‹ Cousin Jouffroy, DamironChapitre 68 sur 68 · Voir plus haut. p · texte numérisé non relu

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àlouer le dévouement et l'abnégation. Il est vrai qu'on citait de lui certains propos qui pouvaient faire suspecter la sincérité de son attachement à l'Eglise catholique. Mais ces propos remontaient au temps de sa jeunesse, et quand il parlait de la puissance de la religion chrétienne pour l'éducation et le relèvement des âmes, c'était avec un accent qui ne me pouvait laisser aucun doute. Un soir que nous nous promenions dans la vieille rue Saint-Jacques, nous rencontrâmes une femme de mauvaise vie. « Voyez, s'écria M. Cousin, voyez cette misérable créature! Lui ôtez-vous sa religion ? Elle est au-dessous du singe. » Les questions religieuses le préoccupaient singulièrement : il y revenait souvent dans nos causeries familières. « Je pourrais vous montrer des prières de ma façon », me disait-il un jour. Si ces prières faisaient partie de ses manuscrits, on doit regretter qu'elles n'aient pas été imprimées après sa mort.

La religion chrétienne, avec tous les problèmes qui s'y rapportent, fut le principal sujet de notre dernier et très long entrelien dans son appartement de la Sorbonne, au mois de décembre 186o, avant

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son départ pour Cannes, où il mourut le mois suivant. C'était ma visite d'adieu; je fus frappé du ton solennel avec lequel il me parla de sa fin prochaine. Bien souvent j'ai repassé dans ma mémoire le discours qu'il me tint alors, et, si je ne reproduis pas textuellement ici chacune de ses paroles, je puis attester que j'en ai conservé fidèlement le sens.

« A mon âge, me dit-il, chaque jour qui m'est accordé estun jour de grâce. Nous ne nous reverrons peut-être plus ; peut-être, entendez-vous mes novissima verba. En vous les adressant, il me semble parler pour la postérité. Vous êtes un de ceux qui ont pu le mieux connaître ma pensée et dont on voudra peut-être recueillir le témoignage. Si donc, un jour ou l'autre, à propos des questions dont nous nous sommes entretenus ce soir, on vous interrogeait sur mes convictions en matière religieuse, voici mon cher ami, ce que je vous déclare en toute sincérité, et ce que je vous autorise à dire en mon nom.

« Je suppose que, devant une nombreuse assistance, deux échafauds aient été dressés. Au pied de l'un se tiennent des membres du clergé, des

chrétiens convaincus et pratiquants; devant l'autre de beaux-esprits, adversaires déclarés de toute religion positive. D'un côté un pieux abbé m'interpelle :

Vous voyez, monsieur Cousin, dans quel désarroi est aujourd'hui notre peuple de France. On veut lui persuader que Dieu ne s'est jamais révélé aux hommes, et qu'ils n'ont que faire d'un Sauveur dont l'existence même est douteuse. Venez désabuser cette multitude d'âmes immortelles qu'on mène à la perdition. Vous, disciple, interprète de Platon, de Descartes et de Leibniz, dites-leur que le christianisme, tel que l'enseigne l'Église, a les promesses de la vieéternelle. Montez ici, et delà haut confessez votre fui pour le salut de ce peuple. »

«• De l'autre enté j'entends un langage tout différent. Ce sont ces prétendus amis du peuple qui me crient:^ Non pas là, philosophe ! Mais venez ici, vous qui, pendant toute votre vie, avez fait profession d'être un libre penseur, venez faire comprendre à ce peuple qu'on l'abuse par de vaines superstitions, que, même à supposer que Dieu existe, les paroles qu'on lui prête sont contraires à la raison et à la

science, et que les livres où sont rapportés la vie et les enseignements du Christ ne contiennent que des récits légendaires sans aucune valeur historique. »

« Appelé à me prononcer entre les deux partis, que répondrais-je à ces invitations en sens contraire ? Affirmer que j'admets sans réserve tout ce qu'enseigne l'Eglise, ce serait aller au-delà de la vérité; maisje m'incline et me suis toujours incliné, vous le savez, devant cette sublime doctrine du Verbe éternel, que Socrate et Platon eussent été heureux de connaître, et qu'ils ont comme pressentie : cette doctrine est pour moi le centre de la religion. Quant à l'authenticité des Evangiles, la question n'est pas de ma compétence; mais en vérité j'admire l'assurance des érudits qui la rejettent avec si peu de cérémonie. Pour moi, dans ces récits des disciples de Jésus, je reconnais tous les caractères de la vérité, et en lisant les discours du divin Maître, je me prends à dire, d'accord avec ceux qui les entendirent de sa bouche même: a Jamais homme n'a parlé

comme cet homme ; mon âme, écoute-le. » Je vous

le répète, mon ami, je ne me donne point pour un croyant; mais mes plus intimes sympathies sont pour ceux qui croient. Vous savez combien j'ai toujours eu horreur du radicalisme en politique et en philosophie : comment ne le condamnerais-je pas dans le domaine de la religion ? S'il me fallait prendre ouvertement parti pour les adorateurs de Jésus ou pour ses blasphémateurs, c'est certainement aux premiers que je me joindrais. »

lo août 1901.

CHARLES WADD1NGTON.

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