‹ Cousine Laura: moeurs de théatreChapitre 3 sur 4 · C00S1N£ LAURA II · texte numérisé non relu

C00S1N£ LAURA II

licieuse des filles vierges quand elles se sentent au pouvoir du premier homme qui leur a plu... Pourtant elle fut prise, leurs bouches se touchèrent dans un grand baiser malhabile et fougueux, après lequel Henri, tout vidé de forces, posa sa tête sur Tépaule nue en murmurant :

— Oh! Laure..., si vous vouliez, je vous aimerais bien.

Elle ne répondit pas. Ils oubliaient les décorations, la jarretière, la noce, l'endroit ou ils étaient, Paris et le monde.

La porte du salon s'ouvrit; une voix cria, en faisant vibrer les r:

— Eh bien! les enfants?... Il faut donc venir vous chercher?... On vous attend, vous savez.

— Ma mère ! fit Laure.

Ils se séparèrent, tout honteux, — et, sans oser regarder M"^® Castelain, ramassèrent chacun leur assiette à décorations. M"^^ Castelain ne dit rien, mais elle les surveilla jusqu'au moment où ils rentrèrent dans la salle à manger. En passant devant elle, Henri la prit gentiment par

k taille, l'embrassa et la décora... Elle se mit à rire.

— Ah! jeune homme!... vous êtes un fief mauvais sujet, et on vous gronderait bien si vous n'étiez pas si mignon...

— Bah ! fit le polytechnicien, c'est jour de noces aujourd'hui, tout est permis...

Il s'échappa lestement et commença sa tour- • née, trouvant un mot gracieux pour toutes les femmes, pour les jeunes et pour les vieilles. Laure avançait dans l'autre sens, tendait sa joue avec une moue d'indifférence aux baisers de toutes les moustaches humides... M™® Castelain les regardait. Elle murmura en a parte :

— Je comprends qu'ils se plaisent. Ils n'ont pas dû s'ennuyer, tout à l'heure.

Et comme elle regagnait sa place à table, elle se pencha sur la chaise où était assise la mère de Henri Nodier, vieille dame à coques grises, en robe de velours noir et. en bonnet de dentelles, tout à fait dépaysée dans cette fête, et lui murmura à ^'oreille :

— Regardez votre fils, madame Nodier. Est-il

gentil, voyons? Est-il gentil? En voilà un qui fera des malheureuses, dites-moi?

La vieille dame, qui n'avait pas bien compris, étant un peu sourde, répliqua :

— Oui, c'est un bon garçon, bien travailleur et bien sage; j'espère qu'il sera toujours comme cela...

... Maintenant, tout le monde était décoré, autour de la table. Les femmes avaient piqué la cocarde dans le creux de leur corsage; les hommes, l'ayant accrochée à leur boutonnière, avaient l'air d'un congrès de sauveteurs. Chacun trouvait heureuse l'idée des trois couleurs, qui faisaient de ces fragments de jarretière un symbole à la fois voluptueux et patriotique.

C'était l'instant surchauffé et repu, où les dîneurs, s'avouant leur impuissance à consommer des choses solides, chipotent des petits fours, des cerises confites, des marrons glacés, et boivent coup sur coup, dans l'espoir d'éteindre le morceau de braise intérieure qui leur brûle le creux de l'estomac.

Quelques toasts tombèrent sur cette hébétude

générale. Le premier fut prononcé par le patron de Gaston Nodier. Il y vanta ce ce courageux pionnier qui allait porter au delà des océans la pensée et le travail de la France, » et profita de l'occasion pour déclarer que lui, Rabusson et C^^, était le seul négociant en indiennes qui fît chaque année un million d'affaires avec la République Argentine. Ensuite, ce fut le tour de Jules Cœur, le rédacteur du XVIIl^ arrondissement: un discours en vers, dans le genre amusant et libertin, rempli d'allusions à la nuit des époux.

Cette poésie dégourdit un peu les hommes, qui regardaient les jeunes filles de la noce à chaque polissonnerie, pour voir « comment elles recevaient ça... »

Après se déroula la série des speechs quelconques, des mots sans suite que les dîneurs expulsaient conmie des hoquets... Enfin, un ami de la famille Castelain, nommé Clovis, praticien de son état, mais suivant les cours d'opéra au Conservatoire, se leva, complètement saoul, et s'écria, avec de grands gestes de bras qui firent reculer ses voisines :

— Je bois..., je bois à cet excellent ami... qui s'en va si loin..., que je ne reverrai jamais... et que je ne connais pas... Je ne le reverrai jamais..., jamais.

Il sattendrissait, il allait pleurer. On le fiç asseoir. Mais il vociférait : a Jamais je ne le reverrai!... Il veut s'en aller! il ne veut plus me revoir... » Alors Rabusson et C^®, jugeant que la mesure des convenances était dépassée, donna le signal attendu en se levant.

Les garçons ouvrirent à deux battants les portes des salons voisins; la noce s y répandit par groupes, autour des tables où l'on servait le café. Les hommes allèrent fumer. Les femmes s'éclipsèrent une à une. On débarrassait à la hâte la salle à manger de tout l'appareil du festin, pour en faire une salle de bal. Le a courageux pionnier » et sa femme profitèrent du désordre pour s'isoler dans le salon rouge, entre les rideaux d'une fenêtre, et se becqueter comme des pigeons... A la fenêtre voisine, Henri Nodier et Laure causaient à voix basse, se touchant le bout des doigts.

CiHfâ^ii^ ifiiàît Henn* je su^a^^ Ec elle répondaîr, les yeux baissés, ne sachant plus trop cil elle était, car le polytechnideii iui avait versé beaucoup de Champagne :

— Parce qu'il est dix heures passées, mademoiselle, que je dois être à rËcoIc à minuit quarante-cinq et qu'il Êiut trois quarts d*Jicurepour y aller d'ici.

^ Et si vous étiez en retaid ?

^ On me eondgner^É iaÊlxsÂsll ^iè^tmth »

fmt^m imm^e encore. Or, vous saves qu^ dimanche prochain, vous repez çlîïier à la mé^ !ion, et je tiens à être là.

^ Laure avança la lèvre inférieure, accentuant sa .iii0ue iiafêtB^^ si jf^A et Mit

fester... toute la nuit.

Henri ki baisa le poignet...

— Ah! cousine tte, dit-il à voix basse, si c était vtai, ce que rom me dites làl î*mTm tant U

sommes vus que d'aujourd'hui; pourtant il me semble que je vous connais depuis longtemps, longtemps... Et je vais m'en retourner à l'École; vous irez au Conservatoire; nous ne nous verrons pour ainsi dire plus. Moi, je penserai à vous, tandis que vous vous ferez faire la cour par vos camarades les barytons... et les ténors.

— Oh! non, interrompit Laure avec explosion. Pas de cabots ! Pour ça, vous pouvez être tranquille.

— Bien vrai?

— Bien vrai. Je les déteste, hommes et femmes. J'aime bien chanter. Mais tout ce qui touche au théâtre me dégoûte et m'assomme.

— Alors, dit Henri, pourquoi y allez-vous?

— Est-ce que je sais? fit Laure. Ce n'est pas ma faute si j'ai une belle voix; ce n'est pas ma faute si maman m'a fait apprendre le solfège à • dix ans. Savez-vous pourquoi vous êtes à Polytechnique, vous ?

— C'est vrai, répondit Henri, pensif

Il songeait qu'elle avait raison, que des fils mystérieux guident notre vie sans que nous puis-

Un peu de temps Us ne parlèrent plus, t/^me iU ne se regardaient pâs* Des ^ens de la noce passaient près d'eux. Rabusson énumérant les maisons de banque de Buenos-Ayres ; le rédacteur du XV 111^ arrondissement racontant un article qu'il avait fait sur le métropolitain; tous parlant du métier quotidien qu'ils reprendraient demain, après cette vacance exceptionnelle. Et les mots entendus au passage tombaient sur les deux jeunes gens comme une pluie fine, imprégnée de la mélancolie, de la monotonie de la vie vraie, glaçant leur fantaisie juvénile, leur besoin de s'aimer en liberté, sans entraves et sans souci d'avenir, rien que pour le plaisir des caresses.

Leurs mains se détachèrent l'une de l'autre.

Laure Castelain se leva :

— Allons, fit-elle, réveillons-nous!... Voulezvous du café, monsieur Henri ?

— Oui... De vous je veux tout... Mais ne m'appelez plus M. Henri, ou je me fâçhe.

COUSINE tAURA

if^âqigâèreîï^ CTSembb T^rs 1^ tables quelques tasses pleines restaient dans le plateau côte à côte avec les tasses vides. La noce refluait vers la salle à manger, débarrassée de l'appareil et des décombres du repas, ornée maintenant d'un piano et de chaises adossées à la muraille, où déjà siégeaient les mères. Des arpèges parcoururent les touches, quelques trilles, — comme les premières fusées d'un feu d'artifice : Guigui Castelain, s'étant hissée sur le tabouret, sonnait le ralliement par ces notes d'appel qui arrêtent brusquement les danseurs au milieu des conversations commencées, et les font courir, le bras arrondi, vers la taille des femmes.

M°^® Castelain alla tirer Rabusson par la manche :

— Allons! monsieur, offrez-moi votre bras pour le quadrille d'honneur!

— Avec joie, belle dame, répondit le mar* chand d'indiennes.

Et à son tour il cria :

— Le marié! la mariée! où sont les tourtereaux ?

tk àtàknt disparu^ qtld^gpi chercha derrière les rideaitt fenêtres. Alors Guiguiï ayant plaqué un accord formidable pour obtenir le silence, émit de sa voix tranquille:

i^% $m^ le peut

menr, je croîs que tu feras bien de frapper.

Juste à ce moment la porte du périt salon s*oî> vric et la mariée apparut, mccrdite de voir les yeux de tout le monde fixés sur elle.

qui commençait k mfà^&m* Et if lanè beUe imx

€ courageux pionnier ^ se glissa par Tentmjiâil^ lement. On applaudit. M™<^ Castelain courut aux mariés :

— Dépêchez-vous donc!... Vous n'êtes pas honteux de faire poser tout le monde? D'abord,

Gaston, votre femme n'est pas encore à vous... Vous aurez bien assez d'elle pendant le restant de votre vie, mon Dieu!

Elle les emmena à leurs places dans le quadrille. Guigui cria :

— Ça y est-il, m'man?

— Oui, répliqua Clovis. Tu peux y aller, petite.

Et le bal commença, s'anima, entraîna peu à peu toute la noce, les jeunes et les vieux subitement rajeunis. Guigui menait le tapage, faisait jaillir sous ses doigts infatigables les valses, les polkas, les quadrilles, sans regarder les touches, le nez en l'air, suivant des yeux les couples qui, dans le tourbillonnement des jupes, mêlaient leur sueur et leurs haleines.

A un moment, l'entrain avait si bien gagné tout le monde que la vieille M™® Nodier se trouva seule, assise contre la muraille. Henri, qui valsait avec Laure, s'en aperçut:

— Maman est toute seule, voulez-vous que nous allions lui tenir compagnie ?

— Volontiers.

'Us s'abattirent comme des oiseaux àdix4(^>^/ à gauche de la vieille dame, Henri lui passa son bras autour de la caille, la haisa sur les tempes contre les coques de cheveux gris. Il l'adorait. j& lieïil mère, m i^smnscsï

çnFants, fit-elle-

EUc n'était pas sourde pour son fils, le prenant au seul mouvement des lèvres,-

Laure, qui se sentait Inexplicablement troublée^ triste et heureuse, agitée d'un besoin de tendresse et de caresses qu'elle éprouvait rarement, prit les mains de M"'^ Nodier et lui tendit son front. Ce fut si naturel et si gentil que la vieille dame en fut toute remuée. Elle l'embrassa longuement. Puis, la regardant, elle murmura comme pour elle-même :

— Pauvre petite! Elle est vraiment charmante. Ça me fait de la peine de penser qu'elle ira au théâtre.

— N'écoutez pas maman, Laure, fit Henri en riant. Elle a encore les idées d'il y a deux siècles sur les comédiens.

Et s^adressant à sa mère, d'un ton de reproche :

— Pourquoi lui dis-tu ça, mère? Ne peut-on pas être sage, mariée, bonne mère de famille au théâtre comme ailleurs?

M*"*^ Nodier hocha la tête.

— Si..., mais c'est bien difficile..., à ce qu'on dit.

Laure avait les yeux un peu humides.

— Ah! je vous assure, fit-elle, que je ne demanderais qu'à m'en passer, moi, du théâtre. C'est ma mère qui m'y pousse. Et, après tout, elle a raison. Qu'est-ce que je ferais, autrement? Je n'ai pas d'argent pour me marier...

J'ai de la voix; ce sera ma dot, comme dît maman.

M"^^ Castelain s'approchait, toute rouge d'avoir dansé. Elle demanda :

— Qu'est-ce qu'on raconte de maman, ici?

— On dit, repartit Henri, que votre fille a trop de talent pour ne pas entrer au théâtre.

— Ne pas entrer au théâtre? cette bêtise!

Pourquoi ne pas dire à la Krauss ou à Marie Sass de vendre des pommes de terre frites? Merci!

je voudrais bien voir qu'elle n'aille pas au théâtre, après le mal que je me suis donné pour elle! Du reste, en. ce moment, il ne s'agit pas de ça. On commence à être fatigué de danser... Tu vas chanter, Laure. Viens, je vais t'accompagner.

— Chanter quoi ? dit Laure.

— L'air des Saisons. Et tâche de montrer un peu ce que tu vaux à M°^^ Nodier et à Henri...

Laure se leva, s'éloigna en faisant la moue.

Henri la suivit des yeux et dit :

— Elle est gentille, n'est-ce pas ?

— Oui, fît M*"* Nodier..., je crois que c'est une honnête petite nature. Mais c'est la seule qui ne me déplaise pas ici, avec la mariée, qui est insignifiante. Ces gens de théâtre, quel monde !... J'y suis venue pour faire plaisir à notre pauvre cousin Gaston, mais je n'y mettrai plus les pieds. Laure, Guigui et leur mère viendront dîner à la maison dans huit jours; la politesse sera rendue, et nous en resterons là.

— Ib m'amusent, moi, dit Henri.

La vieille dame lui prit les mains :

— Prends garde,mon cher enfant! prends garde. Il l'interrompit.

— Oui, je sais... « Prends garde aux mauvaises fréquentations... C'est quelquefois le point de départ de toute une vie déshonnête. » — N'est-ce pas là ton petit sermon?

M™<^ Nodier le regarda avec une tendresse mélancolique, hochant ses coques grises.

— Henri! Henri!... Ce n'est pas bien de rire de ces choses! Si les Ter es t'entendaient.

Les Pères, c'étaient les jésuites qui avaient élevé Henri.

— Bah! fit le polytechnicien. Les Pères sont gens du monde; il savent bien qu'il faut des chanteurs d'opéra, quand ce ne serait que pour donner plus de solennité aux Saluts de la rue de Sèvres... Mais voici Laure qui chante.

Elle préludait en effet :

Celle pour qui jusqu'en ton dme.,,

M™* Castelain avait remplacé Guigui au piano. Elle accompagnait sa fille et la guidait comme un professeur en lui soufflant : « Tiano..., piano.,.

COySJNI LAUKA

Et la voix de la jeune fille s'élevait, s'ëpandait dans la grande sâile sonore, attaquant au fond de^ oreilles les mystérie|lÉiè$lwHiiiiiiques» y jerantriii-

seiiie émotion d^mquit mmo^ msémm h& .âmes vulgaires.

Henri s'ccait approché- Il écoutait | ésÈ ÉnÈ^ sons lui parcouraient la peau.

it aîmaît déjà sa cousine. îl évoqua Tavenir, le cadre d'une scène d'opéra : Laure vêtue comme les héroïnes de la légion lyrique, Laure incarnant Juliette, Marguerite, Sélika, Valentine, celles qui soupirent des romances d'amour, le front appuyé sur le pourpoint brodé des ténors ; celles qui tordentleurs beaux bras nus en des récitatifs de désespoir. Il se vit lui-même libre, riche, emportant l'actrice à ses côtés, le rideau tombé,

dans un coupé noir aux réflecteurs clairs Et il

pensa :

— Oui, elle sera à moi..., bien sûr.

Comment? il n'en savait rien. Mais il avait

vingt ans, et, plein son cœur, cette foi dans l'avenir qui viole d'avance la destinée.

Quand la jeune fille eut fini, il vint le premier liii serrer les mains, en disant d'une voix qui tremblait :

— Laure, c'est bien..., c'est bien... Vous serez une grande artiste.

Elle vit son émotion, en eut un peu d'orgueil, et répondit, prenant son bras, sans plus écouter les cônipliments chuchotés autour d'elle :

— Vous trouvez que ça a bien marché?...

Tant mieux. J'ai chanté pour vous et pour votre mère. Mais j'étoufFe; il fait une chaleur horrible... Ne peut-on pas sortir d'ici?

Henri répliqua :

— Si... J'ai découvert un endroit exquis, très seul. Venez vite, pendant qu'on nous oublie.

De fait, on se pressait autour de M"^® Castelain, restée au piano, tout occupée de recevoir les félicitations. Les deux jeunes gens traversèrent

le vestibule, Henri tenait Laure par la main et la précédait.

— Où me menez-vous? demanda-t-elle.

Il répondit :

— N'ayez pas peur; nous y voilà.

Il ouvrit une porte numérotée, sur une petite pièce circulaire, où il y avait une table mise, des chaises, des glaces, un canapé... La lumière du gaz était baissée.

— Mais je ne veux pas entrer là ! fit Laure.

D'une pression légère, Henri l'attira.

— Venez..., un instant seulement... Il y a une terrasse... J'ai découvert ça avant le dîner en furetant dans la maison.

Par la fenêtre ouverte, ils gagnèrent le petit balcon carré que Henri appelait une terrasse... De là on voyait des jardins, des toits descendant la colline de Montmartre, un bataillon de cheminées coupées par des fils de télégraphe, des lignes de réverbères, des halos bleuâtres de lumière électrique, vaporisés çà et là parmi l'océan de pierre, — et tendu sur cet horizon, le ciel clair de mai, où couraient des lambeaux de nuages

Henri et Laure s'étaient accoudés à la balustrade de fer, et, tout près l'un de l'autre, les nerfs aiguisés par la fraîcheur de l'air, ils regardaient l'immense étendue habitée, — toutes ces maisons noires, dont chacune enfermait un peu de joie, de tristesse ou de tendresse humaines ; ils écoutaient cette clameur de Paris faite du bondissement des roues sur les pavés, du glissement des pas, mêlés au chœur innombrable des voix. Les lumières, les bruits de l'immense ville leur entraient dans l'âme, pour ainsi dire, activant leur désir d'être libres, de se dire seul à seule des choses tendres, de trouver une cellule faite pour eux dans cette vaste ruche d'amour...

Leur pensée était si grosse et si confuse qu'ils se taisaient.

Mais Henri prit une main de Laure, enlaça sa taille, et, la bouche posée dans les cheveux châtains, se mit à les respirer comme des fleurs. Elle disait, languissamment : « Finissez, Henri... Finissez, mon ami. » Pourtant elle se laissait faire. Et voiri que, prise d'une tentation, elle haussa ses lèvres à son tour et les appuya sur le cou du

jeune homme... Long baiser où il sembla à Henri qu'on lui suçait ses forces, sa volonté, sa pensée, par une blessure voluptueuse. C'était moins brutal que l'autre baiser volé dans le petit salon rouge ; c'était plus exquis, car il y a un pouvoir de trouble infini dans ces caresses spontanées d'une vierge qui signifient : a Je ne sais pas..., mais je désire. 7> Et soudain Laure retira sa bouche, se dégagea des mains qui n'avaient plus de force pour la retenir et s'enfiiit.

Quelques minutes Henri resta seul, sur la terrasse... L'émoi de sang qui lui avait incendié les tempes et brouillé les yeux s'apaisait lentement. Il dit tout haut, comme pour prendre Paris à témoin :

— Chère petite..., je l'aime!

Une horloge de mairie sonna onze heures et demie.

— La demie! pensa-t-il; je n'ai que le temps. Il rentra dans le cabinet, trempa dans un verre

un coin de serviette dont il se rafraîchit les joues, puis regagna la salle de bal. On y dansait une boulangère échevelée. Henri alla embrasser sa

CÛtJSlNË LAURA

mère, saîWÉ iiM:|3iôS^Èf «M^ C|fâ«dâlft-r détacha de la ronde et vint lui tend[|èiâ;.œ8Jg>

— Adieu, Henri., . Vous partez?

— Oui, cousine.-. Même je suis en retard,..

A dimuche, u^mt-ce pas?

*- A dwà^iplië^

Et tout en èù sémtnt les doigcs, ils se Câi^ saientles yeu\% plus grisés par kiir regaîd ^tpar le frôlement de ieur peaiî qui* pHr lé çbàiÉSp^ito de ia noce*

ES jolis visages de femmes se réfléchissent et se fixent au fond de notre cerveau comme sur une sorte de plaque sensible. Nos yeux voient l'image par un mécanisme intérieur; ils la voient de façon réflexe, sans la chercher, sans pouvoir la fuir. Avec les années, la sensibilité de la plaque merveilleuse s'atténue, puis s'abolit: peut-être nos prunelles fatiguées ne la distinguent plus bien; peutêtre aussi tant de profils, de faces, de trois-quarts s'y sont succédé, qu'elle est oblitérée et hors d'usage. Mais dans la jeunesse — mais à vingt'

ans — elle est bien nette et polie comme un miroir neuf; elle réfléchit, sans l'altérer, l'image qu'elle a reçue; elle la mêle despotiquement à tout ce que les yeux regardent; elle la fait apparaître, parmi les objets réels, plus réelle que la réalité.

Cette tyrannie de la plaque sensible, Henri la subit le lendemain de la noce; il la subit plus que nul autre, car dans cette immense École, demicloître, demi-caserne, où il vivait, aucune présence de femme ne venait l'en distraire.

Il revit les traits charmants au réveil, quand la diane sonna dans les corridors — la fanfare de six heures, qui chante aux oreilles des endormis :

Allons, soldat, lève-toi.

Lève-toi, soldat, lève-toi bien vite!...

Il les revit en salle, trente-cinq minutes plus tard, se jouant sur les pages blanches, tandis qu'il essayait de rafraîchir ses idées en lisant quelques théorèmes ; il les revit à l'amphithéâtrey glissant entre les équations qu'un monsieur en frac, membre de l'Institut, alignait sur le tableau

rtôir. Toute la journée, il fut hanté par les douces lèvres, les prunelles mobiles, les nattes châtaines de Laure, si lourdes qu'elles faisaient pencher son front étroit.

'Ce lundi-là, la seconde compagnie, où comptait fourrier Nodier,, était commandée pour l'école de section. De trois heures à quatre heures, le jeune homme dut manœuvrer dans la cour de l'École, un tusil à l'épaule, sous les auspices d'un brigadier de la garde républicaine.

La journée était limpide et tiède, une vraie journée de mai parisien, ce mois où l'air qu'on respire, le ciel qu'on voit, la chaleur qui vous pénètre, sont autant de caresses pour les sens aiguisés. Henri, tout en manœuvrant, regardait et enviait ceux de ses camarades qui, plus heureux que lui, n'avaient pas de service commandé.

Les uns se chauffaient paisiblement au soleil, immobiles comme des lézards le long des murailles. D'autres jouaient au billard dans les salles vitrées. D'autres tournaient en cercle autour de la cour, d'un pas rapide et régulier, tous dans

le même sens, a le sens des aiguilles d'une montre, » suivant la définition géométrique. Us avaient des pantalons déchirés, enfoncés en vis dans les demi-bottes, — des tuniques sordides^ ouvertes sur la chemise et sur la peau; car, si le polytechnicien, dans les rues de Paris, est correct, sanglé, irréprochable du claque aux bottines, dans Tenceinte même de l'École, il affecte un négligé proche du déguenillement.

Pendant un ce Sur place, repos!... » comme Henri rêvait, quelqu'un lui frappa familièrement sur l'épaule et lui jeta ces mots dans une bouffée de tabac :

— Eh bien ! Nodier, tu t'amuses ?

C'était le premier fourrier des anciens, ujije sorte de géant nommé Paul Plagel, son grand ami.

Henri répliqua sans se retourner :

— Oh! oui, je m'amuse! Quelle vie nous menons ici, tout de même! A notre âge, être cloîtrés comme des potaches ! Aujourd'hui, j'ai envie de donner ma démission, de tout planter là et de m'en aller droit devant moi, jusque... jusque,..

— Jusqu'au Vache tte» contiiiua Plagel en suçant phUosophiquement sa pipe. C*esc ta noce qui c'a mis dans cet état? Tu as le mal aux cheveiî3E fé^alutbiiiisube.

— (^.Wjfâlèêtel Dieu sait quêyéïaJf feîm calme en rentrant hm fCHrl ËsiiPÇ i|tte |# Igê grise jamais» moi?

— Non, Tu es un petit ange, comme tous les pûsmdSf ^aiiXï&w^i^is^ c'est que tu

}îénri prit la main de son antïp

— Je plaisante,,. Mais, à propos, qu'est-ce que tu fais? Je voudrais causer avec toi tout à rheure.

x^SlIeilîfs^^ âilriiiir un pett 4 k

b|ËÊ)ék^îl«« réveiller qYiând tu mm

clëposé ton fusîli dans un petîi quiUÊ^ratt.

Le brigadier commanda :

pas fainéant, la section commença la charge à volonté.

... Vers quatre heures, Nodier, débarrassé de la manoeuvre, gagna la bibliothèque. Les amateurs y lisaient dans les attitudes les plus extraordinaires, couchés sur les banquettes, accroupis par terre, le dos au mur, ou bien encore à cheval sur les tables. Fidèle à son programme, Paul Plagel ronflait sur une revue.

