‹ Cousine Laura: moeurs de théatreChapitre 2 sur 4 · MARCEL PRÉVOST · texte numérisé non relu

MARCEL PRÉVOST

Juin 1890.

P%ED^IETi ÈTISODE

A noce en était au Champagne, à la bombe glacée, à la fin joyeuse d'un repas sur lequel avait plané le comique éternel des agapes nuptiales. Les garçons des Vendanges du zMédoc décoiffaient coup sur coup de nouvelles bouteilles coiffées d'or;

puis, quand le bouchon avait fait son bruit de péurd, drcukiçnt autour de la uble, versaient

èm àk$qm Tâ:^; âi^^fit ^^1^ m h --éùtét VmhU passager iie k irte hét^, lê goÛt il^ . ^nversations gaUntes, des entreprises bàrdied surles femnieSj toute Teffusion de polissonnerie et de gai té qui tient, pour des Français, en quelques cendmètreï cubes de gaz carbonique et de fus dt tàwn*

Le marié était un homme de trente ans, mince dans son frac qui faisait des plis sur les épaules, le visage cireux, troué par de beaux yeux noirs, le front dégarni, la barbe abondante. Il s'appelait Gaston Nodier. Employé de confiance de la maison Rabusson et C^^ (rouenneries et indiennes), il allait partir pour Buenos-Ayres, diriger la comptabilité d'une succursale.

Avant de s'expatrier, il prenait femme.

Il épousait une jeune fille employée comme lui chez Rabusson, surveillante aux expéditions, pâle visage de trotrin parisien qui l'avait séduit lorsqu'il passait, la plume à l'oreille, par le magasin. Cette union ayant déplu aux parents

Nodier, ils a^^^ttë!irfèfii$é'd*y'as^^ Et, de sa famille, le marié ne comptait parmi les convives qu'une tante âgée, Nestor Nodier, veuve d'un receveur des postes^ et son fils Henri, jeune polytechnicien, qui avait consenti à être le garçon d'honneur de son cousin.

Mais la famille de la mariée était au complet. Sa mère d'abord, M™^ Castelain, petite femme mignonne et brune, qui semblait toute jeune de loin, un peu fripée de près. Elle avait eu une existence aventureuse, pianiste d'orchestre dans un théâtre de province, actrice de drame, et bien d'autres choses encore. Maintenant elle s'était rangée, et élevait sévèrement ses deux dernières filles : Laure, demoiselle d'honneur de la mariée, Laure, dont le meno-soprano admirable devait être la gloire de la maison; — Marguerite, dite Guigui, âgée de douze ans, jeune personne extrêmement avancée pour son âge, qui suivait depuis quelques mois les cours de piano, au Conservatoire.

Puis venaient d'autres Castelain, des Castelain de Paris, petits marchands, agents d'assurances.

commisr de ministère; des Castelain de province et de banlieue, accourus à cette fete matrimoniale du fond de leur département ; des camarades de Conservatoire de Laure Castelain, mâles et femelles ; des employés de Rabusson et C^^, amis des mariés; et enfin, aux places d'honneur, M. Jules Cœur, rédacteur du journal Le XVIII^ arrondissement, et M. Rabusson lui-même, le patron de Gaston Nodier, important, bedonnant, décoré, parlant haut, imposant silence, en homme qui a payé le dîner de noce et qui se setit chez lui.

Tout ce monde hétérogène avait fait connaissance dans la journée, à l'église, au lunch qui avait suivi le mariage, au bois de Boulogne, où l'on s'était promené au soleil sous les arbres à peine refeuillés par les premières chaleurs de mai. Maintenant, moins étonnés de leur coude-àcoude, commis, petits bourgeois et cabotins se faisaient bon visage, et, le Champagne aidant, riaient, causaient, buvaient ensemble de firanche amitié.

Un gamin d'environ dix ans, genril comme un

petit mannequin de la Belle Jardinière, quitta sa place après avoir reçu les instructions maternelles, courut à la mariée, qu'il embrassa, puis disparut sous la table.

La voix d'un farceur cria au marié :

— Dis donc! Gaston, surveille ta femme. On est en train de t'épargner de la peine pour ce soir.

Les rires tintèrent. On interpella Tenfant, qu'on ne voyait plus.

— Hé! pedt..., qu'est-ce que tu fais là-dessous?

Guigui, qui avait la spécialité des phrases à double sens, débitées d'un ton de pensionnaire innocente, ajouta:

— Tu sais, Ferdinand, c'est juste au-dessus du genou. Ne monte pas trop haut!

La mariée se penchait, les traits un peu crispés, essayant de faciliter la besogne à l'enfant. Elle avait l'air d'un patient à qui un pédicure fait une opération difficile.

— Est-ce que tu y couches, petit? cria quelqu'un.

— Veux-tu que j'aille t'aider?

Le gamin reparut, tenant à la main un ruban bleu, blanc et rouge. Il était à moitié défrisé; son col marin, relevé, semblait près de s'envoler, et, pour se justifier d'avoir mis longtemps à son affaire, il prononça d'une voix grêle cette phrase qui souleva les applaudissements et les rires : , — Je ne pouvais pas retirer l'agrafe du trou !

