‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 89 sur 99 · Le Ravin Rouge · texte numérisé non relu

Le Ravin Rouge

de cinq cents mètres, il était le rendez-vous favori des animaux des ranches voisins, en hiver. Un creek y serpentait, tout au fond, formant çà et là des îles de verdure, entourées de marais si dangereux que les bestiaux y disparaissaient dans la vase lorsqu'ils avaient l'imprudence de s’y engager.

était dans cette retraite que la belle Kate, la reine des troupeaux du T.O."T., était venue donner le jour au plus mignon des veaux. Tandis qu'il dormait paisiblement dans l'herbe à buffalo, elle s'était éloignée, selon l& coutume des vaches, pour vagabonder çà et là en cherchant les pousses nouvelles qui lui donneraient le meilleur. lait. Tout à coup elle releva le mufle, aspira l'air deux fois, et partit au trot vers le Red Cañon, où l’on entendait au loin le faible mugissement de son dernier-né.

Qu'était-ce donc que cet animal qui bondissait là-bas, aux côtés du pauvre petit veau? Un loup gris? un puma? Non, car il l'aurait déjà emporté sur son dos ! Un renard ? C'était trop gros... Ah! c'était Gordon, le lévrier d'Andy, celui-là même qui avait déjà effrayé mortellement la pauvre bête. Kate vit rouge; toute sa vieille haine se réveilla, et, la tête basse, elle fondit sur le chien. Ce dernier l’attendait de pied ferme, avec la :2"viction sereine d’une

partie gagnée à l'avance, car ils étaient loin, cette fois, John Bull et ses camarades !.., Au moment où les cornes aiguës allaient le clouer à terre, 1l fit un écart sur la droite, puis une volte-face, et saisit de sa robuste mâchoire la queue de son ennemie. Celle-ci mugit de détresse; le lévrier, qui bondissait d’aise, ne lâcha pas prise, et la vache, affolée de douleur et de rage, sauta dans le marais, où elle disparut jusqu’au ventre. Ce bain forcé rétablit le calme dans ses sensations, et elle se mit à mugir doucement pour demander grâce à la mort qui venait. Elle disparue, qui nourrirait l'orphelin? Pourvu, oh! pourvu qu'il ne tentât pas de venir la rejoindrel... Et ses gros yeux se remplirent de larmes.

La patte en l'air, Gordon, indécis, contemplait ce triste spectacle. Certes, il haïssait Kate, mais 1l ne souhaitait pas sa mort, et maintenant elle lui faisait pitié dans son immobilité souffrante. Si bien qu'il lui aboya : « Courage! je vais chercher du secours ! » et fila d’une telle vitesse que le veau fit dans son épouvante un bond prodigieux de côté.

À deux milles de là, agenouillé au-dessus d’un terrier de chien de prairie, Andy cherchait à y enfoncer une longue baguette de

peuplier, lorsque Gordon, hors d’haleine, vint s'abattre à ses côtés.

& Vite! aboya-t-il, vite! venez avec moil Il y a du nouveau, là-bas! »

Andy le regarda, surpris :

— Qu'est-ce que tu as donc, mon vieux Gordon ? as-tu vu un griz:ly ? Laisse-moi faire sortir le chien : tu l’attraperas au vol !

« Vite donc! » supplia de nouveau le lévrier en saisissant les chapparejos 4° cow-boy et en les tirant à lui si nerveusement qu'Andy se releva d’un bonu.

— Ah çà! es-tu enrigé? Voyons, qu'y a-t-11 tu me veux? C’est bon, file devant...

Il sauta sur le dos de Cœur d’Alêne, son cheval de round up; le petit bronco secoua ses oreilles d’un air mécontent : était-il d’acier pour qu'on le fit ainsi marcher nuit et jour? Gordon bondit à ses naseaux pour le consoler, puis reprit sa course vers le Red Cañon. Ils y arrivèrent en même temps. Andy siflla une seconde en voyant la vase déjà à mi-corps de Kate : c'était sa manière à lui de monologuer; puis il lança son lasso de cuir, en lia les cornes de la pauvre bête, l'erroula autour du pommeau de sa selle, et se remit à cheval.

