Coutumes populaires de la Haute-Bretagne
ES paysans de la Haute-Bretagne considèrent la stérilité des femmes comme une espèce de malheur. Les grandes familles, disent-ils, c'est la richesse des pauvres gens. Et, en effet, dans la plupart des cas, une fois la période du premier âge passée, les enfants commencent à rendre à leurs parents bien des petits services. Quand ils sont devenus hommes,
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ils aident à travailler la terre, et remplissent gratuitement, avec plus de zèle 6t d'obéissance, le rôle qui, sans eux, serait dévolu aux domestiques. Indépendamment de la question d'amour paternel, il y a pour les parents une question d'intérêt, à laquelle ils ne sont point insensibles.
On dit d'un ménage où les naissances sont fréquentes, « qu'on y bat sur du bon blé ; qu'on y fait des enfants comme de la toile; » d'un homme qui a beaucoup d'enfants : « C'est un bon co'. )) (E.) (i). On dit à une femme qui n'a pas d'enfant : « Vot' co' ne vaut ren. — Vous n'ez point l'air d'avaï un bon co'. «
Pourtant, il y a quelques proverbes qui semblent prouver qu'en certains pays du moins les nombreuses familles ne sont pas toujours considérées comme souhaitables :
— Le couple (d'enfants) en vaut mieux que la douzaine. (E.)
— C'est le panier aux cerises : les plus fins y sont pris. (E.)
Ce proverbe est appliqué à ceux qui ont plus "d'enfants qu'ils n'en désireraient. Il en est de même des suivants :
(i) E. signifie Ercé, près Liffré (lUe-et- Vilaine) ; D., Dinan j P., Penguily et environs; M., Matignon; S.-C, Saint-Cast (Côtes-du-Nord).
— Qui s'y mit, S'y trouvit. (E.)
— Qui s'y frotte s'y pique. (E.)
— Que ceux qui les font les bercent. (E.)
— C'est la grand'bande qui rend les étourniaux (étourneaux) maigres, (E.)
C'est encore une allusion à la gêne que peut occasionner un grand nombre d'enfants. Ces proverbes sont surtout usités, à ma connaissance du moins, dans l'Ille-et- Vilaine, pays plus riche et de culture plus avancée que les Côtes-du-Nord. Cependant les familles de sept à huit enfants n'y sont pas rares.
Lorsque les enfants tardent à venir, le ménage s'adresse aux puissances surnaturelles. Voici quelques pratiques religieuses qui sont d'un usage courant :
A Plouër, on va en pèlerinage à la statue de sainte Germaine, placée dans la chapelle de la Souâtiée.
A Lamballe, on se rend au pardon de saint Amateur, qui a lieu le deuxième dimanche de juillet.
« Saint Josse ou saint Judoce est invoqué contre la stérilité, dans l'église de la petite commune qui porte son nom. »
(JoUivet, t. II, p. 169.)
Sur les saints invoqués contre la stérilité, cf. A. S. Morin, Le Prêtre et le sorcier, p. 242 ; — Martinet, Légendes du Berry, p. 18.
Si une femme mariée depuis quelque temps et qui n'a point d'enfant désire en avoir, il faut qu'elle accompagne à l'église une accouchée qui va se faire remettre, c'est-à-dire qui fait ses relevailles. (P.)
On envoie aussi, dans l'espoir qu'elles deviendront fécondes, les jeunes mariées conduire à l'église les femmes qui se font relever. (D.)
Il semblerait que, parfois, on a recours à des pratiques qui, catholiques en apparence, sont des vestiges de superstitions préhistoriques. J'ai entendu dire que des femmes, pour avoir des enfants, allaient se frotter à certains saints en pierre ou en bois placés dans la campagne.
En Basse-Bretagne (cf. Galerie bretonne, t. II, p. 143), les femmes stériles se frottent le ventre à la statue de saint Guénolé. Dans les Pyrénées, plusieurs pierres sont l'objet d'un culte de la part des femmes qui leur demandent la fécondité. Cf. Bull, de la Société d'anthropologie, 3^ série, t. II, pp. 167-8; cf. aussi la note des pages > i et 52, du t. I"'' des Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne; dans la Marche (cf. Duval, Esquisses marchoises, p. m), les villageoises, pour avoir des enfants, grattent la pierre d'une statue antique.
