‹ Cousin Jouffroy, DamironChapitre 66 sur 68 · Lettre autographe de M. de Vatimesnil · texte numérisé non relu

Lettre autographe de M. de Vatimesnil

Après les journées de Juillet, le duc de Broglie, devenu ministre de l'Instruction Publique, appela Damiron à la chaire de philosophie de Louis-le-Grand, en rendant hommage à son instruction, à ses talents, à son caractère (30 septembre 1830).

Lorsque la révolution nous emportait tous dans la politique, sa calme et ferme sagesse ne fut ni troublée ni séduite. S'attachant plus que jamais à ses chères études, et aux paisibles devoirs qu'il s'était tracés pour toute la vie, il demeura à côté de nous, entre Jouffroy et moi surtout, qui, après quelques mois à peine d'action commune, nous sépa-

rames, moi demeuranl dans l'opposition, et lui se ralliant à la majorité conservatrice, désunis par le vote, mais jamais par le fond de la pensée libérale et progressive. Damiron demeura entre nous le trait d'union.

En 1837 (30 décembre) il fut nommé professeur de philosophie à la Faculté des lettres ; et, le 30 mars 1842, il fut appelé à la chaire de Jouiïroy.

Damiron semble un peu écrasé entre MM. Cousin et Joufîroy. Et, cependant, il a son originalité. 11 est, vraiment, le troisième chef de l'école spirilualiste, et il en a été le premier historien. 11 a eu dans le développement de celte école un rôle et une part qu'on n'a pas assez appréciés jusqu'à présent, et qui ont été mis dans l'ombre parl'éclatdu maître qui avait guidé ses premiers pas, et de l'ami et condisciple qui, avec lui, saisit, le premier, l'opinion d'une génération nouvelle, M.Jouffroy. 11 a fait sortir du mystère des conversations et des souvenirs les premiers élans de la doctrine nouvelle. Après son éclatant ensei-

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gnement de 1818, 1819 el 1820, conservé seulement dans quelques rares mémoires, et quelques rares articles, éclairs fugitifs et insaisissables jetés dans deux ou trois journaux des mêmes années, M. Cousin était resté réduit au silence. Son enseignement était déjà passé à l'état de légende, de tradition orale fort confuse que chacun interprétait et développait à sa façon. C'est Damiron qui, dans le Globe, rompit la glace, et amena au grand jour le Cénacle ignoré. Les premiers fragments de M. Cousin ne parurent qu'en 1826. Celui qui a ainsi, le premier, donné vie extérieure et popularité à l'école, n'a reçu qu'à sa mort une justice étouffée pendant sa vie par sa modestie et sa fuite de toute espèce de bruit. Je ne m'exagère ni la portée de son esprit, ni les services qu'il a rendus à la science.

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Cependant, ils ont élé plus féconds qu'on ne le pourrait penser à première vue. Quand je voyageais en Allemagne, le premier nom que me prononça, après celui de M. Cousin, un homme considérable, M. Baur, chef de l'école théologique de Tubingue, fut celui de Damiron. C'est par lui qu'il avait pénétré dans l'intimité du mouvement philosophique et religieux de la France. 11 avait aussi parfaitement senti la gravité solide et sévère quoique douce de cette àme pour qui la philosophie était une religion, et qui se mit en harmonie fidèle avec toutes les maximes qu'elle prêchait à autrui.

Damiron, quoique dans ses œuvres, la logique et le raisonnement semblent couvrir un peu trop l'observation, était doué du sens

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psychologique Je plus délicat; surtout lorsqu'il l'appliquait à lui-même et à ceux qu'il aimait, qu'il avait sans cesse sous les yeux, à l'enfance dont il faisait sa couronne et vivait entouré, ranimant à cette fraîche et pure source la fécondité de cette eau vive dont parle le Christ et dont il promet le jaillissement à ceux qui viendront à lui. Notre cher philosophe avait suivi le précepte et il en recueillait tout le bien.

