‹ Cousine Laura: moeurs de théatreChapitre 4 sur 4 · IO · texte numérisé non relu

IO

ES hommes les plus tendres, les hommes les plus doux font souffrir les femmes qu'ils aiment; ils les font souffrir, et goûtent un cruel plaisir à penser qu'elles souffrent. C'est qu'une telle souffrance est la plus indiscutable preuve de l'amour. Les larmes de l'amante rassurent mieux l'amant lorsqu'il s'éloigne, que ses transports de joie lorsqu'il revient. A l'heure où chante l'alouette, Roméo peut connaître s'il est aimé.

Henri quitta la demeure des Castelain dans cet état sentimental spécial, où le cœur est troublé

220 CDUSlNt lAUKA

les rues au hasard r « Elle m'aime, mâiQt^âtit j en suis sûr. En ce moment, clic ne pense qu'à moi; elle y pense douloureusemenr. EUe souffre Impadeiill^liç î^pof ma qui ^st auprès d'elle.

soir, »

Il était bien résolu à venir en effet; mais, jusqu'à rheure du théâtre^ il ne voulait pas courir le risque de rencontrer la lamille CastelaÏQ traînant après elle le baron Van Heyst. Il consulat $a mc^TO, fUe marquait eûS&â6itt#ie^^ se Mppek <|tî*tni train» quittais Lille dans une dizaine de tnînutes^ le menait aux mines de l*Escarpelle, et qu'il pouvait être de retour à huit heures environ, après avoir passé deux heures

— Je li^ie^

se dit-il.

Une heure après, en plein pâjm llotf^ il entmit ^ dans le bureau de PlageL ^

Les deux amis ne s'étaient pas revus depuis ^

avec émotion.

— C'est égal, disait Plagel, c'est bon tout de même de se retrouver, quand on est deux vieux copains comme nous autres.

— Oui, répliqua Nodier. L'amitié, vois-tu, il n'y a encore que ça. Tout le reste ne vaut pas la peine que ça coûte.

Plagel allumait sa pipe. Il s'arrêta subitement :

— Tiens! tiens! tiens! il y a donc du nouveau? Nous sommes malheureux avec les petites femmes?

Henri, peut-être parce que sa conscience n'était pas tout à fait en repos, n'avait pas, dans ses lettres, rendu compte à son ami des événements d'Annecy.

— Oui, répondit-il après un instant d'hésitation. J'ai revu Laure, te rappelles-tu? Laure Castelain, ma cousine... Elle chante à Lille, en ce moment.

— Si je me rappelle! J'ai encore sur l'estomac un certain bock que tu me fis prendre rue de

i2ï ÇOUSINE tAU^

Henri haussa épaules,

— Que tu es bétel laMe est absolument Elle va se marier,

— Avec tmî

~ Rac6nt&-mm âif ligetm

sur son fauteuil.

Henri conta ce que Paul ignorait, le voyage d'Annecy, l'attitude de M™^ Castelain, la demichute de Laure, puis le départ, la lettre de Gvm 0akM M}èm^ à^ àààà mS^m^ Shgâ, ê&m^

stûs in te rro m pre ,

Eh bien! qu'en dis-tu? fit Nodier

Paul secoua le culot de sa pipe contre le pied du fauceuiL

^ ^ dis c|ue il CIlM^tèl^

fille, er que la seule pmtém mtêmêâmè éà h famille, c'est Laure.

— Alors, toi, tu n y toucherais pas?

^jSioî* mon petit, grâce à nm hf^èm

savante, et peut-^&e $.msi parce que j'^â dl ttsé tfêi î^î^ « beaucoup^ |t #ê pouis^ jonni'hm tt plus belle fèillâÈ^ ilu monde

comtne de ça... (il fit claquer ses doigts).

Je ne suis donc pas un exemple à prendre pour toi.

ment.

Plagel chercha que^Qè fénaps tmé êi^^ précise de sa pensée*

Mo^a Dieu, dît-ïl enfin, je ne vois pas trop, Jefèma^^ esc la vérité en tnanèie de moeurs... £st^ important? Ës^ce insignifiant? Je m m$ fijcé* Seulement, laiss^moi te faire une observadon r re rappelles-tu Ôiïtrç: calcul sur la yeïtti des actrices, à l'Ëcole ?

et naïf comme nous, ce calcul. Pourtant, il conduisait à une vérité : savoir que c'est le tout petit nombre des femmes de théâtre qui mènent une vie régulière.

214 COUSINE LAUf^Jk

« î>ul., Bi bien?

— Êh bien! mon cher, ce calcul, qui dis^a alors tes scrupules, se retourne aujourd'hui contre toi: car il se trouve que ta cousine, maintenant au théâtre, fait partie (chose qu'on ne pouvait prévoir) de ce taux pfSlj^ éeiltîSii|iinent réduit des actrices qui se conduisent bieiÎ4:!l'îti|^^^i^ dévier du cliemin droit um feînjtejé ^è^p^njieUement vertueuse,

— i Tu as raison, dit Henri sérieusement, lAm Vpt% fjém^ tmttt et je suh homblenuËnt jaloux

^^Mije te parle au point de vue théoriqi^^ bien entendu. Dans la prarique^ je suis fixé d'avance,.. Tu/eras tout ton possible pour être Famant de cette pauvre fille, et, vraisemblablement, tu le seras. Par conséquent, mes conseils ne servent à rien, et, si tu veux, nous parlerons d'autre chose.

— Je veux bien, fit Henri. Mais c'est penser à autre chose qu'il me faudrait.

— Eh bien! viens faire un tour dans la mine.

Ca t'éclaircira les idées.

Jusqu'à l'heure de son départ pour Lille, Henri, vêtu d'un bourgeron de mineur, suivit son ami dans les galeries du palais noir. Il aimait son métier; cette promenade l'intéressa, et, vraiment, pendant quelque temps, il oublia presque Laure. L'effort d'esprit, la vue du travail humain assainissent la pensée et dissipent les vapeurs de sensualité égoïste.

Comme Plagel l'accompagnait à la gare, il lui dit :

— Si je t'avais toujours près de moi, mon vieux Paul, je vaudrais mieux, il me semble.

— Bah ! répliqua Plagel, tu n'es pas si mauvais que ça, va. Seulement, tu es un peu dangereux pour les femmes, comme tous les jeunes gens qui sont restés sages très tard.

Ils s'embrassèrent, assez émus, en se promettant de se voir le plus possible. Et le train partit.

Rentré à Lille, Henri courut au Grand Hôtel, y loua une chambre pour faire ses ablutions à l'aise, y dîna. Le temps pressait, ce qui lui ôta le loisir des réflexions.

COÛSIHE LAUltA

A huit heures, il gagna le théâtre j et prit au ^^ûnt^b un fâuteuil d^otchestrç. La toEe éfgSl

XJtt homme d'une quarantaine d'années^,, a cheveux hlancî^, à la barbiche blanche, l'air clcgant et jeune tout de même, monta au pupitre, rassembla son monde par un petit roulement du bois de l'archet. L'orchestre attaqua l'ouverture.

Cette musique de Faust, demi-voluptueuse, demi-mystique, un peu banale aussi, qu'on dirait faite pour bercer les langueurs des amours bourgeoises, les passions médiocres, sans grands élans, s'harmonisa merveilleusement avec les rêves du jeune ingénieur. Elle lui suggéra le désir des baisers, elle chassa de sa pensée les scrupules indécis qui se rebellaient contre son appétit sentimental. Henri, d'ailleurs, était de ceux que le théâtre, même dépourvu de prestige, exalte infailliblement; de ceux auxquels il suggère, avec le goût des aventures, l'espoir du bonheur qui naît des caresses.

^ 11 se laissait bercer par les motifs délicats, par

les récïtarir? ondoyante, par les voix légers^ qui,, des coulisses, murmuraient la chanson ;

Qui sommdîk ericûf^^^

quand sûuddn, sur un signe de l'hommê w mantelet rouge, le fond du théâtre s'ouvrit, et touce blanche dans un halo de lumière oxhydnqiie, le buste moulé parle corsage à taîlie|,tês adtmîâbles cheveux c^âmsif :fim^' m. mm:

apparut, assise au rouet*

Faust, sur la scène, eut un sursaut d'émocioû, ifiOiES sincère que Henri, sur son fauteuil... Pour la pmâî&rt fois, le jeune homme voyait Laumâu A^iiëi ^ it l^^^t à lai k ^daineté des apparitions, feiif ^iMrtifeilité, leur fixe regard insaisissable. Un remous de curiosité agirait la salie; on se levait des fauteuils, on se penchait au balcon des loges. Henri pensa, avec un orgueil secret:

— Elle est belle, elle est admirée; et c'est moi qu'elle aime.

