Sainte-Beuve (lundi du :> mai
autrement admirable par son étendue, sa lucidité, sa méthode sévère, où tout le dessin de la science est tracé, et où, de pas en pas, le puissant et loyal esprit qui se met à nu, devant nous, repasse en traits ineffaçables et remet vivante sous nos yeux toute l'histoire de sa pensée. Ce n'est rien moins qu'un second discours sur la méthode. Ambitieuse imitation, direz-vous; non pas imitation, mais nécessité inévitable pour quiconque a fait table rase de ce qu'il a cru, jusqu'au jour où il se met à vouloir tout trouver par luimême. Et ici, l'histoire est plus sincère, plus complète que celle de Descartes; car celui qui se confesse ne réserve rien par politique et provisoirement, mais déclare bien nettement que rien n'existe plus pour lui de ses croyances antérieures. Si, au lieu de s'arrê-
ter au premier acte, je dirai mieux, au prologue de ce drame intérieur, on eut paisiblement suivi tout le travail et toute l'action de l'écrivain, on eût vu que ce n'était pas d'abord un tableau des derniers moments de sa vie, mais le début même de son existence de penseur; on aurait vu comment, d'analyse en analyse, il parvenait à réédifier philosophiquement les grandes vérités de la religion naturelle, que la révélation chrétienne et les formes du culte catholique avaient imprimées dans son àme ; et comment, au lieu du calme de la foi simple et agenouillée, s'était rétabli en lui le calme de la raison éclairée et convaincue. Bien loin de le peindre mourant désespéré, on l'aurait compris, tel qu'il est mort, en effet, dans le pieux et attendri souvenir de son berceau et de son enfance chré-
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tienne : parant de ses grâces antiques et sacrées la solide conviction de son âge mûr, et dans une union que le croyant rigide regarderait peut-être comme profane, mais qui s'abrite sous la parole bénie de celui qui a dit. à quelques pas du calvaire : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. »
La grande, la fondamentale pensée de ce mémoire fut celle de toute la vie de Jouflroy et de la génération à laquelle il appartient : la philosophie ne trouve rien, ne démontre rien, qui ne soit le fond même de la religion. Elle ne fait que dégager des dogmes et des symboles les vérités éternelles, nécessaires et que le bon sens a partout et en tout temps révélées, telles qu'il les a reçues desprophètes successifs qui marquent, dans la suite des temps, les progrès de l'humanité ; et surtout,
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telles qu'elles ont resplendi plus nettes et plus irrésistibles que jamais dans l'indéfectible enseignement du maître de Nazareth. Pour Jouffroy, dans ces suprêmes questions, la philosophie ne faisait pas un pas que la religion n'eût fait avant elle ou avec elle. C'était là, pour lui, non pas le tout, mais le summum de la science, et toutes les théories du vrai ou de la science logique, du bien ou des mœurs, du beau ou de l'art proprement dit, ne sont que des accessoires dignes, au plus haut degré, de la curiosité et de l'exercice de la pensée ; mais le but de la vie est plus haut, et la philosophie, je le répète pour lui, a même mesure que la religion. Ce que son analyse rigide et abstraite démontre, et, si j'ose dire, découpe, sur le fond obscur de ces tragiques problèmes, l'histoire de toutes
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les civilisations ne le dit-elle pas? Quelle société s'est jamais élevée et maintenue sur d'autres bases que ces trois ou quatre grandes lois souveraines, enveloppées ici ou là de superstitions bizarres et grossières, mais de civilisation en civilisation qui se succèdent ou s'absorbent, se dégageant toujours de plus en plus pures? En sorte que le penseur abstrait et solitaire, qui demande à sa raison seule le secret et la loi de son existence icibas, et de ce merveilleux univers dans l'immensité duquel il se sent perdu, peut bien balancer les trois ou quatre solutions contradictoires qui se disputent son assentiment, mais ne peut, en dernière analyse, se dissimuler que la solution qui prévaut toujours est présisément celle qui se cachait sous le symbole religieux de toutes les nations... Vien-