Nodier le secoua; il ouvrit les yeux en proférant un magnifique juron.

— Allons, dépêche-toi, fit le cousin de Laure. C'est sérieux. J'ai un conseil à te demander sur un sujet grave.

— Diable! répliqua Plagel, la voix encore chargée de sommeil. Un conseil !... voilà six mois que je t'en donne un excellent, celui de renoncer à concourir pour une couronne de rosière, et tu t'y refuses obstinément... Si c'est comme ça que tu profites de mes leçons !

— Justement, il s'agit de savoir si je vais ou non renoncer à concourir... Il m'est arrivé hier une aventure importante, et agréable.

— Tiens! dens! fit Plagel en se Icrant^ Je savais bien qu'avec cecce cêce-là tu finirais par séduire une fcminc du monde. Allons, raconte ton histoire. Ce sera toujours moins idiot que çdle q^ae je lisab làsledans...

.^rtenmit à pimnes mains Faustèif^le^lali. 11^ Se pfojeta dans Te^^iïtai: d'tus f^lit^ m^mm^ tout jeunCj qui passait:

— Lis ça, conscrit» lui cria-t-il* Tu n auras pm de mauvaises pensées ce soir en te coiichant. Et maintenant, ajouta-^ii en s'adbessaat à Henri» je sms tout à toi.

Les deux anus allèrent s'étendre à plat ventre sur une banquette, et là, accoudés face à face, le menton dans les mains, en une posture de sphim^ se mirent à causer*

— A!ort, ftff ? qtresdôftfla Wâgel.

Henri répondit :

— Non, ce n'est pas fait. Mais il y a du nouveau tout de même. Il me semble que je suis pincé. Écoute.

Il raconta les incidents de la veille, depuis rinstant où il avait vu Laure pour la première

fois, le matin du mariage, dans la maison de la mariée, jusqu'au soir, jusqu'au dernier baiser échangé devant Paris, jusqu'à la dernière pression de doigts.

Paul Plagel écoutait avec des clignements d'yeux et des gloussements de joie. Toute histoire amoureuse a deux aspects : le comique et le tendre. Henri racontait naïvement l'éclosion de son amour, avec le trouble respectueux que l'amant de Virginie eût mis à narrer l'aventure de la chaumière indienne. Son ami, d'un esprit plus mûr et plus grivois, trouvait que cette histoire de noce, de cousine, de balançoire et de jarretière semblait extraite des œuvres de Paul de Kock.

— Eh bien! conclut Henri, à ton avis, que dois-je faire?

— Dame ! fit Plagel, le problème a deux solutions, comme dirait M. Bertrand, de l'Académie française. Première solution : mettre tes gants blancs, ton claque et ta tangente, me prier de t'accompagner, si tu veux, te rendre... Où demeure ta bien-aimée?

— Rue de Bruxelles.

— ... Te rendre rue de Bruxelles et y demander la main de M^^^ Laure Cascelain à ses vénérables ascendants.

— Oh! fit Henri.

— Quoi, oh?... Tu as Tair de faire la moue?

Sais-tu qu'elle ne serait pas un si mauvais parti pour toi, ta cousine, et què les cinq mille francs que tu gagneras en un an quand tu seras ingénieur des mines, elle les gagnera plus tard, en quelques soirées, à se gargariser avec du Massenet ou du Verdi? D'ailleurs, je te croyais un garçon à principes, à qui les bons Pères avaient enseigné deux vers français assez précis sur l'œuvre de chair...

— Certainement, fit Henri; j'ai des principes.

— Oui, mais tu les assouplis aux circonstances, n'est-ce pas? Hier, par exemple, tu les avais laissés au vestiaire du restaurant, tes principes ? Enfin, n'importe. Il y a une seconde solution, — plus élégante, celle-ci, — c'est de mettre le neuvième commandement dans ta poche et d'amener, par des manœuvres savantes, M^^*^ Laure

Castelain à croquer la pomme sans en informer M. le maire. Elle semble avoir un goût prononcé pour toi, cette petite. Je crois que si tu sais t'y prendre, dans un mois tu auras couché avec elle.

Henri se redressa et tapa de son poing fermé sur l'épaule de Plagel.

— Veux-tu ne pas parler comme ça !

— Ce n'est pas la peine de me démolirl'épaule, répliqua tranquillement Paul.

Et, se levant à son tour, il continua sérieusement :

— Ne te rebelle pas devant des mots, petit.

En somme, avec tes airs de jeune premier, tu es pris par la peau, comme le serait n'importe quel conscrit, comme je le serais, moi. Tu es absolument décidé à ne pas épouser, ce qui, d'ailleurs, retarderait étrangement ce le couronnement de ta flamme. » Reste la seconde solution, la subornation de mineure; tu ne trouveras pas autre chose...

— Mais, objecta Henri, il me semble que ce n'est pas bien...

Et en disant ces mots, — ce n'est pas bien, —

il revoyait ks de m oière et h hûdi^efit âê M tête gfîs^ cçf^éé^ ^iMb mm Pkgel loi serra le poigneL

— Cetrc fois, tu es sincère... Oui, parbleu!

On doit toujours hésiter à faire déchoir une fille intacte, parce que ce qu'ily a encore de mdUeui pour diteéÀ k li^,;j£^^

an gros bêta de moS^/Mh^^ tme ribambelle d'enfants... Seulement, songe que le cas du premier suborneur est bien moins grave s'il détourne une fille que des circonstances à peu fèts indépendante^ ^> < i!^^#^|Ê$iftMt I

— Tu crois? fit Henri vivement.

Il entrevoyait d^ms les pjrolc^^ de son camaïade un moyen de mettre d'accord sa conscience et son désir.

^illiaiâi^^ Plagel^ W^3mà^

litlaîf et qui probablement donnera de sag^

conseils à sa fille, quand t'occasion fc pré?en- V tera... Puis elle est élève au Conserva [oire^ lequel

enfin elle sera actrice. Rien qu'en retenant cette dernière circonstance, crois-tu que le calcul des probabilités donnerait à ta cousine beaucoup de chances de rester sage ?

— Mais, je ne sais pas, répondit Henri, intéressé. Il faudrait analyser la quesdon..., déterminer, par exemple, le taux pour cent des actrices qui ne font pas la fête... Le dommage que je causerais à Laure serait directement proportionnel à ce taux pour cent.

Ce qu'il y avait de remarquable dans cet entretien, c'était le sérieux et la conviction des deux interlocuteurs. Plagel reprit :

— Eh bien! regarde à l'Opéra, à l'Opéra- Comique, au Français, — et à fortiori dans les théâtres du boulevard... Trouves- tu beaucoup de femmes qui aient la réputation d'être honnêtes?

— Il y a eu BUbaut-Vauchelet, objecta Henri.

— Oui... Et d'autres aussi, parbleu!... Elles font partie du taux pour cent, celles-là. Du reste, tiens, voici Creuzé qui est un homme lancé, Creuzé dont le père est du Jockey, qui va nous donner son avis.

Un grand garçon blond et mince, dont la tenue soignée contrastait avec le débraillement général des camarades, venait de pénétrer dans la bibliothèque. Il ajustait son monocle.

— Hé! vicomte! Hé! boudiné! cria Plagel.

Cr3uzé s'avança vers les deux amis.

— Qu'est-ce que vous me voulez? fit-il, d'une voix nasale et fadguée.

— Nous voulons d'abord te voir de près, parce que tu es beau, répliqua le grand fourrier. Comme tu as les cheveux bien taillés!

Comme tu as un joli coup de fer aux moustaches!... Et cette tunique! Tu ne me feras pas croire qu'elle sort des mains de l'artiste qui a coupé les nôtres!

— Si c'est pour me râconter des niaiseries pareilles que vous me dérangez, dit le jeune homme en faisant mine de s'éloigner...

Plagel le retint par la manche.

— Non, reste. C'est sérieux. Nous voulons te consulter sur une question de ta compétence.

Quel est le taux pour cent des actrices qui ne... pas?

C)^p£ fifléchîc, Dat^ k fmtf 4éi Âcddas,

Ikçtïtss moins dnq rerentir, atïtlOQ^nr k £a dêk fécréation était proche,

— Ma foi! prononça larbitre, je ne vaiî^ pa$ vous citer mon expérience personnelle, parce que le taux pour cent se trouverait alors réduit à zéro... Mais j'ai un tuyau..., un tuyau sérieux... M™« de Gazelles, une dame qui possède une maison hospitalière rue de Chateaubriand... (j'y vais parfois le mercredi avec quelques amis, le baron Renard, le petit Stern, fils du banquier de la rue Le Peletier, Langy, le neveu du général...)

— Tout le gratin, quoi ! interrompit Plagel. C'est entendu. Au fait!

— Eh bien! M™*^ de Cazelles s'est engagée, — pas une fois, mais dix fois, cent fois, à nous procurer n'importe quelle actrice de Paris, fut-ce de l'Opéra ou du Français^ pour des prix variant entre dix louis et cinq cents louis.

— Diable! fit Plagel en tapant sur sa poche,

COUïlNE LAURA

tous les jours,

— D'où il résulte, observa Henri Nodier, qui avait écouté attentivement, que le fameux taux pour cent seraiE, d'après coi?.*.

iiMJI^âèâi^ mon Dieul*,, |e dois que deu:r ou deux et deJUsé poiî^ jetâippiochaa^ d^ U réalité.

— Parfait I s'écria Plagel en se levant* Vicomte, on te remerde* Bien des choses au baitm ReïtÉld et au petit Stelïi^ ^ttî&d Vieti% Henri, il est l'heure*

La foule des liseur? qtiirtaît la bibliothèque et descendait Tescalicr, En traversant la cour des Acacias, Plagel, la main sur répaule de son ami. lui dit;

» Tu Tûis qm fmàk raison* D*aptès nûf

meUieur^ auteurs, il y a environ zéro, virgule, vingt-cinq millièmes d'actrices qui se cooduiseni bien. Base-toi là-dessus, A demain,

Llis se serrèrent la main, Henri JNodier soii* geaitî

— Vingt-cinq millièmes!... Dans la pratique, c'est zéro. Autant dire que je ne capseflds pKS à Laurc de dommage appréciable.

Il y réfléchit toute la soirée^ irn bouc|iuîïl 4e ^iàpfefiî^ète devaiirliu, qu^ oubliaît.

Et Ëeite esc k ôDnstttutiofi spédak â'mt âme de polytechnicien, que cetarguttienîîtrithifté^tie cbaEsa ses deroiçis scrup^k^.

E mercredi suivant, vers deux heures aprè&^mdî^ le&deox hummmjm pas-

petite cenue de sortie^ et se dirigeafent f€tS U place Maubcrt. Là, ils hélèrent im fiacre.

— Square Vindmiiie^ die Pla^el au cocher* Roulez!.,.

ntaiiss de son ami.

— Tti es bien gentil de m'accompagner, mon petit Paul, lui dît-il en souriant. Je té fais pcfdj:© la moitié de ca sortie*

Plagel haussa les épaules.

— Peuh ! pour ce que j'en aurais fait, de ma sortie!... Je ne peux voir ma payse qu'à cinq heures, l'heure où elle sort du téléphone. Jusquelà, j'aurais été m'abrutir chez Vachette à prendre des bocks ou à jouer au billard. Autant valait t'accompagner... D'autant que j'ai envie de la connaître, ta cousine, depuis trois jours que tu me la cornes aux oreilles.

— Oui, mais la verrons-nous ?

— Nous la verrons, va... Il y a un bon Dieu pour les rosiers et les rosières. Elle sait que tu sors aujourd'hui ?

— Oui.

— Alors elle est déjà à sa tenêtre à interroger d'un œil avide les profondeurs du square.

— Si ça pouvait être vrai! soupira Henri.

Et jetant par la portière un regard au décor de la Seine, que le fiacre traversait, au ciel bleuâtre, au poudroiement du soleil qui rajeunissait Paris, il murmura :

— Je suis content... Il fait beau. Tu es un bon ami, Paul.

— Je ne dis pas non, répliqua Paul. Mais quand nous aurons atteint ce peut Êden qu'on appelle le square Vintimille, à quoi te servirai-je?... Si tu montes dire bonjour aux Castelain, je ne peux vraiment pas te suivre.

— Mais je ne monterai pas.

— Alors, c'est seulement pour regarder la façade de la maison qui a la bonne fortune d'abriter M^^® Laure, que nous traversons Paris?

— Mon Dieu..., je ne sais pas trôp. Il y a un café de l'autre côté de la rue. Mon programme est d'entrer là... avec toi..., de m'asseoir à une table d'où je puisse voir sans être vu. Si Laure est sorue, tant pis... Sinon, il y a des chances, par un temps aussi beau que celui-ci, pour qu'elle paraisse à son balcon, un instant au moins. Alors, je la verrai, et je serai content.

Plagel ne répondit rien. Le fiacre montait la rue de Clichy, l'instant d'après, il s'arrêtait au coin de la place Vintimille.

— C'est là, fit Henri. Voici le café. Descendons.

Quand ils furent assis devant des bocks, Henri,

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qui se dissimulait derrière la puissante carrure de son ami, désigna du doigt une maison.

— Tu vois..., la cinquième en face à partir du coin. Il y a un libraire en bas... Et un écriteau d'appartement à louer sur la porte. Y es-tu ?

— La maison devant le réverbère ?

— Oui. Eh bien..., au quatrième... Le balcon de fer..., quatre fenêtres. C'est là.

Plagel fredonna :

Salut I demeure chaste et pure...

Il trempa ses lèvres dans la mousse du bock^ et fit une grimace.

— Jour de Dieu!... La bière n'est pas bonne dans le quartier de ta bien-aimée. D'ailleurs, cet établissement me semble plus particulièrement destiné à abreuver les classes laborieuses. Regarde !

Un jeune homme, dont la tête pâle, les mains noires d'encre et la blouse bise révélaient un typographe, venait de s'asseoir à la table voisine, avec une fille en sarrau de lustrine. Us se firent servir une bouteille de vin.

Plagel se pencha vers son ami et lui dit à voix basse :

-—Une idylle... Le compositeur et la brocheuse... Le printemps met les âmes en fête, l'amour gouverne provisoirement Paris. Regarde le square Vintimille. Il est plein d'oarystis comme une forêt de Théocrite, et les nourrices y sont assiégées par des fantassins gantés de blanc... Ton cœur, ô Nodier, bat à l'unisson de ces cœurs simples; tu n'es qu'une harmonique isolée dans la symphonie de tendresse universelle !

Henri ne put s'empêcher de rire.

— Comme tu es poétique aujourd'hui ! Ça te change.

— J'ai obtenu jadis un prix de vers latins au concours général, répondit Plagel d'un air modeste... Mais, dis-moi, ajouta-t-il, n'as-tu pas sut fisamment contemplé la maison de l'adorée?

Nous faisons sensation ici, et cela me gêne.

En effet, la présence de ces deux polytechniciens à galons identiques soulevait la curiosité du peuple enfandn qui jouait aux abords du square,

et quelques gamins s'étaient avancés jusqu'au trottoir pour les voir de plus près.

— Un instant encore, implora Nodier. Deux fenêtres sont ouvertes. Il me semble que j'ai vu remuer un rideau.

Paul répliqua, en allumant une cigarette :

— C'est le vent qui passe, mon enfant.

Au même instant, la main de son ami se crispa sur sa manche.

— Regarde, murmura-t-il, la voilà...

Une jeune fille, en robe mauve, avec une ombrelle pareille et un chapeau de paille claire, venait d'apparaître au seuil de la maison.

Plagel murmura :

— Hé! hé! pas mal, la silhouette.

— Allons-nous-en, je t'en prie..., fit Henri.

— Mais non, restons, au contraire. Entre dans le café, si tu ne veux pas qu'on te voie. Laissemoi en observation.

Maintenant, M™*^ Castelain ayant rejoint sa fille, les deux femmes descendaient la rue de Bruxelles, vers le square. Henri s'éclipsa dans le café. Plagel, qui les suivait de l'œil tout en payant

le garçon, les vie tourner à gauche et prendre la rue de Clichyc II rappela son ami.

— Où sont-elles? demanda Henri.

— Elles vont du côté de la Trinité. Passons par la rue Blanche, nous arriverons avant elles, nous remonterons la rue de Clichy, et nous rencontrerons tout naturellement ta cousine.

— Merveilleux! s'écria joyeusement Henri.

Tu as du génie, Paul.

— Le coup d'œil de Napoléon, te dis-je; mais hâtons-nous.

Les deux fourriers se mirent en route; en trois minutes ils eurent rejoint la rue de Clichy.

— Et maintenant, fit Plagel, reprenons le pas de soixante-dix centimètres; il me semble que j'aperçois là-haut les couleurs de ta bienaimée.

En effet, parmi les passants et les voitures, dans l'auréole du grand soleil qui inondait la rue, on voyait, à une centaine de mètres, apparaître et s'éclipser alternativement la tache mauve de l'ombrelle, comme un parachute dansant au bout d'un fil.

— Nous les saluerons simplement, sans nous arrêter, dit Henri, un peu pâle.

Us étaient tout près d'elles à présent. M"^^ Castelain trottait d'un pas inégal et menu; Laure la précédait, la démarche plus lourde, mais non sans grâce.

Les deux fourriers se découvrirent, saluèrent d'un geste pareil du képi.

M"^*^ Castelain dit en riant : ce Bonjour, jeune homme. »

Laure devint toute rouge, détourna la tête et s'inclina à peine.

— Eh bien! dit Plagel à son ami après une minute de silence. Tu l'as vue? Tu es content?

Henri murmura, sans répondre à la question :

— Il s'est passé quelque chose depuis la noce. As-tu vu comme Laure s'est détournée? Et sa mère qui a eu l'air de se moquer de moi!

— Nigaud ! répliqua Plagel. Voulais-tu qu'on t'embrassât en pleine rue?

— Il s'est passé quelque chose de nouveau et de fâcheux, te dis-je. Je ne sais pas ce que ce peut être, mais certainement je ne me trompe

point. Laure ne m'aime plus... Ne me contredis pas. Trouves-tu que la façon dont elle m'a salué soit celle que je pouvais attendre après les événements de dimanche?

— Ma foi, je n'en sais rien. Évidemment ça a été froid... Mais au contraire, moi, j'estimerais que c'est une preuve qu'elle pense à toi, qu'elle est un peu honteuse de s'être à moitié abandonnée l'autre jour. Du reste, tu la reverras?

— Oui... Elle dîne chez ma mère dimanche prochain.

— Eh bien ! alors, tu lui demanderas des explications entre la poire et le fromage. Pas la peine de te tourmenter jusque-là... Tu l'as vue, ça doit te suffire. Quand elle t'aurait fait une risette, tu n'en coucherais pas moins tout seul ce soir. Elle est très bien d'ailleurs, ta cousine, et je comprends que tu aies mordu. Nom de nom! la belle fille ! C'est râblé, c'est solide, ça a des hanches et de la poitrine... L'air un peu nonchalant, par exemple. Le rendement doit être faible au début...

— Paul! fit Nodier.

SI

— Oh ! pardon... Tu saiîs..., j'en parle au point de vue théorique, uniquement... Enfin, mes compliments. Maintenant, tu n'as plus besoin de moi, n'est-ce pas?

— Non, répondit Henri. Je te remercie de m'avoir accompagné.

— Ne prends donc pas cet air navré... On t'aime, va. Quant à moi, j'aperçois la voiture qui va me ramener au pays où fleurissent les jeunes téléphonistes... Je suis en retard. Adieu.

Il serra à la hâte la main de son ami, et grimpa sur l'omnibus du Jardin des Plantes qui passait.

Henri regagna à pied la rue de Ponthieu, où demeurait M™* Nodier. D'ordinaire, il goûtait un vif plaisir à ces traversées, car il aimait Paris de l'affecrion passionnée qu'ont pour l'énorme ville ceux qui y ont fait l'éducation de leurs yeux et de leur esprit. Cette fois il marcha vite, le regard indifférent, l'âme absente. Il se sentait le cœur gonflé, lourd, d'une tristesse d'enfant qui boude à ses jouets, qui ne veut pas rire des objets drôles qu'on lui montre, qui a tout ensemble

envie et honte de pleurer. C'est le privilège exquis de la vingtième année, cette sensitivité qu'un coup d'œil, un mot, un geste de l'amie froissent aussi cruellement que, plus tard, le pourront faire les plus coupables trahisons. Il semble que les jeunes cœurs soient vêtus de poussière fine comme les fruits neufs. Au cours des saisons, le fruit se déflore, le pauvre cœur tout nu se durcit aux intempéries sentimentales. Très vite, on s'aperçoit que la perte d'une maîtresse est celle qu'on répare le plus aisément; que les femmes se valent toutes à peu près, et que si la fidélité a ses douceurs, l'infidélité n'est pas sans séductions. L'aventure d'amour, pour avoir été trop souvent recommencée, prend peu à peu la monotonie et le charme d'un agréable métier. On en souffre rarement; on n'en jouit pas de façon bien aiguë. Peut-être est-on ainsi plus heureux; peut-être non.

... M™*^ Nodier occupait le modeste rez-dechaussée d'un pavillon situé au fond d'une cour. Le polytechnicien traversa cette cour d'un pas pressé. La bonne, qui l'avait aperçu, lui ouvrit

*la porte avant qu'il eût touché le bouton de la sonnette.

Il se débarrassa de son épée dans le vestibule.

— Maman est là?

— Oui... Elle attend Monsieur au salon.

Il y courut : M™^ Nodier, assise dans un fauteuil bas, les pieds dans une chancelière, lisait attentivement un gros livre d'heures.

Elle souleva ses lunettes quand son fils entra. Il alla s'agenouiller près d'elle et se laissa embrasser, fermant les yeux. Le Uvre d'heures glissa sur le tapis.

— Comme tu viens tard, Henri, dit la vieille dame.

Henri répondit:

— Il faisait beau. Je me suis promené dans Paris avec Paul Plagel.

— - Est-ce un garçon sage, au moins, ce M. Plagel? questionna la mère, toujours hantée par répouvante des mauvaises compagnies.

— Très sage, maman...

— Est-il religieux?

— Dame, fit Henri qui ne put s'empêcher de

sourire, je ne crois pas qu'il dise comme toi son rosaire tous les jours, ni qu'il fasse ses délices d'un magnifique bouquin comme celui-ci, — il ramassa le livre d'heures et alla le poser sur un guéridon, — mais il n'est point impie et, à coup sûr, il est très tolérant pqjir la religion des autres... Laisse-moi t'interroger à mon tour. — Commentas-tu employé ta journée?

— Mon Dieu, mon enfant, je me suis levée à six heures; je me suis habillée. A sept heures et demie, je suis allée à Saint-Philippe-du-Roule, où j'ai entendu la messe basse; j'en suis sortie à neuf heures et demie.

— Diable! fit Henri. Deux heures de messe basse. Mais le curé qui la disait est ataxique et bègue, alors!

— Henri! veux-tu bien te taire, et ne pas parler d'un prêtre comme cela... Je ne te dis pas que je n'ai assisté qu'à une seule messe.

— Ah ! tu t'en offres plusieurs par jour, maintenant? C'est de la passion... Et après?

— Après, je suis rentrée, j'ai déjeuné... J'ai aidé Catherine à visiter le linge... J'ai reçu la

visite de la supérieure de Touvroir Saint- Joseph. Quand elle est partie, je me suis occupée de ton dîner avec la bonne... Et puis je me suis mise à lire en t'attendant... Voilà.

Henri s'était assis sur un tabouret, aux pieds de sa mère. Il lui prit les mains et appuya son front sur ces fines mains blanches, si fraîches, qui exhalaient une douce odeur fanée, comme des fleurs conservées entre les pages d'un herbier.

Il fermait les paupières, et la fraîcheur de cette caresse descendait de ses yeux à son cœur, qu'elle désaltérait et calmait.

De même que, l'autre soir, en écoutant chantei Laure Castelain, il avait subi la tentation d'une vie ardente, irrégulière et passionnée, de même à présent, dans ce milieu tranquille et familier, près de cette femme âgée et pieuse, il rêvait d'un avenir en demi-jour, d'une vie close, amortie et silencieuse, comme est un crépuscule d'automne.

ES cœurs bien épris (ainsi disait-on il y a cent ans) ont une perspicacité merveilleuse pour démêler dans un mot, dans un geste, dans un clin de paupières, les secrètes pensées de l'objet chéri. Quoi qu'en eût jugé Paul Plagel, Henri ne s'était pas trompé en estimant, d'après l'attitude de sa cousine, qu'il s'était passé a quelque chose » depuis le repas de noces. Effecrivement, la mère et la fille s'étaient assez mal accordéea, et plusieurs fois, rue de Bruxelles, deux beaux yeux avaient pleuré.

M°^« Castelain et Laure usaient de la même

chambre et du même lit; quant à Guigui, on lui dressait une couchette dans la salle à manger. Le dimanche soir, quand les trois femmes eurent regagné leur logis, quand Guigui eut tiré sa révérence et fait retraite dans ses appartements, il régna d'abord entre l'ancienne actrice et sa fille un silence de mauvais augure. Elles se déshabillèrent, chacune de son côté, sans échanger une parole. La guerre éclata, comme parfois entre deux peuples voisins, pour un mince incident.

M°^* Castelain, très digne, en camisole et en petit bonnet de coutil, s'apprêtait à relever le couvre-pied du lit commun, quand Laure lui cria, tout en passant sa chemise de nuit.

— Dis donc, maman, laisse cette couverture, je te prie... Tu me fais geler toutes Jes nuits avec ta manie de nous découvrir.

M^^* Castelain lâcha le couvre-pied ; ses bras retombèrent le long de sa camisole.

