‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 65 sur 99 · ES SEL · texte numérisé non relu

ES SEL

Enfin, il recule de deux pas, regarde Jessie à travers ses lunettes, et dit lentement:

— La lèpre : vous l'avez dans l'imagination: elle a dû rapporter pas mal d'argent à votre Randolph d'Omaha, n'est-ce pas? Vous avez eu une éruption d’une tout autre nature; ‘elle devait disparaître au bout de quelques semaines, avec un traitement convenable. Mais on vous l'a entretenue pendant des mois. Votre langue se ressent simplement de l’état de votre estomac surchargé de poisons. Vous n'avez rien, rien de rien, qu'une forte dose d’exaltation. Prenez des dépuratifs, tenez, voici l’ordonnance, puis le traitement à suivre ; redevenez sage et ne soyez plus aussi crédule... À un autre!

Les trois amis passent à la caisse, dans un cabinet attenant à celui du docteur. Coût de la consultation : cinquante dollars.

— C'est un docteur qui parle d’or! s’écrie Jessie. N'importe, je suis guéri, guéri, guéril… Est-ce un rêve?... Voyons, Twenty-Sixth, touchez-moi, que je sois sûr de la réalité. Si j'allais me réveiller encore malade, mon Dieu!

Dans ses yeux passa une dernière fois l’affolement qui avait déjà fait peur à Twenty-Sixth. Le colosse n’hésita pas : à la grande stupéfaction du caissier, il envoya à Jessie un coup

droit en pleine poitrine ; le cow-boy fut renversé contre le mur.

— By Jove ! vous y allez trop fort, Twenty- Sixth!... On dirait que vous voulez m'assommer |

— Vous le mériteriez, gronda le foreman.

— Qu'en savez-vous? Avez-vous jamais été malade, vous? Une balle à travers la tête, en pleine santé, voilà une belle mort et que vous ne craindriez pas; mais l’autre, celle qui vient peu à peu, par degrés, sans que vous vous en doutiez autrement qu'à la tristesse ou, plutôt même, au dégoût de vos amis, la mort de maladie, oh! mon Dieu! qu’'Il me l'épargne, qu'Il vous l'épargne!... Tous les jours, depuis deux mois, je l’ai subie, cette torture. Puisséje mourir un jour, debout dans mes bottes de cow-boy, au grand soleil... mais pas avant mon retour à Omaha...

— Votre retour à Omaha! et pourquoi faire, s’il vous plaît?

— Oui, à Omaha, et ce matin même...

Quoi faire? Eh! deux mots, simplement, à mon ami Randolph... C'est si bon de savoir que le sang qui vous brûle les veines n’est pas irrémédiablement vicié !

Twenty-Sixth commençait à être inquiet.

— Pas de folies, dit-il sérieusement. Vous

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avez été volé: vous le serez encore. Tout le reste est l'effet de votre imagination de jeune fille.

— Je prends l’express de dix heures et demie, répondit l’obstiné cow-boy; je voudrais vous voir à ma place. Dire que j'ai bu plus de cent flacons de drogues!

Et il grinça des dents.

— All right, my boy! Seulement, si vous vous faites jeter en prison, ne comptez pas sur moi pour vous en lirer, comme Andy à Minnesela : Omaha n’est pas tout à fait la Prairie. Prenez votre temps, faites route avec nous.

Au retour, nous aviserons. Un avocat, peutêtre.

Jessie éclata de rire.

— Adieu, Twenty-Sixth. Le foreman du T. O. T. qui parle d'avocat et de procès !.…. Qui le croira, au ranch?... Adieu, Andy!

au revoir, plutôt !... Vous m'avez sauvé la vie, tous les deux : je vous le rendrai un Jour.

Tout en causant, ils étaient arrivés à la gare du Rock Islands. Girlish Jessie sauta dans l’express, dont l'énorme machine crachait la vapeur en tous sens. Deux minutes plus tard, le convoi s'ébranlait sans signal, d’une seule impulsion, comme tous les trains d'Amérique;

el ce mouchoir blanc qui voltigeait là-bas, au dernier wagon, c'était celui d'un cow-boy, avec cinq dollars et demi en poche, pour toute fortune, et ccpendant avec un des bonheurs les plus profonds, les plus intenses qui se puisse éprouver sur terre, — la sensation de la vie!

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