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dra-t-il un temps où le système de la religion naturelle, c'est-à-dire la philosophie du bon sens, suffira seule à l'humanité dans sa pure et simple abstraction ? Ce fut le rêve de mes audaces de jeunesse à la suite de J.-J. Rousseau, à la suite des unitaires chrétiens, qui ont fait descendre Jésus de sa hauteur divine au rôle de révélateur ou médiateur humain des vérités éternelles. Mais, je l'avoue, pour moi du moins, c'est aujourd'hui plus qu'un doute. Pour que le philosophe devienne un prêtre du Dieu vivant, un prédicateur, un guide charitable et dévoué, il faudra qu'il ait d'abord abdiqué son inquiète curiosité de chercheur, ou que la science soit arrivée à une telle lucidité, à une aperception si irrésistible, qu'il n'y ait plus de feu à la tête, mais au cœur seul. Et, alors même, il n'en faudra
pas moins un temple, un autel, des prières, des cérémonies, une hiérarchie, un gouvernement des âmes. Car que serait une société où rien ne rappellerait à qui ne peut penser par défaut de loisir ou d'intelligence, la loi suprême de son être et ses devoirs d'ici-bas, et où la vérité végéterait au hasard, au milieu de l'ivraie des passions? Il faut aussi aux hommes une tradition, un mort consacré, au-dessus de toutediscussion.Oùle trouver plus grand et plus humble, plus homme et à la fois plus au-dessus de l'homme que Christ, le saint des saints, le pur des purs? Où trouver une parole et un enseignement plus simple, plus profond, plus saisissant que toutes les sublimités de la science, et que toutes les éloquences du génie? Quand il est arrivé à Jouffroy de dire que le christianisme était la
dernière religion de l'humanité, je ne sais si le sens que pour moi a cette phrase luisait à sa pensée, mais je crois du plus profond de mon esprit et de mon cœur que l'Evangile ne sera jamais surpassé, et que dans l'ineffable simplicité de ses enseignements se cachent pour le cours le plus reculé du développement humain des filons encore à tirer de cet inépuisable trésor. Que cet acle de foi, qui m'échappe ici, après tant d'autres épanchements heureux et bénis d'études solitaires, trouve grâce, et se place à côté du dernier soupir de l'ami qui s'en est allé avec confiance vers l'arbitre suprême en se louant de la retraite que la maladie lui avait faite sur la montagne.
M. Leroux avait écrit : « Où donc Jouffroy sentait-il la philosophie, quand il était à l'École Normale et même plus tard? Était-ce aux leçons de son professeur ou dans ses entretiens? Non. C'était sous les ombrages des Tuileries: ou, en rêvant, la nuit, à sa fenêtre. Alors la religion qui est la philosophie lui apparaissait , et lui donnait des élans et des attendrissements; il se rappelait ces questions qu'il s'était faites, en perdant le christianisme, et la préoccupation de ces questions n'était pas éteinte dans son cœur... Quant à la célèbre réforme des études philosophiques si épiquement chantée par M. Cou-
sin, c'était, selon Joufïïoy, un trou où Von manquait d'air. »
Tout cela n'est qu'un jeu subtil de commentaire haineux. Oui, les suprêmes questions que le dogme chrétien pose et résout d'autorité, et que la philosophie cherche à résoudre par démonstration, occupaient l'àme de Joufïroy au milieu des études préliminaires que dirigeait M. Cousin (elles demeuraient supérieures ou ajournées dans l'enseignement). Mais qui. cependant, donnait chaque jour secousse à l'esprit de Joufïroy? qui, par l'exemple d'une méthode même inexpérimentée, même défectueuse, provoquait ses méditations et la recherche d'une autre méthode, si autre méthode il y a? N'était-ce pas le jeune maître? Ah ! on peut bien refuser à M. Cousin l'honneur d'avoir tiré de son admirable
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esprit un système de philosophie original et complet, mais qu'il ait donné l'élan aux études philosophiques, qu'il ait été chef de réforme, c'est ce qu'on ne peut nier, sans nier l'évidence, et par une puérilité souverainement ridicule. Ce n'est pas Jouflïoy qui eût jamais rougi de reconnaître que, sans M. Cousin, il n'aurait jamais fait de philosophie. Dans tout son mémoire, où il distingue, ou cherche à distinguer la méthode de sévère observation intérieure, à laquelle il proclame qu'il doit tout, de la méthode de son maître, ce n'est pas, je crois, son but, et pour quiconque a entendu M. Cousin, même avant cette année 1815 et 1816, pour quiconque a vécu dans l'intimité de Jouffroy, et j'y ai vécu plus que personne, il ne peut y avoir ombre de doute : la méthode d'observation était le
