‹ Cousin Jouffroy, DamironChapitre 62 sur 68 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Je voudrais, s'il est possible, faire connaître tel que je l'ai connu, aimé, vénéré pendant quarante-six ans, le premier ami de ma jeunesse, le frère de cœur et de pensée qui me donna Jouffroy. Depuis le jour qui nous unit tous les trois, nous avons vécu de la même vie, toujours côte à côte, jusqu'au départ de notre cher Théodore. Damiron Ta rejoint. Je reste seul. Seul! oh non, pas encore tant que ma vieillesse n'aura pas cessé de se sentir sous l'ombre de ces deux chères mémoires.

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Que vais-je écrire. Je ne sais : de chers et intimes souvenirs, c'est tout ce que je voudrais. Mais, à toucher à cette vie si étroitement unie à la mienne, ma pensée se trouble ; je sens que c'est une page de mémoires qui va m' échapper et je crains de me mêler plus qu'il ne conviendrait à une biographie ou à une étude telle que le public est habitué à les recevoir sur les hommes qui ont tenu une place dans son admiration ou son estime.

Je commence à écrire les yeux attachés sur les dernières pages qu'il ait écrites ; pages sacrées pour l'amitié, et qui ne sont pas indignes des regards du public intelligent; on devine aisément ce qui en devait éclore, si le souffle qui échauffait ces pensées, courant, comme il le dit, au fin fond de lui-même, ne s'était pas tout-à-coup glacé; si celui qui les

écrivait n'était pas remonté de son sanctuaire d'innocence et de paix, au foyer divin d'où il était descendu, pour l'édification de ceux qui ont eu le bonheur d'approcher une si belle vie; la pure, la sainte vie d'un penseur ici-bas. Car la pensée a ses saints comme la religion.

C'est au mois d'octobre 1816 que j'ai rencontré Damiron. Il sortait de l'École Normale que j'avais quittée moi-même, au moment où il y entrait, en 1814. Il avait vingt-deux ans. J'en avais vingt-trois.

J'ai sous les yeux les notes presque hiéroglyphiques qu'il avait jetées comme canevas pendant l'hiver, pour faire la vraie trame aux beaux jours dans la paix des champs, dans la douce et reposée quiétude de ses chères et saintes affections. Ces mémoires d'un enfant écrits par le vieillard penché avec bonheur sur son berceau ne vont pas au-delà des dix premières années. Mais, ces dix années, n'est-ce

pas le cadre futur de toute la vie et, pour lui surtout, elles furent souveraines.

Il était né à Belleville (Rhône) Je 7 avril 1794» Lui-même dans ses Souveni?\s de vingt uns cT enseignement a recherché, pour ainsi dire, les origines de sa vocation philosophique et, remontant à sa toute première éducation a, dans des pages charmantes de grâce, de piété douce et tendre, retracé tout ce qu'il dut à la salutaire humilité du foyer paternel. Personne de ceux qui ont lu ces pages n'oubliera le portrait de sa bonne grand'mère et de son père. La grand'mère, le père, ce sont les deux grands souvenirs. La mère n'est montrée que de profil. Elle était dispersée entre les soins du ménage et ses autres enfants. Une ménagère dans une ferme n'a pas le loisir de veiller à ce qu'elle aime le plus.

Au moment môme où la mort l'a frappé, Damiron reprenait de nouveau les souvenirs de sa toute première enfance.

