‹ Coutumes des Arabes au pays de MoabChapitre 1 sur 159 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Les Coutumes des Arabes au pays de Moab appartiennent aux études bibliques comme les Études sur les religions sémitiques, ou les Textes religieux assyro-babyloniens du P. Dliorme, ou le Canaan du P. Vincent. Ce sont les points de contact du peuple hébreu avec le monde sémitique en général, avec la Ghaldée d'où il est sorti, avec le pays de Canaan où il s'est installé, avec les nomades ou semi-nomades dont il a longtemps vécu la vie. Les exégètes savent cela depuis longtemps, et ils ont, en particulier depuis le siècle passé, émaillé leurs commentaires de références aux anciennes religions, aux découvertes modernes, aux usages des Bédouins. 11 a semblé qu'il y avait intérêt à traiter ces sujets isolément. Un témoignage n'a toute sa valeur que si l'on connaît bi«n le témoin. La ressemblance entre certaines idées ou certains usages dénote-t-elle un emprunt ou un fond commun? on ne le sait bien que lorsque les deux points de comparaison sont connus chacun dans l'organisme auquel il appartient. D'ailleurs, tout en mettant au premier rang le profit des études bibliques, peut -on se désintéresser de l'intérêt humain de chacune de ces études?

Le P. Jaussen a donc complètement pris son parti de se renfermer dans l'exposé des coutumes de ses chers Arabes. Il s'est interdit les rapprochements qui, pour beaucoup de personnes, eussent fait le principal intérêt de son livre. On ne l'accusera pas du moins de les avoir créés pour le besoin de la cause. Depuis ÎMontaigne, combien d'auteurs ont mis au frontispice de leur livre : ceci est un

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livre de bonne f'oij! Si notre ami ne s'est pas réclamé de cette formule, elle viendra certainement à l'esprit de chacun en le lisant. On dirait moins simplement qu'il est objectif : ce n'est pas lui qui parle, ce sont les Bédouins. Il a vécu parmi eux, et, s'il a pu pénétrer dans leur intimité, c'est qu'il les aime et a su se faire aimer d'eux. N'est pas admis qui veut à écouter leurs histoires, ni surtout à les écrire. Mais il a su gagner leur confiance. On devine tout le plaisir qu'il avait à les faire parler, provoquant la confidence par un sourire, et manifestant tant d'estime pour leur intelligence et tant d'admiration pour leurs exploits qu'ils l'excitaient d'eux-mêmes à ne rien omettre : « Écris encore cela ! » Et tout ce mélange de détails de toilette, de cuisine, de régime familial ou de guerres et de razzias, de jurisprudence ingénieuse ou de superstitions bizarres a toujours eu tant de charme pour le cheikh Antoun qu'il a écrit, écrit encore cela, puis cette autre chose. S'il vide aujourd'hui ses carnets, on peut être sûr qu'il n'est que l'écho fidèle des voix du désert.

Cette incontestable bonne foi n'est-elle pas excessive? Fallait-il tout noter .^ et fallait-il s'en tenir là? Les bibliographes ou simplement les érudits au courant des travaux déjà publiés reprocheront peut-être au P. Jaussen d'avoir mentionné des traits connus, ou de n'avoir pas nommé les explorateurs qui les avaient relevés pour la première fois. D'autres regretteront qu'il n'ait pas soumis tant de racontars à la pierre de touche de la critique. Enfin on aurait pu souhaiter une composition plus savante, où les éléments auraient été fondus dans un tableau mieux ordonné.

Cependant la manière de l'auteur peut se défendre. En matière de folk-lore et d'études sociales, ce qu'on apprécie surtout c'est une reproduction fidèle. Il importe peu que tel ou tel trait ait déjà été signalé, surtout si un pays déterminé n'a pas encore été l'objet d'une enquête approfondie. Il serait dans bien des cas impossible de dire qui, le premier, a pris note d'un usage. Si le P. Jaussen avait enjolivé son exposé de discussions critiques, on aurait eu peine à savoir qui on entendait; il faudrait être bien sévère pour lui savoir mauvais gré de s'être efl'acé complètement. Ce n'est pas qu'il soit