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cri de M. Cousin. — M. Royer-Collard lavait prise pour devise. — On faisait procès à Condillac et à son école d'avoir déserté cette méthode que, pourtant, ils proclamaient et voulaient fonder. Il y a plus ; dans ces questions de l'origine des idées et autres, pourquoi s'obstinait-on s'y longtemps, sinon par un esprit d'application de la méthode poussée jusqu'à la minutie? Et que faisait Jouffroy, dans ses méditations solitaires, sinon reprendre les mêmes procédés et les appliquer, sans doute avec sa puissance propre et singulière d'analyse, aux matières qu'il devait enseigner? Et quant aux problèmes souverains, s'il les tournait et les retournait dans sa pensée, avec la tristesse du chrétien désemparé, s'il y voyait, avec raison, le but suprême de la philosophie, sans quoi elle ne
serait rien ; c'était encore cette méthode qu'il se proposait d'y appliquer un jour. Ce fut là la préoccupation de toute sa vie et, quand il est mort, à quarante-cinq ans, quand il écrivait ce mémoire sur l'organisation des Sciences philosophiques, c'était précisément le commencement de ce grand travail d'élucidation et de démonstration des questions suprêmes ; c'était le début d'une série de mémoires projetéset dont le fondet le dessin étaient arrêtés dans son esprit. — Moins de cinq mois avant sa mort, je l'entends encore m'exposer tout son plan, en revenant de la Chambre, par une froide et pluvieuse soirée ; enveloppé de son large manteau, et moi du mien, nous suivions la rue Saint-Dominique-Saint-Germain et la rue Taranne ; arrivés à cette dernière rue, involontairement il ralentissait le pas, parlait
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avec entraînement et une vivacité toute vibrante dans son calme et sa gravité mélancolique, comme toujours, dans nos épanchements, devenus rares dans les deux ou trois dernières années, mais toujours aussi sincères, aussi entiers, quand nous nous retrouvions seuls, cœur à cœur, et jamais il n'eut de voiles avec moi ; aussi puis-je attester, et je l'ai répété et répéterai sous toutes les formes, et à toute occasion, non, Jouffroy n'est pas mort sceptique : non, il n'est pas mort troublé et désespéré ; non, même quand sa science à laquelle il croyait profondément, par laquelle il croyait avoir retrouvé et réédifié tout ce que le premier accès de philosophie avait détruit en lui ; quand sa science lui eût fait défaut, et qu'il eût douté des démonstrations qu'il en tirait, il aurait
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toujours eu, pour se reposer, les solutions chrétiennes, non chrétiennement et catholiquement acceptées, mais dégagées de tous leurs en tours dogmatiques et historiques; et c'est là encore une philosophie ; c'était sa philosophie ; c'était celle-là qu'il espérait établir; c'était l'identité de la science et de la religion qu'il poursuivait. Et, en attendant, c'était la religion encore qui lui prêtait sa tente de repos et de sécurité, en présence de T a\ enir indémontré peut-être encore pour lui, mais certain, vers lequel la mort lui ouvrait la voie, avant la pleine lumière. Ainsi, il n'était pas si loin que le prétend M. Leroux, de cette vieille église, abri de so;.i enfance, qui venait, indulgente et attristée, murmurer des prières autour de sa tombe, et sauver, à ce suprême adieu, l'âpre et stoïque nudité
d'une négation absolue que ni famille ni amis ne peuvent accepter sans un ordre précis et supérieur de celui qui s'en va. Ah ! que les écoles philosophiques, s'il y en a d'assez fortement constituées, pour avoir aux trois grands moments de la vie, naissance, mariage et mort, une pompe qui leur soit propre, un cortège de piété, une profession de foi, une sanction connue et proclamée, qu'elles viennent et remplacent les pompes et les prières antiques, comme font les Églises dissidentes; mais, jusque-là, qu'on cesse de s'indigner avec tant d'appareil et de faste ; qu'on ne parle pas si haut d'hypocrisie; la tolérance de l'Eglise, le recours des familles à son ministère, quand il n'y a pas défense de celui qui a emporté son secret, ne sont
que la nécessité des temps, une trêve de deuil
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et de charité, en présence de l'éternité, devant le mystère de la mort et de l'avenir, sons l'invocation du Dieu unique, qui fait tomber sa rosée et luire son soleil sur tous les cercueils humains!