A 1,200 mètres environ du bourg d'Hénanbihen (Côtes-du-Nord), existe une petite statue très fruste qui porte le nom de saint Mirli. Il y a quelques années, les femmes qui, mariées depuis
longtemps, n'avaient pas d'enfant allaient se frotter le long de cette statue. L'on disait en proverbe :
A Saint-Mirli, On va se frotter le nombri'.
Cette cérémonie était clandestine. On m'a assuré qu'on s'y rendait encore quelquefois. (M.)
Je n'ai pu me procurer aucun renseignement sur ce saint qui ne figure ni dans le calendrier ni dans les Vies des saints. Je serais assez porté à croire que son nom a eu une signification phallique, aujourd'hui oubliée, Mirli étant très voisin de pirli, un des noms gallos du phallus.
Si on voit une femme devenir pâle, avoir envie d'écœurer (vomir), ou paraître désirer quelque chose, on dit qu'elle « prune «. Pruner, c'est commencer une grossesse. (E.)
Lorsqu'une jeune femme se plaint du mal de dents, on lui rit au nez en assurant que cela lui passera bientôt. On voit là un signe de grossesse ; d'où le dicton :
Ma (mal) es dents Signe d'engendrement.
Quand une femme enceinte a envie de quelque chose, elle doit éviter de gratter une partie de son
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corps non cachée par des vêtements, car, si elle ne pouvait faire passer son envie, l'enfant aurait à l'endroit gratté par sa mère une envie représentant la figure de l'objet désiré. On cite nombre d'exemples.
Cette croyance à la désirance existe aussi en Poitou (cf. Souche, p. lo) ; en Berry (cf. Laisnel de la Salle, t. II, p. 2); en Franche-Comté (cf. Mélusine, t. I, col. 350). Elle était généralement admise dans l'antiquité, et l'on trouvera dans Laisnel plusieurs exemples tirés d'ouvrages du siècle dernier, ou même du XIX^, où les auteurs en font mention.
Le tonnerre ne tombe jamais sur une maison où se trouve une femme enceinte. (M.)
Si un serpent qui a des ailes voit une femme enceinte, il meurt aussitôt. (D.)
Le domestique Loup-garou du conte du Loupgarou (Contes popuîah'es de la Haute-Bretagne, ire série, no xlvu), n'a pas attaqué le premier passant, parce que sa mère, étant enceinte de lui, avait mangé un cœur de veau; mais il lutte avec le troisième, parce que sa m.ère avait mangé un cœur de bœuf.
Je n'ai pu retrouver ailleurs que dans ce conte cette croyance, qui peut-être est disparue; mais, dans V Evangile des Quenouilles, p. 26, il est parlé du danger que courent les femmes enceintes si elles mangent des têtes de poissons.
On croit aussi que, si une femme s'est moquée d'un pauvre infirme ou qu'elle lui ait refusé l'aumône, elle peut avoir des enfants difformes. Les
mendiants racontent dans les fermes plusieurs exemples de cette punition, et, parmi eux, l'histoire de la jeune fille noble qui avait une tête de cochon, et qui mangeait dans une auge en argent. Il y a sur la grossesse des femmes un assez grand nombre de dictons, dont plusieurs ne sont guère respectueux :
— La hase est pleine. (E.) Cela se dit presque toujours des femmes de conduite légère.
— Olle (elle) est au plein des brancards, comparaison empruntée au métier de charretier.
— Olie a une devantiérée (la devantière est un tablier).
— Son cotillon se relève.
— Elle est sur le bon tour. (M.)
— O' crache sur les tisons. (M.)
— Elle est sur le bon côté. (S.-C.) Elle est sur le bon bord. (S.-C.) Cette dernière comparaison est tirée du langage des marins.
Si une femme est enceinte de dix mois, on dit qu'elle accouche d'un évêque ; si elle était enceinte de onze mois, l'enfant qui naîtrait serait pape. Quand une femme est longtemps sans accoucher, au delà du terme ordinaire, on dit : « Elle n'accouche point, elle aura un pape. » (E.)