Au second tableau, le chœur des vieillards chanta faux. La valse célèbre fut dansée par deux couples grotesques qu'on chuta énergiquement; mais on goûta Méphistophélès dans la « Ronde du Veau d'Or, » et Jeanne Delmas, le mince et gracieux Siebel, qui détailla gentiment ses répliques à Valenrin.

Enfin, se rendant à l'église, Marguerite parut. Et comme Faust s'élançait vers elle, offrant sa main droite, Henri crut s'apercevoir que le regard de la jeune fille se soulevait un peu, parcourait les rangs de fauteuils, s'arrêtait sur lui.

Non, monsieur... Je ne suis demoiselle Ni belle.

Et je n ai pas besoin qu*on me donne la matn.

La phrase fut déroulée d'une voix si pure, si ample, si chaleureuse, que toute la salle éclata en bravos... L'acte s'acheva au milieu des chuchotements. Le rideau tombé, Henri gagnait le couloir, quand une ouvreuse l'arrêta.

— N'est-ce pas Monsieur qui connaît M"^^ Castellani ?

— Oui, c'est moL

— Castellani demande à Monsieur de venir sur la scène un moment.

— Bien, j'y vais. Par où passe-t-on?

— Si Monsieur veut me suivre?...

Elle ouvrit une pedte porte de fer, et, s'effaçant :

— Le foyer est au fond de la scène, à droite. On plantait le décor du jardin. Henri enjamba

les parterres, se glissa entre les portants, et finit par accéder à un corridor sur lequel donnaient le foyer des artistes et le magasin des accessoires.

Le foyer était encombré par les journalistes et les abonnés. Au fond de la petite pièce rouge, basse dé plafond, tendue de papier maculé et éraflé, Laure, la gorge enveloppée d'un fichu de chenille rouge, recevait les félicitations, de son air demi-boudeur, demi-souriant. M™® Castelain causait aVfec un homme en veston, à gros ventre, quelque journaliste. Elle avait saisi un revers du veston et le secouait énergiquement, tout en parlant. Van Heyst, accoudé au piano, ne disait rien, semblait inquiet et consultait fréquemment sa montre. ^

— Bonjour, cousin Henri.

Henri se re cou ma 5 Guigui lui sauta au cou et F^mbrassa en lui glissant àl'oreiUe :

— Regârdeï h tête de lîiti Ifîeiil

Les vieux étaîent mm* qui* TOïic5a%iié$ 4mm un angle du foyer, jetaient sur le jeune homme des regards mécontents. Henri sourit et dit à sa cousine :

— Vous seriez bien gentille d'avertir votre maman que je suis là. Elle m'a fait demander, et cela me gêne de l'aborder au milieu de tous ces gens que je ne connais pas.

Guigui courut parler à sa mère, qui lâcha aussitôt son journaliste et s'écria :

— Où est-il?

Henri s'avança.

— Eh bien! vous êtes gentil, vous! Vous promettez de venir nous voir, et il faut vous envoyer chercher! Dépêchez-vous d'aller féliciter Laure.

Laure avait aperçu Henri, et elle allait à lui. Il lui prit la main ; il murmura à demi-voix :

— Laure, vous êtes une grande artiste... Je vous adore.

— N'est-ce pas, que j'ai biea âit nîa phrase? répliqua ractrice,

— Divinement... Votre public vous appartient. Il gardait la main de sa cousine dans la sienne,

et pressait doucement le bout menu des doigts. Elle récoutait parler et souriait.

— Comme vous êtes jolie... Vous avez bien fait de jouer avec vos cheveux à vous; vous êtes une délicieuse Marguerite brune... J'ai une envie folle de vous embrasser là, dans le cou !

Il lui chuchotait des tendresses, de tout près, excité par le voisinage de ces gens autour d'eux, d'autres hommes qu'il devinait prêts à lui disputer la conquête de Laure, excité aussi par l'atmosphère lourde et surchauffée des coulisses. En ce moment il aurait voulu crier à tous les gens qui l'entouraient : « Elle n'est pas à vous... Elle est à moi! à moi! à moi! »

Une large main se posa sur son bras, et la voix du baron prononça :

— Monsieur, bonsoir!

En levant les yeux, il vit le pauvre courtisan si bouleversé, si triste, qu'il en eut pitié.

Laure se reculait, Tair boudeur, mécontente

— "^^i^ ^éém q|tlè je ffi%m. Me} fit %ii M^$^ ^ imm^ la voix... Vous vodeî tttieux être une fois seule avec Monsieur?

La chanteuse haussa légèrement les épaules.

Henri répondit pour eïïei

^ Ifim mni 'i^^- Nàtts n'avons pas âè ^ inets pour vous. N'êtes-vous pas de la famille?

— Ça, je voudrais bi«ffl|6|i& Bd^^ aéi^ coiiquement.

' Et, prenant le poignet de la jeune fille :

— LaurCj ajouta-t4l, je suis obligé de partir ftrfe ifak fmif^ .pfmW^msVl m quant de dk heures.,, je

«av'-vouFî!

Laure eu cun sourire énigmad^ue.EUe murmura*.

— Merci. Au revoir!

ENts le corridor, favettisseujr hurla î

Des bruits de pas dégringolèrent feso(|fer.

Une voix fémimae mitfiniïm au passugei. tout près de Nodier:

ni

^ Biîîîsoîr, ©î<»$kiff îMi^î

— Qui Éât-cfe? demanck Henri, qto se Tetonfr ïiant, ne vit personne.

— Cette grue de Delmas, je pense, fit Laure.

Si elle n'avait pas peur pour son entrée, elle serait venue vous cramponner ici.

Le foyer se vidait. Bientôt il ne resta plus dans l'étroite pièce que Van Heyst, M^® Castelain, Laure et Henri.

— Allons, baron, fit M°^^ Castelain. Dépêchez-vous, vous allez manquer votre train.

Il répondit docilement :

— Vous hâv' raison. Au bon revoir, madame.

Laure, ma chère petite femme, voul'-vous me dire adieu?

D'assez mauvaise grâce, elle tendit son fi-ont; mais sentant sur elle le regard de Henri, elle baissa la tête, et le baiser n'effleura que ses cheveux.

Le Belge s'éloigna d'une allure de parade. On entendit son pas sonore marteler le corridor, puis descendre l'escalier des artistes. Une porte s'ouvrit et se referma. '

Alors M°^* CasteîïUii cxéçam une gambade 4Écompagnée d'un geste de gamine, la main gauche capant sur la nuque, la droite lancée horizontalemeat à la hauteur des yeux, Ei elle

— Oh ! madame, fit Henri.,, Ce pauvre baron I Laure s'abattit sur une banquette ;

Sa mère releva le mot :

— Aujourd'hui?... Avec ça qu'il est quelquefois autrement. Tu en avais perdu l'habitude, voilà tout... Et dire qu'il va venir comme ça trois fois par semaine!...

Le régisseur parut sur la porte :

— Mademoiselle Castellani..., ça va être à vous, s'il vous plaît.

— Allons! fit Laure.

Elle se leva, arpégea quelques notes sur le piano en s'essayant la voix, jeta sur une chaise

Henri y demeura quelques instanrs. Mamî0^ liant qu'il était scul^ Técroîtesse et la banalité sordide de la petite pièce le blessaient. Il se leva à son tonr et gagna U scène. La toile de fond y ménagent %m tùM lîâ^mi^ ^ ^m p&^mit d^ chiichocements. Il prêta roreille.

~ Voyons, disait une voix aiiftwiiip^e de chevrotements, voyons, mignonne..., di ces-moi quand*.., décidez-vous. Nous pardrons un soir,.,j comme celutKi,., Nous sommes à deux pas delà gare^ kfnmtî^^if l

— Oh ! répliqilâîc Foigane plus délibéré de Guigui, ce n'e:^r pas la peine de faire tant de mystère... J'ai plus de treize ans, vous saveZj et m mannWerrapas les gendarmes... Seulement, quand n&uf-serofis efïseiïiWe, qtr'es^i?é que noirs ferons?

Le « vieux » murmura quelques mots, très bas. Guigui l'interrompait avec de légers rires :

— Mais non..., je ne comprends pas..., je ne sais pas du tout, je vous assure!

2^6 COUSINE LAUHA

^ ^^^^J-^ V-rr ■ , — .r^ -T^--.A

Henri passa au second plan; entre deux port.inc?, il aperçut la silhouette de Marguerite assise devant le roucc :

iemamw déiouUit sa tuélodie gothique»

prend-elle cette intuition des sentiments les plus délicats? pensait Henri, Car elle n'est ni très intelligente, ni très passionnée. Mai^. voilà, ccst une arâstc.j elle a le don. Quel dommage ce serait

& il se promit séifeusôiiéol: % # jpas^ mettre qu'il en fut ainsi.