— Va porter ça à tantine Laure, lui dit sa mère.

Laure Castelain quitta sa chaise et vint audevant de l'enfant. C'était une belle fille de dixhuit ans, aux yeux d'ambre, aux cheveux châtains, au profil calme. Sa robe de mousseline rose, qui faisait paraître sa taille un peu trop forte, découvrait une gorge laiteuse, des bras d'aimée. Elle souleva le petit garçon à pleines mains, comme on soulève un griffon, et le baisa d'un baiser long, goulu, presque passionné, qui eût signalé à un observateur la fille née pour la vie régulière, l'honnêteté, le mariage et la maternité. Elle le reposa à terre, lui prit le ruban tricolore, et, revenant vers sa chaise, dit quelques

làble. Celui-ci somit, selévàî ^

— Où allons-nous ?

— A côté... Dans le petit salon rouge. Tout est prêt.

— Bien. 4. Quand vous voudrez, cousine Laure.

Us quittèrent la salle. Henri Nodier suivait sa cousine. Il était de taille un peu plus que médiocre; il avait un joli visage brun éclairé d'un regard bleuâtre, intelligent et gai. Sur les manches de sa tunique, il portait les sardines de fourrier, l'une à l'humérus, l'autre à l'avant-bras.

Quand les deux jeunes gens se trouvèrent seuls dans le salon rouge, où déjà les liqueurs et les tasses à café étaient préparées, ils se sourirent.

Toute cette journée de noces, — eux qui ne se connaissaient pas la veille, — ils l'avaient passée l'un près de l'autre, côte à côte dans la voiture, quêtant à la messe la main dans la main; au Bois, ils s'étaient balancés éperdument à la même balançoire; ils avaient échangé pendant

COUSINE LAgilA

k #ierces propos un peu hardis^ tilifNm tiJ#i^^ des vm jetiâes gens qui se tfOii^t|fmti^'»

n'osent pas se le dire clairement : même, à rinsmnt do Champagne, leurs genoux s^étaieilt rencontrés pour ne plus se séparer après...

Tou&iieuj^ci'aiUeurs, app^fWi^àcecte aven* tore sétiââiiaâlé^ ietài0l^f^mmè:ê^ Famour^ la même candeuf #|ÉW5 tt Jt lSiif kin n*ccait point coquette: malgré son enfance instructive, maigre une année de classe d\>péra, elle demeurait parfaitement honnête, — nature bourgeoise à qui plaisait la régularité et le repos. Henri Nodier, à vingt ans, offrait un exemple de cet alliage curieux, si fréquent parmi la jeunesse sdenrifique, d'un esprit mûr, un peu égoïste et pervers par raisonnement, et d'un cœur tout neuf, prêt à fondre au premier regard de fenmae, — ce cœur de polytechnicien dont la naïveté, respectée par la vie, surprend parfois quand on la découvre sous le dolman à trois galons d'un capitaine d'artillerie.

— Eh bien! cousinette, fit le jeune fourrier, qu'est-ce que nous devons faire?

Laure, qui tenait la jarretière tendue entre le pouce et l'index de ses deux mains, mit le ruban sous le nez de son cousin :

— Comment, ce que nous devons faire? Vous ne savez pas ce qu'on fait avec la jarretière d'une mariée? Qu'est-ce qu'on vous apprend donc à l'École polytechnique?

— Bien moins de choses qu'au Conservatoire, je n'en doute pas, cousine Laure. Mais je ne demande qu'à apprendre, si le professeur, c'est vous.

Laure prit Henri par la main et l'amena devant une table où étaient disposées deux assiettes pleines de décorations tricolores.

— Vous voyez ça? fit-elle. C'est censé la jarretière de la mariée que nous avons découpée en petits morceaux pour décorer la noce. On vend ça tout prêt chez les marchands. Vous allez faire le tour de la table en décorant les dames; vous les embrasserez...

— Toutes? interrompit Henri.

— Oui, monsieur, toutes... Les vieilles aussi! Vous aurez le droit d'embrasser Jeanne Delmas deux fois, si vous voulez.

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Jeanne Delmas était une compagne de Conservatoire de Laure, une brune mince et délurée qui, toute la journée, avait fait la roue devant le jeune fourrier.

Henri se récria :

— Je m'en garderai bien... Elle m'agace, votre Jeanne... Je n'aime pas les femmes maigres, moi. Mais vous, qu'est-ce que vous ferez?

— Moi? Je décorerai les hommes, donc... Je prendrai un ruban dans l'assiette, comme ça (elle le prit), je l'attacherai à la boutonnière d'un monsieur (elle fixa l'épingle anglaise sur la tunique de Henri)...

— Et, continua le jeune homme, il vous embrassera, comme ça...

Il l'attira contre lui et se mit à lui couvrir la nuque et les joues de petits baisers pressés, qui la chatouillaient et la faisaient rire et supplier.

C'était un jeu d'abord, comme tantôt la balançoire; mais bien vite, cette essence de désir que dégagent les corsages de femme, grisa le jeune homme : il chercha les lèvres. Elle se défendait, détournait la tête, essayait de rire encore,

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