— Ah! fit-elle d'une voix sourde... Ah! Mademoiselle est frileuse ; Mademoiselle a froid la nuit. . . Il me semble pourtant qu'on n'avait pas peur de s'enrhumer, tout à l'heure, sur la terrasse du res-

taurant... Décolletée! à minuit, dehors, dans cette saison! Il est vrai qu'il y avait quelqu'un pour vous réchaufFer, n'est-ce pas?

Laure était devenue cramoisie. Elle balbutia :

— Qu'est-ce que tu racontes, avec ta terrasse?

— Tu vas me dire que tu n'y as pas été, maintenant? en compagnie d'un galopin qui aurait eu affaire à moi si je vous avais pincés ensemble?

— Si tu nous avais pincés ensemble ! Donc, tu n'as rien vu. Eh bien! ce n'est pas vrai!

Laure avait l'habitude de mentir. Elle mentait pour se disculper quand elle se savait en faute, elle mentait également pour rien, pour le plaisir, en racontant des événements indifférents. Elle mentait avec un entêtement prodigieux, elle mentait contre les présomptions les plus décisives, elle mentait devant les preuves contradictoires, et d'autant plus rageusement que le mensonge apparaissait plus grossier.

Ces négations de l'évidence exaspéraient M^^ Castelain. Elle essaya pourtant de se contenir.

— Que tu es sotte, ma pauvre fille ! Je te dis

qu'on t*a vue..., et pas une personne seulement..., dix personnes... Tu ne t'es donc pas aperçue que la terrasse où vous étiez regardait les fenêtres de la grande salle! Demandes-en des nouvelles à Jeanne Delmas, demain.

Laure se mit à trépigner comme un enfant en colère.

— Je me fiche bien de Delmas ; Delmas a menti. Cette sale Delmas!... Parce qu'elle a tourné toute la journée autour du petit Nodier !... Il l'a envoyée promener, il a bien fait. Si tu crois ce que te dit cette grue-là, maintenant!

Elle n'était pas laide à voir, cousine Laure, en son émotion. Le vêtement léger qui la voilait s'agitait et s'entr'ouvrait aux mouvements brusques et laissait à nu des épaules de Diane, une gorge à s'agenouiller devant pour l'adorer, si pâle et si ferme, et cette ligne délicate des clavicules, la dernière à disparaître, chez les jeunes filles, sous la blancheur grasse de la peau.

Épuisée par sa propre colère, elle tomba sur un pouf et éclata en sanglots. M°^® Castelain vint se planter devant elle.

— Écoute, fit-elle, avec une exagération de tranquillité dans la voix. Ce que je viens de te dire, ce n'est pas pour te faire des reproches, et tu n'as pas besoin de larmoyer comme un bébé. Je sais bien ce que c'est qu'un jour de noces. Le petit Nodier a été galant pour toi, tu t'es laissé faire; il t'a un peu aguichée, rien de mal à ça... Tu aurais pu seulement ne pas te montrer à dix personnes en train de l'embrasser.

Laure ip<-errompit à travers ses larmes.

— Ce n cac pas vrai !

M^^ Castelain ne releva pas l'interruption.

— Tout cela, c'est des enfantillages sans conséquence. Mais rappelle-toi une chose : n-i ni, la noce est finie, tu vas me faire le plaisir d'en rester là avec ton cousin. Ce n'est pas le moment de roucouler. Quand tu auras eu ton prix et un bon engagement, tu seras libre de faire ce que tu voudras, mais jusque-là, pas de bêtises. Il s'agit de travailler. Tiens-toi-le pour dit^ autrement tu auras affaire à moi.

Elle appuya son petit discours d'un geste énergique, puis se dirigea vers le lit, avec le port de

tête en arrière et la marche saccadée qui sont au théâtre les signes extérieurs par où se manifeste la dignité. Un mot de Laure la fit retourner, fré- , missante :

— Je ferai ce qui me plaira, déclara la jeune fille.

— Comment dis-tu ? questionna M°^« Castelain, revenant sur ses pas.

— Je te dis qué je me soucie du petit Nodier comme d'une guigne, mais que je ferai ce qui me plaira... Et justement, puisque c'est ainsi, je vais lui écrire... demain. Si tu crois que tu vas me mener comme une gamine!... Merci, j'ai dix-neuf ans, je ne tète plus. Fais tes sermons à Guigui,. si tu veux.

L'ancienne actrice haussa les épaules.

— Ma pauvre fille, dit-elle, je ne sais pas de qui tu tiens (elle parlait vrai), mais tu es vraiment sotte. Comment ne comprends-tu pas que c'est dans ton intérêt^ que j'agis? Ça me fait grand'chose, à moi, que tu aies ou non un béguin pour ton cousin! Mais, voyons, entre nous, dismoi un peu où ça te mènera? Oh! je sais l'his-

toire d'avance, va! Vous commencerez par vous écrire des billets bien tendres. Ça vous amusera d'abord, en attendant que ça vous assomme. Vous aurez des rendez-vous ; il ira te chercher au Conservatoire, il te ramènera ici en faisant des détours et en t'embrassant dans les coins noirs. La première fois qu'il pleuvra, il t'attendra dans un fiacre. Tu ne voudras pas monter..., tu monteras tout de même. En avant les Stores, le cheval au pas, les boulevards extérieurs. Cependant tu résisteras encore: au début, dame! on a peur de toucher au feu. Et puis un jour, parce qu'il fera beau, parce que le printemps chauffera, parce que tu commenceras à être folle de ce gamin qui te dira des balivernes vieilles comme les rues, tu le suivras dans un hôtel meublé. Et tu te trouveras, étant encore au Conservatoire, avoir pour amant un galopin de vingt ans qui n'aura pas de quoi payer le blanchissage de tes chemises !

— Eh bien! fit Laure... Si ça me plaît à moi. Est-ce que je ne suis pas libre?

— Non, vous n'êtes pas libre, mademoiselle, noa, vous ne l'êtes pas... Vous me devez compte

de tous les sacrifices que j'ai faits pour vous... Comment! j'aurais pu envoyer mes deux cadettes à l'atelier, comme leur aînée; j'airrais pu faire de vous des trotdns qui vont en cheveux dehors avec des bottines tournées, et me retirer à la campagne avec mes petites rentes... Au lieu de ça, je mange mon capital depuis dix ans à vous faire donner une éducation de princesses, je vous mets toutes les deux au Conservatoire, et vous croyez que vous n'avez plus qu'à vous promener sur le boulevard avec des clampins à votre choix! Ah ! mais non, qu'on marche droit, ou je lâche tout, et je m'en vais à Ville-d'Avray.

Ce projet de retraite à Ville-d'Avray était l'épouvantail suprême dont usait M"^^ Castelain pour clore les discussions avec sa fille : à peu près ce que fut, naguère, le spectre de la revanche pour le chancelier allemand dans les discussions budgétaires du Reichstag.

Laure, ébranlée, voulut reprendre contenance.

— Oh ! le coup de Ville-d'Avray, tu sais, je le connais. Je voudrais t'y voir, dans ta maison de campagne... Tu n'y resterais pas longtemps. Du

reste, après tout, fais ce que tu voudras. Je gagnerai bien ma vie toute seule.

— .Mademoiselle gagnera sa vie? Et à quoi, s'il vous plaît ?

— Je lâcherai le Conservatoire, qui m'assomme, et je chanterai.

— Dans les cours, alors! fit M™* Castelain.

Tiens, tu me fais pitié. Je te l'ai dit, et je te le répète, tu as de l'avenir si tu travailles. Mais si tu crois que tu peux gagner un sou aujourd'hui, telle que tu es, tu t'illusionnes joliment.

— Bah! fit Laure, blessée. Tu l'as bien gagnée, toi, et tu n'avais pas ma voix, ni ma distinction. Il est vrai qu'en dehors de la musique...

Elle n'acheva pas. M™« Castelain se précipita sur elle et la pinça cruellement au bras.

— Malheureuse! Tais-toi, tu vas insulter ta mère !

Laure poussa un cri perçant et alla s'abattre sur le lit, la tête dans la couverture, pleurant à gros sanglots.

La porte s'ouvrit. Guigui, réveillée de son premier somme, apparut sur le seuil, en chemise de

nuit, ses beaux cheveux noirs dénoués lui tombant jusqu'au-dessous des reins.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a ?

Les deux femmes se mirent à parler ensemble.

— Il y a, cria M^^ Castelain, que ta sœur est une ingrate et une misérable, et qu'elle m'insulte. Va-t'en, ma fille..., n'écoute pas cette sans-cœur qui ne me cause que du chagrin!

— Il y a que maman me bat, pleura Laure en même temps. Regarde ce qu'elle m'a fait- Elle mit son bras sous le nez de Guigui... On

voyait, sur le gras du biceps, la marque en violet des deux doigts qui avaient pincé, et autour de cette marque, une bordure rougeâtre de sang extravasé.

— Mince! déclara Guigui, sans émorion,..

Dis donc, m'man, tu ne l'as pas raté, celui-là... Seulement, je dois vous dire, à toutes les deux, que depuis un quart d'heure vous faites un boucan à croire que Pranzini est chez nous... Vous réveillez les voisins. Est-ce que vous n'allez pas bientôt rester tranquilles?... Moi, je dormirais bien!

M"^® Castelain commanda:

— Laure, couche-toi !

— Je ne coucherai pas avec toi, répliqua Laure... Je ne veux pas avoir des bleus plein le corps demain matin.

— Allons ! fit Guigui, résignée comme à une aventure habituelle; je vois que je vais encore changer de lit. Faudrait vraiment en installer un second dans la salle à manger, pour les soirs où vous vous disputez !

Laure faisait rageusement un paquet de ses vêtements.

— Va-t'en, c'est ça! dit la mère. Guigui, qui est raisonnable, couchera avec moi.

Laure sortit en claquant la porte. Guigui sauta sur le grand lit, d'une gambade qui dévoila son corps souple et solide d'androgyne.

M^*^ Castelain vint bientôt l'y rejoindre. Quand la bougie fut soufflée, elle murmura :

— Cette Laure! Timagines-tu qu'elle allait s'amouracher de son cousin ?

— Il a l'air un peu naïf, le cousin, observa Guigui. Si on voulait, on se ferait épouser par un

type comme ça, dès qu'il serait seulement assez grand pour vous conduire à la mairie.

— Ben oui, répliqua la mère, qui s'entendait toujours avec Guigui. Mais après?

Et elle ajouta ce mot, qui avait sa grandeur:

— J'ai élevé cette enfant-là pour le théâtre et pas pour le mariage.

Guigui répliqua :

— Sûr!... Mais Laure, vois-tu, c'est une fille à se marier, à fiche des confitures et des gosses dans une sous-préfecture. Drôle de goût, pas vrai, ' m'man ?

M°^^ Castelain embrassa sa cadette.

— Ah! tu es bien plus raisonnable, toi, ma fille. Tu me donneras de la satisfaction, toi, j'en mettrais ma main au feu. Quel dommage que tu n'aies pas le talent de ton aînée!

— Bah! murmura Guigui avec résignation, j'en aurai d'autres !

Et sur cette réflexion, les deux femmes se turent, puis bientôt s'endormirent.

Le lendemain et les jours suivants, Laure

bouda, mais, tout en boudant, elle réfléchit. Les vapeurs que le Champagne de la noce avait suscitées dans son cerveau, peu à peu s'étaient condensées. Il ne restait guère plus de cette surprise sentimentale qu'un souvenir agréable mêlé d'un peu d'étonnement. Car maintenant son aventure l'étonnait. Quoi! c'était elle qui avait chanté si vite et si volontiers sa partie dans une romance d'amour? Elle, parfaitement indifférente jusque-là? Sans effort, Henri avait trouvé le chemin de ce cœur tranquille, qui battait toujours également et toujours lentement? Comment donc s'y était-il pris, cet innocent? Elle se souciait si peu des hommes, différant en cela de ses compagnes du Conservatoire qui, toutes à peu près, étaient ou de simples lorettes, ou des dilettantes de l'amour !

Elle conclut pour s'expliquer sa conduite :

— J'étais grise, évidemment !

Et elle constata qu'elle n'avait pas un bien pressant désir de revoir son cousin. Même, elle eût souhaité ne le revoir qu'après longtemps, quand elle pourrait sans effort faire semblant

COUSINE LAURA 7f ■»

d'avoir oublié... Mais voilà : elle devait le rencontrer le dimanche d après.

— Je dirai que je suis malade, pensa-t-elle, et je n'irai pas.

Puis elle renonça à ce projet, ne voulant pas tout de même faire de la peine au petit Nodier.

— Il a été si gentil avec moi... J'irai... Mais s'il veut recommencer à dire des bêtises, je ne répondrai pas.

Elle s'arrêta à cette solution, déterminée aussi par le désir de ne pas avoir l'air de céder à sa mère. Pourtant, M°^« Castelain avait raison.

Laure se l'avouait, maintenant. Une liaison avec Henri eût été une folie et même une folie un peu ridicule, à cause de la jeunesse de l'amant.

— Oui, maman a raison, parbleu ! Pourquoi pas un potache?...

Elle n.'en continua pas moins à faire la moue devant sa mère. La rencontre de la rue de Clichy, trois jours après la noce, l'irrita. Elle rendait vraisemblables les imputations de Castelain : elle avait l'air concertée entre le cousin et

la cousine. Au moment où Henri saluait, Laure, baissant la tête, pensait : •

— Est-il serin de faire des choses pareilles!... Ca va encore amener des histoires !

Et c'est cette pensée que le polytechnicien avait devinée avec la perspicacité des amoureux... Du reste, Laure se trompait. M"* Castelain ne lui parla plus de Henri. Elle affecta d'avoir tout oublié. Même, une fois ou deux, Guigui ayant risqué des allusions ironiques à ce qu'elle appelait a le caprice de Laure, » sa mère la fit taire d'une gifle.

Sept jours passèrent ainsi, atténuant insensiblement les impressions et les souvenirs. Le dimanche arriva. Vers la fin de l'après-midi, Laure se sentit tout de même un peu troublée. Elle aurait souhaité à ce moment-là que M°^® Castelain lui dît :

— Veux-tu ne pas aller rue de Ponthieu ?

" Mais, au contraire, M°^* Castelain pressa sa fille de s'habiller. Laure donna à sa toilette plus de soins, plus de coquetterie que de coutume. On partit vers six heures; on fit le trajet en

omnibus, à travers ce Paris des dimanches qui exhale et inhale la mélancolie, Tennui, l'irritation.

^me Nodier reçut les Castelain avec une réserve correcte, mais sans effusions. Henri était nerveux. On dîna de bonne heure. Le soleil baissait, drapant de rose les cassures de la nappe et des serviettes, semant une joaillerie de saphirs, d'améthystes et de rubis aux facettes des cristaux. Le menu fut excellent, d'une solidité bourgeoise qui ne ressemblait en rien à l'abondance médiocre du dîner de noces. Malgré le beau soir et la bonne cuisine, le repas se poursuivit et s'acheva au milieu d'une tristesse funèbre. M"^® Nodier n'eût pas demandé mieux que de parler; mais parler, c'était appeler une réponse, et la vieille dame redoutait la dureté de son oreille, qui la forçait à faire répéter plusieurs fois les mêmes phrases, ou à répondre au hasard. M™® Castelain, malgré qu'elle en eût, ne trouvait pas trois paroles à dire. Laure faisait la moue, touchant à peine à son assiette.

Quant à Henri, dont la gaîté naturelle eût, en

temps ordinaire, sauvé la situation, il souffrait de ce dénûment d'idées et de mots où vous met Finquiétude amoureuse. Seule Guigui avait pleine possession d'elle-même. Elle mangeait de bon appétit, et observait les convives d'un œil alerte, gardant pour elle-même ses réflexions. Elle ne sortait de son mutisme que pour répondre aux questions de politesse de M°^® Nodier et de Henri, quelques ce oui, monsieur, » oc non, madame, » qui eussent Êiit envie, par leur allure discrète et l'air modeste dont ils étaient dits, à une pensionnaire des Oiseaux.

Quand ce lamentable dîner fiit fini, on se rendit au salon. Henri avait espéré un tête-à-tête avec Laure; mais la jeune fille alla s'asseoir à côté de sa mère, et affecta de prêter une extrême attention aux répliques rares et pénibles que les deux femmes échangeaient. Henri commençait à ressentir la cruelle constriction du cœur que donne l'affre des trahisons amoureuses. Il n'enpouvait plus douter, Laure le fiiyait : Laure voulait rompre la douce communion d'ami dé qui s'était liée entre eux, huit jours plus tôt.

Comme Tentiéll^

^ Ceg dégapi^Wy qui ont toutes les cfetfât un si beau talent, seisAïait bèéR en faire profiter

— Mais comment donc, madame! fit M"^^ Castelain, qui étouffait des efforts que lui coûtait la conversation. Laure, as-tu apporté quelque chose?

— Oui, fit Laure... Seulement, tu sais, je viens de dîner.

— C'est vrai, répliqua la mère. Alors, c'est Guigui qui va commencer. Va chercher ton morceau, petite.

Guigui sortit, puis rentra, portant un rouleau.

— M'man, dit-elle, m me tournes les pages, dis?

— Oui, marchons.

Elle se leva. Guigui, se rendant au piano, trouva moyen de glisser ces mots dans l'oreille de Henri :

— Je suis gentille, pas vrai, de confisquer m'man?

Henri l'aurait embrassée de bon cœur. En effet, il n'eut plus qu'à changer de chaise pour se trouver à côté de sa cousine. La surdité de j^me Nodier, le tapage de Guigui qui criblait les touches comme une grêle tombant sur une serre, , isolaient mieux les deux jeunes gens que n'eussent fait les murs d'un cabinet.

Il fallut pourtant un effort prodigieux d'énergie au polytechnicien pour extraire de sa gorge les six mots :

— Laure..., que vous ai-je fait?

Laure, qui considérait avec attention une des roses du tapis, sentit des larmes sous cette voix basse, altérée par une fêlure. Et remuée dans les régions les plus délicates de son cœur, elle répondit, sans se retourner :

— Mais... rien, monsieur Henri.

— Oh! je vous en prie, continua le jeune homme, à qui les mots jaillissaient maintenant, je vous en prie..., parlez-moi..., dites!... Nous n'avons qu'un instant. En quoi vous ai-je contrariée? Est-ce parce que j'ai voulu vous revoir mercredi? C'était bien naturel, pourtant! En tout

cas, pardonnez-moi. Ne me laissez pas ainsi dans l'anxiété, Laure!

Il s'interrompit. M°^® Nodier applaudissait toute seule. Ayant vu les doigts de Guigui s'arrêter, elle croyait le morceau fini. Ce n'était qu'un point d'orgue. Guigui se détourna, salua et prononça distinctement :

— Merci, madame... Gardez-m'en un peu pour la fin, s'il vous plaît.

Le déluge d'harmonie recommença. Laure, un peu touchée, à qui revenait, si près de Henri, le souvenir plus vif de leurs anciennes caresses, murmura :

— Je n'ai rien contre vous, je vous assure... Mais, je vous en prie, soyez raisonnable, Henri.

— Oh ! vous ne m'aimez pas, je le vois bien ! s'écria le jeune homme, si désolé qu'il oublia de parler bas.

Et comme Laure protestait d'un geste.

— Alors, si rien n'est changé, laissez-moi vous revoir... Dites, Laurette, je vous en prie, où pourrai-je vous rencontrer?

Elle hésitait, semblait prête à répondre, ses

deux lèvres jointes ébauchant leur jolie moue demi-souriante. Mais Guigui plaquait les derniersaccords, M™* Castelain quittait le piano : il fallut lui rendre sa place auprès de M™® Nodier. On félicita Guigui qui revenait, les yeux modestes. Et ce fiit au tour de Laure de s'exécuter.

Comme à l'ordinaire, sa mère l'accompagna.

Elle chanta l'air de la Juive : a II va venir. » Henri, le cerveau congelé dans la tête, n'écoutait pas. Toute sa pensée se figeait dans ce mot: « C'est fini... fini! » Pourtant la mélodie agissait sur lui sans qu'il y prît garde, et, peu à peu, voici qu'elle évoquait l'avenir, comme l'autre dimanche... Oui... Cette fois encore, Laure s'enveloppait du prestige des héroïnes de théâtre; mais en l'apercevant derrière les feux de rampe, dans le cadre des pans coupés et du manteau d'Arlequin, Henri ne l'imaginait plus chantant pour lui, prête, tout à l'heure, à tomber dans ses bras... Elle lui semblait, au contraire, inaccessible, séparée de lui par toutes ces choses brillantes et factices qui font aux chanteurs une vie à part, une vie d'amour, de lumière, de clameurs et d'or. Pour

la première fois, il se prit à maudire sa vie à lui, à la trouver monotone et bête; il envia le sort des ténors, des gens à face rase et blême qui serreraient Laure Castelain contre leur cœur, qui la tutoieraient, qui sauraient lui parler de choses qu'elle comprenait, qui seraient eux-mêmes compris et admirés par elle, tandis que lui, Henri Nodier, n'était point un artiste, ne serait jamais applaudi: aussi Laure passait à ses côtés sans lui donner d'attention, Laure le délaissait après s'être jouée de lui.

... Elle quitta le piano : le polytechnicien était si troublé qu'il n'osa prononcer une parole; il avait peur que sa voix brisée ne le trahît. Il se contenta d'applaudir. Puis, sous prétexte de donner un ordre à la bonne, il quitta le salon, courut à sa chambre, et là, dans lobscurité, il essaya de se reprendre, d'apaiser la houle de son. cœur et le battement de ses tempes.

Il dit tout haut ces mots :

— Que lui ai-je fait? Mon Dieu!... pourquoi ?. . . Pourquoi ?. . .

Quand il rentra dans le salon, il n'était guère plus calme. On prit le thé sans entrain. M"^« No-

dier, qui n'avait pas Thabitude de veiller, sentait ses yeux se fermer. Henri annonça qu'il était obligé de rentrer à dix heures, qu'il devait partir. Les Castelain déclarèrent qu'ils partaient aussi.

Tous quatre dirent adieu à M™® Nodier, et traversèrent la cour côte à côte, silencieusement, Henri n'eut pas le courage de proposer aux trois femmes de les accompagner jusque chez elles.

Au seuil de la porte il leur tendit la main.

— Eh bien ! fit M°*^ Castelain, qu'est-ce que c'est que ça, Henri? Vous n'embrassez pas vos cousines?

Il s'avança vers Guigui et la baisa deux fois sur les joues, chargeant de toute sa chaude tendresse pour Laure ces baisers qui firent vibrer la fillette. Puis il vint à l'aînée, dont il effleura à peine le fi-ont.

Alors M°** Castelain l'attira, et, l'embrassant sur l'oreille, murmura :

— Allons, jeune homme..., un peu de courage, voyons... Ce sont des enfantillages qu'on oublie en huit jours, à votre âge !

UAND Henri se retrouva dans son étroite couchette militaire, flanquée de lits pareils qu'occupaient déjà ses camarades endormis, il ferma les yeux, et regarda en lui-même. Il lui sembla qu'il venait de perdre quelque chose d'irretrouvable, quelque chose de plus précieux que sa santé, que ses galons de fourrier, que son avenir. Par habitude, il analysa cette sensation, essaya de se définir ce qu'il regrettait.

Quel bien positif lui était enlevé, en somme?

Laure ne lui avait jamais appartenu ; même elle ne s'était jamais promise.

Alors, pourquoi souffrir de ce qu'elle s'éloignait et se refusait?

Il n'y trouvait pas de bonne raison; mais le vide était là, sous son sein gauche ; mais quelque chose de lourd et de froid lui pesait sur les épaules comme un manteau de neige. Et pourtant, à la même heure, une voix jeune, très lointaine, chantait en un coin de son cœur :

— Oui, tu souffres... Tu vois la vie noire... Tu as envie de pleurer... N'empêche que c'est gentil de souffrir d'amour. Voudrais-tu changer ta tristesse sentimentale contre le gros contentement etles satisfactions vulgaires de Paul Plagel?..,

Il s'endormit dans ces rêves. Le lendemain, il travailla rageusement, se croyant victorieux de son mal parce qu'il sentait son intelligence libre et nette ; il fit la manœuvre d'infanterie avec l'ardeur et l'attendon d'une recrue en instance de congé ; après quoi, il alla se jeter dans les bras de son ami Paul> et^ les larmes aux yeux, lui dit:

— C'est fini, Paul; elle ne m'aime plus.

Il raconta l'aventure mélancolique de ce repas de la veille, le silence de Laure, le mot final de M™® Castelain. Plagel trouvait tout cela assez plaisant, mais il se retenait de rire, respectant le chagrin vrai de son camarade.

— Eh bien? dit Henri^ quand il eut finit son récit.

— Eh bien ! mon ami, que veux-tu que je te dise? Ni toi ni moi n'y pouvons rien.

— Mais que me conseilles-tu?

— Toujours des conseils ? Le meilleur que je puisse te donner, c'est d'oublier ta cousine, de lâcher ces gens qui ne sont pas de ton milieu, qui n'ont pas tes idées, et de préparer sérieusement ton temps de pioche pour les examens de fin d'année.

— Oublier Laure! Mais je ne peux pas... Je l'aime! Tu ne comprendras jamais ça, toi!

— Grand nigaud, va ! Mais comprends donc, toi, que cette petite ne t'aime pas; qu'elle s'est laissé caresser l'autre jour parce qu'elle te trouvait gentil, soit, mais surtout parce qu'elle avait

bu du Champagne ; que sa mère, en toute hypothèse, te barrera le chemin; que tu seras malheureux et, ce qui est plus grave, un peu ridicule. Es-tu donc si pressé?... Laisse passer les jours! attends deux ou trois ans; tu retrouveras M^^® Laure Castelain au théâtre, entretenue par un monsieur riche et mûr que tu feras joyeusement cocu, en même temps que tu auras l'orgueil légitime d'être aimé pour toi-même.