On bissa la romance du rouet; après l'air des "Eijou2ç, deux bouquets combèrent aux pieds de Marguerite*

COUSINE LAURi^ ^ %fj

A €è taiiîti îstfàfif 'îes

yeux, aperçut en face de lui, du côté jardin, un visage qui lui souriait. C'était Jeanne Delmas, assise sur une chaise, d'une grâce gamine dans son travesti de Siebel.

Il répondit à son sourire, content de la retrouver là. Elle appartenait, elle aussi, à son passé, elle avait été mêlée au premier épisode de sa tendresse. Il lui sut gré de n'avoir pas gardé rancune au dédain d'autrefois.

— Comme elle a dû me trouver naïf, en ce temps-là! pensa-t-il.

Mais Laure entrait dans la coulisse, montait sur un escabeau, pour la scène finale. Il s'approcha d'elle et lui prit la main :

— Encore bravo! murmura-t-il.

Il baisa cette main, gardant aux lèvres, de son baiser, une fraîcheur de cold-cream et de blanc végétal qu'il savoura ensuite du bout de la langue, avec la passion puérile des amants quand ils n'ont pas encore possédé l'adorée.

Le rideau, après l'air de la fenêtre, s'abaissa sous un crépitement de bravos. Laure fut rappelée

2]8 feOïtslNE LAURA

çtetts Sm^ Sa mèm, en la feçeritfif au ^yetii^é^ brassa. Les âbdimési h$ pmmBms. idBmîme sur la scène,

— Mademoiselle, penne ttez-moi.,,

buts; mademoîseMe, permetrez-Tnor...

Elle souriait, serrait des mains, un peu excitée par son triomphe, répondant naïvement:

— Oui, ça va bien... Je sens que je suis bonne. Ou bien :

— Je ne crois pas qu'on ait souvent chanté Marguerite comme ça à Lille, n'est-ce pas, monsieur?

— Allons, Laure, monte vite changer de robe, dit M™^ Castelain. Il s'agit de ne pas rater tes entrées, maintenant.

Laure quitta le foyer, ouvrant devant elle le groupe des abonnés, des journalistes et des acteurs. Au coude de l'escalier, elle se retourna, et sourit à sa mère et à Henri, restés en bas.

Quand elle eut disparu :

— Venez un peu, Henri, dit M™* Castelain, J'ai à vous parler.

■ vtjtT^ . ^

Elle emmena ringénieur dans ce même coin

obscur oùf tout à Theuï^, Guigui causait avec

a son vieux,

' — Je SUIS très contente, liiî dît-elle, dépêcliant

ses mots. La salle est emballée, la presse sera

bonne. Ça va bien... Qu'est-ce que vous comptez

faire après le théâtre ?

— Mais... prendre un train quelconque et retourner à Arras.

— C'est que... je me sens souffrante, moi...

J'ai une névralgie, j'ai mal aux dents... Je ne peux plus tenir ici: je vais aller me coucher. Êtes-vous homme à ramener Laure à la maison?

Elle eut, à ces derniers mots, un léger fléchissèment de voix qui trahit son émotion, malgré l'apparente indifférence des mots.

Henri, lui aussi, sentit sa gorge se contracter. Il balbutia :

— Certainement... Mais... Laure voudratnelle?

— Pourquoi pas? Êtes-vous son cousin, oui ou non? Ce n'est pas la première fois que je

confie Laurc à un ami. Vnn Hcysc Ta reconduite bien des fois, à Bruxelles, ou son camarade Morator, à Boideaux..* Dii xeste^ moi^ je Ale^ à

là ebo^ quand elle redescendra*

Quelque temps ils demeurèrent debout Tui^ en face de l'autre, se considérant sans parler, Henri souffrait d'un étrange malaise, comme si Qîl M eâ§ en&ncé des pointes d'aiguille à fleur

— C'est h clé de chez nous* Vous pourrez rentrer quand vous voudrez. Si Laure avait envie de souper, il y a un bon restaurant de nuit en face

Êtfe s'éloigna. Henri Nodier restait à k mêtm place, tournant k clé dans ses doigts,,. Était-ce vrai, ce qui arrivait là? Ou bien rêvait-il?,.. Laure livrée à lui» la nuit.,. Laure seule avec lui dans un

rappela comme le Champagne la grisait, transformait la petite bourgeoise tranquille en une vierge alanguie et amoureuse... A pas lents, tandis que les choristes femmes couraient du côté cour pour la première passade de la scène de l'église, il gagna un tabouret laissé libre par le pompier de service, et s'assit, la tête dans ses mains. Il voulut tout oublier autour de lui; il s'abîma dans la pensée que tantôt, dans une heure peut-être, Laure serait sienne. Comme des soubresauts de conscience s'agitaient encore au fond de luimême, il les abattit à coups de désir. Fermant les yeux, il imagina qu'il tenait la jeune fille dans ses bras, qu'il baisait ses yeux, sa bouche, sa gorge pâle; il imagina le corset tombant, ses lèvres s'imprimant sur la batiste de la chemise, l'étreinte qui emporte et qiii lenasse^ puis la su* prême convulsion, l'extase î|'''îàf5#e.îl$«!i^ vit. L'acte entier passa autwr«lê€fis. érocaaoïisi comme une étrange fantasmagorie : par intervalles, la voix de Laure venait frapper son oreîUe^ donnait une réalité au rêve.

de baisers,

— Eh bicn!.„ eh bien!„. bdyblltiâ"i^^€iî&,.*

Qu'est-ce que vous ayez} Eclui hiiicEait ;

p0^ïï^S^m fSt$^m bras..., je les iààm^ ÉÊ^ jufê I

Elle le mt u troublé, si sincèrej qo^elle, qui f^Ééâli £ie temùê^ ^tms profondas.

Elle lui posa sès deux maîm sut les épaules, et Us^ se baisèrent aux Lèvi$$ dans Tonibre^ appuyant longuement Xmé ittï l'autie iems bouches closes.

I^uie se dégagea la première, s'éloigna ?ef5

Q^i$gin^Arièt3.BM passage* C'était boHj dites ?

H — Quoi? balbiitia-t-il,

- — Làj dernère la toiie de fond?.., avecLaure?...

COUSINE LAUltA 24) .

JK^ G0Bsk Wéflri! Il pBiét/^fiék f pmûd goût, ma grande Fccur... Ecoutez Uîi(|îfûu.

[:11c le m m c u a 11 u foyc r, c t Je fit asseoir sur une banquetce, près du piano.

— Maman vous a dit le programme, n'est-ce pas? Nous nous éclipsons, elle et moi, pendant que Laure sera perchée au sixième dans le tableau du Valpurgis... Si elle nous cherche, une fois redescendue, ne dites pas que nous sommes parties..., ça pourrait la fâcher et lui faire rater cAnges purs.

— Soit, répondit Henri. Il me sera facile de lui taire la vérité quelque temps; mais, à la fin, il faudra pourtant s'expliquer.

— Arrangez-vous pour ne pas éventer la mèche jusqu'à la fin de la représentation. Quand ma sœur aura quitté la scène et qu'elle remontera dans sa loge pour se démaquiller, glissezlui la chose en douceur. Elle fera un peu la moue, criera ou pleurera un peu pour la forme ; mais, comme elle ne peut tout de même pas coucher au théâtre, elle finira par se calmer, et vous la ramènerez à la maison... par le chemin que vous voudrez.

En di.^anc cela, elle perçair les prunelles du jeune homme de son regard direct, ironique et effronté-

en robe blanche, ceinte d'une corde, les cheveux épars sur le dos, la face blanchie par la céruse qui simule la pâleur de la captive. L averrisseur çonroquait les figurants pourrapothéose du der-

— Guiguil

Lapetire surgit de sa banquetrCj avâllt de ç|uicter Henrlj lui glissa ces mots :

>^BéiÉè^àâi»J Henri. N'oubliez pis k champagtièf

...Et voici k jardin clMr0^^ Farfmié 4& m/rt£ et de rm***

distraits sur le plancher, sur le piano, sur les murs.

