‹ Cousin Jouffroy, DamironChapitre 67 sur 68 · DAM1R0X · texte numérisé non relu

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sir de savoir qu'elle donne, il manque àl'àme ce fond de bonheur qui tient à la société de personnes tendrement aimées, et qui, d'ailleurs, ne fait qu'apporter un charme de plus aux jouissances de la pensée *. »

L'homme religieux, proprement dit, n'a jamais dépassé la religion naturelle, bien que, dans ses dernières années surtout, il se soit approché du christianisme avec un respect de plus en plus affectueux et même tendre.

Rien, dans son enfance, n'atteste de fortes impressions religieuses et une pratique vive. Il tomba vite, comme il l'a raconté lui-même, sous la prise du déisme et même un peu du scepticisme voltairien, et, s'il se sauva de ce

i. Mémoire sur Bayle, p. 2*2.

péril, il trouva tout aussitôt l'abri du spiritualisme de Cousin. Les prétentions ecclésiastiques en fièvre, depuis la première Restauration et poussées jusqu'à la folie, le refoulèrent ainsi que toute la jeunesse affranchie. DamiroD n'a cherché qu'une chose, le bien dans l'ombre la vérité pour elle-même. 11 a été le sage, le saint, le prêtre véritable de la foi spiritualiste. Sa vie tout entière n'a été que la pratique sévère, exacte et douce des principes et des maximes que Fétude et la méditation lui avaient révélés. Pourlui, dès le premier jour où il enseigna, la tradition des trois ou quatre grandes vérités sur lesquelles repose toute l'harmonie du monde physique et moral entra profondément dans son cœur. Il comprit que la science de la philosophie à chaque âge de renouvellement, ne

faisait, malgré tous ses efforts et ses aspirations à la nouveauté, que les retourner elles reproduire, sous l'aspect propre à saisir les esprits et les consciences de son temps. Les religions elles-mêmes ne font pas autre chose dans leur succession que remettre en vigueur, en le dégageant de plus en plus, l'éternel symbole de l'humanité. La philosophie, quoiqu'on puisse dire, n'a pas d'autre mission, et dans la variation et le progrès successif de ses arguments n'atteint pas un autre but.

Il y a des temps où le vêtement de ce symbole, usé dans l'école comme dans le temple, semble l'emporter avec lui en lambeaux, et c'est alors que triomphent passagèrement et en apparence les négations ou le doute des minorités rebelles à la tradition. Mais jamais ces minorités ne parviennent à s'asseoir dans la

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conscience humaine; leur voix seulement se fait entendre dans le craquement de ruine de l'édifice extérieur qui s'écroule, et les objections qu'elles ont. un moment, élevées dans ces heures de crise, bientôt étouffées, ne servent qu'à provoquer, élucider et faire éclater, dans toute sa splendeur d'à propos et de rajeunissement, la réponse que demandait l'humanité incertaine et troublée.

Tel est, à mon sens, le travail parallèle des philosophies et des religions.

M. Vergé m'a envoyé le numéro des Comptes rendus de V Académie des Sciences morales qui contient le mémoire sur Conrtillac, dont la lecture à l'Académie même, par Damiron, précéda à peine d'une heure sa fin si soudaine.

J'ai lu avec un triste charme ces pages dernières. Elles respirent un calme, une douceur, une grâce de bonté inexprimables. Le style y court simple, libre et aisé, comme dans les Vingt ans d'enseignement et les Conseils. C'était décidément révolution accomplie. Il ne lui restait plus rien de l'embarras, de la gêne, des surcharges et des négligences

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qui, quelquefois, ôtaient à sa phrase l'effet que la pensée appelait. La partie biographique, lue, même avec Tembarras et l'hésitation trop habituels à Damiron, devait plaire et avait plu en elï'et beaucoup. Il en avait ressenti une douce satisfaction; et c'était à qui, du reste, prendrait plaisir à la lui exprimer. Il était si profondément estimé et respecté. Sa haute et calme impartialité, le bonheur qu'il trouvait à mettre en relief tous les traits heureux de ces penseurs du xvmc siècle, dont la philosophie allait si peu à la sienne, lui conciliaient toutes les sympathies. Il est remarquable que Damiron ait fini en rendant cette justice aimable au chef de la doctrine qu'il a combattue toute sa vie. Il s'est plu à faire ressortir le spiritualisme exprès, et sans réticence, que professait Condillac, sans se don-

ter des conséquences enfermées dans ses théories. Je ne puis oublier qu'aux premiers jours où je connus Damiron, alors dans toute sa ferveur de néophyte contre le sensualisme, le bon et sage abbé Hervieu le ramenait, bien souvent malgré lui, à ce témoignage de la foi religieuse et morale de Condillac, ce que le jeune philosophe n'admettait qu'en frémissant. Dans la quiétude de sa sereine vieillesse, il a retrouvé avec bonheur ces témoignages, et les a mis en saillie comme un harmonieux accord avec sa propre pensée.

L'épanouissementd'âmequelui avaitdonné l'universel applaudissement à ses deux derniers livres, les Souvenirs de vingt ans (renseignement et les Conseils à une école de vil-

lage, souvenirs aussi, l'avait mis en goût de es études sur lui-même faites, d'ailleurs, avec une pensée d'enseignement encore et d'éducation. Son dernier projet avait été d'écrire l'histoire de ses premières années, sous ce titre : Souvenirs d'enfance, mes premiers maîtres. 11 y travaillait encore le 2b octobre 1861, quinze jours avant sa mort, peut-être même au delà, pendant qu'il mettait au net son Condillac pour les lectures académiques.