— Ne dis pas cela, interrompit vivement Henri. Jamais je ne courtiserais Laure, maîtresse d'un autre... Non, il faut que je la revoie... Je veux la revoir... demain.

— C'était bien la peine de me demander mon avis... Quant à la revoir demain mardi, à moins de sauter par-dessus les murs de l'École, cela me paraît difficile.

— Et le moyen du dentiste, donc ?

Voici ce que les polytechniciens entendaient, à cette époque, par le moyen du dentiste.

Un élève, en se levant le matin, trouvait qu'il faisait beau temps, qu'il serait bien plus amusant d'aller se promener sur les boulevards, de deux

heures à cinq heures, que de pointer des canons sur but fixe, ou de dormir sur les romans rancis de la bibliothèque. Il entourait alors sa mâchoire d'un mouchoir noué, et attendait, en cet appareil la sonnerie du médecin. Quand elle retentissait dans les couloirs, rythmant le distique célèbre :

Le voilà qui vient, La,,, canne à la main!

rélève se rendait au cabinet de service où le major recevait les clients.

Le dialogue suivant s'engageait :

— Qu'est-ce que vous avez, jeune homme?

— Monsieur le major, j'ai une dent qui me fait bien mal. J'ai souffert toute la nuit. Ça ne peut pas durer comme ça.

— Ah ! disait le major qui n'était pas méchant et qui comprenait les choses. Et vous voudriez la faire arracher, cette dent, pas vrai?

— Oui, monsieur le major... Aujourd'hui, si vous voulez me donner un billet, j'irai chez mon dentiste.

— Il demeure dans le quartier, votre dentiste, hein? Il a des jupons et des cheveux blonds?

— Oh ! monsieur le major ! Comment pouvez-vous croire?... Voulez-vous regarder ma dent?

— Non! non! répliquait le major, pressé de s'en aller. Tenez, le voilà, votre billet. Seulement, ne vous faites pas arracher trog de dents en une fois; ça pourrait vous fatiguer.

... C'est en opérant de cette façon que Henri put, le mardi, aux environs de deux heures, quitter l'École en petite tenue, se jeter dans un fiacre et rouler à toute vitesse vers le faubourg Poissonnière.

Le plan qu'il avait conçu la veille et mûri pendant une partie de la journée était simple.

Il savait que le mardi Laure avait classe de maintien de une heure à deux heures un quart ; il savait qu'elle revenait seule du Conservatoire, sauf l'hiver et le soir.

Il l'attendrait à la porte ; coûte que coûte, il lui parlerait et la forcerait à lui répondre. Cette fois, il se sentait bien résolu. La présence de M™^ Castelain elle-même ne l'eût pas arrêté.

Devant le Comptoir d'Escompte, Henri renvoya la voiture. Il courut à pied jusqu'à la rue du Conservatoire, fouetté par la peur d'arriver trop tard. Il était temps, en effet; au premier tournant il se trouva nez à nez avec Laure, qui s'en venait doucement, donnant le bras à Jeanne Delmas.

Elles dirent ensemble, avec des intonations différences:

— Henri!

— Monsieur Henri !

Henri joua assez bien la surprise.

— Mesdemoiselles, je pensais à vous. Si près du Conservatoire... Mais je n'espérais pas avoir la chance de vous rencontrer.

Laure fit la moue. Jeanne répondit:

— Vous n'êtes pas galant. Vous devriez nous dire que c'est pour avoir cène chance-là que vous passiez par ici. Du reste, je suis sûre que vous êtes sorti tout exprès. C'est gendl.

Elle fixait sur le polytechnicien ses yeux de grande gamine libertine qui veut allumer les* sens d'un homme. Ce jeu exaspéra Laure.

— Nous n'allons pas coucher ici, je pense, fitelle. Si tu désires rester avec M. Nodier, tu n'as qu'à le dire. Je n'ai pas beaucoup de temps, moi. Ma mère m'attend.

— Eh bien! adieu, répliqua Jeanne, les yeux railleurs. Moi, je ne suis pas pressée.

— Tiens ! c'est étonnant, dit Laure, qui devenait aigre. Le monsieur au nez juif ne fait donc pas sa faction aujourd'hui, au coin de la rue Rougemont ?

Jeanne, contente d'énerver sa bonne camarade, répondit avec douceur:

— Je le ferai volontiers attendre pour avoir le plaisir de causer avec M. Henri.

— Soit, répliqua Laure, un peu pâle... Je m'en vais.

Pendant une seconde, Henri se trouva, comme l'Hercule antique, entre deux sollicitations de femmes. Jeanne, amoureuse et facile, c'était le plaisir à brève échéance, et en même temps une agréable vengeance de la trahison de Laure.

Laure, c'était le désir sentimental, la souffrance d'amour.

Il avait vingt ans, il n'hésita pas.

Laure s'éloignait assez vite, remontant vers Téglise Saint-Eugène. Henri salua Jeanne en balbutiant:

— Au revoir, mademoiselle..., rejoindre ma cousine !...

Et il courut après elle, si vite, qu'il n'entendit pas la réflexion de M^^^ Delmas :

— Eh bien ! ils sont rien Joseph, à Pipo !... Laure, sentant une main se poser sur son bras,

s'arrêta. Le petit triomphe qu'elle venait de remporter la disposait à l'indulgence. Elle dit en souriant:

— Comment! encore vous? Et cette pauvre Jeanne?

— Je me soucie bien de Jeanne ! s'écria Henri avec feu, tout en glissant sa main sous le bras de la jeune fille. Il n'y a qu'une femme que je voie et que j'aime, méchante, vous le savez bien !

Laure s'assura d'un coup d'œil que sa camarade avait disparu au tournant.

. — Vraiment! fit-elle en avançant doucement du côté du faubourg. Il y a une femme que vous aimez tant que ça? Qui est-ce donc?

Us étaient maintenant devant l'église, où Ton voyait, par le portail entr'ouvert, briller des cierges dans le crépuscule du chœur... Henri appuya légèrement sur le bras de Laure, et l'un contre l'autre, à très petits pas, ils prirent la rue Sainte-Cécile, déserte comme une rue de province.

— Laurette, murmurait le jeune homme, vous savez bien que c'est vous que j'aime, que je vous aime infiniment, que je vous aime trop... J'ai voulu vous revoir; j'ai fait l'impossible pour parvenir jusqu'à vous aujourd'hui. Si je ne vous avais point vue, ou si vous aviez refusé de m'entendre, je crois que je serais mort de tristesse.

Il se tut, étreignant plus étroitement la chanteuse.

Laure, toujours sans le regarder, toujours sans répondre, écoutait vibrer, mourir dans les échos de son cœur cette musique de paroles, vulgaires comme l'amotir, pourtant captivantes plus qu'aucune harmonie faite avec des notes.

Elle pensa :

— Comme il est gentil!...

Et tandis qu'elle marchait à pas menus, les yeux sur la poussière des pavés, elle rêvait à la douceur d'aller ainsi dans la vie, loin du théâtre^ loin des faux ménages, dans un chemin droit, isolé et discret, son bras au bras d'un petit mari, bien fidèle, qui tout le temps dirait : Je t'aime !

— Eh bien! reprit Henri, vous ne voulez pas me répondre ?

Le faubourg Poissonnière était devant eux, avec son double fleuve de passants et de voitures, ses cris, ses bruits, son agitation d'émeute. Le rêve de Laure se dissipa ; elle s'arrêta, et dit avec assez de fermeté:

— Mais que puis-je répondre, Henri?... Je vous assure que je ne veux pas vous faire de peine. Que me demandez-vous ? Je vous promets de vous l'accorder si je puis.

Il fut embarrassé par cette question. Au fond elle avait raison. Que venait-il lui demander? Il n'en savait rien lui-même. Peut-être voulait-il seulement être auprès d'elle, la voir, lui parler, l'entendre parler. Il répondit ce mot, tellement grand, qu'il est vide s'il ne contient tout:

— Je veux que vous m'aimiez !

Laure rougit, dégagea son bras et se remit en route, tournant à gauche dans le faubourg. Henri la suivit, troublé, craignant de l'avoir effarouchée. Il essayait de. marcher à son côté, mais, à chaque instant, des passants affairés, des groupes qu'il fallait éviter, les séparaient. Et dans ce tumulte, dans ce bruit, ils ne pouvaient pas se parler.

Comme ils atteignaient la rue de Dunkerque, le polytechnicien parvint à ressaisir le bras de sa cousine.

— Passons par les boulevards, dit-il d'un ton de supplication. Là, au moins, nous pourrons marcher l'un près de l'autre et nous parler.

Laure hésita un instant. Puis ayant regardé Henri, elle vit tant de tristesse dans ses yeux, qu'elle fut remuée.

— Allons ! dit-elle.

Sur le boulevard Rochechouart, ils marchèrent plus doucement, dans l'allée centrale, entre les deux lignes d'arbres maigres. Maintenant Henri comprenait qu'il se heurtait à une résolu-

tion obstinée. Il murmura, appuyant d'un geste tendre son front contre Tépaule de la jeune fiUe:

— Ah ! Laure! Je vous aime! je vous aime! Il n'est pas possible que vous ne me rendiez pas un peu d'affection !

Autour d'eux, le soleil de trois heures poudroyait sur les arbres. Des maisons modestes bordaient la chaussée, alternant avec de grands murs. On rencontrait peu de passants; quelques vieux et quelques vieilles de l'hospice voisin, assis sur les bancs, ouvrant leur tabatière avec lenteur, déployant leur mouchoir à carreaux, regardaient les rares promeneurs d'un œil vitrifié, demi-mort. Des enfants de pauvres se poursuivaient, jouaient à cache-cache dans l'avenue. Les bruits étaient discrets et espacés; des fiacres vides longeaient les trottoirs, au pas. Seuls, les grands tramways jaunes ou bruns, cornant à gauche leur descente, faisaient passer, à côté de ce silence, comme un morceau du Paris vivant et bruyant de la Villette et de Clichy.

Les deux jeunes gens se sentaient plus calmes

contents d'être isolés et inobservés. Laure parla à son tour.

— Écoutez, Henri, dit-elle, j'ai beaucoup d'amitié pour vous... Je souhaiterais que vous fussiez heureux, bien vrai, bien vrai. Mais dans ce moment-ci, voyez-vous,, il ne faut pas me poursuivre comme vous le faites. Supposez que je cède, supposez que je vous accorde des rendezr vous; supposez, — il faut dire le mot, — que je devienne votre maîtresse. D'abord, je me brouille avec ma mère ; elle m'a prévenue, et certainement elle tiendra sa promesse... Je me trouve donc seule sur le pavé de Paris, sans un sou et sans un appui...

— Mais moi ? interrompit Henri.

— Vous ? vous ne pourriez rien pour moi.

Vous n'êtes pas libre, d'abord. Vous êtes encore pour un an à l'École. Vous n'avez que l'argent que vous donne votre mère... Et une femme, ça coûte cher, croyez-moi !

Chacune des paroles de la jeune fille entrait dans le rêve du polytechnicien comme une épingle dans un ballon bleu plein de gaz léger. L'argent?

Y avait-il jamais pensé seulement? L'argent? En fallait-il tant pour être heureux ensemble ?

Il répliqua :

— Je donnerai des leçons de mathématiques...

Je gagnerai de l'argent.

Laure secoua la tête.

— Tout cela vous lassera bien vite. Au bout de six mois, mettons un an, vous m'en voudrez d'embarrasser votre carrière, et, moi aussi, peut-être, je regretterai la situation que j'aurai perdue à cause de vous. Ah! voyez-vous, dans la vie, il ne suffit pas de se trouver gentil l'un l'autre ! Se plaire et pouvoir s'aimer librement, sans faire de mal à personne, sans compromettre son avenir..., oui, ça doit être bien bon. Mais, voyez-vous, je ne sais pas si ça arrive jamais !

Elle disait tout cela de sa voix tranquille, de l'air résigné qu'ont les filles nées du sol même de Paris, quand elles parlent des exigences de la vie et de l'amour.

Henri la sentait, cette enfant de dix-huit ans, si ignorante des choses que les livres enseignent,

lOO

mille fois mieux armée que lui-même pour la lutte d'existence. Et il comprit en un instant le néant de cet énorme amas de sciences entassé de son propre esprit.

Il prononça avec amertume :

— Vous me parlez comme votre mère parlerait. Ah ! vous avez vraiment de l'expérience!

Laure dégagea son bras.

— Ce n'est pas bien, ce que vous dites là, Henri! Je vous parle de bonne amitié, et vous avez l'air de comprendre que j'ai déjà fauté. Eh bien ! vous vous trompez. Je ne sais pas ce que je serai plus tard..., mais à présent, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, je vous jure que je suis absolument pure..., et je souhaite que la femme que vous épouserez dans votre monde le soit autant que moi.

Elle avait les larmes aux yeux. Henri, atteint aux fibres profondes, saisit la main de sa cousine, et, oubliant où ils étaient, la baisa.

— Laurette, c'est vrai, je suis un misérable. Pardonnez-moi. Je vous crois la meilleure et la plus honnête femme. Je vous respecte absu j-

lOI

ment, et si vous consentiez à être ma femme, je serais fier de vous et sûr de vous.

Il parlait sincèrement, tant le désir de réparer la peine qu'il venait de faire à celle qu'il aimait lui bouleversait le cœur.

Laure sourit parmi ses larmes, et dit :

— Bien vrai, cela?

— Bien vrai!

Elle remit son bras sous le bras du jeune homme.

— Eh bien! voyez comme je suis plus raisonnable que vous... C'est moi qui refuserais. Ces mariages-là sont toujours malheureux, toujours, entendez-vous! Que feriez-vous de moi, mon pauvre Henri? Votre mère mourrait de chagrin, vos collègues vous regarderaient de travers, et moi, qu'on traiterait de haut dans votre monde, je souffrirais encore plus que vous.

Tout cela était vrai, banal comme la vérité.

Henri se l'avouait. Il résuma son dégoût de la réalité dans ce mot.

— Mon Dieu ! que la vie est méchante et bête!

Quelque temps ils allèrent sans rien dire. Ils avaient atteint le boulevard de Clichy; une foire encombrait les avenues de baraques, de tourniquets, de chevaux de bois. Ils firent un détour et gagnèrent à droite la ligne des maisons.

— Mais, s'écria Henri tout à coup, si vous saviez tout cela, pourquoi m'avoir laissé croire que vous m'aimiez, le jour de la noce? Je n'ai pas rêvé pourtant, Laure. Vous m'avez permis de vous tenir dans mes bras... Je sens encore vos lèvres sur mon cou, vos chères lèvres qui m'ont brûlé!...

Laure baissa la tête et rougit.

— C'est vrai. J'ai été folle un instant. Que voulez-vous, Henri? Vous me plaisiez beaucoup, c'est sûr, et vous aviez été si gentil avec moi! Et puis..., faut-il tout dire ?

— Oui, murmura Henri.

— Eh bien!... je crois que j'étais un peu grise, ce soir-là... A cause de ma voix, je ne bois que de la bière, à la maison. Et le Champagne me fait un effet extraordinaire.

Le cœur du jeune homme se crispa. Il lui

sembla que tout le rêve de tendresse qu'il avait conçu et chéri disparaissait, fuyait en bulles évanouissantes, comme la mousse du vin ensoleillé ôù ce rêve avait chauffé ses ailes.

Henri et Laùre s'étaient arrêtés, pensifs, aux abords de la place Clichy.

Laure dit :

— Il faut nous? quitter, Henri.

Elle lui tendit la main. Il la prit, sans la presser, et demanda d'une voix mal affermie :

— Alors, c'est adieu?...

— Non, répondit la jeune fille. Je vous demande seulement de ne pas me poursuivre, et de ne plus me reparler de tout ceci. Mais venez à la maison quand vous voudrez..., avec votre mère.

— Soyez tranquille^ fit le polytechnicien... Je n'abuserai pas.

Elle le vit si triste, qu'elle ept pitié de lui encore une fois. Elle serra sa main enlacée à la sienne.

— Vous ne m'en voulez pas ?

Il essaya de sourire.

— Non... Je vous aime bien, toujours...

Adieu !

— Adieu, Henri!

Elle s'éloigna, se retournant tout de suite pour envoyer un signe de tête affectueux; puis, traversant la place, elle disparut derrière les voitures et les passants.

Lui, restait debout, sur le bord du trottoir, regardant avec des yeux vides la cohue qui lui barrait le chemin. Une marée de tristesse s'enflait au dedans de lui; il lui semblait qu'elle couvrait tout maintenant, sa joie de jeunesse, ses espoirs, ses projets d'avenir, tout ce qui valait la peine de vivre.

Pourtant, très loin dans son cœur, la voix légère, la voix rassurante qui tantôt murmurait: « C'est gentil de souffrir d'amour, » parlait encore et disait :

— Mais si..., mais si, il faut vivre. Laisse faire le temps !

V^UXIÈâCE È'PISQUE

H A Q^u E année, le ministre des rmvaux publics inscrit à son budget une somme ^ de iiii$$k^ 3l6|

de consigner ses observations dans im mémoire métallurgique présenté à la fin des irâçâOÊès; il peut d'ailleurs choisir son itinéraire.

C'est alors que la diversité des goûts se mani*

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COUSINE L AU ICA

exploitations .minières entre le café Vachette, TAméricain et Baratte. Les aventureux s'en vont vers l'Autriche, la Russie ou la Bohême; à chaque étape, les yeux des femmes leur fournissent un échantillon nouveau de pierre ou de minerai précieux, depuis le saphir pâle des Viennoises, jusqu'à l'onyx des filles de Pesth, jusqu'au nickel pailleté des Pétersbourgeoises. Les amateurs d'émotions fortes adoptent comme centre d'expériences Monte-Carlo et le rqcher de Monaco, dont le calcaire, comme chacun sait, est sulfomagnésien. Quant aux mémoires, on les extrait pieusement, huit jours avant leur livraison, de la bibliothèque de l'École, qui n'a guère d'autre usage.

C'est ainsi que Henri Nodier, entre le mois de juin et le mois de septembre de sa dernière année d'École des mines, parcourut avec son ami Paul Plagel la moitié de l'Europe et un coin de l'Asie Mineure. Ils visitèrent ensemble le Hartz, l'Arlberg, la Haute Italie, l'Allemagne du Sud, gagnèrent Moscou et l'Oural, descendirent parTiflis, traver'^èrent la mer Noire, revinrent à Vienne par le Danube. Là ils se séparèrent. Plagel était

obligé de regagner le nord de la France où l'attendait un poste d'ingénieur civil aux mines de l'Escarpelle; car l'ancien fourrier n'avait pas voulu rester fonctionnaire, trouvant que l'État payait trop mal ses agents, et leur demandait plus de servilité que de besogne utile. Resté seul, Henri, qui ne devait être nommé que vers les premiers jours de septembre, se décida à visiter l'Italie. Venise le retint cinq jours, Florence une semaine, Pise une après-midi. Rome l'ennuya et le déçut, peut-être parce qu'il en avait attendu trop d'émo-tions. Et il arriva à Naples, en cet état d'énerve* ment et de vague spleen qui gagne tôt ou tard le voyageur solitaire.

Depuis le temps où, des galons de fourrier sur la manche, il arpentait la cour de l'École polytechnique en compagnie du camarade Paul, le cousin de Laure Castelain avait beaucoup changé.

Ces quatre années vécues étaient justement celles où l'écorce enfantine tombe et s'abolit, où l'homme définitif apparaît. Henri avait grandi de quelques lignes, ses épaules s'étaient élargies, son cou avait grossi; ses atdtudes, ses gestes

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avaient perdu leur brièveté, leur spontanéité d'adolescence. L'ombre de moustaches qui estompait autrefois sa lèvre, avait pris corps: une fine barbe pointue lui allongeait le visage. Déjà, comme il arrive à presque tous ceux qui ont abusé du travail de tête, sous le gaz des lampes, ses cheveux devenaient rares aux tempes. Seuls, ses yeux étaient demeurés les mêmes, ces yeux bleuâtres où luisait la même flamme d'intelligence active ; et toujours, à ces beaux yeux, ceux qui ne l'avaient pas vu depuis longtemps, le reconnaissaient.

Et son cœur aussi, au glissement des années, son cœur d'enfant s'était transmué. Lui-même s'apercevait de cette évolution mélancolique; en ce moment, il y rêvait, assis à l'une des tables du café d'Europe, place Saint-Ferdinand, effleurant un granit du bout de sa cuiller. Voilà deux heures à peine qu'il était à Naples : il n'avait eu que le temps de mettre sa malle à l'hôtel et de déjeuner; et déjà il se disait: a Si je partais demain? » Pourtant, la journée était belle, le soleil clair et pas trop ardent. Le long de la rivière de Chiaia

et du quai, il avait contemplé l'incomparable décor du golfe, le Vésuve violet jetant dans le ciel indigo son ruban de fumée, — Tégrènement parmi les citronniers et les vignes des villages blancs qui vont de Pompéi àSorrente, et au large de Teau bleue, la mystérieuse Capri, allongée comme un sphinx en travers de Thorizon. Le grouillement de foule sur les quais, le bariolage des hautes maisons populeuses, la course des petites calèches publiques avec leurs chevaux caparaçonnés de cuivre l'avaient amusé. Certes, de toute l'Italie, Naples était la seule ville qui tînt parole aux rêves... Mais quoi? Ce rêve réalisé lui causait si peu d'émotions qu'il en était plus triste, se demandant:

— Ai-je donc perdu la faculté de jouir des choses, de m'émouvoir, d'être heureux, enfin?..,

a Mais j'ai vingt-cinq ans, sacrebleu! pensat-il; c'est le printemps de la vie, cela. » Et il se rappela une expression lue la veille dans un volume français traduit en italien : Un fanciullo di vinta cinque anni, un enfant de vingt-cinq :;ns. C'était Paul Bourget qui avait écrit cela. Ainsi

I lO

aux approches de la quarantaine, on juge que la vie a commencé depuis dix ans. Quelles révélations ces dix années enferment- ellçs donc?

Quelles notions, quelles sensations nouvelles lui donneraient-elles, à lui, Henri Nodier? Il avait contenté sa vanité en sortant le premier de TÊcole; il avait tenu des femmes dans ses bras, des femmes jeunes et désirables qui lui disaient : « Je t'aime, » probablement avec plus de sincérité qu'elles ne le lui diraient plus tard; il avait goûté la jouissance d'apprendre par les livres et par les voyages, il avait joué, perdu et gagné. Comme on a vite fait, en somme, de parcourir le cycle des divertissements humains! Quelques mois de libre expérience, et c'est fini. Et comme, en revanche, à mesure qu'on approche du terme de cette courte carrière, on se découvre des raisons d'ennui, de mélancolie et de dégoût, dont la pire est sans doute que chaque jour, depuis l'adolescence jusqu'à la maturité, on se sent un être moral un peu moins noble que la veille!

— Oui, pensa Henri... Ce qu'il y aurait encore de plus simple pour être heureux, ce serait

de a pratiquer la vertu, » comme on disait au siècle dernier... Mais comment faire?

Il fut arraché à ses réflexions par un individu en complet jaunâtre, un paquet de journaux sous le bras, qui lui dit en mauvais français :

— Mossiou!... Mossiou! Voulez-vous quelqué chose? Des journal, des pignes? Mossiou?... des photographies curiouses..., des petits libres amouçants?

Et comme Henri ne répondait pas, Thomme ajouta à voix basse :

— Voulez-vous voir des jolies demoiselles, mossiou? Quelqué chose de tout nouveau...

Tout près id...

Il joignait les mains, l'air suppliant, comme s'il y allait de sa vie.

— As-tu le Figaro ? demanda le jeune homme, qui commençait à connaître la ténacité des Italiens.

— Oui, mossiou. Figarro... Figarro... Voici!

— Bien... Voilà dix sous... Midntenant, va- t'en. •L'homme s'éloigna avec des sourires et des clignements d'yeux, en murmurant:

— Quand vous voudrez... Jolies demoiselles!... Demandez-moi au maître du café... Angelo Fierro... C'est moi!

Et, revenant sur ses pas, il lui glissa sa carte.

^'K.GELO FIEH,%0

Henri déploya le journal, lut distraitement le « Premier-Paris, d passa aux nouvelles diverses, parcourut les échos de théâtre.

L'un de ceux-ci disait :

« Courrier d'Annecy. — La matinée-concert organisée par la municipalité au profit du bureau de bienfaisance de notre ville, promet d*être très brillante. Les organisateurs se sont assuré le concours de M. Coquelin cadet et de M^^*^ du Minil, de la Comédie-Française, et de M^^^ Laura Castellani. M^^^ Castellani, premier prix du Conservatoire

de Paris, a chanté les Falcon avec un très grand succès, l'autre saison, au théâtre de la Monnaie. »

Le souvenir qu'évoquaient ces quelques lignes fixa l'indécise émotion qui, depuis son arrivée à Naples, agitait l'âme du voyageur.

Pour tout^omme de structure sentimentale, il y a un nom de femme, — un seul entre les vingt noms de maîtresses ou d'amies disparues, — qui résume et définit l'Amour. Certaines fois c'est un nom de grande jeune fille entrevue lorsqu'on était petit; elle vous prenait alors sur ses genoux, vous baisait au front ou à la joue, ignorant le trouble presque cruel qui agitait, tout près de son cœur, un cœurd'enfan t.Ou bien, c'est au contraire le nom d'une fillette très jeune, rencontrée au moment où poussent à nos tempes les premiers cheveux gris, une de ces rencontres qui nous font penser : Je suis venu trop tôt dans la vie... Presque toujours, c'est le nom de la femme que nous avons désirée, mais non possédée, — dont le charme idéal ne s'est point dissous dans la banalité des caresses : Laure ♦ Castelain était cette femme, pour Henri Nodier.