Chaque minute qui rapprochait de Theure dédsmt iui ôlâit un peu dé îié^ôliïicî», îl se souvint

éMédoc, quand Laure, encore élève, chantait au piano Tair des Saisons. Alors, il rêvait d'être aimé d'elle, dans l'avenir, lorsqu'elle serait actrice et célèbre; il rêvait, au sortir de la scène, de l'emporter jalousement, serrée contre lui, tout à fait à lui. Eh bien! par un étrange caprice des circonstances, ce rêve juvénile était près de se réaliser. Tout à l'heure, Pacte fini, il allait emmener Laure, seule à seul. S'il savait agir sur cette volonté de femme, qu'il connaissait indécise et fi-agile, Laure se livrerait à lui ; elle serait sa maîtresse, dans un cabinet de restaurant de nuit, c'est-à-dire dans le cadre de dorures, de lumières, de glaces et de fête qui convient aux aventures de théâtre. Oui, le rêve d'enfance se réalisait; et voici qu'à l'instant de sa réalisation, le jeune homme avait peur; il eût presque souhaité n'avoir pas entre ses mains le sort de son amour.

Au delà des deux toiles de fond, affaiblie par

la distance, la voix de Marguerite avait entonaé

Atîges purSj anges raâÎÉUx,

For te:^ mon âme an sein Jes cimxî

pim juste! àUdJ<i m'abaftdùmul

Et à chaque reprise de rinvocanon, la voix s'exaltaitj, atteignait *|0| ïîialtçs du registre^ à ces

heurtent FàrdÉ& f«feS«ï^ doulouteôsâoafeïlt, Henri, le cœur bouleversé, hésitait, ne savait plus à quoi se résoudre. Lorsque Marguerite, s'abattant sur la paille de son cachot, lança le cri

il fit un puéril rapprochement entre le nom de Faust et son propre nom. La cruauté de Fœuvre dont il allait se rendre complice lui apparut et l'épouvanta. Il se raidit contre le désir :

— Non! je ne ferai pas ça, pensa-t-il... Je ramènerai Laure chez elle, tout simplement.

Puis, tout de suite, il songea au vide, à la dé-

ception, au remords égoïste qu'une pareille conlitteiice laisserait en lui.

— Ahî... je ne sais plus. Arrive que pourra!... Le rideau tombait, parmi les applaudissements,

les bravos, les rappels. La meute des figurants, libérée, se rua vers les escaliers ; les machinistes levèrent les toiles; les lampes grillagées de la scène s'éteignirent. Henri, toujours seul dans la petite pièce rouge, vit par la porte grande ouverte sa cousine qui montait les marches, levant d'une main sa jupe blanche. Trois messieurs d âge mûr refluèrent vers le foyer, attendant leurs maîtresses.

— Mon Dieu ! que va-t-il arriver? pensa Henri. Autour de lui, cet envers de théâtre qu'il voyait,

revêtait un aspect de déroute hâtive. La scène était déjà toute noire; un garçon vint éteindre sans façon les lumières du foyer, et Henri, chassé de son refuge, dut arpenter le corridor, côte à côte avec les trois messieurs. Bientôt les choristes femmes descendirent des loges, horribles à voir ainsi, la taille roulée dans des waterproofs sordides, coiffées de chapeaux innommables. Quelques-unes

client senlesî, la plupart au bras d'un mari ou d*un amant, chanteur comme elles. Elles emplisft^Ëzif |i d'une pu^tèuf ^

^^Ip^quent quotid^ttèlllélll'isff^ coM-creams rancis et des vêtements vermineux. Plus lentes à se démaquiller, les actrices apparurent ensuite : dame Marthe, d'abord, grosse personne d'allure bourgeoise, à la figure rose et reposée de dévote, puis Siebel*, joliment habillée, avec une toque minuscule et un boa de plumes, qui jeta à Henri un très furtif regard d'intelligence, car Renault, l'inévitable bijoutier Renault, était là, — l'un des trois personnages qui attendaient. Et ce fut tout... Le corridor redevint vide, vide l'escalier. Seul, le dernier garçon de scène attendait dans un coin, somnolent sur son escabeau.

— Elle tarde bien, pensait Henri, tracassé d'anxiété.

Des bruits de portes ouvertes et refermées résonnèrent à l'étage supérieur, bien perceptibles dans le grand silence. La voix de Laure alterna avec une autre voix de femme.

cîi^ mademoiselle?

- — OoL La coiîtiirière apporte le coscume à deux heures ec quarc. Je veux <jue vous soyez là pour Tessayage.

^Eîingia iiii pas, ti'eftWE^:|^îf îtliifc m ifëlâfçl. Maman m^attend, A demain^

— A demairïj mademoiselle.

Les pas se rapprochcrenc, gagnèrent Tescalien Laure apparut, serrée dans un manteau, la tête enveloppée ^4à0 é^|iEt^4e blonde noire, Tair

peur de trébucher dans la pénombre.

En apercevant Henri, elle sourk.

— TienSj vous êtes encore là, Henri? Vous ir^tw souper avec nous?

VLbÛhumt

— Mais, Laure, c'e?f je SUIS chargé par M'"= Castclain de vous raïttener cïiesE Wu§- EUe 5 esc trouvée souffrance.

Laure s'arrêta, le front envahi par un nuage de mécontentement.

— Commenii m ^l/ià^f^M^ék^

— Oui, elle avisât k îS^t^c^

— Et Guigui?

— Guigui est pumc en nvcnie temps.

L'actrice resta un instant immobile. Sa figure

se ié^mf&^ ^ Bfi' larmes loi

lïtoiidâ lésyeîjfc

— Oh ! fie-elle, en frappant du pied.*. Ce sont' des misc'rahles. toutes les deux! C*est une infamie, ce qu'elles font làl Et vous, Henri, je ne vous croyais pas capable dè VOîis prêter à des ^ saletés pareilles. Si vous vous imaginez que c'est comme ça que vous m'aurez, vous vous trompez, allez !

Henri, torturé de remords, prit la main de Laure, qu'elle essaya vainement de lui dérober.

— Laure, je vous jure que je ne suis pas coupable. Tout cela s'est fait autour de moi, sans moi. On ne m'a pas consulté. On m'a mis une clé dans la main, et l'on m'a dit : <r Ramenez Laure à la maison. » Devais-je refiaser?

— Il fallait me prévenir. Je les aurais bien fait rester, moi !

— Mti% iêfl&i, reprit Henri, sentant déjà U main de sa cousine se détendre dans la sienne, je ne comprends pas bien votre colère, Laurc, Qu y a-t-il d'excraordinlire à ce que je vous ramène chez vous? Je suis votre cousin, et vous demeurez à deux pas d'ici. Croyez-vous que je vais abuser de la situation? Vous n'êtes vraiment pas raisonnable.

Laure hocha la tête. Elle épongea ses yeux, rabattit son écharpe sur le haut de son visage, et dit :

— Eh bien! partons; dépêchons-nous!

Elle précéda son cousin par l'escalier. Derrière eux, le garçon de scène éteignit le dernier lamr pion. La concierge vint sur le seuil de sa loge, en chemise, regarder qui s'en allait si tard, puis tira le cordon.

La porte s'ouvrit largement, poussée par une rafale humide qui fouetta de gouttes d'eau les joues et les vêtements des deux jeunes gens.

— Tiens ! fit Laure, il pleut. Avez-vous un parapluie, Henri?

— Non ! je n'ai emporté qu'une canne, bête-

ÇQUSIPÎE LAURA

<^ Elle est recouchée, ce serait trop long... Nous n'avons pas cinq minutes de route- Allons comme ça. Tant pis si nous sommes mouillés !

Ils panirent w l)î^ l'an de Tautre. Tout était

lôf û petite place oblongue bordée de vieilles maisons. La pluie faisait miroiter les gros pavés inégaux; les papillons de gaz, secoués par lèvent, dansaient dans les jiéve^bères.

C^iitme ils tournaient le coin dn monument^ longeant k façade latérale que bpfdb' ^6 'JQIâi=* quisc, la pluie s'exaspéra, crépita avec un fracas de grêle, criblant le vitrage. Ils durent se blottir tout contre le mur*

—Attendons 1» lasiiHife i4 pfe^lii Iw»^ sommes abrités, répliqua Laufi^ otâ^« de dessous le bras de Tingénieun

Devant eux s'alignaient les pignons ruisselants éhm m© Vieux-Ulle- Tout étaic clos et noir.

$0W0^t4^mitr^^ jtf*is»siif un

— Cousine Lame, fit-il huai blemeoij vom êtes toujours fachcc conrre moi?

— Ne parlons plus de ça, fit Laure, détournant la tête.

Il insista :

— Laure, dites-moi que je suis pardonné... Et, pour me le prouver, accordez-moi quelque chose.

— Quoi? fit-elle, distraite.

— Il est absurde, il est dangereux pour votre santé, et surtout pour votre voix, de rester dehors par un pareil temps, au vent qui vous gèle et à la pluie qui vous trempe. Vous risquez d'attraper une extinction et de ne pas pouvoir chanter après-demain. Après votre succès d'aujourd'hui, vous faire doubler jeudi, ce ne serait pas habile.