Né au village d'une humble et pauvre famille, son père s'était évadé de bonne heure. Il avait fait, comme on disait alors, son temps de milice et était ensuite revenu au premier éveil de la Révolution, avec un sentiment profond d'attachement au drapeau sous lequel il avait servi, et un sentiment plus profond encore de dignité civique et d'émulation généreuse devenu chez lui une sorte de religion pour l'éducation qui avait manqué à son humble jeunesse et à son temps. Marié, bientôt père de dix enfants, dont Philibert était l'aîné, les élever tous, surtout les garçons, de manière à ce qu'ils pussent prendre un rang honorable dans la société, devint la religion

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de toute sa vie. J'ai connu cet homme vénérable. J'ai eu l'honneur et le bonheur de l'approcher, ainsi que notre cher Jouffroy ; de le consoler de l'absence de son fils. Il m'a été donné d'apprécier ce ferme bon sens, cette naturelle élévation d'un cœur de brave, devenu capable de tout comprendre, à force de justesse et d'expérience honnête et naïve. Resté, toute sa vie, fidèle à la cause monarchique, il n'eut ni l'ivresse du triomphe, après le malheur, ni les rancunes des souffrances endurées. Les de Noailles, les Montmorency, les Berthier, et tant d'autres s'honoraient de recevoir leur ancien compagnon de disgrâce. C'est véritablement lui qui a fait Damiron avec une autre et plus douce maîtrise, celle de sa grand'mère. C'était bien l'homme que

son grand, comme il appelait Philibert, nous

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a esquissé et qu'il aurait peint à fond dans ce tableau d'intérieur resté glacé sur le chevalet. Il avait servi, et de très bonne heure, dès l'âge de seize ans à peine ; un fond d'élévation au-dessus de la vie du village, peut-être d'ambition, l'avait poussé. Son régiment, son colonel lui étaient restés chers et sacrés, son colonel surtout, un Montmorency, je ne sais lequel, mais que j'ai vu sous la Restauration. Quoique de la plus franche roture, il avait les opinions de ses chefs ; et le voisinage de Lyon et des horreurs qui s'y commirent n'était pas propre à le détacher de ses chers souvenirs du drapeau.

Sa grand'mère était grave et digne. Sa figure, j'ai là, devant les yeux, le dessin qui la représente, avait quelques traits qu'elle transmit à son fils, et celui-ci à son aîné.

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D'abord simple cultivateur, le père de Damiron, après son retour, avait été appelé à gérer la propriété de la Chaise. Le vieux château, dans l'une des ailes duquel était relégué le régisseur et sa famille, avait des restes de splendeur, tout délabré qu'il fût. Son vaste escalier, donnante la fois sur la cour d'honneur et sur les jardins, ses vastes salles dont quelques-unes prenaient, en été, à la venue des dames, un air d'ancienne richesse, frappaient le jeune enfant. Sa vie étroite et humble avait ainsi ses douceurs, ses élégances même, au moins de reflet et de voisinage.

A dix ans, tout change. La gérance cesse, et le père est obligé de venir chercher à Paris une existence nouvelle pour sa famille et pour lui. Elle fut rude et amère à ce qu'il paraît, et autant la pensée de Damiron aimait à s'ar-

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rêter sur les douces années de Xeyronde et de Belleville, autant il se détournait des souvenirs de sa dure vie de Paris. Obsédé cependant du désir de donner à son fils une éducation qui avait été le rêve unique de sa tendresse et de ses espérances paternelles, M. Damiron parvint à le faire entrer dans la pension de M. Leddet que les aptitudes de l'enfant, et l'espoir de succès au collège disposèrent favorablement.

C'est là qu'il rencontra M. Cousin et Pierre Leroux, rencontre singulière du maître futur de ses doctrines philosophiques, et de l'apôtre d'une religion qu'il devait aussi retrouver au Globe auprès de moi! L'un et l'autre m'ont bien souvent conté ces jours de la pension.

Jouffroy et Damiron tous les deux ont vivement aimé la nature. Chez Damiron ce sentiment avait été très vif et très recueilli en même temps, dans sa première enfance : il y en a des traces charmantes dans son projet des Mémoires d'un enfant. Mais, il quitta la terre aimée de son enfance, à l'âge de dix ans. Lui-même a dit avec serrement de cœur : « Ma poésie était finie l. » Et, en effet, à partir de son arrivée à Paris, la dure vie de privation domestique et de pension cloîtrée qu'il y mena refoula sa jeune sensibilité sur ellemême. A peine se donnait-il, par ci, par là,

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