Elle symbolisait sa jeunesse dorée comme un

matin, les dernrers coups de tendresse naïve qu'eût battus son cœur, les dernières heures de son intégrité physique. Quand il pensait à elle, il revoyait le petit polytechnicien insouciant et laborieux, ambitieux et gai, qu'il était, quatre années plus tôt, — marchant à la yic comme à une grande fête où vous est réservée la meilleure place. Ah ! que ne s'écait-elle donnée à lui, en ce temps-là! C'eût été l'incomparable jcne, — • le vrai paradis, d'apprendre l'amour avec cette enfant, d'échanger, leurs lèvres encore intactes et inexpertes, ce baiser d'initiation dont l'émoi ne refleurit plus. Au lieu de cela, elle avait passé son chemin, elle l'avait laissé tout seul, avec des désirs en éveil et, ancrée dans le cœur, une première défiance de l'amour.

Il se rappelait (et de loin, ces heures de souffi-ance enfantine s'enveloppaient d'une douceur mélancolique), il se rappelait son chagrin d'alors, comme il était revenu écrasé, terrassé de tristesse et de dégoût dans sa prison de la rue Descartes, comme il lui avait semblé que tout croulait autour de lui, que la vie ne valait plus un geste

d'effort. Certes, le temps avait vite cicatrisé la blessure; certes, un mois après, il ne souffrait plus. Mais il était resté une aigreur à cette âme juvénile, un remords de s'être laissé prendre comme un enfant, la volonté de chercher une revanche, et surtout, — surtout, — une chaleur de sang qui ne le troublait pas avant. L'amour facile où se divertissaient ses camarades, il s'y était jeté avec la même ténacité volontaire qui l'en écartait jusqu'alors. Une compagne de celle que Paul appelait a sa payse » avait été son inidatrice expérimentée et ardente; en même temps, brûlé par cette première fièvre de chair qui s'empare des jeunes gens initiés trop tard, il avait couru aux tendresses du quartier Larin, aux brasseries, à la peuplade de femmes pauvres, amoureuses, désintéressées et détraquées qui campe entre l'Observatoire, l'École de médecine et la fontaine Saint-Michel. La mort de sa mère, en lui frappant le cœur aux fibres les plus délicates, l'avait fait solitaire et chaste pendant six mois. Puis, entré à l'École des mines, fréquentant ce monde d'ingénieurs parisiens moins gourmé qu'on ne pense.

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avait été distingué par une femme très jeune qui l'avait despotiquement capté pendant près de trois ans. Maintenant, las de cette liaison devenue une servitude, il venait de refuser la place de secrétaire du Conseil des mines, de réclamer un poste en province, dans la région du Nord, s'il était possible, afin de n'être pas trop éloigné de Paul Plagel.

Durant tout ce temps, il n'avait pas revu Laure une seule fois. Tant que les Castelain étaient restés à Paris, il s'était imposé la loi de ne pas mettre les pieds chez eux. Laure, ayant eu son prix, avait quitté le Conservatoire; elle avait chanté successivement à Anvers, à Bordeaux et à Bruxelles, ne rentrant qu'aux fins de saisons, justement aux époques où Henri voyageait. Leurs relations s'étaient bornées à quelques cartes de félicitations et à une lettre de condoléance quand jV^me Nodier était morte.

Aujourd'hui, Laure était lancée; les journaux parlaient d'elle, les directeurs de province la désignaient comme une future étoile d'opéra. « Sans doute, pensait Henri, elle a un amant, un amant riche, — plusieurs peut-être. Quelqu'un a cueilli

la fleur, quelque monsieur mûr et cossu introduit au bon moment par M"^® Castelain. »

— C'est égal, murmura-t-il en se levant et en jetant sur la table les quatorze sous du granit, il n'a pas dû s'ennuyer, celui-là.

Et tout de suite, par un retour réflexe, la brutalité du mot le choqua; il mesura mélancoliquement le chemin parcouru depuis le temps où ses lèvres se seraient refusées à le prononcer.

L'après-midi, il visita le Musée royal comm.e on accomplit une tâche, erra sur le quai de la Chiaia jusqu'au coucher du soleil, tracassé d'un étrange malaise, le mal de solitude et d'éloignement que n'imaginent même pas ceux qui n'ont point respiré, pensé, marché loin de leur pays. Il dîna au restaurant du Vermout, qui se trouva être une exécrable gargote malgré les astérisques flatteurs dont Bedœker orne son nom. Il revint place Saint-Ferdinand, se fit servir au café d'Europe une liqueur jaune qui n'avait de chartreuse que le nom. Quand il en sortit, neuf heures sonnaient à San-Carlo. Henri soupira. « Les théâtres sont fermés ; que faire ? bon Dieu, que faire ? »

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Il prenait son parti de regagner Thotel et de se coucher, quand il eniendit murinurer derrière lui,

— Mossiou veuE, ce aoïr?-.. jolies demoi-

— Non, iDossiou,.-, non-.-j tout près id, La f oue de CJbiaia, la roue de Tolède^ partout des

Apfh m imméâm^ le fà& île ^Mtmm

ftt arrêté, le jeune homme suivit son guide daLtm

la populeuse rue de Chiaia, jusqu'à une maison d'apparence honnête, jusqu'à un appartement bourgeois où, dtioiliî faloi^ demp jeunes femo^

Elles étaient jcÉi^ ioiites tiois: la dernière était belle. Henri emmena celle-ci- Quand le souple peignoir japonais qu'elle portait fut tombé, elle apparut aussi nue et aussi pariai ce de lignes que ^ êSk^ échappés ^ f^## #

— On ferait des folies pour une femme pareille, pensa Henri, si seulement on la rencontrait dans le monde... Quelle comédie que l'amour!

Toutes les femmes se valent.

Il lui demanda :

— Corne si chiama ? (Comment t'appelles-tu ?)

— Laura, fit-elle.

Elle s'enfuit d'un bond léger, s'étendit sur le lit, et là, dans une pose de sphinx, murmura :

— Taspeno... Venu (Viens, je t'attends.)

Il l'eut bien^pt rejointe. Mais quand il la tint dans ses bras, il ferma les yeux, et, au moment où il l'aima, ce ne fut point à elle qu'il pensa.

Comme tous les sentimentaux, Henri Nodier était de ceux que l'amour acheté, une fois accompli, attriste. Il sortit de cette maison de la Chiaia en se méprisant soi-même, en maudissant le linceul de chair où il lui semblait que son âme était ensevelie. Il renvoya Angelo avec une piécette d'or et un mot brutal, gagna l'hôtel de Rome à grands pas et monta vite dans sa chambre. Là, il consulta un indicateur italien.Une idée avait germé dans son cerveau; elle le séduisait; il croyait y

apercevoir un remède à rénervement spleenétique où il vivait depuis quinze jours. Il calcula qu'en trois nuits de chemin de fer il pouvait être à Turin; le lendemain soir à Modane, où il coucherait. Il repartirait pour Annecy dans la matinée et y arriverait à l'heure du déjeuner. Tout ce voyage n'exigerait pas quatre jours. Trouverait-il encore les Castelain? Peut-être! Rien ne les rappelait de sitôt à Paris, il n'était guère vraisemblable qu'ils quittassent l'aimable pays de Savoie avant d'en être chassés par l'hiver. Et puis, que risquait-il? S'il ne les joignait pas, il visiterait les environs ou reviendrait à Paris. Il fallait bien occuper ses derniers jours de liberté, et décidément l'Italie l'ennuyait.

Il se tint parole et quitta Naples le lendemain matin. Passé Rome, le ciel versa des torrents de pluie; les trains ajoutèrent à leurs retards ordinaires les retards attribués au mauvais temps; en somme, jusqu'à Turin, le voyage fut pitoyable. Rien ne dispose aux sentiments généreux comme le confortable de la vie et la gaîté de l'atmosphère. Rien ne rend maussade, misanthrope et sceptique comme la pluie et les menus tracas d'une installa-

tion insuffisante. Au sortir de Naples, Henri n'avait pas de projet précis sur la conduite qu'il tiendrait avec Laure. Il se disait seulement : « Cela m'amusera de la revoir, de revoir la mère Castelain et Guigui...» En route, il fit ses réflexions; en arrivant à Turin, il combinait déjà des plans d'attaque, et pensait: « Elle a vraisemblablement eu déjà un certain nombre d'amants; mettons-en un par saison et par résidence, nous arrivons à six au minimum. Je serais bien niais d'y mettre des formes. Je la veux. Je l'aurai ou je saurai pourquoi ! »

A Modane, — pendant la nuit, — le ciel s'éclaircit, tout en restant nuageux et douteux. Le soleil salua le voyageur rentrant dans son pays; de Modane à Annecy, Henri savoura la joie absorbante de contempler la terre natale après de longs jours d'absence. En fumant des cigarettes, il regardait sur la tenture bleue du ciel monter et descendre rythmiquement les fils de télégraphe, et son rêve, s'accrochant à cette longue chaîne multiple, courait dessus, vite comme les mots qui les traversaient invisiblement. Us allaient, ces fils magiques, ils allaient au

pays de cousine Laura. — Et peut-être, en cet instant même, une pensée de la jeune fille voltigeait dans leur réseau : un de ces télégrammes de tendresse qu'on envoie aux amants: a Viens demain... Pas de représentation... Ai ma soirée... t>

Henri arriva à Annecy vers deux heures aprèsmidi. Il se fit conduire immédiatement à l'hôtel d'Angleterre, ou, d'après les informations recueillies à la gare, la famille Castelain était installée.

Au bureau de l'hôtel, tandis qu'on sonnait le garçon pour porter ses bagages, il demanda M™® Castellani.

— zMaiemoiselle est sortie, lui répondit-on.

Et on ajouta avec un peu d'embarras :

— Du reste. Mademoiselle ne reçoit personne.

— Je crois qu'elle me recevra tout de même, fit Nodier en souriant. M°^^ Castelain n'est pas absente, elle; éMadame, vous entendez bien?

— Non, monsieur. Elle est dans son appartement avec M^^*^ Marguerite.

— Eh bien! prévenez-la, je vous prie, que quelqu'un de sa famille désire lui parler dans un moment...

Il fie sa toilette avec soin, et, une demi-neuré plus tard environ, se fit conduire à l'étage où logeait la chanteuse. Son cœur battait un peu. On a beau se dire, à vingt-cinq ans : a Je suis sceptique, je suis blasé ; » on a beau même l'être en quelque manière, l'aperception de l'amour ne va jamais sans émotion.

Sur la porte de l'appartement où le conduisit le garçon, Henri lut une carte fixée par des pains à cacheter :

ARTISTE LYRiaUB

^Anvers — ^Bruxelles — ^Bordeaux

— De plus en plus importante, ma cousine, pensa-t-il. On ne va plus daigner se souvenir de ma parenté.

Le garçon firappa. Une bonne, toute jeune, vint ouvrir.

— C'est ce monsieur qui désire parler à M™^ Castellani.

— Entrez, monsieur, dit la bonne.

Elle introduisit le jeune homme dans un petit salon fané.

— Si Monsieur veut s'asseoir... Madame va venir.

On entendait de la pièce voisine un bruit de vaisselle et d'eau.

Une voix, que Henri reconnut, cria d'un ton assez peu aimable :

— C'est vous, je parie, baron?

— Ne pariez pas, madame, répondit Henri gaîment. Je ne connais pas le baron. Mais assurément ce n'est pas lui.

Il y eut un silence; puis la porte s'ouvrit, et M™® Castelain parut sur le seuil, ses cheveux noués à la diable, vêtue d'un peignoir assez sale et à demi boutonné. Elle s'arrêta brusquement à la vue de Henri... Évidemment elle se disait :

— J'ai vu ce jeune homme-là quelque part...

Mais où?

Henri souriait.

— Cherchez bien, madame ; vous fin re : par me reconnaître.

Brusquement, le mobile visage de l'ancienne pianiste se détendit, et elle offrit ses deux mains :

— Henri!... Ah! cher enfant!

Il fut touché de ce cri, et prenant les mains qu'on lui .tendait, embrassa la mère de Laure sur les deux joues.

— Oui, chère madame : Henri lui-même, bien changé, à ce qu'il paraît, puisque vous ne le reconnaissiez plus.

Leste comme une jeune fille, M°^® Castelain se dégagea, une main à ses cheveux qui allaient tomber, l'autre au fauteuil qu'elle avançait, jetant pêle-mêle des exclamations et des bouts de phrase qui ne laissaient pas à Henri le temps de placer un mot.

— Changé! je vous crois... Un homme maintenant. Tenez, asseyez-vous. Ah! c'est gentil d'être venu nous voir. Et comment êtes-vous ici? Mais prenez donc ce fauteuil, vous serez mieux... Laure va être bien contente. Justement elle est sortie... Elle ne tardera pas... Laissez-moi vous regarder.

126 eô^ttHi tj^nikê

C'est quel411fta;fti^^ mille francs par mois à Bruxelles! Cette fois on la demande à Bordeaux et à Lille j mais elle veut trois mille ou rien-.. Je suis sale comme une ilomestîque, excus^moi : je viens de me leve^. •« Cîlo^lât Guiguil amve donc! c'^t HendI

— Excusez-moi^.. Entre âq«i5| È/mà ^^ùm ^pp^ Ions coujours Henri.

Vous parlez donc quelquefois de moi? fie

âti msik de vous. Q^esMilOl^.^iii^ £^est aimable d'ecrc resté trois ans sans nous voir?... Après ça, je sais..., vous avez eu vos études, vos examens, tt puis votre pauvre maman.,. Ça nous a fait bien

— Vous avez raison.,. Je ne s^i? plus commeflt je vis,.. Deux ans!,,. Conune le temps passél Ah! voilà M^^^ Cuigui,

Henri se retourna, inquiété par une subite exhalaison d'héliotrope blanc. Guigui entrait, demisérieuse.

— Bonjour, mon cousin!

— Bonjour, cousine.

Ils hésitèrent un instant, puis s'embrassèrent.

— Vous n'avez presque pas changé, Guigui, dit Henri.

— N'est-ce pas? fit Castelain. Un peu grandie seulement.

— Et plus... femme, tout de même, fit le jeune ingénieur en esquissant le geste de soulever quelque chose devant son estomac.

— Oh! shocking! mon cousin, répliqua Guigui, Et elle ajouta avec simplicité :

— Je.n'^n ai pas beaucoup plus qu'il y a quatre ans, allez!

— Quel âge avez-vous donc, Guigui? questionna Henri.

Ce fut M™® Castelain qui répondit :

— Elle va sur quinze ans.

— Vous êtes joliment jolie, voilà ce que je peux vous dire, reprit Nodier. Du diable, par

exemple, si je sais pourquoi vous portez encore des robes courtes et une tresse dans le dos.

— N'est-ce pas? insista la mère. C'est ce que je lui dis. Mais elle a mis ça dans sa tête.

— Oui, dit la fillette en fixant sur Henri des yeux à enflammer l'amadou. J'aime mon type de gamine, moi. Ne te plains pas, m'man. Comme ça, tu es plus tranquille. Il n'y a que les vieux tout blancs qui me disent des bêtises..., et ce n'est pas dangereux.

La mère fit un hochement de tête admirarif.

— Hein! quelle bonne pièce, Henri?

Puis, changeant d'idée, elle éclata de rire subitement.

— Quand je pense... PfF!... Non, ce que Laure va se tordre, si je lui raconte ça. Figure-toi, Guigui, que quand Henri est entré, j'ai cru que c'était le baron. Je lui ai crié : a C'est vous, baron? »

Guigui répliqua :

— Il n'aurait plus manqué que ça. Merci. C'est assez de l'avoir eu sur le dos pendant six mois, le baron. J'aime mieux mon cousin.

Henri s'inclina,

— Vous êtes charmante, Guigui.

Il pensait :

— Tiens, tiens, aie baron! » Cousine Laure donne dans la noblesse française.

Il demanda :

— C'est... un de vos amis, ce monsieur?

Les deux femmes se regardèrent, une nuance de raillerie méchante dans les yeux.

— Un de nos amis..., sans l'être, dit Guigui. L'ami de Laure, plutôt.

M°^^ Castelain prit une mine sérieuse : — Voyez-vous, Henri, tout ne va jamais comme on voudrait dans la vie. Laure a réussi, n'est-ce pas? Ce sera une Marie Sasse, une Rose Caron; elle gagne beaucoup d'argent (il y a bien les costumes qui coûtent cher; toute la première année y a passé; mais enfin c'est une dépense une fois faite). Seulement, à mesure qu'elle a eu du succès, qu'elle a fait marcher la maison avec ses feux, Mademoiselle a eu des exigences. Il a fallu faire ses quatre volontés. <c Qui est-ce qui gagne l'argent ici? » Je l'ai entendue plus souvent qu'à

mon tour, cette phrase-là... Enfin, sa mère n'a plus été rien pour elle, qu'un porteHrespect au théâtre et une espèce de domestique à la maison. Est-ce vrai, Guigui?

— Pour sûr, fit la petite. Ce que je l'aurais lâchée, moi, à ta place !

— Mais non, je ne peux pas l'abandonner.

D'abord, c'est ma fille, n'est-ce pas? Et puis votre éducation à toutes les deux m'a coûté cher; toutes mes petites rentes y ont passé. Est-ce qu'il n'est pas juste que je récolte un peu, moi qui ai semé pendant dix ans ? Qui est-ce qui a découvert la voix de Laure quand elle était toute gamine ? Qui est-ce qui en a fait la meilleure solfégiste du Conservatoire ? Qui est-ce qui lui a appris toutes les ficelles du chant et du théâtre^ à l'âge où ses camarades ne savent pas seulement marcher sur une scène? Voulez-vous que j'aille finir mes jours à l'hôpital, dites, Henri ?

Henri, directement interpellé, protesta d'un geste.

— Mais, fit-il timidement..., le baron? je ne vois pas bien?^.

— Ah ! le baron, mon ami, ç'a été le bouquet... Figurez-vous que, jusqu'à Tan dernier, Laure avait été sage, restant à la maison, ne nous quittant pas, ne recevant personne, si ce n'est les journalistes, qui ne tirent pas à conséquence, et avec lesquels on doit toujours être bien. Elle est froide comme un glaçon, d'ailleurs, cette fiUe-là...

— Hum ! interrompit Guigui. Ça dépend.

Quand elle a bu du Champagne, elle devient sentimentale. N'est-ce pas, monsieur Henri?

— Oui, reprit la mère, mais elle ne veut jamais en boire. Enfin, l'an dernier, à Bruxelles, voilà qu'un personnage de la cour, un certain M. Van Heyst, qui est une espèce de secrétaire du roi, se met à tourner autour d'elle... Notez qu'il n'est ni jeune ni beau ; je ne m'en occupais seulement pas. Or, un jour, Laure, en rentrant du théâtre, nous annonce que Van Heyst viendra dîner avec nous le lendemain... Et, depuis ce jour-là, ça été de mal en pis. Six mois de Van Heyst, matin et soir. Un homme qui ne parle seulement pas français, qui met c SaT-vous?»

au bout de toutes ses phrases, qui nous rase avec Sa zMaçh'sté, et rédq't de l'cour I

— Oh ! ça, fit Guigui, pour un raseur, il Test. Si toute la maison du roi est comme ça, on ne doit rien se distraire chez Léopold!...

Henri avait écouté M'"* Castelain avec une angoisse réelle, dont il se gourmandait lui-même.

— Elle a un amant, se disait-il. Parbleu, m'en doutais-je pas ?

Pourtant sa voix trembla un peu quand il demanda :

— Alors, Laure est la maîtresse de ce monsieur?

M™® Castelain bondit sur ses pieds, et ce cri lui jaillit du cœur :

— Sa maîtresse ? Oh ! bon Dieu ! si vous pouviez dire vrai ! C'est bien pis que ça, mon ami. Laure est vierge comme la Jungfrau; et son Van Heyst..., elle veut quitter le théâtre pour l'épouser!

Henri avait quelque peine à tenir son sérieux*

— Tu scandalises mon cousin, m'man, fit Guigui de sa voix tranquille.

— Bah! reprit M™^ Castelain..., Henri est un homme ; il comprend certainement les nécessités de la vie. Une femme comme votre pauvre mère, n'est-ce pas, aurait eu une fille : elle pouvait lui donner une dot, elle avait des relations, elle l'aurait élevée pour le mariage, absolument conmie elle vous a élevé pour l'Ecole polytechnique. Est-ce que je pouvais faire ça, voyons?

— Mais, fit Henri, qui, sans trop savoir pour quoi, sentait son cœur plus léger; mais, puisque ce M. Van Heyst est riche et noble, ce n'est pas un mauvais parti pour Laure. Pourquoi ce mariage vous déplaît-il si fort?

— Comment r s'écria la mère en s'animant, vous voulez que Laure, au moment où elle touche au succès, quitte le théâtre, abandonne son avenir et... nous abandonne aussi? Car vous concevez bien, mon pauvre Henri, que lorsque ma fille sera M^^ Van Heyst, de la maison de Léopold II, rériq'r de fcour la séparera définitivement de nous... Et sa pauvre mère et sa sœur pourront se dispenser de compter sur elle!

— T'inquiète pas, va, mman, fit Guigui; je suis là.

M™^ Castelain attira ^Guigui dans ses bras.

— Oui, ma fille, s'écria-t-elle dramatiquement. Oui, toi, tu es une bonne fille. Toi, tu donneras de la satisfaction à ta mère; toi, tu as du cœur... Ah! si j'avais pu te passer le soprano de ta sœur!

Cette scène, comique un instant, Henri commençait à la trouver pénible. Heureusement, comme M°^^ Castelain s'essuyait les yeux, la porte s'ouvrit; une jeune femme apparut, un peu forte, élégamment vêtue : c'était Laure.

Elle s'arrêta en apercevant un étranger. Nodier s'était levé et la regardait, pâli par une émotion vraie. Un éclair, tout de suite éteint, sillonna les yeux d'ambre de la chanteuse; elle dit avec simplicité, tendant sa main :

— Monsieur Nodier, n'est-cô pas ?

— Mademoiselle, répondit Henri (et malgré sa volonté d'être calme, il balbutiait), je suis.-, je.suis heureux de vous revoir.

Us restaient debout, l'un devant l'autre, ne

COUSINE LAURA l'Jf

trouvant point de paroles, en une de ces minutes où le flux des souvenirs déborde, envahit Tâme, noie le présent dans l'émotion de l'autrefois. Nul cœur, pour calme qu'il soit, ne demeure impassible à ces résurrections du passé.

La mère et la sœur de Laure regardaient cette scène sans paroles, comme on regarde un troisième acte de comédie. Enfin, M"^« Castelain s'écria :

— Mais dégelez-vous donc, tous les deux, voyons; Monsieur! Mademoiselle! Sont-ils corrects, bon Dieu!

— Votre çière a raisonf, ma cousine, fit Henri, reprenant un peu la maîtrise de soi-même. J'ai embrassé Guigui, qui est une grande jeune fille. Ne me permettrez-vous pas de vous embrasser aussi?

— Si vous voulez, répondit Laure.

Et, à travers sa voilette, elle se laissa effleurer les deux joues.

— Excusez-moi, dit-elle ensuite; je vais poser mon chapeau et mon mantelet, et je reviens.

— J'ai envie de m'en aller,, dit Henri quand il

se retrouva seul avec Guigui et sa mère. Laure paraît contrariée de me voir.

Mme Castelain se récria.

— Vous en aller? Ah! non, par exemple! Permets pas ça. Vous ne connaissez donc pas Laure ? Il lui faut au moins un quart d'heure pour se mettre en train. Au théâtre, c'est la même chose. Quand elle entre en scène, elle a l'air de dire au public : <c Vous savez, ça me rase joliment de chanter devant vous; je voudrais vous voir aux cinq cents diables ! » Puis, peu à peu, elle s'anime, elle s'excite, et elle se donne tout entière. Ce n'est pas vrai, Guigui ? Tu te rappelles comme elle chante : oinges purs ?...

La petite répliqua :

— Oui, Laure est comme les allumettes de la régie; faut frotter longtemps pour que ça prenne, puis ça part comme un pétard, et ça vous brûle les doigts.

Laure rentrait, en taille et en cheveux, les mains nues. Henri la trouva plus pareille ainsi à la Laure d'autrefois. Il pensa: a Elle est vierge, comme jadis... ]d Et il eut vers elle un élan de

reconnaissance, comme si c'était pour lui qu'elle s'était gardée intacte.

Elle s'assit près de son cousin et dit de sa voix paisible, en le parcourant des yeux :

— Vous avez bien changé, depuis Paris. Si je vous avais rencontré dans la rue, je ne vous aurais pas remis. Mais ici, de tout près..., je vous ai reconnu à vos yeux. Et moi, suis-je toujours la même ?

— Vous, cousine Laure, répondit Henri, vous • vous êtes épanouie, tout simplement : si vous me

permettez de faire de la poésie, ajouta-t-il en souriant, je vous dirai que je vois maintenant la fleur dont j'ai admiré naguère le bouton.

Il y eut un silence très court; puis, brusquement, Guigui pardt d'un éclat de rire étouffé, contagieux, qui gagna M?*® Castelain et Laure elle-même.

M™^ Castelain, en s'épongeant les yeux, conclut:

— Ah ! cet Henri ! je vois qu'il est toujours aussi poUsson qu'autrefois. A-t-il dû en faire des farces, depuis qu'il est sord de l'École I Avec des youx

comme ça, d'ailleurs... Ce n'est pas pour vous complimenter, Henri, mais vous êtes devenu bien beau garçon. N'est-ce pas, Laure?