— Que pouvons-nous y faire? dit Laure, un peu effrayée par les paroles de son cousin. Voulez-vous que nous essayions de courir jusqu'à la rue Neuve?...

— Non, c'est impossible. Voyez..., la pluie

COUSINE MffM

cierge ?

— Elle est recouchée, ce serait trop long.,,

comme ça* Tant pis si nous soinmeâ mouilÈSéî

Ils partirent au bras Tun de l'autre. Tout était désert autour de la façade postérieure du théâtre, sur la petite place oblongue bordée de vieilles maisons. La pluie faisait miroiter les gros pavés inégaux; les papillons de gaz, secoués par le vent, dansaient dans les réverbères.

Comme ils tournaient le coin du monument, longeant la façade latérale que borde une marquise, la pluie s'exaspéra, crépita avec un fracas de grêle, criblant le vitrage. Ils durent se blottir tout contre le mur.

— Diable ! fit le jeune homme, ça se corse.

— Attendons un instant ici, puisque nous sommes abrités, répliqua Laure, ôtant son bras de dessous le bras de l'ingénieur.

Devant eux s'alignaient les pignons ruisselants d'une rue du Vieux-Lille. Tout était clos et noir, sauf, à un rez-de-chaussée, les losanges coloriés

COUSINE LfiUKA 3f)

îtansparenc ; ihorteur.

— Cousine Laure, Hc-ilhmnblejpeQt^irQiis êtes toujours iTichée contre moi?

— Ne parlons plus de ça, fit Laure, détournant la tête.

Il insista :

— Laure, dites-moi que je suis pardonné...

Et, pour me le prouver, accordez-moi quelque chose.

— Quoi? fit-elle, distraite.

— Il est absurde, il est dangereux pour votre santé, et surtout pour votre voix, de rester dehors par un pareil temps, au vent qui vous gèle et à la pluie qui vous trempe. Vous risquez d'attraper une extinction et de ne pas pouvoir chanter après-demain. Après votre succès d'aujourd'hui, vous faire doubler jeudi, ce ne serait pas habile.

— Que pouvons-nous y faire? dit Laure, un peu effrayée par les paroles de son cousin. Voulez-vous que nous essayions de courir jusqu'à la rue Neuve?...

— Non, c'est impossible. Voyez..., la pluie

ment. Si nous demandions un parapluie à la concierge ?

— Elle est recouchée, ce serait trop long...

Nous n'avons pas cinq minutes de route. Allons tomme ça. Tant pis si nous sommes mouillés !

Us partirent au bras l'un de l'autre. Tout était désert autour de la façade postérieure du théâtre, mt la petite place oblongue bordée de vieilles maisons. La pluie faisait miroiter les gros pavés inégaux; les papillons de gaz, secoués par lèvent, dansaient dans les réverbères.

Comme ils tournaient le coin du monument, lïïjïgeant la façade latérale que borde une marquise, la pluie s'exaspéra, crépita avec un fracas de grêle, criblant le vitrage. Ils durent se blottir tout contre le mur.

r — Diable ! fit le jeune homme, ça se corse. Attendons un instant ici, puisque nous 50ï|imes abrités, répliqua Laure, ôtant son bras de dessous le bras de l'ingénieur.

Devant eux s'alignaient les pignons ruisselants d une rue du Vieux-Lille. Tout était clos et noir, aaïif, à un rez-de-chaussée, les losanges coloriés

couloir du cabaret* Un garçon se précipita à leur renconcre.

^fâi^ic& iS^^M^ti MM^iïyf

ruisselant?.

Ils pénétrèrent dans un cabinet carré» meublé d'une table servie» d'un canapé, de deux chaises et ^une glace. Un b<m fen dê coke rougissait rârre^ quand onleralegaz^Laurc^gênée^se pos^ é^vmt la glacej tournant le dos à Henri et m gjÊi^gùA^ Henri commanda brièvea^^ ^5 j^0m hi CTTte qu*on lui tendait ;

^ feéuâfo» ri^ çbâud, des huîtfesj m ^métem fit)td, nm iiSade de l^mes et dit i^mpagnc. Rondemenr.

H poussa h garçQU debars» Lattfê le teccmflit et dit:

— Qu*est-ce que vous avez fait? Vous imagU WSi^f&s^ que je vais souper id?

Kenri k wgtïda htm m ûm.

— Voyons, Laure, je vous en prie, pas d'enfantillage. Ne dirait-on pas que vous n'avez

tlidtte<irr Iteûs enverrons un #às^ttir'l3î«Açi'; mt wmtme mr k Grand'Pkce, et peiidant ce t^pl^lài vous preadfôx queliipe chme ét

..«Je©© wixpas entrer m restaurant, répliqua

MmBf m même bstanc, une quinte de kmïx là secoua et un iHsson k fit, d'un geste involoiïtairej se serrer contre Henri. La pluie hmsit furieusemenL

Laure, reprit Henri avec fermeté^ tout œîA * /çll ÊifÇ plitts je:

«àpi»6lîïèai^ affinue que vous allei

entrer au restaurant, tout de suite. Si vous n'avei pas confiance en moi, — ce que je n'ai vraiment pas mérité, — jç vous laisserai seule et j'irai moiznéme chercher le S^açi. ip^im mon farâs.

ifefeur réelle d'un dmg^i êfy^Ûhm^ï^^

— Soîtj di[-cllc. Allons vire.

Ils franchirent la rue, trempés jusqu'à la peau dans cette brève traversée, et se jetèrent dans le

couloir du cabaret. Un garçon se précipita à leur rencontre.

— Par ici, madame, monsieur!...

Et la serviette flottante sur le bras, il les précéda. -Eux suivirent au hasard, aveuglés d'eau, ruisselants.

Ils pénétrèrent dans un cabinet carré, meublé d'une table servie, d'un canapé, de deux chaises et d'une glace. Un bon feu de coke rougissait l'âtre; quand on leva le gaz, Laure, gênée, se posa devant la glace, tournant le dos à Henri et au garçon. Henri commanda brièvement, sans regarder la carte qu'on lui tendait :

— Un bouillon très chaud, des huîtres, un perdreau froid, une salade de légumes et du Champagne. Rondement.

Il poussa le garçon dehors. Laure se retourna et dit :

— Qu'est-ce que vous avez fait? Vous imaginez-vous que je vais souper ici?

Henri la regarda bien en face.

— Voyons, Laure, je vous en prie, pas d'enfantillage. Ne dirait-on pas que vous n'avez

2f6 COUSINE lAUaA

■ ^x,w:^nr--ri i^j i La - — .. -■ ■■ ■ ■ > ^ L f.

Éîle répondit:

^ Je veux bien prendre un bouillon, mms de pluSj et vous serex raisonnable,

~ Très raisonnable, répliqua le jeune homme Il blik ftxU^ ipi^^fcî^

pe^t âlif & mb^^ de h cheminée. Allon^ Igil^^j^moî vous débarrasser de f^ligf is^.^p^g^ trempées qu'il faut faire sécher.

Lestement, il dénoua Técharpe, Tota sans déranger un clfeveu, puis dénoua l'agrafe du maiK teau. taure se laissait faire, demi-moue, demisourire.

Il revint à elle, ayant suspendu l'écharpe et le manteau. Il lui parla tout près de l'oreille.

— Voyons, ma chère amie, accordez-moi la faveur d'être votre hôte ce soir... Bien évidemment ce sera la première et la dernière fois, et je ne prendrai que ce que vous me donnerez. Mais soyez gentille, Laura. Moi, je vous aime bien; il ne faut pas me faire de chagrin.

Laure ne répondit pas, toujours appuyée à la

4buce cbaleurk pénétrait; elle sel^lli^dfj^ à rindulgence, di5po$ée aii rire# Henri insista:

— Lauraj cousine Laura, répondcz-moi !

ll|maîtsa bouche «irl^itâffii 4e kiobe,^c^

Elle s'écarta un peu.

— Finissez, Henri, dic-etlc. Voas voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable, et que j'aurais tort de rester ici avec vous. s

Henri aUà s^àsseoiir mv funa d&s dcm chaiset

int Wilfle temps que durera notre $^{îér, je vous promets de ne pas bouger de *3ette chaise, ou, du moins» de n en bouger que si vous me le permette^;

pénitence. Elle se mit à rire,

— Que vous êtes enfant! Enfin, je veux bien vous croire et essayer. Mais, vous savez, à la preimêfé âi^|êt.|e ou je me $$me.

serviette.