L'enfant mâle, fils de deux bâtards et premier de sa race, devient pape. (P.)
Lorsqu'une femme enceinte est morte de mort
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violente, elle revient à certaines époques de l'année. A Rillé, près de Fougères, une lueur qu'on voit périodiquement est l'âme d'une femme enceinte qui se tua en tombant d'un cerisier. (E.)
En Normandie (cf. A. Bosquet, p. 278), apparaît à Dieppe une femme grosse qui, jadis, tomba du haut de la falaise et se tua.
§ II. — l'accouchement, présages et croyances
Dans la cro3'ance des pa3"sans, le moment de la semaine ou du mois où naît un enfant, certaines autres circonstances accessoires, peuvent avoir de l'influence sur sa destinée, sur son intelligence ou sur ses qualités.
Les enfants qui naissent le dimanche sont toujours chanceux; ceux, au contraire, qui sont nés le vendredi sont malheureux. (D.)
Si le père d'un enfant est ivre au moment de la naissance, l'enfant sera innocent. (S.-C.)
Plus un enfant naît^près de la fin du mois, plus il aura de chance. (S.-C.)
Ceux qui naissent dans le mois de mars sont ràbâtous, c'est-à-dire grognons. (S.-C.) Ailleurs (P.), ce sont ceux du mois d'août.
Quand un enfant naît la nuit, on sort de la maison et l'on va regarder l'étoile qui se trouve en ce moment au-dessus du pignon de la cheminée. Si elle est brillante, l'enfant sera heureux; si elle est pâle, on n'augure pas bien de lui. (D.)
Ces croyances à une sorte de prédestination sont constatées dans plusieurs contes populaires en Haute-Bretagne.
Il y avait une fois un devin qui se trouvait dans une maison au moment où une femme allait accoucher; il prédit que cet enfant, né sous une mauvaise étoile, serait pendu. Quand l'enfant fut devenu grand, il quitta le pays pour ne pas faire honte à sa famille, et il alla se louer comme domestique, et toutes les nuits il priait pour ne pas être pendu.
Mais, comme il sortait souvent la nuit, un autre domestique voulut savoir où il allait, et il le suivit. Il le vit entrer dans l'église, où il s'endormit; et, pendant son sommeil, il fut pendu trois fois à la corde des cloches.
Le lendemain, son camarade lui dit :
— La nuit dernière, tu as été trois fois pendu à la corde des cloches.
Sa destinée était accomplie.
Il y avait une fois un sorcier qui assistait à la naissance d'un enfant pour dire sa destinée; et il
prédit qu'il serait tué par le tonnerre à l'âge de dix-neuf ans.
Ses parents, qui étaient riches, firent faire une maison toute en fer, en forme d'église, et ils lui dirent de demeurer dedans. Mais un jour qu'il tonnait, il sortit de la maison, et se mit à genoux à prier dans la cour. Le tonnerre tomba sur la maison, et il n'eut point de mal.
(Conté par J.-M. Comault du Gouray, 18S2.)
Dans un autre conte, la Mauvaise étoile (Contes des paysans, no lxv), la croyance à l'influence fatale du moment de la naissance est plus formellement encore exprimée. Un pauvre qui se trouvait au moment de l'accouchement dit : « Si l'enfant peut tarder une heure à venir, ce sera un bonheur pour lui ; car, sans cela, à l'âge de vingt ans, il sera pendu les pieds en l'air, et brûlé (p. 332). )) Cette destinée s'accomplit, en effet, mais en effigie seulement.
La même croyance existe en Basse-Bretagne. Cf. dans Mélusine, t. 1, un conte de Luzel, intitulé la Destinée.
On dit d'une personne qui a de la chance qu'elle est née coiffée en naissant. On sait que la coiffe est une portion de membrane foetale que quelques enfants ont sur la tête en venant au monde. Cette croyance était jadis à peu près générale.
Tous ceux qui n'ont pas vu leur père^ garçons ou filles, pansent d'oraison, ou ont un don dans la main qui fait qu'en touchant certaines affections ils les guérissent. (D.)