Laure dit, en regardant Henri bien en face r

— Si; mais il n'était déjà pas mal, autrefois. Guigui appuya.

— Moi, je l'aime mieux maintenant, mon cousin. Il a l'air plus mâle, et moins..., moins...

Elle chercha son mot, ne le trouva pas, ou, si elle le trouva, ne le dit pas. Henri souriait f

— Je vous en prie, mes cousines, épargnezmoi!

— Bah! fit Laure souriante; on a dû vous le dire plus d'une fois, ce que nous vous disons là. Mais, à propos, qu'est-ce que vous êtes devenu exactement, après votre sortie de l'École polytechnique?

Henri raconta brièvement ses trois années de Paris, ses voyages de vacances, en particulier celui qu'il venait de faire.

Laure demanda :

— Et maintenant, où allez-vous?

— Je vais à Paris d'abord, puis au poste où

l'on me nommera. Je crois que ce sera Arras, qui esc vacant. ^

— Arras?... C'est dans le Nord, n'est-ce pas, ça?

— C'est dans le Pa^-de-Calais, ma cousine.

— Est-ce près de Lille ?

— Tout près. Une heure de chemin de fer.

Pourquoi me demandez-vous ça?

— Voilà : on veut me faire signer un engagement pour Lille. Je ne suis pas décidée. On me demande aus^i à Bordieaux... Moi, j'aimerais autant Lille.

— Oui, interrompit M^® Castelain..., pour être à côté de la Belgique.

Laure répliqua vivement :

— Certainement, pour être à côté de la Belgique. J'ai bien le droit de vouloir me rapprocher de mes amis, peut-être? Si ça ne vous plaît pas, après tout, vous n'avez qu'à ne pas m'accompagner. Je gagne assez d'argent pour me suffire à moi-même.

M^^ Castelain regarda Henri avec un clignement d'œil qui voulait dire : a Voilà le grand

mot lâché, 3 Laure ne s'aperçut de den @| -ip^^^ tiniUL en s'adrc5?ant à son cousin :

— J'ai beaucoup de relations à Bruxelles, des relations dans l'aristocratie. A la Monnaie, c'était un triomphe tous les soirs, des bouquets, des corbeilles, — à être obligée de louer une chambre pour les mettre. Quand je ne jouais pas, j'allais chanter dans le monde. Je suis distinguée; on savait que j'étais pure; toutes les dames causaient avec moi; tous les messieurs me faisaient des compliments: des gens de la cour, vous savez! J'ai été présentée au roi et à la comtesse de Flandre. C'est tout naturel que je désire me rapprocher des personnes qui ont été gentilles pour moi.

Henri dit :

— Évidemment.

M™^ Castelain tapotait du doigt sur le bras de son fauteuil, Guigui regardait obstinément le plancher.

Laure ajouta :

— D'ailleurs, vous savez que je dois me marier là-bas ? Maman n'a pas manqué de vous le dire, j'en suis sûre.

— Je n'ai rien dit du tout, interrompit Castelain. Je ne me mêle pas de tes affaires.

Laure répliqua :

— Je suis sûre que tu Tas dit à Henri. Enfin, ça m'est égal, parce que c'est vrai. Oui, j'ai été demandée en mariage par un secrétaire de la maison du roi, par un noble.

— Il a du goût, ce monsieur, fit Henri. Et... vous l'épouserez?

— Ce serait déjà fait, s'il était libre, lui. Il ne demandait qu'à marcher, mais il a une tante qui s'oppose au mariage. Elle est riche et vieille... Il faut attendre qu'elle se décide ou qu'elle meure. Du reste, moi, je ne suis pas pressée.

— Je conçois ça, risqua Guigui... C'est le baron qui est pressé. Peut-être qu'il a peur de ne pas être à la hauteur si on le fait trop attendre... Les dernières cartouches !...

Henri demanda :

— Et vous quitterez le théâtre, le succès, la gloire presque, pour vous marier?... Vous quitterez tout cela sans hésiter?

Laure fit sa moue d'autrefois :

— Oh ! vous savez, moi, le théâtre, ça ne m'a jamais emballée... Je suis contente d'avoir réussi, surtout à cause des camarades du Conservatoire, que ça a fait rager... Aujourd'hui, je suis connue : si je voulais entrera l'Opéra, j'y entrerais demain. J'ai eu autant de succès qu'une artiste de mon âge en peut avoir. Qu'est-ce que je gagnerai à rester actrice? On me donnera d'autres corbeilles, les abonnés m'enverront d'autres bijoux, je jouerai une centaine de fois de plus les pièces du répertoire, je ferai cinq ou six créations. Et puis après ? Après, je deviendrai moins jolie ; je perdrai mes notes d'en haut; je passerai au contralto: Jouer Azucéna après Léonore! Merci... J'aime mieux faire comme Cruvelli, et me retirer en plein succès.

— C'est de la philosophie, dit Henri.

M^^ Castelain se dressa sur ses pieds d'un geste de mélodrame :

— C'est de la folie ! s'écria-t-elle. On n'a pas le droit de quitter le théâtre quand on a ton talent. Il faut que tu n'aies rien là (elle tapa du

poing sur son corset) pour que le succès ne te retienne pas. Tu es une sotte et une ingrate ! Je ne permettrai pas ce mariage, qui est ridicule, qui est insensé... Mais tu veux donc me faire mourir de chagrin, malheureuse fille? Je t'ai donné dix ans de ma vie pour te faire arriver, et tu veux tout quitter ! Qu'est-ce que je deviendrai, moi ? J'irai mendier, alors, pendant que tu seras à la cour?...

Laure l'interrompit:

— Ne crie donc pas, maman. Tu es parfaitement convaincue que je ne te laisserai pas manquer.

— Tais-toi ! répliqua la mère. Est-ce que je ne sais pas ce que c'est qu'un mari! La première année, tu m'enverras quelques sous, évidemment; l'année d'après, ça traînera davantage; puis, un beau jour, le baron trouvera moyen de rompre avec nous. Et je pourrai mourir sur la paille, sans que tu me tendes seulement la main. Tiens I tu n'as pas d'âme, tu brises la vie de ta mère; tu es une mauvaise fiUe.

Et elle sortit majestueusement, se retournant à la porte pour lancer un regard chargé d'éclairs, comme on fait en scène.

Laure dit à Henri :

— Hein? En fait-elle du bruit pour peu de chose ?

— Ma foi, ma cousine, dit le jeune homme, je la comprends un peu. Vous êtes le chef-d'œuvre de votre mère. Votre succès a été sa préoccupation constante. Elle a eu ce bonheur de réussir avec vous. Vous voir quitter le théâtre aujourd'hui, ça la désole : n'est-ce pas naturel? Et puis, ajouta-t-il après un court silence, tant que vous êtes au théâtre, il me semble que vous n'appartenez à personne. Vous ne pouvez pas exiger que je sois du parti de celui qui va vous confisquer à son profit.

— Bah ! fit Laure, qui rougit un peu. Qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Pour ce que vous me voyez!...

— Si vous venez à Lille, je vous verrai. Mais cela vous est égal, votre cœur est pris.

Guigui murmura entre ses dents :

— Oh ! son cœur !...

— Oui, mon cœur, répliqua Laure. Je te prie de te taire, toi, gamine, et de ne pas parler de ce que tu ne connais pas !

Guigui eut un rire silencieux; Henri demanda :

— Alors, vous Taimez ?

— Certainement.

— Il est donc bien beau?

La pedte sœur s'esclaffa sur sa chaise.

— J' vous crois qu'il est beau !

Laure, elle-même, ne put s'empêcher de sourire.

— Ne l'écoutez pas, Henri! Certainement, mon futur n'est pas de la première jeunesse, et on ne se retourne pas dans la rue pour le regarder. Mais il est grand, distingué, il s'habille bien. D'ailleurs, il est riche, il est noble, et il m'aime. Ai-je tort de vouloir être sa femme?

— Ne me demandez pas mon avis, répondit Henri.

^ Et, se levant, il ajouta:

— Cousine, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos loisirsc

— Comment, vous partez? fit Laure, sans cacher son désappointement.

— Je pars... C'est-à-dire que je vous laisse pour le moment. Mais je suis descendu dans cet hôtel. Par conséquent, j'espère vous revoir.

Guigui s'approcha et, se penchant câlinement au bras de son cousin :

— Cousin, dit-elle, il ne faut pas vous en aller comme ça. Vous avez dit tout à l'heure qu'il vous reste encore plusieurs jours de liberté. Passez-les à Annecy. Il y a un tas de choses à voir, sans compter Laure.

— Que tu es bête, fit la chanteuse... Laisse donc le bras de Henri, d'abord; tu n'es pas convenable.

Henri enlaça la taille étroite de la fillette et lui mit sur la nuque un baiser qu'elle fit semblant d'esquiver.

— Guigui, vous êtes gentille tout plein. Je resterai, ne fût-ce que pour vous.

— Oh ! vous devenez tendres, fit Laure un peu sèchement, tout en affectant de rire. Je vois que je suis de trop. Je vous laisse ensemble.

Elle sortit brusquement. Guigui se dégagea.

— Hein? la grande sœur, fit-elle, vous voyez comme je connais les moyens de la faire monter? Elle a beau me traiter de gamine, elle sait bien que si je voulais !...

Et elle fit claquer ses doigts... Henri la regardait, remué de sentiments confus. Il se disait: « Cette petite est un démon, un démon très excitant. Mais a-t-elle raison, et Laure serait-elle capable de jalousie à mon endroit ? »

M°^® Castelain cria, de la pièce voisine :

— Vous partez, Henri?

— Oui, madame.

— Je ne puis pas vous dire adieu; je fais ma toilette, je suis toute nue; mais vous savez que vous dînez ce soir avec nous? A sept heures. On vous indiquera l'endroit. Nous avons un petit salon à part. Adieu.

— Adieu et merci, répondit Henri, je serai exact.

Guigui reconduisit son cousin jusqu'à la porte. Là, elle lui tendit la main. Et comme, fouetté

d'un mauvais désir, il voulait Factirer contre lui et l'embrasser; elle se déroba et lui cria par la porte entre-bâillée :

— Merci! pour que Laure m'arrache les yeux!...

'honnêteté inconsciente de certaines I femmes rend le philosophe indulgent pour l'inconsciente immoralité de tant

d'autres. Ces honnêtes femmes sont pareilles aux oiseaux inséparables, qui ne se quittent plus une fois qu'ils se sont joints et qui meurent dès qu'on les isole. Elles ont dans le cœur un coin étroit et clos, où peut se loger une affection sensible pour un homme unique, époux ou amant, mais qui ne s'ouvre qu'une seule fois. Vertueuses sans vertu, la fidélité ne leur coûte point de sacrifice; l'infidélité exigerait d'elles un effort qui les excède.

Laure était une de ces inconscientes honnêtes femmes.

Depuis l'époque où Henri lui avait dit un adieu mélancolique aux abords de la place Clichy, elle avait été en butte à bien des tentatives, contre lesquelles sa mère ne prétendait nullement la défendre. Pourtant elle ne mentait pas quand elle disait à Henri : « Je suis pure. » Elle avait supporté les galanteries innombrables, françaises ou belges, avec un ennui que tempérait à peine le plaisir des éloges. Mais personne n'avait su retrouver le chemin de ce cœur paisible; personne ne lui avait fait éprouver l'émoi fugitif de la soirée de noces.

Quand ses camarades lui demandaient:

— Et toi, Laure, tu n'as jamais aimé?

Elle répondait:

— Si, une fois. Seulement ça ne s'est pas arrangé...

Et, en disant cela, elle pensait à Henri.

Bien convaincue d'ailleurs qu'il ne reviendrait jamais, que cette aventure de jeunesse était en« terrée, elle avait résolu d'accueillir la première

offre de mariage qu'on lui ferait sérieusement. Car c'était pour le mariage qu'elle se sentait née, pour la vie régulière et considérée où elle serait une femme pareille aux autres femmes honnêtes, où elle aurait un foyer immobile et des enfants. Van Heyst s'était présenté à l'heure propice, offrant à la jeune fille de prendre rang parmi la noblesse, de fréquenter à la cour, d'avoir pour mari un haut dignitaire. Toutes ces considérations avaient puissamment agi sur les résolutions de Laure, vraie pedte bourgeoise de Paris, autant par son honnêteté dépourvue de principes, que par sa vanité naïve et courte. Elle renonçait au théâtre sans aucun regret. Toujours un succès de salon lui avait fait plus de plaisir qu'un succès de scène, et elle aimait mieux entendre dire d'elle-même : « Elle est distinguée y> que : <t C'est une grande artiste. »

Elle était donc fermement décidée au mariage, lorsque Henri reparut. Elle le revit d'abord sans grande émotion, sinon sans plaisir. Puis ce plaisir s'accrut à mesure que l'intimité se renouait entre eux : est-il une âme humaine, à ce point déprise

du rêve, qu'elle résiste à Tattirance des souvenirs de jeunesse évoqués, au charme mystérieux qui gît dans ces mots : a Vous rappelez-vous?... — Je me souviens!... » Trop paresseuse d'esprit pour chercher à démêler des causes, Laure se laissa circonvenir, capter par ces émotions délicates. Henri les prépara, les suggéra, les dosa habilement. S'il avait brusqué les événements, la jeune fille l'eût sans doute repoussé. Il s'y prit mieux, et se donna simplement pour tâche de ramener la pensée de sa cousine vers l'autrefois, vers le temps où elle avait eu, comme elle disait, un ce caprice » pour lui. Il possédait cet avantage de ne rappeler à Laure qu'un souvenir flatteur, le souvenir d'un homme qui avait souffert pour elle, et qui pouvait dire : « Voyez comme je vous aimais! » Il joua auprès de Laure un personnage identique au petit polytechnicien de jadis, se gardant bien d'avouer que quatre ans d'absence avaient beaucoup changé son cœur. Une plus habile eût aisément surpris la vérité. Laure ne discuta pas les apparences.

Dès le premier soir de son arrivée à Annecy,

Henri conquit quelques positions. Pas une minute il ne fut seul avec Laure; il sut néanmoins, à deux ou trois reprises, faire allusion à sa passion d'autrefois comme à une chose abolie, mais sérieuse, que lui, du moins, n'avait pas oubliée. A ces allusions, Guigui se taisait, la mère souriait, Laure baissait les yeux. Le repas achevé, on remonta dans l'appartement des Castelain. Laure, sur la prière de Henri, consentit à chanter, et, comme elle lui demandait :

— ,Que désirez-vous que je chante?

Il répondit :

— L'air des Saisons, si vous voulez bien.

Elle rougit. Certes, M°^^ Castelain et Guigui ne se rappelaient pas les circonstances ou Henri avait, pour la première fois, entendu Laure chanter cet air. Mais les deux jeunes gens, eux, se souvenaient, et le souvenir créait entre eux la complicité mystérieuse, si douce, des secrets de tendresse. Quand Laure quitta le piano, son cousin alla vers elle et lui pressa la main sans rien dire; il n'eut point à jouer l'émotion, il était vraiment ému, ému surtout devant son propre moi

d'autrefois, le moi jeune et illusionné, que venait de ressusciter en lui, pour quelques instants, Fart entre tous évocateur.

Vers onze heures, oa se quitta en se disant : a A demain. » Chacun gagna sa chambre et son lit; chacun songeait aux événements de la journée.

Guigui se regarda dans la glace avec complaisance et, se rappelant la scène brève de la porte, elle eut cette pensée, qui suffisait à la mettre en joie: « Si je voulais, pourtant!... »

M™® Castelain, à qui certains indices n'avaient pas échappé, s'endormit en rêvant que son plus cher espoir se réalisait, que Lauré demeurait au théâtre, que le baron retournait, pour n'en plus sortir, à la cour de Léopold. Henri eut quelques heures d'agréable insomnie; il sentait naître en lui cette douce fièvre de cœur que suscite chez tous les hommes l'approche d'une aventure sentimentale. Laure feuilleta dans sa mémoire les pages de son unique roman de tendresse. La conclusion de ses réflexions fut celle-ci: ce Henri a été vraiment bien gentil dans ce temps-là. S'il avait

un peu plus insisté!... d Et elle s'endormit en rêvant que le polytechnicien devenait secrétaire intime du roi des Belges.

On s'était donné rendez-vous, le lendemain, pour le déjeuner. Mais, dès dix heures du matin, comme Henri s'étirait joyeusement dans son lit, oh frappa à la porte de sa chambre.

C'était la petite bonne des Castelain. Elle s'arrêta tout près du seuil, n'osant approcher. Elle était toute rouge et balbutiait :

— Monsieur m'excusera... Madame m'envoie...

— Eh bien! qu'est-ce qu'elle désire. Madame?

— Madame a dit, continua la petite bonne reprenant courage et parlant comme on récite : Madame a dit : ce Allez voir dans la chambre de M. Henri. S'il est levé, dites-lui de descendre. »

— Oui, fit Henri; mais voilà : je ne suis pas levé.

— Alors Madame a dit que Monsieur se dépêche, parce qu'il fait beau, et que ces dames voudraient bien faire un tour sur le lac. On dé-

jeûnera sur le bateau. Le bateau part à onze heures.

— Merci, mon enfant. Je viens, dit le jeune homme.

Et il sauta à bas de son lit, ce qui eut pour effet immédiat de faire fuir la petite bonne.

Une heure après, les trois femmes, accompagnées de Henri, montaient surVo/Hlobroge, bateau à hélice qui fait le tour du lac et touche barre aux principales stations. Guigui et Laure étaient habillées pareillement d'un costume de drap bleu, jupe droite, jaquette à revers et à plastron, petit chapeau de feutre bleu à voilette grise. Henri, accoudé aux bastingages, entre elles deux, constata que le costume seyait mieux aux formes plus minces de la cadette. Mais la lourdeur grasse de Laure n'était pas sans attrait, et le jeune homme, en regardant le corsage peut-être un peu trop rempli de sa cousine, songeait qu'il serait un bien agréable oreiller où reposer la fatigue des caresses.

M°^® Castelain apparut en haut de l'escalier qui menait à l'entrepont.

— Eh bien ! Henri, vous ne vous ennuyez pas, mon ami ! Savez-vous qu'il y eh a beaucoup qui voudraient être à votre place?

— Madame, répliqua le jeune homme, je ne céderais cette place à personne..., fût-ce au plus noble courtisan du roi des Belges.

— Oh ! fît Guigui, si vous croyez qu'iV vous la disputerait... Il aurait bien trop peur d'attraper un rhume de cerveau à l'air du pont!

Laure se récria :

— Avec ça que Van Heyst n'est pas jaloux!

Je suis sûre, moi, qu'il aimerait encore mieux s'enrhumer que de laisser Henri seul avec moi.

— Et il aurait joliment raison, conclut M™*^ Castelain, en disparaissant de nouveau dans l'entrepont.

— Aurait-il vraiment raison d'être jaloux, cousinette? glissa Henri à Toreille de Laure.

Elle fît sa jolie moue, puis le regardant d'un regard qui souriait :

— Non, évidemment. Il aurait tort, parce que nous sommes très raisonnables.

Et tandis qu'ils échangeaient ces menues

répliques, un peu vides, leurs yeux se rhabituaient à se caresser.

Le bateau fuyait, décrivant une courbe molle à peu près constamment équidistante de la rive. On voyait maintenant le panorama complet du lac, les roches voisines semblables à une colonnade compacte, les pentes plus lointaines, escaladées par les verdures rousses de septembre, qui, vues de loin, apparaissaient naines comme des mousses, et vers la droite, les hauts sommets de la Tournette, tragiquement découpés en fond de décor, livides de neige... Des cirrus blancs, en aigrette, fouettaient It ciel.

Guigui demanda :

— Mon cousin, qu'est-ce qui fait que cette eau est si bleue ?

Henri enlaça de son bras droit la taille de la fillette, qui se laissa faire.

— Ma cousine, qu'est-ce qui fait que vos yeux sont bleus?

— Je ne sais pas... Il y a de la couleur dedans, probablement.

— Eh bien ! dans cette eau aussi, il y a de la

couleur... Il y a des petites bêtes qui sont bleues, mais des petites bêtes toutes petites, toutes petites..., si petites qu'il en faut des milliards de milliards pour bleuir l'eau.

— Mon cousin, je crois que vous vous moquez de moi.

— Ma cousine, si vous n'avez pas confiance dans mes explications, ce n'est pas la peine de me les demander.

— Et le ciel, fit Guigui en levant les yeux... Pourquoi est-il bleu, lui? Est-ce qu'il y a aussi des petites bêtes là-haut?

— Non. Le ciel est bleu parce que l'air, sous une grande épaisseur, ne laisse passer que les rayons bleus.

Sans se désenlacer, ils regardaient tous deux la voûte pâle, cherchaient à percer l'immensité bleuâtre où flottaient des bouts de crêpe blanc.

— Mais il y a une hauteur où il n'y a plus d'air? fit Guigui, en se renversant davantage et en s'appuyant plus fort sur le bras de son cousin.

— Assurément.

— Alors, de quelle couleur est-ce, après?

— Personne n'y a été voir, Guigui... Mais comme, dans ces espaces extérieurs, il n'y a rien, vraisemblablement ces espaces n'ont pas de couleur... Us ont la couleur de la lumière, ils sont transparents et blancs.

— Merci, mon cousin, fit Guigui en ramenant son regard sur Henri.

— A votre service, ma cousine... Combien payez-vous ma leçon?

— N'achevez pas, mon cousin. Vous allez mè demander de m'embrasser.

— Non, je vais vous embrasser sans vous le demander.

Et, attirant Guigui, il lui effleura la nuque à travers la gaze grise de la voilette.

Laure quitta le bastingage et se dirigea vers l'escalier. Henri abandonna Guigui.

— Vous descendez, cousine Laura ?

— Oui, répondit Laure sans détourner les yeux. Je vais rejoindre maman. J'ai froid. Mais vous n'êtes pas obligé de me suivre, puisque Guigui reste.

Déjà elle disparaissait dans l'escalier en vis;

Henri hésitait à la suivre; Guigui lui dit railleusement :

— Lâchez-moi, allez! mon cousin. Je ne suis pas jalouse.

Il eut peur d'être ridicule, et reprenant le bras de la fillette :

— Pourquoi vous lâcher, comme vous dites?

Ne suis- je pas bien avec vous?

Elle ne répondit pas. Il l'entraîna jusqu'à l'avant du bateau.

— Guigui, lui dit-il, savez-vous que vous êtes terriblement jolie?

Guigui secoua la tête.

— Non..., pas encore... Dans deux ou trois ans je crois que je ne serai pas mal. Pour le moment, si vous me voyiez déshabillée, vous constateriez que j'ai des parties un peu maigres. Seulement, je dois commencer à être déjà plus jolie que Laure, car elle devient horriblement jalouse de moi.

Henri admira la simplicité de cette réponse; en même temps il pensait : « Guigui a raison, Laure est jalouse. y> Il demanda :

— Pourquoi nous a-t-elle quittés si brusquement?

— Parce que vous avez causé avec moi, et que vous m'avez embrassée. Du reste, cousin Henri, voulez-vous un conseil?

— Oui.

— Eh bien I faites-moi la cour en l'air, comme ça, pour exciter Laure, si vous voulez. C'est le moyen des comédies. Mais, vous savez, de mon côté, rien à faire pour le moment. Je vous avertis gentiment, hein? Tandis que du côté de Laure... Enfin ! vous seriez un fameux serin si vous n'arriviez pas à quelque chose !

Henri pâlit; d'un mot Guigui lui démasquait le cœur. Un entretien sur de pareils sujets échangé avec une fille de quinze ans, presque une enfant, dégageait une suggestion perverse. Toute l'écume de désir amassée au fond de luimême remonta à la surface.

Comme le bateau stoppait à Talloires, le jeune ingénieur se rapprocha de Guigui et dit:

— Vous croyez? Cependant, Laure aime quelqu'un.

— Non, fit Guigui, dont les yeux luisaient. Le baron est une vieille moule dont, au fond, Laure ne se soucie pas. Elle a eu un seul béguin dans sa vie, elle Fa eu pour vous, pour vous tout seul, et si vous savez vous y prendre!...

Elle n'acheva pas. Il y eut un silence.

— Mais pourquoi me dites-vous ça, Guigui?

questionna Henri.

La fillette se mit à rire.

— Est-ce que je vous scandalise, mon cousin ? Ne vous effrayez pas, allez, j'agis en bonne petite sœur, un peu dans notre intérêt, à coup sûr, mais surtout dans l'intérêt de Laure, qui est folle de vouloir quitter le théâtre et épouser Van Heyst. Si elle sautait le grand pas avec vous, ou avec un autre, plus de Van Heyst, plus de mariage, tout marcherait à ravir. Donc, ce serait plutôt un service à lui rendre. Je peux vous dire ça, moi, parce que je suis une gamine qui ne tire pas à consé* quence. Maman, elle aussi, voudrait bien vous le dire; seulement elle ne peut pas, ce ne serait pas convenable... Mais, tenez, on nous cherche. Allons déjeuner.

Elle s'enfuit lestement, disparut dans l'ouverture de l'entrepont. Henri, à pas lents, la suivit. Il pensait :

— Quel petit monstre!... Si elle disait vrai, pourtant? Si Laure était prête à m'aimer, et sa mère disposée à laisser faire ?

Le déjeuner fut mélancolique. Laure boudait : elle parla peu et sèchement. Guigui prenait une mine de pensionnaire qui a fait une niche à sa maîtresse. M°^® Castelain semblait inquiète et mécontente. Henri, très troublé, cherchait des phrases gaies et n'en trouvait pas.

On toucha le ponton d'Annecy quelques minutes après la fin du repas. Comme les quatre voyageurs se retrouvaient sur le quai, M°^^ Castelain prit le bras de Henri. Laure et Guigui suivaient à distance, sans se parler.