Le garçon rentrait, portant les huîtres ouvertes et le Champagne. Laure aperçut la bouteille capuchonnée d'argent. *

— Henri, fit-elle, vous savez que je ne bois pas de Champagne.

— Non, je ne savais pas, répondit le jeune homme hypocritement. Garçon, vous apporterez une bouteille de chablis pour Madame. Débouchez le Champagne tout de même; j'en bois, moi.

Quand ils furent seuls de nouveau, ils restèrent quelque temps sans parler, occupés à citronner les coquilles vertes, à les creuser avec le trident de métal, à humer la pulpe charnue. Laure, rassurée et calmée, faisait honneur au souper. Henri, au contraire, n'avait pas faim, pas faim pour une bouchée : rien ne coupe l'appétit comme les préoccupations amoureuses. Le tête-à-tête, si facilement obtenu, l'étonnait, l'effrayait presque. Il méditait cette pensée dissolvante : ce Tout à l'heure, il va falloir oser, il va falloir tenter quelque chose! » Et il regardait Laure avec un

pâleur des actrices après les soirées de scène, ses cheveux châtains mal épingles, Fléchissants sur la nuque, quelques hourons oubliés laissant le Ikiui du corsage entr'ouvert. Il avait envie de se lever, d'aller poser sa bouche sur le sein de la jeune fille, et là, de lui demander pardon pour ses méchants désirs, pour les projets pervers ourdis contre son bonheur et sa chasteté, envie de lui dire : « Prenez garde, ne restez pas... Tout à l'heure, vous allez être en danger !» — « Pauvre petite, pensa-t-il en soupirant, comme c'est mal d'abuser de sa confiance et de son affection pour moi ! »

— Qu'est-ce que vous avez, Henri? questionna la chanteuse. Vous ne dites rien?

Henri secoua ses rêves.

— Je vous aime, dit-il. Pardonnez-moi de ne point trouver de paroles gaies. Je ne sais pas être anausant quand j'ai le cœur pris.

— Comme c'est drôle! fit Laure en affectant de rire. Moi, il me semble que d'aimer, ça doit rendre aimable, gentil et content.

— C'est que nous n'entendons pas l'amour de la même manière, cousine Laura. Dieu vous a donné un petit cœur tranquille, froid comme ceci, — il touchait de sa fourchette le seau à Champagne, rempli de glace, — un cœur que rien ne fait battre plus vite ni plus fort. Moi, j'ai beau me raisonner, ce qui me trouble le plus, c'est d'aimer.

— D'aimer n'importe qui, toutes les femmes, n'est-ce pas? fit Laure, vidant son verre, puis le reposant vide sur la table.

Henri y versa du Champagne, tout en répondant:

— Pourquoi me dites-vous ça? Il me semble que je ne le mérite pas.

— Bah! fit la jeune fille, tous les hommes sont pareils. Ils vous aiment quand ils sont près de vous, dès qu'on est loin d'eux, ils en aiment une autre.

— C'est vous qui parlez de cette façon, Laure? s'écria le jeune ingénieur. Demandez-vous à vous-même qui est plus oublieux ou plus capricieux de nous deux! Quinze jours à peine ont

ifiiaicKiii, je vûtii en {kis jugCp à nous voir comme nous sommes ici, dînant en camarades, à distance l'un de Tautrc, avec défense à moi de faire un gescE ou de prononcer un moi: cendres^ dirait-on quê |e tous ai teoue dzm llàbit qmmt jmm^% lâ^ que |&^fdiii û prmée à demi nue contre msm emmi mii^ mMi^X^ * du hasard, je,..

Laure rinterrompit, touEe rouge;

— Henri, je vous en prie, ne parlez pas de

Le garçon etsisie à¥i^ le sa croûte. Laure, pour OI^Mf It lTi^^ son verre d'un rrait.

— Laissez^ fie Henri, je découperai.

^ V^iial^itt'IC?^ Henriï 4it la câiiilietiiê<i^ teé ilè itêptoehe.

îliépondic :

« — Je vous demande pardon, je me suis trompé.

El, sur-Ie-champj il versa quelques gouttes de ^ablis dans le verre de sa cousine.

léflsênt les membres du perdreau, les femmes ont des esprits bien mystérieux. Quel sentiment éprouvez-vous pour moi? je n'en sais rien... Est-

k dont je sois sâr, c*est i^tk%

y a eu un petit nombre d'instants dans notre vie où, par je ne sais quel accord de circonstances, TOUS m'avez ef&cdv€ineiit aiiné| j'ea âttiai jusqu'à trois.

Lesquels? clà&âiiÉi

— Le soir des Utiidonges du SlfédoCj le roatui où j'ai quitté Annecy (cette minute dont vous ne voulez pas que je rappelle le souvenir^ — et enfin

lltissé baiser vos ièvi^«% lusses lâure repondit sérîeiii^îra£^

— Oui, c'est vraL

Elle aussi, maintenant, n'avait plus faim, bouleversée par les souvenirs que remuait Henri| gagnée peu à peu par k suggestioii' iâ^lil^ttSér

iDiijoiifÈ pour Êxaiser là asuduii^ eàfpn^ sça

çousin.

— On ne fait pas comme on veut dans la vie, Hewi; je sais bien que ça n'est pas gaiL,,

— Non, dit le jeûne homme. C'est même triste à pleurer ou à s'en aller, quelquefois.

Ils continuèrent à manger du bout des dents, sans rien dire, sans se regarder, étreints tous les deux par cette cruelle évidence qu'ils ne pourraient jamais s'appartenir l'un à l'autre de la façon qu'ils auraient voulue. Henri, cette fois réellement distrait, versa du Champagne dans le verre de sa cousine et dans le sien, et ils burent, ne sachant pas ce qu'ils buvaient.

Laure, par-dessus la nappe, tendit sa main.

— Si je vous fais quelquefois de la peine, ditelle, ne m'en veuillez pas. Je souhaiterais si fort pouvoir vous rendre heureux !

— Je le sais, fit Henri, enlaçant ses doigts aux doigts de la chanteuse. Je le sais et je vous aime.

Leurs voix à tous deux se détendaient dans les larmes, leurs yeux se cherchaient et se caressaient à distance. Une sorte de coup dé vent avait

balayé leur âme, chassé Teiivîè dt pister êk^ m^ qui n'érait pas leur tendresse, et cous deux arccndaient obscurément qu'une force étrangère à eux les poussât Vuu wrt l*autrÊ4

Ife pat J^fe$dn nm f^ messe. ]\feîs permeccez-moî de me rapprocher un peu de vous.

Elle fut couchée de ce qu'il lui demandait cela gentiment, avec des yeux et des mots bien soumis. Elle l'attira par la main :

— Venez, dit-elle.

Il se leva, poussa le verrou de la porte, et vint s'agenouiller sur le tapis, aux pieds de sa cousine qui avait un peu écarté sa chaise. Il enfonça son visage dans le creux de la robe, entre les genoux. Sous sa bouche, une des mains de Laure demeura prisonnière. Il piquait cette petite main de baisers et de morsures; l'autre main de la jeune fille lui caressait doucement les cheveux, le cou, le front. Puis il sentit qu'elle se penchait, posait sa tête contre la sienne; ils demeurèrent ainsi, les cœurs proches, envahis, l'un pour Tautre,

d'uiïe tendresse infinie, ou se mêbir, sans qu'ils sussent pourquoi, comme une vapeur de tristesse... Et Laure souleva doucement la tête de son ami, et leurs visages se touchèrent, joue contre joue, tandis que leurs lèvres effleuraient, au hasard, ce qu'elles rencontraient, le bout d'une oreille, les cheveux près de la nuque, le haut des vêtements, Ah ! qu'ils s'aimaient, à cette heure ! qu'ils s'aimaient profondément, sincèrement, avec un généreux et juvénile oubli de ce qui n'était pas leur amour! Comme Laure, toute palpitante, toute brisée, oubliait le théâtre, le baron, la comtesse de Flandre et la cour de Léopold!

Comme Henri, le cerveau dévasté et vide, oubliait les projets de séduction mûris à l'avance ! Qui des deux séduisait? Qui prenait l'autre en cet instant? Pas plus l'un que l'autre, certes, car ils n'étaient plus deux, déjà ; ils étaient ce composé mystérieux fait de deux êtres qui soudainement pensent avec la même pensée, souffrent et jouissent avec les mêmes sens. Ils étaient cette chose unique et fatale en laquelle l'amour fond pour un temps les amants.