Il paraît que l'idée de ce dernier travail lui vint d'une lecture des Souvenirs du chanoine Schmitt. Il le dit expressément dans plusieurs endroits de ces vingt-huit feuillets, espèce de testament où son àme a comme exhalé ses derniers parfums de candeur, de sérénité, de pieux amour de l'enfance, en vue de laquelle

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ses propres expériences sont racontées et tournées en leçons pour les parents à qui Dieu a fait charge d'âmes.

Je ne veux pas copier mot à mot ces soupirs à demi articulés, mais j'en veux concentrer l'essence. Ces quelques pages ne vont pas au-delà du collège de Villefranche, sauf une page sur ses promenades et ses rêves le long des bords de la Seine, une fois arrivé à Paris, et placé dans l'institution Barbette, ensuite dans celle de M. Leroy. Déjà, dans YIntro ludion de ses vingt ans (ï enseignement, il avait, mais sur un mode plus élevé, dirai-je, touché cette corde du fond de son âme; ici, c'est le doux murmure d'un cœur qui s'ouvre, le premier chant de l'oiseau qui bat de son premier mouvement d'ailes au sortir du nid, et qui chante dans le cœur,

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l'imagination et la réflexion profonde du vieillard.

Dans plusieurs de ces croquis, jetés en écriture liiéroglyphiquement abrégée, il a marqué lui-même, d'une manière charmante, le caractère de cette petite œuvre qu'il caressait avec amour, et pour laquelle il faisait, comme la fourmi, sa provision d'hiver, afin de pouvoir chanter l'été, comme la cigale. Ainsi avait-il toujours fait depuis vingl-cinq ans, préparant la matière de ses compositions ou mémoires pendant l'hiver, et écrivant, l'été, dans la paix de Fontaine-Daniel ou de Chanlillv.

On me demandera, sans doute, comme il se le demandait à lui-même, dans l'espèce d'oraison funèbre prononcée dans sa chaire sur Joulïroy : où en était-il, quand il a été subitement enlevé ?

Toujours dans la même ferme, douce et profonde foi en Dieu, et, à l'avenir de son âme ; plus que jamais pénétré de respect pour le christianisme et pour son Église natale, sans confession de ses dogmes; convaincu que la philosophie ne suffisait pas à l'édification des âmes de tout un peuple, et que, lorsqu'on ne pouvait remplacer les enseignements et les formes du culte, le devoir, sans hypocrisie, comme sans timidité, était

de les respecter, d'en tirer tout le bénéfice moral et religieux dans la plus haute et la plus philosophique acception du mot ; — il y trouva, et pour lui-même et pour la personne qui lui était la plus chère en ce monde, dans une crise solennelle et presque suprême, appui et consolation. Lui-même, — sans sollicitation et de son propre mouvement, fit appeler un prêtre. — En eut-il appelé un pour lui-même, s'il n'avait pas passé comme un souffle, je ne sais, mais je le crois. S'il eût eu toute la présence et la force de son esprit, il se serait expliqué franchement, à quelque sage et charitable esprit, et lui eût, comme Jouffroy, montré toute son âme. Il eut confessé sa vie entière, et qu'avait-elle à cacher, cette àme qui avait reçu la confession de toutes celles qui s'approchaient d'elles? Il

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fut sage, pur, véritable prêtre et ascète de la science et de la pensée. 11 n'a péché, en sa vie, contre qui que ce soit, ni contre quelque précepte que ce fût de la sublime morale de l'Evangile, et il cherchait, de jour en jour, à s'approcher davantage de l'humilité; et la preuve, c'était sa charité pour les misères d'autrui ; il avait touché jusqu'au fond de la nature humaine.

Pour lui, l'action de la Providence était quotidienne, incessante sur le monde et sur chaque àme en particulier. Sa théorie philosophique de la grâce avait fait descendre dans son esprit la conviction profonde d'un commerce spirituel sans cesse ouvert entre le créateur et la créature; le sentiment d'appels continuels au sens et à la pratique du bien, du vrai, du beau, dont la lumière resplendis-

sait en Dieu et rayonnait sans cesse de lui dans nos âmes. C'était de bien près, la doctrine chrétienne ; et, si le côté surnaturel et miraculeux du médiateur divin lui échappait, cette médiation, du moins, lui apparaissait dans le Christ à sa plus pure et plus sublime expression terrestre, et, dans les formes du culte calholtique, à sa plus majestueuse, plus fidèle et plus humaine tradition.

Ce qu'il n'avait pu faire, on le fit pour lui, au moment où Ton croyait distinguer encore des traces de vie, où les gouttes de sang arrachées par le secours de l'art attestaient encore quelques palpitations, et la religion remplit près de lui son saint et dernier ministère de remise à la bonté de Dieu.

Voilà ce que j'ai cru de l'état de son âme, et je ne pense pas que j'aie dû le taire.

Je crois remplir un devoir, en accédant au désir de mon excellent ami, M. Adolphe Lair, de me voir ajouter mon témoignage à celui de M. Dubois. J'ai eu l'honneur, après avoir été le secrétaire en titre de M. Cousin, pendant l'année scolaire 1843-1814, de lui rendre officieusement en diverses circonstances les mêmes services. Pendant plus de vingt ans il m'a traité en ami, et il m'a exposé maintes fois avec le plus entier abandon sa manière de penser en philosophie, en politique et en religion. Le respect qu'il professait hautement pour le christianisme est allé toujours grandissant, à ma connaissance, en sérieux et en profondeur. Il a toujours témoigné devant moi la plus vive admiration pour la forte discipline du clergé catholique, dont il se plaisait

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