Le métaphysicien n'a jamais poussé bien loin dans les profondeurs, ni couru sur les cimes des tragiques problèmes de l'être, de la création, de l'origine du bien et du mal. Il s'est, de bonne heure, fixé au Dieu pur esprit, libre et personnel, à la spiritualité, à

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l'immortalité de l'âme. S'il a traité ces questions, dans leur temps, il s'est toujours tenu là. Je ne lui ai jamais vu d'agitation sur ce sujet ou il la refoulait jusqu'au plus profond de lui-même. 11 n'a jamais su l'allemand, ni pu étudier directement les maîtres de l'école panthéiste. C'est un penseur tout français ; et il n'a pas suivi les ondoyantes évolutions de Cousin.

Il a toujours eu, d'ailleurs, une certaine peine à dégager ses idées en général, à plus forte raison dans ces mystérieux sujets. Quoique doué d'une rare perspicacité psychologique, il procédait, cependant plutôt logiquement et par déductions laborieuses. Sa langue philosophique, mélange de la belle langue du xvne siècle et de la langue moderne, fruit d'une lutte acharnée, n'arrivaità la pleineex-

pression de sa pensée que par des efforts inouïs, par des pages de ratures pour en tirer une phrase. Il n'a eu d'aise que dans l'Introduction de ses vingt ans d'enseignement et çà et là dans les pages qui lui échappaient pour ainsi dire, effusion involontaire de son àme, qui brisaient la discipline ordinaire de son esprit toujours tenu à la chaîne par sa prudence.

Le caractère dominant chez lui, c'est le moraliste. C'est là qu'il est éminent; non pas dans le traité proprement dit de la Morale, qui a de très belles parties, mais dans ses livres et dans tout son enseignement. C'est le fond même de son esprit et de son talent. Cette direction lui vient de son enfance, de l'influence toute puissante et toute pratique

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de sa grand'mère et de son père, ses deux premiers et souverains éducateurs; des dures épreuves de son adolescence à Paris et de ses premières réflexions ; de ses études de philosophie à l'école en 1815-1816, sous Cousin, qui commence, si je ne me trompe, par la morale ; de ses travaux solitaires à Falaise sur le même sujet; de sa sensibilité, profonde mais toujours contenue; par-dessus tout, de l'observation constante de lui-même, pour se posséder, comme il disait, se gouverner; — des confidences aussi de ses amis et de l'autorité que tous lui accordaient, espèce de juridiction et de mission de confesser. Avec quelle sincérité, quelle discrète et sévère loyauté il l'exerçait ! Déjà sage à vingt-deux ans, le souci profondde l'avenir de safamille, la pensée du sacrifice étouffaient en lui jus-

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qu'aux moindres et confus élans de la passion.

Deux sentiments ont seuls remplis sa vie, la piété filiale et la piété fraternelle ; celle-ci l'a réellement fait père à vingt-deux ans; et c'est ce qui a conservé son cœur vierge de tout autre amour. Un seul moment, je l'ai vu, en 1818, effleuré du regard d'une charmante jeune fille et presque touché à fond. Mais, là encore, l'espérance d'une grande aisance qui s'offrait à lui, entrait, sans qu'il s'en rendit compte, dans ce sentiment: il y mêlait le rêve d'assurer le sort de son vieux père et de tous les siens, et la libre quiétude de ses chères études philosophiques. Nous plaisantâmes quelques semaines sur cette chance qui n'était pas une illusion; mais l'éloignement fit bien vite tomber le charme et il est

resté quarante-six ans le sage que nous avons tous admiré et vénéré.

11 avait perdu deux frères, et ce souvenir ne s'était jamais éteint en lui. Dans son étude sur Bayle, je trouve une phrase où, sous le calme apparent, je sens, moi qui l'ai connu, palpiter cette âme où vécut jusqu'à la dernière heure une douleur dont il avait effroi et qu'il endormait à force d'étude et d'abstraites méditations : « Sur ces entrefaites, Bayle apprit la mort du plus jeune de ses frères, et ce fut une grande douleur. Séparé comme il l'était, depuis longtemps, de sa famille, et dans cette vie de solitude et de rude travail à laquelle il était condamné, le coup devait lui être d'autant plus sensible. L'étude a sans doute ses douceurs ; mais c'està l'esprit plutôt qu'au cœur qu'elle les procure et parmi tout ce plai-

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