Leurs lèvres s'écaienc jointes, et ces deux fleurs de chair, tantôt closes, tantôt en tr'ou vertes, se frôlaient, se pénétraient, puis se séparaient ea des

jâ# . k Mm # tL'msmK ^ m

de leurs sens, du désordre de leurs leganls» ftes

rougeurs qui brûlaient leur visage. Ensuite ils se reprenaientj et la vibranon de leurs nerh, parfois, «rrachaic à leur gorge un cri qui ressemblait à un

Mmn ^upira :

— Venez, je vous en prie!

— Où cela ? fit Laure, la voix brisée

— Sur le canapé..., que je sois près de vous..., tout près de vous !

Elle répondit :

— Oh! non, je ne veux pas... Mon ami!

Soyons sages.

Mais il s'était levé, il appuyait contre sa poitrine la tête de la jeune fille ; il lui disait, parmi des baisers :

— Si... Laurel... Venez! Je vous en supplie!... Pourquoi n'avoir pas confiance en moi ? Je ne

vous demande rien, rien que ce que vous voudrez bien m accorder... Que je vous tienne dans mes bras, et je serai heureux, et je ne réclamerai rien de plus...

Elle faisait : oc Non, non, » de la tête. Pourtant, elle céda : elle se leva, guidée par Henri, qui, sans la quitter des lèvres, l'amena jusqu'au canapé. Elle s'assit, les yeux fuyant la lumière.

— Comme il fait clair, ici ! murmura-t-elle, la main devant les paupières.

Henri voulut baisser le gaz, mais sa main tremblait si fort qu'il l'éteignit. L'étroit cabinet ne fut plus éclairé que par le reflet rouge du feu de coke mourant dans l'âtre.

Dehors régnait l'absolu silence nocturne de la province, que ne trouble pas une voix de passant, pas un roulement de voiture. Et la maison elle-même était assoupie.

Ils se reprirent, ils s'enlacèrent, ils s'étreignirent avec cette passion exaltée qui semble l'assâut des âmes affolées contre la prison des corps. Leurs mains se saisissaient, puis s'abandonnaient, puis frôlaient leurs vêtements au hasard, de ce

geste instinccif, commun aux amants et aux moribonds, Laure soupirait ; «HiearilM* Henrik,,

résistances qui tout de suite se cassaient, ne disait que ces mots : ce Je t'aime! Je t'aime!... » Les plaintes de la jeune fille, une à une, mouraient dans les baisers : — ce Henri!... Henri!... » Bientôt ces plaintes ne furent plus que des soupirs, puis un cri unique, puis des gémissements parmi un jaillissement de larmes...

A genoux sur le tapis, aux pieds de Laure qui cachait son visage dans les capitons du canapé, Henri suppliait :

— Laure, ma chérie..., pardonne-moi... Je t'aime ! Je t'aime ! Tu sais bien que je t'adore.

Il l'adorait vraiment en ce moment-là, le cœur dissous par la pitié, par le chagrin de l'avoir fait souffrir, plus encore que par le remords de l'avoir séduite.

— Laure! ma chérie! parle-moi... Je t'en supplie.

Non, elle ne répondrait pas; elle voulait pieu-

à rien... Lui h^àvt $^kàik m^^siï&BÇBit à réfléchir, à perc^ï^t Its 6iîï!||j|Ut3ic» .«fe qu'il avait fait.

— Laure, dit-il, il faut absolument rentrer... On va être inquiet, chez vous; je vous en prie, calmez-vous, apprêtez-vous. Si c'est ma présence qui vous blesse, je vais sortir.

Il ralluma le gaz, et, affectant de ne pas regarder la pauvre enfant, toujours blottie dans Tangle du canapé, il quitta la pièce.

Il courut au cabinet de toilette du restaurant, rajusta le désordre de ses vêtements, de son visage et de ses cheveux, puis passa à la caisse, où la caissière dormait sur son livre. L'addition réglée, il ordonna au chasseur d'aller chercher une voiture.

Quand il rentra, Laure avait renoué son écharpe, remis ses gants et son manteau. Elle s'appuyait d'un coude à la cheminée, et machinalement levait une de ses bottines vers le feu mort.

Henri s'approcha d'elle; il lui dit, très bas, très humblement:

donner?

£Ue eu£ un sursaut, et, d instinct» se recula un H^ââ^fit i|it^elle pieurair toujoerSt

ÛU cabinet.

— La voiture de Monsieur et de Madame est avancée.

— Partons, murmura Laure.

Elle sortit la première, suivie de Henri, qui vêtait à la hâte son pardessus. Quand tous deux furent côte à côte dans le fiacre et que la lourde voiture s'ébranla, le jeune homme essaya encore de tirer des paroles de celle qui venait de se livrer à lui.

Mais elle pleurait toujours, silencieusement, lentement, des larmes pareilles à cette pluie fine et muette qui mouillait les pavés, les maisons, les vitres du fiacre. Elle laissa pourtant prendre sa main et baiser ses gants. Seulement, elle dérobait son visage.

Le trajet ne dura qu'un instant. Devant la maison des Castelain, la voiture s'arrêta en rasant le trottoir.

ip

— Laissez-moi descendre le premier, dit Hentl Cest moi qui ai la clé, vous savez !

Il sauta à terrCj ouvrir la porte, Laure descendit à sûn tout.

fit lè fiiïâib^tiôiiiïfiê, il ij^lim.

Adieu î... Si vous ne voulez pas que je meure de remords et de chagrin, laissez-moi vous embrasser.

Elle tendit sa joue, que Henri, l'effleurant, sentit tout humide sous la voilette.

— Vite, vite, fît-elle, laissez-moi entrer.

La porte se referma. Henri paya le cocher, et, à pied, sous la pluie fine, regagna l'hôtel. Hâtivement couché, il fit son examen de conscience* Non sans surprise, il constata qu'il n'éprouvait aucun remords d'avoir pris la virginité d'une fille sage; une voix de triomphe chantait, au contraire, au fond de lui-même, qui disait : ce Ne l'aimaistu pas? Ne l'as-tu pas méritée par une longue ép/euve de tendresse? » Non, vraiment, il ne se repentait pas. Ce qu'il avait fait lui semblait légitime; il croyait voir, — clair comme le soleil, — que l'amour vrai porte en soi sa justification.

Seules souiTmnce physique qn'avm endurée la jeune fille, le troublait, au souvenir. 11 revoyait le brusque jaillissement de larmes, puis cette sdJlation de fontaine, lentej continue, intarissable, tandis qu'il la ramenait chez elle, ce Pauvre enfant.», répétait-ilj pauvre petite. C'est affreux de lui avoir fait mal, quand je Taime tant!.., » Et il se demandait, inquiet réellement:

— Que se passera-t*U demain? Me pardon* nera-t-elle? ou refusera-t-elle de me revoir?

11 s'endormit dans ces pensées. 11 dormit d'un sommeil appesand, opaque^ que nulle transparence ne traversa. Il dormit écrasé par cette paix de la chair qui, dans la jeunesse, venge et restaure toutes les fatigues, aflirme la victoire définitive de la nature bienfaisante sur les dévergondages de la volonté- Et dans ce bain de quotidiennes misères, comme a dit « le grand WiU, durant dix heures il oublia son inquiétude et son espoir, Laure elle-même, et Famour, et toute la vie.

L était midi passé quand, le lendemain, un coup frappé à la porte de sa chambre le réveilla.

— Entrez, fit-il, cherchant à rassembler ses idées, désorientées par la vue d'un milieu qui ne lui était pas familier.

Le garçon d'hôtel parut, une lettre à la main.

— Voici un mot qu'on vient d'apporter pour Monsieur. On a dit que c'était pressé; alors, j'ai cru bien faire en réveillant Monsieur.

— Oui, vous avez bien fait, répliqua Henri.

Est-ce qu'on attend une réponse?

— Non, monsieur. Le petit gamin qui a apporté la lettre est reparti tout de suite.

COtJSlKË LAUTIA

— C'est bon, merci 5 laissez-moi, je vous sonnerai tout à rheure.

Le garçon sortit, Henri, sans quiccer son lit, fendit Tenveloppe, sur laquelle il avait reconnu récriture lourde et laborieuse de sa cousine. Une émotion extraordinaire lui pompait le sang vers le cœur; un instant, sa vue fut si brouillée qu'il ne put pas lire*

— Voyons, pensa-t-il, tendant les ressorts de sa volonté. Suis-jeun enfant? Âi-je peur?

Oui, il avait peur, peur que cette lettre ne for une lettre de reproche et de rupture, peur que ce rectangle de papier n'apportât l'adieu formel, de^finicif, de la femme qu'il aLmaît-

II rapprocha de nouveau de ses yeux, et, cette fois, plus calme, il lut :

ot Venez à la maison, Henri. J'ai tour dit à maman, et nous voulons vous voir. Ne tardez pas crop longtemps* Nous vous attendons,

OL Votre amie.