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crédule au point d'admettre tout ce que relate son crayon indulgent; mais il lui a suffi de jeter çà et là quelque point d'exclamation quand l'oulrance était vraiment trop forte, à la manière du vieil Hérodote; une certaine réserve est sous-entendue pour tout le reste : « Je dis ce que j'ai entendu dire, et c'est même mon devoir de le dire, mais ce n'est pas mon devoir de tout croire ». Et qui n'aime mieux lire dans Hérodote ce qui se contait dans les rues de Memphis ou de Bahylone, qu'une dissertation rationaliste sur l'origine des cultes ou des lois! Encore est-il qu'il serait sans doute difficile de retraduire Hérodote en égyptien ou en assyrien, et le Grec était trop artiste pour renoncer au charme propre de son style, tandis que la fidélité du P. Jaussen est telle, que les arabisants n'auront aucune peine à lire ses histoires par la pensée dans leur texte original. L'esprit arabe avec ses subtilités, sa gloriole, quelquefois son indiff'érence pour l'ordre et la logique, mais aussi avec sa passion ardente et ses expressions imagées, s'est conservé sans altération dans toute la trame des faits.

Gela vaut mieux comme document, et peut-être même comme esthétique, — du moins bédouine, — que les descriptions admirables de nos maîtres en littérature lorsqu'il leur est arrivé de traverser le désert.

Mais les Arabes eux-mêmes, sont-ils de bonne foi? et peut-on se lier aux dires de tel ou tel dont le P. Jaussen cite complaisamment les noms, à la façon des historiens arabes qui n'oseraient rien affirmer sans aligner la série et la généalogie de leurs témoins?

On comprend l'intérêt de cette question, puisque enfin tout repose sur leur sincérité.

Peut-être faut-il répondre par une distinction. Ils n'inventent rien, et ne mentent pas de parti pris, mais ils grossissent beaucoup de choses.

Leurs cheikhs sont des princes, les princes du désert, les descendants des héros des temps anciens, hommes illustres. Tous les cheikhs sont braves, toutes les femmes sont chastes, toutes les tentes sont ornées des plus riches tapis de l'Orient. Un pauvre meurtde-faim, au moment de vendre sa fille, exigera un maliar vrai-

,v PnÉFACE.

ment royal. On discute, et les prétentions se réduisent à fort peu de cliose. N'est-ce pas un trait du plus haut comique que celui de ce Sarary qui n'avait qu'une brebis, mais cette brebis, donnée et reprise, lui a servi de nialiar pour épouser six femmes M Le sang versé exige qu'on tue le meurtrier, sa femme, ses enfants, qu'on détruise sa maison! et, après quelques années et de longues palabres, on tombe d'accord pour une modique compensation. Après le récit d'une guerre formidable, quand on compte les cadavres, on s'aperçoit que des ennemis acharnés ont été aussi économes du sang de leurs adversaires — et du leur — que certains mercenaires du temps de la Renaissance. Le pays de Moab rappellerait-il certaine ville du midi de la France, telle du moins que l'a peinte Daudet, et faut-il regretter qu'il n'ait pas écrit les aventures de Tartarin chez les Bédouins?

La plaisanterie serait tout de même trop forte, et risquerait de méconnaître ce qu'il est demeuré chez nos amis de passion sauvage et de gravité farouche. Contrairement à ce que pensent beaucoup de voyageurs, l'Arabe goûte fort la plaisanterie; les éclats de rire les plus bruyants retentissent sous la tente. Mais il y a des points sur lesquels il ne plaisante pas. Plusieurs de ses coutumes sont nées d'une transaction opportune entre son instinct d'indépendance, sa soif de vengeance, son mépris de la propiiété et du sang, et les nécessités de la vie. Tout Arabe est libre et noble, donc très fier de sa race, de son genre de vie, de ses droits personnels. Mais cette fierté est tempérée par un singulier instinct pratique, et c'est cet instinct qui a le plus souvent le dernier mot. De là vient l'aspect contradictoire de tant d'éléments dans la vie sociale et dans les histoires du passé. Mais les deux tendances sont également vraies et fondées dans la nature. En les faisant connaître toutes deux, l'Arabe se dévoile tout entier.

On peut le croire, aussi bien lorsqu'il raconte qu'il a bu le sang d'un ennemi, ou qu'il l'a immolé dans un véritable sacrifice, que lorsqu'il avoue l'issue piteuse des plus extravagantes prétentions. Ce contraste est l'originalité même de cet étrange état social. La dé-

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