— Qu'est-ce que vous avez fait à Laure, vous, pour qu'elle nous boude comme ça?

— Ma foi, je n'en sais trop rien. J'ai ri un peu avec Guigui sur le pont, je l'ai embrassée devant sa sœur. Alors votre fille aînée est parde tout d un coup. »

— Pourquoi vous amusez-vous à chagriner cette pauvre petite, qui a de l'affection pour vous? Vous n'avez donc pas de cœur? Vous qui étiez si gentil pour elle autrefois !

— D'abord, je ne cherche aucunement à la chagriner... Et quant à être particulièrement gentil avec elle, ça m'a si bien réussi il y a quatre ans...

— Hé ! nigaud, répliqua M°^* Castelain en lui secouant le bras, il y a quatre ans n'est pas aujourd'hui. Vous étiez deux gosses, dans ce temps-là... Le mariage du Tetit Vue, alors! C est étonnant comme vous êtes encore naïf, pour votre âge.

Henri resta quelque temps sans rien dire. Il éprouvait une sensation complexe, inquiété et amusé à la fois.

— Puisque c'est ainsi, pensa-t-il enfin, allons-y carrément !

Et il demanda :

— Vous croyez vraiment que Laure a un peu d'affection pour moi?

M™* Castelain haussa les épaules.

— Elle n'a jamais aimé que vous, mon petit.

Cette fiUe-là, voyez-vous, c'est un cœur de femme honnête. Elle veut bien épouser cette vieille bête de Van Heyst, soit; mais quant à céder à un autre que vous pour le béguin, bernique ! J'en sais quelque chose, allez! Des jeunes gens millionnaires, aussi gentils que vous, très amoureux, qui lui faisaient la cour à Bordeaux et à Bruxelles... Je les laissais libres, absolument! Eh bien! jamais rien... C'est pour ça qu'il faut être bon pour elle, et ne pas lui faire de peine. Tenez, nous voici arrivés. Je vais emmener Guigui, tâchez d'entraîner Laure au salon de l'hôtel, et expliquezvous un peu tous les deux.

Elle quitta le bras de Henri et appela :

— Guigui! dépêche-toi, petite... Nous avons nos comptes de blanchissage à faire, là-haut.

Guigui hâta le pas. Sous la 'porte de l'hôtel, Henri se trouva côte à côte avec Laure. Il l'arrêta d'une pression légèi-e sur le bras.

— Cousine Laura, lui murmura-t-il à l'oreille, que vous ai-je fait? Vous m'en voulez?

Elle répondit, en détournant la tête à demi :

— Non, laissez-moi, Henri!... Je remonte avec maman.

Mais déjà M'"® Castelain et Guigui étaient en haut de l'escalier.

— Je vous en prie, Laurette, insista Nodier, ne me boudez pas. Si je vous ai causé quelque chagrin involontairement, je vous demande pardon; mais répondez-moi!...

Ils montaient lentement les marches, Henri un peu en arrière de Laure.

— Si vous me laissez ainsi, reprit l'ingénieur, je prends le premier train, et je pars pour Paris.

Laure se retourna vivement.

— Mais que voulez-vous que je vous dise?

Je n'ai rien à vous reprocher... Que vous êtes bizarre!

Us atteignaient le palier du premier étage. Le grand salon vide de l'hôtel s'ouvrait à droite. Henri y entraîna Laure qui résistait et balbutiait:

— Pourquoi entrer là!... Que voulez-vous?

Elle se laissa faire, pourtant. Quand ils se trouvèrent seuls, la porte repoussée, dans la vaste

pièce fraîche et fanée, Henri sentit un souffle de vraie tendresse lui purifier le cœur : il attira Laure contre sa poitrine :

— Laure..., ma chérie..., pardonnez-moi... Je vous aime, vous le savez bien.

Des larmes avaient jailli des yeux de la jeune fille. Elle balbutiait parmi des sanglots, le front appuyé sur l'épaule de son cousin, ces mots entrecoupés :

— Je ne vous ai rien fait..., Henri... Ce n'est pas bien..., de vous moquer de moi... avec Guigui.

Nul dissolvant n'est si puissant que les larmes d'une femme jeune et désirée. Dans les gouttes salées que distillent deux beaux yeux, tout fond et s'abolit, l'énergie des mâles, leur volonté de résistance, leur scepticisme raisonné. En cet instant, Henri oubliait ses plans de conquête à la Don Juan; il oubliait M°^^ Castelain, Guigui et leurs confidences, il ne voyait plus dans Laure la petite bourgeoise à cerveau léger, à vanité puérile. Il aimait ! Laure lui eût dit : « Épousez-moi, » qu'il aurait répondu : oc Je le veux bien. »

Il cueillit avec sa langue quelques perles humides au bout des cils châtains de la chanteuse.

— Laurette, je suis désolé de vous avoir fait cju chagrin, mais vous vous trompez. Je ne me soucie aucunement de Guigui. Guigui est une enfant que je ne prends pas au sérieux.

— Oh ! fit Laure en s'interrompant de pleurer, Guigui est mauvaise! Elle est jalouse de n'avoir pas de talent et elle est toujours contre moi avec maman !

Henri profita de Téclaircie pour amener sa cousine sur un canapé. Et là, comme elle tirait de sa poche son mouchoir, il le lui ôta des doigts et lui essuya doucement les yeux, en les baisant aussi de temps en temps. Elle était distraite par sa tristesse, elle se laissait faire. Bientôt ses pleurs cessèrent de couler; seulement des sanglots secs lui soulevaient la poitrine. Henri prit les deux mains grasses, bien blanches, et, tout en les pressant, il se mit à parler à voix basse, avec cette éloquence vulgaire, pourtant captivante, que quelques années de vie amoureuse donnent à tous les hommes intelligents.

— Laure, c'est vous qui me faites des reproches, et pourtant, n'est-ce pas moi qui ai été abandonné par vous, trahi par vous? Je vous aimais tant! Vous ne pouviez pas douter de ma sincérité. Cependant, vous m'avez défendu de vous aimer... Vous souvenez-vous de notre premier soir?

— Oui ! fit Laure sérieusement. Je me souviens.

— Et de notre rencontre près du square Vintimille, — quand vous aviez votre robe mauve et votre ombrelle pareille?

— Oui!...

— Et du dîner chez ma pauvre mère ,

et de notre dernière promenade sur le boulevard Rochechouart, où vous me donniez le bras ?

— Oui, fit encore Laure, je me rappelle !

Un soupir chargé de tristesse souleva sa poitrine.

Elle revoyait l'après-midi de mai, bleue et dorée, les arbres poudreux du boulevard, les tramways cornant leur descente, et le petit poly-

technicien appuyé à son bras qui lui disait des paroles d'amour.

— Depuis, continua Henri, je n'ai pas cessé de penser à vous ! Oh ! je vous comprends, fit-il en répondant à un demi-sourire de Laure, vous voulez dire que je n'ai pas vécu tout ce temps-là comme un moine?... Certes... J'ai cherché à vous oublier en demandant de l'amour à d'autres.

Mais je n'ai aimé personne, et aux femmes qui m'ont dit qu'elles m'aimaient, j'ai fait de perpétuelles infidélités de pensée, qui allaient à vous.

Toutes ces phrases étaient banales, fanées comme les tentures du salon d'hôtel où le jeune homme les débitait; on les eût dites extraites d'un musée rétrospectif de la tendresse humaine... Pourtant, elles trouvaient tout naturellement le chemin du cœur de Laure, et, par un étrange retour, Henri lui-même, gagné insensiblement par son propre cabotinage, ne savait plus trop clairement si, par hasard, il ne pensait pas ce qu'il disait.

Laure murmura :

— Cela ne pouvait pas s'arranger, vous savez bien. On ne fait pas tout ce qu'on souhaiterait dans la vie.

— Oui, reprit Henri; mais, moi, je vous aime toujours, tandis que vous, après m'avoir naguère refusé de m'aimer, aujourd'hui, vous en aimez un autre!

Laure secoua la tête :

— Que voulez-vous ? Je désire quitter le théâtre, qui me pèse de plus en plus. Je trouve une occasion exceptionnelle, un homme qui a une belle position et qui m'aime; ce serait de la folie de refuser.

— Et moi, alors, quand vous serez mariée, que deviendrai-je ?

— Vous vous marierez aussi, avec une jeune fille du monde, très gentille, et vous ne penserez plus à cousine Laura.

— Alors, quand vous serez mariée, il faudra vous oublier?

Laure regarda son cousin dans les yeux.

— Ça, Henri, pour sûr, dit-elle avec fermeté. Je ne tromperai pas mon mari.

Henri vit qu'il l'avait maladroitement mise sur ses gardes.

— Je suis certain, dit-il, que vous serez la plus honnête des femmes. Croyez-le donc, mon sacrifice est fait; je ne suis pas le maître de votre cœur. Mais, à l'heure actuelle, vous êtes libre; je ne vous demande qu'une chose: permettezmoi de vous aimer librement pendant les quelques heures que je puis encore passer avec vous. Songez que demain je pars, et que peut-être vous ne me reverrez jamais !

Nodier avait recueilli cette dernière phrase dans les J^eisebilder, où Henri Heine la donne comme infaillible; il en avait usé souvent; elle n'avait jamais manqué son effet. Cette fois encore elle porta au but. Laure, après un instant d'hésitation, se leva, quitta le canapé, et répondit :

— Tâchez de partir le plus tard possible.

— Et vous me permettez de vous aimer tant que nous serons ensemble? insista Henri en suivant la jeune fille.

Elle ouvrit la porte, fit une fausse sortie comme

au théâtre, et, avec un sourire, jeta ces mots à son cousin :

— Nous verrons!

Henri écouta un instant les pas monter l'escalier. Quand il n'entendit plus rien, il se livra à une série de gambades à l'aide desquelles il s'exprima à lui-même sa propre satisfaction. Puis, la réaction s'opéranc, il se calma, s'approcha des fenêtres, et le front appuyé à une vitre, regardant la rue à arcades, il réfléchit.

— Où tout cela va-t-il me mener? pensait-il.

Si je m'excite sur Laure, pour n'arriver à rien, je joue un jeu de dupe et d'enfant... Si j'arrive à quelque chose...

Il n'achevait pas sa pensée. Mais, au fond, sa conscience lui disait :

— C'est bien peu généreux de détourner de la vie régulière cette petite qui veut y rentrer.

Et la chère image aux coques grises apparaissait dans les profondeurs de ses souvenirs; et il entendait la voix de M™^ Nodier disant : « Ce n'est pas bien!... Ce n'est pas bien!... »

— Bah! conclut-il, pour se débarrasser de sa

propre hcnnêteté. Tout cela est un enfantillage qui ne tire pas à conséquence. Je vais partir, peut-être demain..., et alors, quand la reverrai-je?

Il ne s'apercevait pas qu'il se dupait lui-même^ avec la phrase perfide des 1{eisebilder.

L ne partit point le lendemain, ni le lendemain encore. Le troisième jour, il reçut une lettre d*un de ses amis du ministère lui disant: — a Tu es nommé ingénieur ordinaire à Arras. Dépêche-toi de rejoindre ton poste. » — Quand cette lettre arriva, Henri et Laure la lurent ensemble. Us observaient loyalement la trêve consentie, et, depuis l'entretien du salon d'hôtel, goûtaient sans arrière-pensée le plaisir d'être réunis. Laure se laissait dire des mots tendres, presser les mains, effleurer les joues; mais une ou deux fois, Henri ayant voulu tenter

des caresses plus pressantes, elle redevint sérieuse et menaça de ne plus rien permettre. Tout en s'accordant ce que nos aïeux appelaient joliment les (( menus suffrages » de l'amour, les deux jeunes gens causaient de leurs projets, de leur avenir. Quand Henri sut qu'il était nommé à Arras, il insista pour que Laure signât l'engagement qu'on lui proposait à Lille. Tout cela se passait sous l'œil curieux, à la fois effronté et hypocritement discret de Guigui, et sous l'œil bienveillant de M^^ Castelain. Celle-ci, qui, jusque-là, tenait pour Bordeaux, changea subitement d'avis et opina pour Lille. Laure ne demandait pas autre chose.

— Je pourrai aller de temps en temps à Bruxelles, et le baron viendra me voir à Lille.

Elle avait, en prononçant ces paroles, une main dans la main de Henri. Et ce fut dit si naïvement que le jeune homme et l'ancienne pianiste échangèrent un regard de gaîté.

Les journées passaient en excursions faites à quatre dans les environs. Le soir, on dînait en commun. Après le repas, Laure était ordinaire-

ment prise d'accès de poésie bourgeoise; elle désirait sortir, se promener, surtout quand la lune luisait. M"*^ Castèlain n'aimait guère ces fantaisies romantiques, qui la forçaient à remettre son corset, et à parcourir à une heure avancée les rues désertes d'Annecy, jusqu'au lac. Elle se débarrassa de ce soin sur Henri, qui à plusieurs reprises accompagna ses deux cousines. Guigui n'était pas gênante. Elle savait à propos regarder les étoiles, ou s'accouder rêveusement à la balustrade du quai; Henri profitait de ces occasions pour voler un baiser à l'attendrissement poétique de Laure. Puis on se remettait à marcher, côte à côte, avec lenteur; Guigui se taisait; Laure émettait des phrases espacées de sileiice, et le voisinage de cette jolie fille troublait tellement Henri qu'il n'apercevait pas l'insignifiance des mots qu'elle disait.

Le dernier soir que l'ingénieur passa à Annecy, il fit clair de lune, dans un ciel tragique où fiiyaient vite des vols de nuées. Au dîner, on' avait fait sauter le bouchon d'une bouteille de Mumm; Laure avait consenti à en boire quelques

gouttes. Le repas fini, elle déclara qu'elle voulait se promener.

' M^^Castelain échangea un regard avecGuigui.

Eh bien ! ma fille, Henri va me remplacer ce soir encore. Il peut bien faire ça, pour son dernier soir. Tu sors aussi, Guigui?

— Non, répondit la fillette, d'un air contrit, si ça ne vous fait rien, j'aime mieux pas. J'ai la migraine.

— Si Guigui ne sort pas, je ne sors pas non plus, déclara Laure, ébauchant sa moue.

— Es-tu sotte! fit M™® Castelain. Tu as donc peur de Henri?

— I Me faites-vous cet honneur, cousine Laura? questionna le jeune homme.

— Je n'ai peur de personne, répondit la chanteuse en regardant sa mère bien en face. Attendezmoi, Henri, je vais mettre mon chapeau et ma mantille.

— Hein, suis-je gentille? glissa M^^ Castelain dans l'oreiUe de Nodier.

— Et moi donc! fit Guigui, les yeux au plafond.

Henri les aurait battues toutes les deux; il ne répondit rien. Laure reparut; il l'emmena.

Quand ils furent dans la rue, déjà déserte, le jeune homme eut un élan de sympatl^ie vers cette fille honnête et douce qui lui semblait livrée aux mains de deux entremetteuses.

— Petite Laure, fit-il en abaissant sa bouche sur le bras de sa cousine, c'est vous seule que j'aime.

Mais Laure regardait le ciel, hypnotisée par le grand disque blanc suspendu en plein azur. Toutes les femmes un peu lentes d'esprit ont un fort penchant pour la lune.

— Comme c'est joli, fit-elle, cette pleine lune! On dirait qu'elle glisse dans le ciel... Voyez..., quand les nuages passent dessus!...

Henri ne répondit pas, occupé à insinuer un doigt dans l'ouverture du gant de sa cousine.

— Moi, continua Laure, j'aime bien mieux cette lumière-là que le jour. Ça ressenible à un décor, les montagnes où il y a de la neige, un décor à la lumière électrique. Regardez la Tour-

nette, là-bas. On dirait d'un acte de Guillaume Tell, n'est-ce pas ?

— Oui, cousinette, répondit Henri en souriant. Sauf le ciel qui est mal peint, et l'éclairement du second plan qui n'est pas naturel, c'est même un assez bon décor.

Laure, en veine de poésie, continua :

— Il y a des soirs où je voudrais me sauver là-haut, aller dans la lune, et me promener dessus, à travers le ciel, comme sur un bateau... Croyezvous qu'un jour on pourra faire ça ?

— Certainement... Un jour viendra où l'on fera un petit tour dans la lune pendant les vacances. Il y aura des hôtels, des casinos, des bains de mer. Vous y chanterez peut-être, Laure !

— Oh ! vous vous moquez de moi ! s'écria la chanteuse.

Et elle retira sa main des mains de Henri.

A leurs pieds, le lac clapotait, envoyait de petites vagues mourantes sur les berges. Le paysage voisin était lamé d'argent, avec de grands pans d'ombre; le paysage lointain, les cimes de

neige, étaient d'un bleu livide, comme artificiel, qui tranchait sur le bleu franc du ciel.

* Henri enlaça la taille de sa cousine, et, pour se faire pardonner son ironie :

— Cousinette, moi aussi, je voudrais naviguer dans le bleu, aller m'asseoir sur les volcans éteints de quelque planète et parcourir le ciel, — pourvu que ce fût avec vous. Mais, hélas ! Laura, nous n'avons point d'ailes. Et puisque vos pieds mignons sont rivés à cette terre périssable, je veux y rester aussi.

— C'est gentil, ce que vous dites là, fit la chanteuse.

— Je n'ai pas de mérite à vous dire des choses tendres, reprit Nodier, car je vous aime, moi... Je vous aime follement, et je ne sais pas comment je vais vivre, maintenant que je vais être séparé de vous.

Us se remirent à marcher à pas lents, s'éloignant du lac, gagnant la promenade voisine de la préfecture.

— Mais, dit Laure, nous nous verrons, puisque je chanterai à Lille cet hiver.

— Et le baron?

— Il ne sera pas toujours là.

— Oui, mais quel rôle jouerai-je, moi, dans tout cela?... Vous êtes extraordinaire, vraiment; vous êtes fiancée, vous voulez vous marier, vous me déclarez que vous serez fidèle à votre mari, et vous voulez que je continue à vous aimer et à vous voir presque chaque jour. C'est au-dessus de mes forces !

Laure fit un geste de lassitude.

— Mon Dieu ! que les hommes sont exigeants f Je ne puis pourtant pas vous offrir davantage!

Et vraiment, elle eût volontiers rêvé une existence où elle eût été la femme de Van Heyst, tout en se laissant aimer par Henri, quitte à ne lui accorder que des faveurs sans conséquence.

Us s'avançaient sous les grands arbres, leurs pas écrasant des feuilles sèches. Une lumière illusionnante, une lumière de lune tamisée par les branches, les en^loppait.

— Vous ne dites rien, Henri? questionna Laure. A quoi pensez-vous ?

— Je pense, répondit Henri* sincèrement, que c'est affreux de vous quitter demain. Tenez! nous voici au bout de notre promenade. D'ici, nous voyons la rue où est l'hôtel d'Angleterre. Dans dix minutes, nous nous séparerons, et, demain matin, je partirai de trop bonne heure pour vous revoir.

Us ne parlèrent plus jusqu'au moment où, la porte de l'hôtel refermée sur eux, ils gravirent ensemble les marches de l'escalier.

— A quelle heure partez-vous, demain ? demanda Laure.

— Par le train de sept heures... Il faut que je quitte l'hôtel à sept heures moins un quart.

La chanteuse réfléchit un instant.

— Passez devant ma chambre avant de partir, fît-elle. Maman et Guigui dormiront encore. Si je suis levée, vous me direz adieu...

— Oh! merci! s'écria Henri.

Il prit la tête de Laure et chercha ses lèvres. Elle les déroba, mais, à son tour, baisa légèrement la joue de son cousin.

— A demain! fit-elle.

... Henri ne dormit guère, cette nuit-là. Il songeait :

— ' Je suis vraiment un grand naïf d'avoir mené si mal cette affaire. Cette petite est amoureuse de moi, autant que peut être amoureuse une fille de son tempérament, et, si j'avais plus hardiment mené l'attaque, je serais son amant aujourd'hui. La mère s'y serait prêtée, la petite sœur aussi.

Il résolut de faire au moins une tentative le lendemain matin.

— Qu'est-ce que je risque, après tout ? se dit-il. Je m'en vais !

Il s'endormit sur cette résolution. On le réveilla à six heures. Tout en s'habillant à la hâte, Il constata que ses doigts tremblaient.

— Comme ces aventures-là vous émeuvent, pensa-t-il. Et pourtant, il ne va probablement rien se passer. Qui sait même si elle s'est souvenue de sa promesse, et si elle est levée ?

Il confia ses bagages au garçon de l'hôtel, et descendit à l'étage où habitaient les Castelain. Barrant le corridor, un filet de clarté lui révéla

de loin que la porte de Laure était entr ouverte.

Il s'approcha avec précaution. Arrivé devant le seuil, il dut s'arrêter un moment, tant son cœur battait. Puis il entra, sans frapper... Laure, vêtue d'un peignoir de cachemire bleu, était assise devant une table, une partition ouverte devant elle. Elle se leva en sursaut :

— Ah ! vous m'avez fait peur!

— Je n'ai pas voulu frapper, répondit Henri à voix basse, afin de n'éveiller personne... Tout est prêt, je vais partir. C'est adorable à vous de vous -être levée si tôt, pour moi.

Elle répondit, souriant tristement:

— Je me recoucherai quand vous serez parti.

Ils étaient tout près l'un de l'autre, les yeux dans les yeux. Autour d'eux, la chambre exhalait cette odeur indéfinissable qui monte au cerveau des mâles eh bouffées de désir; elle sentait la poudre de riz, le savon, la chair et le lit.

— Vous êtes pâle, fit Henri, debout devant la jeune fille. Souffrez-vous?

Elle répondit :

— Je n'ai pas bien dormi.

Alors, il l'attira vers lui, doucement d'abord, comme pour un adieu fraternel; puis, grisé par le contact de ses membres nus, frôlés sous la chemise et sous le cachemire du peignoir, il la serra longuement, passionnément. Il respira ses cheveux bruns ébouriffés; il baisa ses lèvres pâlies parla nuit, qu'elle ne défendait plus, amollie, brisée. Ni l'un ni l'autre, en ce moment, n'avait de volonté ni de pensée : ils n'étaient plus que cette chose unique et fatale que mène l'amour. Même ils oubliaient qu'on pouvait les entendre et les surprendre; ils piétinaient le plancher avec bruit; Henri dit presque à voix haute :

— Je t'aime! je t'aime!

Sans se désenlacer, ils avaient gagné le lit où, dans les draps défaits, le foulage du corps de la jeune fille demeurait empreint. Ils allaient s'y abattre ensemble, comme deux oiseaux blessés du même coup.

Tout à coup Laure se dégagea.

— On vient!...

La porte de la chambre voisine s'ouvrit au même instant.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? fit la voix de M™^ Castelain.

Elle passa la tête par l'entre-bâillement.

Il y eut une seconde de silence. Les deux jeunes gens, troublés, pâles, restaient l'un près de l'autre, les yeux bas et les lèvres muettes, comme des coupables.

M™^ Castelain, vite remise de sa surprise, parla la première :

— Ah ! c'est vous, Henri? dit-elle. J'entendais du bruit chez Laure, et je craignais qu'elle ne fût souffrante. Vous êtes venu dire adieu à votre cousine ?

— Oui, balbutia le jeune homme. C'est-à-dire qu'en passant..., j'ai vu la porte entr'ouverte..., et je me suis permis...

— Bien, bien, mon enfant! Je suis rassurée, je me recouche. Vous partez tout de suite ?

— A l'instant.

— Bon voyage !

— Bon voyage, cousin Henri ! cria la voix claire de Guigui.

La porte se referma. Demeurés seuls, Laure et Henri ne bougeaient pas, ne trouvaient pas de paroles. La complicité obscure qu'ils devinaient autour d'eux leur donnait de la honte, et leur désir l'un de l'autre s'évanouissait.

Ils se serrèrent la main, les yeux fuyant les yeux. Henri dit :

— Adieu, Laure. Je pars !

Et Laure balbutia :

— C'est cela, Henri... Au revoir!

THOISIÈOiCE ÉTISODE

lAUe, rue Neuve, 14, — 26 septembre, a Mon cher cousin,

ou s aimeriez mieux, probablement, que ce ne fût pas la petite cousine qui signât cette lettre. Mais notre pauvre Laure est très occupée par les répétitions générales de Faust, qui ouvre la saison d'Opéra ici, le 28 courant... Elle est d'ailleurs très triste et très fatiguée; nous n'osons pas lui parler de vous.

qui ne lui avez pas écrit, méchant! et c'est même à son insu, sur les conseils de maman, que je vous envoie ce petit mot. Ah ! mon cousin, vous êtes un grand troubleur de cœurs !

a Nous habitons Lille depuis douze jours, et nous avons un appartement convenable depuis dix. Je ne puis pas dire que je connais la capitale des Flandres ; mais ce que j'en ai vu ne m'a pas excitée. Ça m'a fait l'effet d'une grande ville mélancolique, pleine de brouillard, de suie et de boue, et où tout le monde vend quelque chose. Le théâtre est une façon de temple grec qui a l'air d'un énorme monument funèbre.

Pour le moment, on y joue des comédies et des drames, en attendant notre musique. Lundi dernier, on donnait Von César de "Baian, Les deux Orphelines et une petite pièce d'un journaliste du cru. Quinze tableaux. Ça a commencé à cinq heures du soir et fini à deux heures du matin. Dans l'intervalle, les spectateurs des galeries ont fait trois repas.