Jouffroy ne s'était pas éteint sans bruit. Autant avait été paisible, recueillie sa longue préparation à la mort, autant il se fit de tumulte autour de sa tombe si prématurément ouverte. Les ressentiments irréfléchis et aveugles qu'avait soulevés le célèbre article Comment les dogmes finissent avaient été réveillés par le manifeste de la Revue Indépendante qui avait pris cet article comme étendard de la nouvelle religion dont M. Leroux se proclamait le Messie. On s'étonnait, on s'indignait que l'Église n'eût pas refusé ses pompes et son deuil à celui qu'on accusait d'avoir sonné le glas de ses croyances. De là,
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mille interprétations contradictoires. Les uns gourmandaient la tolérance du pasteur vénéré qui avait, plusieurs fois, visité et entretenu le malade sur son lit de souffrance; les autres murmuraient et colportaient l'affirmation d'une conversion et d'une abjuration sans lesquelles les portes de l'Eglise ne se seraient point ouvertes. M. Martin de Noirlieu fut obligé de parler, et le fit avec la mesure et l'accent de sincérité et de charité qui caractérisent le vrai ministre de Jésus-Christ ; le philosophe avait édifié le prêtre, et le prêtre avait remis le philosophe à la douce et clémente justice de Dieu, sans rien exiger : il n'avait pas, d'ailleurs, été admis à ses derniers moments; l'âme s'était échappée comme un souffle qui s'exhale, après une nuit paisible; le trouble seul du regard, qui,
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en s'ouvrant, se trouva voilé comme d'un nuage à travers lequel encore pourtant il distinguait la femme dévouée et les deux chers enfants qu'il allait laisser après lui, précéda seul, à peine d'un instant, le dernier soupir.
La parole même du pasteur ne désarma pas la polémique qu'aigrissaient des passions étrangères à la religion.
Aussi, quand vint la publication des Fragments et qu'une autre inimitié philosophique vint se jeter sur leurs pages, pour faire flèche contre M. Cousin, le parti prétendu religieux revint vite à la charge, mais en changeant de batteries. Il n'y eut pas assez de larmes sur cette âme pieuse, pervertie par l'éclectisme et s'éteignant dans les angoises du doute. La page immortelle qui peignait le trouble d'une conscience et d'un
esprit de vingt ans, dans la ruine tout-àcoup nettement discernée de ses croyances, page écrite au moins dix ans avant le dernier jour, fut retournée et commentée de manière à paraître comme un testament et le dernier râle d'un sceptique désolé : cruel et indigne abus de mots et de dates artistement confondues; rencontre bizarre et bien instructive de passions opposées ; ici, du philosophe socialiste qui accuse la timidité du mourant: et lu. du sectaire religieux qui s "apitoyé avec affectation et anathème.
De tout cela il n'y avait rien de vrai; depuis la crise accomplie vers le mois de mars l^iij sic '. le philosophe avait continué ses libres recherches, ramené de jour