans le catholicisme, avaient rappelé les imaginations aux aspirations ou aux regrets du spiritualisme chrétien. Enfin, la vive et alerte campagne de réaction contre le xvme siècle et en faveur du siècle de Louis XIV, entreprise et vigoureusement me-