Accoude à son traversin, k lettre aiix doigts^ les yeux perdu?, Henri songeait. Quoi! c'était ceb, U lettre J\ine jeune fille JcHorL'c. L|tic'lqiJes heures après la défloration ? a Comme la vie est simple, pensa-t-il. Un romancier eût écrit trois pages pour une pareille lettre, tâchant d'imprégner ses phrases de reproche tendre et d'amour exalté. Au lieu de cela : — J'ai tout dit à maman... Venez... Ne tardez pas trop! — Trois lignes!... Voilà la vie. »

Il se vêtit à la hâte. Il parlait à demi-voix.

— Que va-t-il sortir de l'entrevue? La lettre est indifférente, ni froide, ni fâchée... Une légère, bien légère nuance d'affection dans les mots: « Votre amie... » Va-t-elle me demander de l'épouser?

Il s'arrêta à cette hypothèse, qui expliquait assez bien, semblait-il, la brièveté de la lettre, l'absence complète de reproches, l'allusion à M"^® Castelain... a Et, si c'est bien cela, pensat-il, que terai-je?... » Il n'hésita pas longtemps. — « J'accepterai... J'aimerais mieux autre chose, évidemment, mais j'accepterai... ,J'ai tiré le vin.

je dois le boire. Seulement, plus de théâtre, plus de famille, bien entendu ! ]&

eoarage :

— Faut-il tant me plaindre, après tout?, Une jolie femme» que j'aime, qui m'aime, parfaite*

ïkft |iftwaei), moi?

Le souvenir Im liîfet 4^ ibîûIïÇ^ ineffatï^ de la possession.

— Ah! parbleu, s'écria-t-il tout haut. Je recommencerais encore. Il n'y a que cela de vrai, que cela de bon au monde !

Il sortit enfin, assez résolu, le cœur armé. En deux minutes, il gagna la rue Neuve.

— Voilà un des plus graves moments de mon existence, pensa-t-il, en sonnant à la porte des Castelain.

Ce fut M™® Castelain qui vint ouvrir. L'obscurité du corridor était telle, qu'ils ne voyaient point, l'un l'autre, leur visage.

— C'est voîis, Henri? fît la mht de Laurc.

Sa voix Âoâ&aic faux, Henri f^pU^ua sèdi^ ment:

Oui, c'est moi- Laure m'a fait demander,

BoHit&e^ lîil^ ^ê k précéda 1^ voulait pas être vue, Henfi» qui la suivait, snîva dans le pent salon S ©ë^uillages quand elle n'y était déjà plus.

11 posa son chapeau çur un guéndpijj et resta

temeiits venaient jusqu'à \m <ié la chambre voisinêi dont la porte était entie-bâîllée.

Puis cette pOîte i?0iïTOt douchent, er lAupe parut.

Êlle était pâle, les paupières rougics et gon-

mouchoir humide et chiffonné.

Elle s'arrêta sur le seuil, et regarda Henri.

Ce regard de souffrance er de rendresse, il le reçut en plein cœur. Toute sa chair en tressaillit, ses ^erf$ en Eirenc éîecdisés. Mi^É^ qu^utie

lèvres, il s'était précipité vers sâ mtî tresse d'une heurej il la pressait contre lui, il la baisait passionnément; il balbutiait:

— LaurCî ma chérie! ne pleurez pas„. Je vous aime. Répondez-moi. Ne aimez-vous plus ?

Elle murmura :

— Si, je t'aime I je t'aime bien, va!

Quand ils se séparèrent, tout vibrants d emoû ils s'aperçurent que M™^ Castelain était entrée dans le salon. Elle les regardait; elle souriait, les joues pouipres. Quelques larmes luisaieiu dans ses yeuK,

Elle tendit les bras à Henri.

— Allons, fit-elle, venez m'embrasser, vilain garçon*

11 s'avança, se laissa prendre les mains. Elle les serra fortement, et, le baisant aux oreilles, elle lui dit très bas t

— Pauvre pedtel*,. Elle a écrit au baron ce marin pour lui donner son congé!... Il faudra la rendre heureuse j elle vous aime bien.

Et lui, gagné par rémotion sincère de cette mère de théâtre, pensait ;

• Ce n'ait |ïas méiiîâtii^ô^ femme, âptès tout!

Le calme leur revenait à tous les trot^, à présent que le pas difficile était franchi. Henri avait feiokic Laure, leurs mains se caressaient, tandis qu'ils se parlaient à voix basse : lui, tendre et pressant; elle, les yeux humides et pourtant rassérénés.

— Bonjour, cousin Henri, fit une voix claire,, un peu ironique.

C'était Guigui. Elle tendit aux lèvres de son cousin un visage composé, moitié sérieux, moitié railleur. Et le regard qu'elle lui jeta le troubla.

— Vous restez à déjeuner avec nous, Henri, je pense ? dit M^® Castelain.

— Oh oui!... Reste, chéri! murmura Laure en jetant à son cousin un regard de jeune mariée.

Henri, qui éprouvait un extrême besoin de solitude, répondit :

— Ce matin, c'est impossible. Songez que voilà plus de vingt-quatre heures que j'ai quitté mon poste, et que je n'ai pas ouvert mon courrier d'aujourd'hui. Mais, si vous me le permettez^

aSO COUSINE LAUKA

|e feîaëfldHî ^ soif f£tr le tniiii 4e imit h€$u^ quinze. N est-ce pas, Laure?

— S'il le faut! soupira la chanteuse. Je tiûô^ prends bien que tu as tes occupations.

— Sûr, observa Guigui. Il ne peut tout de même pas demander un congé pour ça,

— Eh bien! conclut Castelain, soit! Allez vite régler vos affaires de boutique à Arras, et revenez-nous le plus vite possible. Vous pourrez venir tous les soirs à Lille, je pense?

— A peu près.

— Et vous avez votre chambre au Grand Hôtel?

— OuL

— Vous y êtes bien?

— Bien... Comme on est dans une chambre d'hôtel.

— Ah!

Elle réfléchit un instant.

— Laure, fit-elle, écoute un peu!

Elle attira sa fille dans l'embrasure d'une fenêtre et lui parla bas. Laure faisait la moue, baissait les yeux, disait :

COUSINE LaUKA

Henri et Guiguî s'écrièrent ensemble:

— Eh bien? Est-ce fini, les confidences?

— Ma foi! répliqua M^^ Castelain, prenant brusquement son parti, pourquoi ne pas s'expliquer ^l^ldeineiit avec Hentî?:^ 1f4ï3;s conçeireE, ijôd6 *amî« en s^ïijp^ot 1 fs^^ ïiieur, — vous concevez que Laure ne peut pm coucher ailleurs qu'ici. Elle a besoin de nous pour sa toilette, pour ses commissions, pour tout«. D'un autre œté^ ma chambré» à moi, n^ssi qu^ le cabinet de c^tf iÎ0;Iâàre, et, vous compi^ 11^..^ ça ne serait pas ccïnvenabl$M^ f â deux pièces inoccupées, séparé ps^t wfte pônfe condamnéej au fond de notre appartement : si on les louait pour vous deux, le temps de la saison?

Pendatit que M'^* Castelain parlait, Henri

ïAi^jpl^bâ M, mute rose, elle aussi, et, d un' geste gentil, cacha son visage dans le creux de répaulc de son cousin.

— Eh bien! insista la mère. Qu'en dites-vous? te l^lîlt'lÉiifil^ répliqua :

— Mais ouL.. Faisons ccli. Ce sera très bien.

— Seulement, observa M™* Castclain, vous Ferez obligé, pour aller vous coucher, de passer par la salle à manger — devant le In de Guigui. Ça t'est égal, Guigui?

Guigui promena ses yeux ironiques de sa mère AU groupe enlacé de Laure et de Henri, et répondit :

— Bien sûr, ça m'est égal. t$t<e que Henri n'est pas tout à fan de la famiitc?.,*

L express de deux heures emportait Henri vers Arras, par la plaine nue, rristc et mouillée» semée de boqueteaux, jalonnée de moulins a vent et de maisons rouges : Seu! dans un coupé, le jeune homme rêvait» Rêves indécis, à chaque instant désorientés» où se mclaicntj aux souvc^ nirs de k veille et du marin même, I cspoir et Tanxiéré du lendemain.*. Parfois aussi, une image, plus ancienne et plus eiTacce, surgissait du fond de sa mémoire* Il revoyait le viîsagc de cire, les

coques grises, banneË de tuUe noir de k vieille

vok que naguère chucliotaît le même reproche :

— Ce n est pas bien... Ce n est pas bien...

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