« Aux répétitions, nous avons lié connaissance avec les journalistes et avec les abonnés de

marque, ceux que le concierge laisse entrer par la petite porte et qui créent l'opinion :

Les critiques sont : MM. Borie, du Journal de Lille, Fauvel, de la Flandre, Reiger, de ^(Avenir du S\prd, Quant aux abonnés, il y en a six ou sept, échelonnés entre quarante et soixante-dix ans. Les trois plus vieux me font une cour assidue; les vieux, vous savez, c'est ma partie. Il me faudrait trois estomacs, un par vieux, pour consommer tous les bonbons qu'ils m'apportent. Je les repasse aux petites femmes des chœurs, qui sont bien contentes d'ajouter ça à leur œuf dur, pour leur souper. De soir en soir, mes adorateurs sont plus épris et plus perplexes. Ils ne savent pas si je suis innocente ou dévergondée ; quand je leur ai lancé une phrase un peu raide, je les regarde avec des yeux tellement virginaux qu'ils y perdent leur vieux latin. Déjà ils commencent à se lancer des regards hostiles; ils finiront par se battre. Hier, celui de soixante-dix ans, m'ayant entraînée derrière un portant, m'a proposé de m'emmener en Belgique et de m'épouser. Pour quoi faire, bon Dieu ?

« Les jeunes abonnés — quarante à cinquante ans — ne font pas attention à moi. Us sont tous à Siebel (une petite dugazon maigre que vous avez vue chez nous autrefois, je crois, Jeanne Delmas) et à Marguerite, ma sœur. Ma sœur accueille leurs hommages avec cette bienveillance de jeune dogue que vous lui connaissez; quant à Jeanne Delmas, elle serait volontiers complaisante; mais on n'échappe pas à la destinée, et à Lille, la première dugazon appartient de fondation à un grand bijoutier de la nie de la Gare, M. Renault. M. Renault frise la cinquantaine; il grisonne agréablement, monte à cheval avec des allures d'officier, et a toujours ses poches pleines de faux diamants et de perles admirablement irrâr tées. Voici vingt ans qu'il tient au théâtre municipal l'emploi d'amant pour première dugazon. Les petites femmes passent. Rose Friquet est maigre une année, potelée la suivante, à point la troisième ; n'importe : Rose Friquet est toujours l'amie de M. Renault. Le critique de Ycdvenir, expliquant ceci à ma mère, disait: « Ce n'est « pas avec la femme qu'il couche, c'est avec le

« rôle... » Je n'ai pas compris, mais, à tout hasard, j'ai baissé les yeux.

« Maintenant que vous êtes au courant des petits potins qui défraient ici nos conversations. Je viens au but sérieux de ma lettre. Êcoutez-moi, mon cousin.

« Depuis que vous nous avez quittées à Annecy, Laure ne va pas bien. Elle n'est jamais extrêmement aimable dans l'intimité, ma grande sœur, mais actuellement, non!... ça ne marche plus du tout. Elle ne nous parle guère, elle s'enferme des heures entières dans sa chambre et en sort avec les yeux rouges, elle fait des scènes à tout le monde pour un rien. Avant-hier, — j'en frémis, — elle a dit : a Zut ! » au chef d'orchestre. Que s'est-il donc passé entre vous deux à Annecy ?

oc Un incident est venu aggraver la situation; il y avait quelque temps qu'on h'entendait plus parler du baron, quand brusquement, dimanche dernier, 'ce personnage aulique nous est tombé dessus. Maman ne l'adore pas, vous vous en dou tez ; moi, je le trouve asse^ ridicule pour être amusant

pendant la première heure, mais intolérable ensuite. Néanmoins, il a fallu faire bonne figure, déjeuner avec lui, nous promener avec lui l'aprèsmidi. Le croiriez-vous ? Laure a été charmante pour ce Belge. Était-ce simple désir de nous agacer? Était-ce le dépit d'être délaissée par vous? Vous me direz que cela ne servait pas à grand'chose, puisque vous n'étiez pas là. Mais notre cœur, à nous autres femmes (ne riez pas), est si mystérieux !

ce Le soir, le baron a repris le chemin de la mèrepatrie, car ses fonctions, grâce à Dieu! ne lui permettent pas de demeurer une nuit complète sur le sol étranger. Laura, après son départ, nous a paru encore plus nerveuse qu'avant. Elle a recommencé à nous parler; mais comme elle ne nous parlait que de son mariage, de Van Heyst et de la cour de Léopold, maman a oublié à plusieurs reprises sa mansuétude naturelle, et il en est résulté des scènes pénibles. Heureusement que les dernières répétitions sont venues distraire ma chère aînée et mettre un peu d'équilibre dans son esprit.

« La première de Faust a lieu mardi prochain, c'est-à-dire après-demain. Comme vous pouvez le prévoir, le baron assistera à cette solennité; il viendra même passer la journée à Lille, entre midi et dix heures du soir; il déjeunera et dînera avec nous. « // faut absolument que vous venie\ aussi, » C'est maman qui me dit de souligner, et j'obéis avec plaisir, si la petite barre peut vous décider. Vous serez notre convive, vous assisterez à la représentation : vous aurez même sur le baron cet avantage de n'être pas obligé comme lui de prendre le train de dix heures pour ce Brouq'sl, » et vous souperez avec nous. Annoncez votre arrivée, la veille, dans un petit mot adressé à Laure, où vous direz, par exemple : a J'ai vu « dans le journal que vous débutiez demain... Je a veux être là, etc.. » Vous tournerez cela très bien, j'en suis sûre.

a Nous tâcherons que vous ne vous ennuyiez pas trop. Lille est une grande ville mélancolique, comme je vous le disais tout à l'heure, mais il y a un beau musée avec une tête de cire célèbre qui est de Raphaël, à moins qu'elle ne soit de Michel-

Ange, à moins qu'elle ne soit d'aucun des deux. Nous vous y traînerons en compagnie de Van Heyst.

a Allons, vite un mot à Laure. Elle vous attend impatiemment, croyez-le bien, quoiqu'elle ne le dise pas. Maman et moi, nous sommes comme «Ue, mais nous vous le disons.

a Je vous tends mon front, mon cher Henri; fermez les yeux en le baisant, et pensez à ma sœur. Je me suis laissé dire que les hommes usent parfois d'un moyen semblable pour aimer à distance.

a GuiGUi. »

« T.'S. — Maman me dit : a Ajoute en postée criptum :

oc Surtout, pas de lapin ! »

<L J'obéis. »

Arras, 27 septembre.

(( Ma chère Laure,

a Je veux être sincère avec vous. C'est volontairement, c'est avec préméditation que je ne vous ai point écrit depuis que nous nous sommes quittés. Faut-il vous dire que je n'ai pourtant pas cessé de penser à vous ? Les quelques jours passés dans votre chère intimité valent à eux seuls tout le reste de ma vie. Mais nous avons joué un jeu dangereux, au moins pour moi. Je vous aime, vous le savez; je vous aime depuis des années: voici que je souffre de vous aimer trop. Vous, votre cœur est ailleurs; vous m'avez sans doute oublié déjà : peut-être cette lettre vous trouverat-elle aux côtés de l'homme à qui vous devez appartenir. Dans ces conditions, est-il sage de nous revoir? Non, n'est-ce pas? Pourtant, j'ai voulu connaître votre volonté. Mardi prochain, des affaires de service m'appellent à Lille; j'y passerai la journée, et, le soir, j'assisterai à la

représentation de Faust. Si vous me l'ordonnez, j'irai vous saluer. Sinon, je me cacherai derrière la grille d'une baignoire, et vous ne m'apercevrez même pas.

« Je baise mille fois vos mains, ma chère et cruelle amie.

<r Henri. »

lAîle, 27 septembre, minuit.

a Je trouve votre lettre, Henri, en revenant de la répétition générale. Puisque vos affaires vous appellent à Lille mardi, venez déjeuner à la maison, rue Neuve, 14. Mon futur mari sera là. Vous serez raisonnable et gentil avec lui, n'est-ce pas ? Je vous aime beaucoup, je vous assure. Mais la vie est la vie. Ne me rendez pas malheureuse... Ne me demandez pas l'impossible... A mardi, nous comptons sur vous.

<L Laura. 3>

Après avoir lu la lettre de Guigui, Henri Nodier l'avait froissée avec colère et jetée dans sa corbeille en s'écriant : a Quelle vilaine petite âme ! » Dix minutes plus tard, il avait ramassé la boule de papier, et, la déployant, avait relu les quatre pages. Le côté comique lui sautait aux yeux, maintenant, assurément un peu odieux, mais pourtant comique. La sérénité de cette mère et de cette petite sœur, préparant la chute de Taînée, suscitait le rire comme presque toutes les bassesses humaines inconscientes... Et puis, ce qu'on lui proposait était bien tentant... Laure était si jolie ! Et ce serait une si agréable victoire d'amour-propre de la ravir à ce Belge riche!... Le soir, il se décida à écrire à Laure, en se donnant à lui-même cette excuse : a Après tout, je l'aime ! » Et quand il reçut la réponse de sa cousine, où il n'était pas malaisé de démêler l'arrièretendresse, il eut un élan de passion sincère et baisa la carte où la chanteuse avait tracé sa prose naïve, d'une bonne grosse écriture bourgeoise.

Il partit, le mardi, par le train qui arrive à Lille à onze heures du matin. Passé Douai, -tomme il

gâtait de ftûti &^sS^^ M conm sur k peati, il se domia enoii^ témoignage : a Je suis émuj donc je suis sincère, î> Et il conclut qu'aimani; sincèrement Laure, il était bien naturel qu'il cherchât à la posséder. Pourtant sa complicité avec M™® Castelain et Guigui persistait à le gêner, a Bah ! se répliqua-t-il à luimême, si Laure est jamais à moi, j'enverrai promener ces deux entremetteuses. » Il fit le compte de ses revenus : six mille francs de rente, neut mille de traitement et de fi-ais quelconques, cela complétait une quinzaine de mille francs par an. « J'en donnerai dix mille à Laure, pensa-t-il, et je vivrai avec les cinq autres. Si elle m'aime, cela lui suffira. » En ce moment, il redevenait effectivement jeune, sincère et fou.

Trois quarts d'heure après, il montait l'un de ces petits escaliers en vis, noirs comme un escalier de cave, qui desservent toutes les maisons du Vieux-Lille. Au second étage, il s'engagea dans un corridor pareillement obscur. Quelqu'un lui barra le chemin.

— Castelain? demanda-t-il à tout hasard.

— Cest vous, Henri ? J^èïwîit iipç ^ peu hésitante. Venez !

Il saisit au hasard, dans lobscuritc, l'un des dé Isa cousine, et posa ses lèvres dessus.

main et laissez-vous conduire; il fait terriblement noir, ici.

Il se laissa mener jusqu'à une porte, et cette porte ouverte, le jour reparut enfin, dans un salon de dimensions médiocres, meublé avec un goût bizarre, provincial et rococo. La cheminée, le guéridon, le secrétaire, étaient couverts d'affreux bibelots en coquillages. Deux fenêtres ouvraient sur la rue.

M°^^ Castelain entra au même instant.

— Le premier arrivé ? fit-elle en lui tendant les deux mains. C'est gentil; vous n'avez pas rencontré le baron ?

— Ma foi, je n'en sais rien. Comme ce personnage m'est inconnu...

— C'est vrai, je suis bête... Enfin, vous allez le voir.

— Bonjour, mon cousin, fit Guigui paraissant

à son tour. Donnex-moi votre cbapeai% TOtttS canne et votre pardessus,

£t comme il se débarrassait ratre ses matins^ âtelbigUssaàfâféâle^

— C'est iââf^|e|i«âi i^iii^ être Béâuhmtt

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix,

— Sommes-nous assez mal logées, hein ? demanda la mère de Laure en s'asseyant. Dire que c'est tout ce que nous avons trouvé dans cette sale ville! Deux cents francs par mois; je couche dans un cabinet de toilette, et Guigui dans la salle à manger. Il y avait bien deux chambres inoccupées au fond de l'appartement; mais on voulait cent francs de plus, et, ma foi, nous avons préféré nous gêner.

— C'est l'ennui de la vie de théâtre, répliqua Henri, l'esprit ailleurs, à lire dans les yeux alanguis de sa cousine. Ces changements perpétuels...

— Il y en a bien d'autres, allez ! soupira Laure. Des pas sonnèrent dans le corridor, le bruit

martelé d'une canne. Guigui ottsftitlà, jiÎÉ^ fracas et annonça :

— M. le baron Van Heyst, conseiller intime et secrétaire personnel de Sa Majesté, commandeur de Tordre de Léopold !

— Comme elle est drôle, cette petite I fit <fc^ rière Guigui une bonne grosse li^i j^ éE^^^ belge.

Et Guigui s'efFaçant, le baron parut. C'était un homme de haute stature, avec des jambes et des bras trop longs, un buste tout d'une pièce, sans taille, un visage rose, glaîfejé 1^ fetead» lui donnait l'air d'un enfant un peu mûr et hv^ gué. Il portait une redingote noire fort ample, un pantalon à raies, un plastron bleu uni et un col cassé. Il tenait dans sa main, en même temps qu'un chapeau haut de forme, 4<Bt gwils tmgèB qui n'avaient pas été mis.

Il s'arrêta sur le seuil en apercevant Henri; le bon sourire qui plissait sa figure s envola, et il demeura un instant comme figé, les yeux en arrêt, la bouche entr'ouverte, en une atdtude de surprise si comique que Guigtii, M*^^ Gistekifi

et Laiire éclatcrenc de rire. Henri souriait. Mais Laure se maîtrisa, voyant pâlir son iiaocé^ ce s'avanjant vers lui, lui tendit son front.

I iuirc prit la lugin du hms^ mVmmkmm

devant Mcnri :

— Mon amii je vous présente lïion cousin,

ht hsmnVm Heyêtm

Les deux hoofunes se serrèrent k main. Henri murmura cetre phrai^ donc il défJoia intàiîeiife^ ment la banalité :

^ — Monsieur, j'ai beaucoup entendu parler de Vouç par ma tante cousines^ et je suis ttès

heiïfeux de faire votre connaissance.

— Et moi aussi, monsieur, lit Van Heyst, sans réussir à dissimuler son mécontentement, moi aussi, je suis très heureux, très honoré, savezvous ? Seulement je n'avais pas entendu parler de vous, moi. Non, ça, je ne puis pas dire !

Castelain s'approcha du baron, lui mit

— Ce monsieur?.» Qui est ce mofiSJËtirî

mm mt lè e% xifâdikât liim en

— - L^ire^^ Jonc, vous, vihiin j^iloiix, vous n'allez pas faire des yeux pareils, n'est-ce pas? Est-ce que nous n'avons plus le droit de recevoir nos parents, maintenant? Un enfant que nous avons connu tout petit!

— Oui, appuya Guigui; tout petit, pas plus haut que ça!

Et elle mettait sa main à plat, tout près du plancher.

— Et puis, reprit la mère, Henri est amoureux de Guigui, lui.

Henri chercha les yeux de Laure; le regard qu'il lui jeta voulait dire clairement:

— C'est vous que j'aime, vous seule!

Et le sourire de Laure répondit :

— Je le sais bien !

La bonne figure de Van Heyst, aux paroles de M°^^ Castelain, s'était éclairée d'un contentement naïf.

— Ah! monsieur le cousin est une fois amoureux de M^^^ Guigui? Voilà un joli mariage, on

Toi kùl^àm hAI^Kk

peut dire. Et Guigiiî^ allë^ étlmam âmoiifisq:# ik monsieur le cousin ?

Il d-tsait ham'reuXj ham rçuse, d avec une aspirâttoiï «(ââafe^J^ jr^^^mbler le joli

Guigui pprun^ffîitlé d# p&MÎQ^ fessionnal :

— Oh! maman... Pourquoi racontes-tu ces choses-là?

— Allons, mes enfants, à table, s'écria M™® Castelain en prenant le bras du baron.

Henri offrit le sien à Laure, et, comme on franchissait Tétroit passage menant à la salle à manger, il effleura d'un baiser le bout de l'oreille de la jeune fille.

— Finissez, Henri, fit-elle à voix basse.

Il répliqua sur le même ton :

— Je vous adore !

On se mit à table. M™^ Castelain avait le baron à sa droite, Henri à sa gauche. Laure était la voisine de droite de Van Heyst; puis venait Guigui, qui se trouvait ainsi placée à la gauche de Henri.

— C'est égal, pensait le jeune homme, tout en dépiautant des crevettes, on trompe quelqu'un ici, et je suis bien aise que ce ne soit pas moi.

Le repas fut gai. La pedte mysrificarion innocente qui avait germé spontanément dans la cervelle de M^^ Castelain mettait tout le monde en joie, et le baron, rassuré, s'entretenait maintenant avec Henri de l'air le plus naturel et le plus sympathique. Guigui, de temps en temps, s'amusait à faire des yeux tendres à son cousin, et alors. Van Heyst, s'imaginant découvrir quelque chosé, poussait le coude à M™^ Castelain ou à Laure, avec un clignement de paupières.

On parla théâtre, naturellement. Les trois femmes passèrent en revue la troupe, depuis les directeurs, qui étaient des ce rats, » jusqu'à la troisième dugazon, « qui coûtait cent sous, » déclara M^^ Castelain avec autorité. La seconde chanteuse, — des premières au besoin, comme l'annonçait le programme, — avait une assez jolie voix, presque une voix de falcon, tant elle était ronde dans le médium, mais les notes hautes

étaient: courtes ; et puiS| vraimeatj le jeu était trop godiche à la scène.

^ Jeanne DdmaSj, danaixda Henri.

m*avez-vous pas dît qu^élîe 'faisait partie de îa troupe?

— Oui, répondit Guigui. Même elle nous a demandé de vos nouvelles, Henri. Vous voyez que vous lui avez fait impression, dans le temps.

— Quelle grue ! cette Delmas, s'écria Laure.

Il faut vraiment ne pas être difficile pour faire la cour à ça. Elle a une tête de mort, et rien que des os sous la peau. Qu'est-ce qui plaît aux hommes, dans une femme pareille ?

— Ah! voilà, fit M™*^ Castelain, découpant un perdreau. Tu ne peux pas comprendre, toi, Laure, parce que tu es pure... Mais Delmas ne manquera jamais d'amants, crois-moi. Elle en a déjà tué un à Bordeaux..., le petit Péchaubès, qui est allé mourir de la poitrine dans les Pyrénées... Ce ne sera pas le dernier.

Le baron, qui mangeait consciencieusement, buvait comme un Saxon et parlait peu, déclara,

en je^iç m iegârcl termite k ,ir(>mp$ à& droite :

— Ouï, madame votre mère a raison... Vous êtes pure..* Vous ne pouTez pas comprendre^

Et il cligna de l'œil d'un air qui signifiait que lui, Van Heyst, connaissait le tréfond des choses, et avait parcouru toute la gamme des folles caresses.

Guigui, les yeux au plafond, eut un éclat de rire sec, qu'elle éteignit tout de suite.

L'entretien tomba sur les journalistes : Fauvel, doux comme un ecclésiastique; Reiger, parlant toujours de ses relations dans la presse parisienne; Borie, qui tutoyait les actrices et les appelait ce petite » ou « ma chérie. »

— En voilà un qui me diplaît, fit Laure en chipotant une crème à la vanille. Il le voit bien, du reste, et ne s'avise pas de me dire ce tu, » à moi.

— Oh ! toi, répliqua M°^® Castelain, tu n'es pas comme les autres. Tu es une artiste hors pairf d'abord. Et puis, tu as ta mère avec toi, et avec ce

porce-respecc-làj vois-tu, personne ne iç man-

te îepas 5'achevatit dam k àsî^ éâKf ei fil^(|tii^^ Van H^jFst devint tendf^r E écarta un

#Â chaise de la mhlcj et s emparant de la main gauche de Laurc, il rraîna dessus^ et sur la naissance du poignée nu, ses grosses moustaches kiéndi^ hmm essayait de reprç^jfi M pQ^.

[iS%.îm peu pâle. l^iécètÊë^cxîfi^

iferinmoA de théâtre, ce déballage de potins tîe coulisses, de rurpitudes de filles et de journalistes, l'avait amusé d'abord, puis vite écœuré et attristé. Cela sentait la poussière, le maquillage rance et le gaz fumeux comme un magasin de décors, ou une vieille garde-robe d'actrice. En cet état d'esprit, la familiarité du Belge l'exaspérait. Il lui semblait que le baron prenait sa revanche, et qu'à l'heure présente, c'était lui, Henri, qui était ridicule et berné. La jalousie brûla les derniers scrupules qui survivaient dans sa conscience.

— J'ai été rudement bête d'hésiter! pensa-t-il brutalement.

Et il ajouta en lui-même, en regardant la face

COUSINE tAUKA 3t|

de bébé hors d' i^^m^

— Toi, mon vieux, ru me paiems cela, et si je ne te fais pas cocu, ce ne sera pas ma faute!

M°^® Castelain contemplait cette scène muette avec le sourire indulgent d'une femme qui en a vu bien d'autres. Guigui faisait des boules de mie de pain.

On passa au salon. La mère de Laure mit ses lunettes et déplia VEurope artiste, une petite feuille dramatique que la bonne venait d'apporter. Le baron entraîna Laure sur un canapé. Henri et Guigui s'assirent assez près d'eux pour entendre leur conversation.

Van Heyst, tenant toujours le bout des doigts de sa future, disait d'une voix lourde d'homme qui a trop bien déjeuné :

— Est-ce que petite Laure sait pourquoi son ami l'aime?

Distraitement, la jeune fille faisait: « Non!» de la tête.

— Il l'aime, reprenait le Belge, avec des mines de nourrice, parce qu'elle a de beaux petits ze-

zieux noirs; parce qu'elle a un beau petit né-nez; parce qu'elle a une belle petite bou-bouche avec des quenottes blanches...

— Quel idiot! pensa Henri.

Il aurait voulu pouvoir lui casser quelque chose sur les reins, mais, comme en ce moment la jalousie le rendait vraiment amoureux, il prit le parti de se venger sur Laure.

Il se leva, murmura quelques mots à l'oreille de Guigui. Tous deux s'éloignèrent vers l'autre bout du salon, assez loin des futurs époux. Henri s'assit sur tin pouf, et, tenant les mains de la fillette, se mit à lui dire des choses gaies et lestes, tout en observant la sœur aînée. Guigui, que ce jeu amusait, tapait sur les doigts de son cousin, baissait les yeux, riait de pedts rires convulsifs. A la fin, Henri la saisit par la taille et l'assit sur un de ses genoux.

Laure, qui ne les avait pas perdus de vue, retira brusquement sa main des mains de Van Heyst, et s'écria :

— Guigui! veux-tu bien être convenable!

— Qu'est-ce que je fais de mal? déclara Gui-

gùir cTim lit mm^^ Ù& 60 p^t ém

jouet? Tu joues bien avec h bai^ mî, et m nV'Pt pas ton cou,sin.

Castelain quitta son journal des yeux.

— Allons, Guigui, fit-elle doucement, sois raisonnable; n'agace pas ta sœur.

Henri, mécontent de lui-même, se leva et reposa la fillette sur ses pieds.

— C'est moi le coupable, cousine Laure...

C'est moi qui ai attiré Guigui dans ce petit coin, et qui l'ai assise de force sur moi. Du reste, je vous la rends... Il faut que je vous quitte.

— Vous partez? fit N[^^ Castelain, étonnée.

Vous ne venez pas au musée avec le baron et nous? Mais nous allons nous ennuyer horriblement, alors!...

Van Heyst ne broncha pas.

— Merci pour lui, murmura Guigui, entre deux voix.

Laure faisp'r. sa moue.

— Oui, reprit Henri, je suis forcé d'assister à une conférence d'ingénieurs du conu'ôle, qui

%i6 COUSINE LAURA

coiïiraence à tpoif hetireé. lÊt wîeî qiï'îl est trùh heures moins un quart.

— Mais vous reviendrez dîner avec nous?

— Je suis désolé; on m'a invité à dîner chez l'ingénieur en chef des ponts. Vous ne m'aviez pas prévenu. J'ai accepté.

A ce moment, le baron, que cet entretien n'intéressait pas, voulut passer son bras autour de la ceinture de Laure.

— Laissez-moi donc! s'écria celle-ci brusquement.

Et s'écartant, elle mit un fauteuil entre elle et son fiancé. Van Heyst, navré, balbuda:

— GorfordomI quoi est-ce que j'ai fait?

— Allons, s'écria M™® Castelain, effrayée par l'électricité éparse dans l'air. Puisque vous nous quittez, Henri, au revoir. Mais vous viendrez au théâtre, ce soir?

— Si je puis, sûrement.

Et se tournant vers le baron :

— Monsieur..., enchanté...

— Moi aussi, monsieur... Moi aussi, très heureux, sav'-vous !

Guigui s'avança et ofTrir ?on fronr. Henri le hsha parmi les cheveux nnir^, pui^ il, ceiidt: [a main à Laure, et levant son regard sur elle, vit qu'elle avait des larmes dans les cils.

M"^^ Castelain sortit derrière le jeune homme. Quand ils furent au bout du corridor noir, elle lui secoua rudement le bras.

— Hé bien! vous êtes fou, voyons? Vous recommencez Yôs bêtises? Ca vous amuse de voir pleurer Laure?

— Mais je n'ai rien fait! dit Henri hypocritement.

— Tenez, vous êtes un nigaud !... Vous ne saurez jamais vous faire aimer d'une femme.

— Que voulez-vous? répliqua le jeune homme.

Ce Céladon belge m'exaspère; si je restais, je finirais par lui dire des injures. Il vaut mieux que j'aille prendre l'air.

— Soit, reprit la mère d'un ton radouci. Mais surtout ne manquez pas la représentation de ce soir. Vous viendrez nous voir sur la scène. Le concierge sera prévenu, et vous laissera passer.

— C'est entendu.

Et comme Us se $mpj^uthmmBi hi^^ Ç^^^ lain répéta; ^Wmâ s^Tcst n'allez pas nous manqua*

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