Le septième garçon d'une famille, quand il n'y a pas de fille entre, guérit les écrouelles. (E.)
Même croyance en Berry (cf. Laisael de la Salle, t. II, p. $) ; en Beauce (cf. A. -S. Morin, p. 175). Thiers, Traité des superstitions, t. 1=', p. 509 (éd. de 1741), mentionnait cette superstition comme ayant cours de son temps ; en Normandie, c'est la septième fille (cf. A. Bosquet, p. 306).
L'enfant qui est né après la mort de son père guérit les loupes. (E.) Il peut aussi panser les vers (sorte de pourriture), (P.)
Ceux qui naissent le 25 janvier, jour de la Conversion de saint Paul, « pansent du v'iin, » c'est-à-dire guérissent les personnes mordues par les reptiles, et peuvent toucher les couleuvres et les vipères sans être mordus. (E.)
Quand une femme est sur le point d'accoucher, le mari invite ses amis à venir la tenir pour le cas où la couche serait difficile. On entend parfois des hommes dire en plaisantant aux femmes enceintes : « Attends-ma, j'irai bientôt te t'ni. » On assure qu'il y a des femmes que la peur d'être ainsi tenues fait accoucher plus vite. (E.)
Lorsqu'il y a un médecin très laid, on dit par
plaisanterie : « Fau'ra demander stilà (celui-là)^ i' la fera accoucher de peur. » (E.)
On dit d'une femme qui accouche facilement : « E' fait ça comme une révérence. » (E.)
Pour l'accouchement, on invoque sainte Marguerite.
Cette coutume est à peu près générale en France.
Dès que l'enfant est né, on fait le signe de la croix, et souvent on le baptise à la maison. En tout cas, jusqu'à ce qu'il ait été baptisé, on ne le perd pas de vue, et on lui pend au cou un chapelet bénit. (D.)
Dans les environs de Rennes et de Dinan, les commères ou matrones, qu'on appelle gramettes ou mères mitaines, « font la tête des enfants ». Elles ne leur font subir aucune déformation, mais elles massent légèrement la tête, qui, d'après elles, sans cela, resterait pointue. — « Les filles, dit-on, seraient trop mal coiffées avec la tête pointue ; un gars, ça irait cor. »
Le même usage existe en Basse-Bretagne (cf. Galerie bretonne, t. I", p. 27).
Il faut prendre garde à la manière dont on couche pour la première fois un enfant qui vient de naître; si on le couche sur le côté droit, il sera droitier; si c'est sur le côté gauche, il sera gaucher. (S.-C, D.)
Quand la lune ne change pas dans les huit jours qui suivent la naissance d'un enfant, l'enfant à venir sera du même sexe que celui qui vient de naître. (E.)
Cf. Souche (Poitou), p. 6.
Voici deux dictons qui relatent l'influence du père et de la mère sur le physique de l'enfant :
— Il faut deux noirs pour faire un blond. (E.)
— Il faut deux beaux pour faire un laid, ou il faut deux laids pour faire un beau. (E.)
Jadis, il y avait certains arbres au pied desquels on exposait les enfants naturels. A Saint-Cast, par exemple, c'était sous un if ou sous un chêne placé dans le cimetière, ou bien au pied d'une grande croix en schiste. Cet usage n'existe plus.
Quoique la croyance aux enfants changés par les fées ou par les lutins soit presque reléguée parmi les contes, on dit assez couramment d'un enfant qui est rabougri et a l'air vieux pour son âge qu'il a été « changé par la fée », ou que « c'est un enfant de fée ».
Sur les enfants changés, cf. mes Traditions et superstitions, 1. 1*', pp. 90-91, 117-119 et 13) ; Contes, 1^^ série, la Houle de Chélin, n° IV ; 2* série, V Enfant changé, n°^ xv etxvè;'^; c'est une des légendes que j'ai le plus souvent entendues.
Mais il y avait aussi des fées qui venaient la nuit prendre soin des enfants.
Cf. mes Traditions et superstitions, t. !"■, p. 124.
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