Trois fois le brave petit Cœur-d’Alêne, dont il faisait saigner les flancs sous l'éperon, s’arc-

bouta sur le sol, le ventre presque à terre, dans un effort suprême; truis fois il rencontra une résistance invincible, celle de la vase tenace qui enlisait, suçait la malheureuse Kate.

Andy remit pied à terre. Cœur-d'Alêne, presque anéanti, tremblait de tous ses membres. Il lui fallait au moins vingt minutes de repos. |

Or, vingt minutes de délai, c'était la mort.

Kate avait bien appuyé la tête sur un tronc d'arbre qu’Andy venait de lui lancer des bords de la fondrière, mais la boue continuait à monter : tout à l’heure, elle passerait les naseaux dilatés par l'épouvante, et alors, ce serait un souflle d’agonie, quélques bulles, et puis le silence, tout serait fini.

Pauvre misérable Kate, avec son râle étouffé, si près de son petit qui l’appelait en tremblant, la queue entre les jambes, là, à deux pas ! Andy se mordii les lèvres jusqu'au sang tout en promenant les yeux autour de lui, dans le sentiment désespéré de son impuissance. Quel secours possible dans ce désert ? Il n'y avait plus qu'à s'asseoir et à regarder. Cependant Gordon avait disparu au momeni où Andy jetait son lasso sur Kate. Au nord du Red Cañon, à un quart de mille seulement, mais hors de l'horizon, il avait flairé

une piste indienne, où trottinaient silencieusement en file, Sitting Bull, le Chat sauvage, et Red Cloud. Tersqu'il surgit entre les jambes du premier poney, il effraya tellement les trois chevaux, qu'un écart brusque faillit renverser le vieux chef sioux malgré ses étriers de corde. Devant leurs ronflements sonores, Gordon se rasa à terre, sans bouger davantage, mais se mit à hurler doucement tout en regardant les Indiens.

— Hugh! fit Sitüng Bull, voilà de quoi manger ce soir!

— Que mon père ne se trompe point! dit le Chat sauvage en voyant le vieii Indien épauler sa carabine. C’est le chien de notre frère pâle du T. O.T.

— Mon fils a raison, dit Sitting Bull.

Hugh ! le chien a vu du gibier et veut nous emmener avec lui.

Du plus loin qu'il les aperçut, Andy leur fit signe de se hâter; ils arrivèrent au galop au moment où la vase arrivait à hauteur du mufle de Kate. Sur un geste du cow-boy, sans qu’un seul mot fût prononcé, les trois cavaliers lancèrent leurs lassos par-dessus le sien, puis ils tirèrent tous ensemble, et ce ne fut nas trop des quatre vaillantes petites bêtes pour retirer la malheureuse vache de la fondrière. À peine

sur la terre ferme, s’oubliant elle-même, elle se mit à lécher de sa large langue le veau qui cherchait ses mamelles; puis, tous les deux disparurent à travers les sauges, tandis que Gordon, prodigieusement satisfait de luimême, s’'allongeait au soleil. Les vibrations de sa langue rose dans sa gueule, d'où s’échappaient des torrents de salive, racontaient la hôte qu'il avait mise à sauver la vie d'une ennemie.

Le soir était venu. Du nord, et par conséquent du Red Cañon, du sud, où la Prairie s’allongeait à perte de vue, grisâtre et brûlée

déjà, de l’est, avec ses sauges noires, les troupeaux du T.O.T., rabattus par les cow-boys étaient arrivés par milliers, et les six mille têtes qui avaient hiverné sur cette section du ranch étaient toutes réunies dans l’immense

plaine. Demain, il faudrait séparer celles qui portaient les marques des ranches voisins, marquer ensuite les veaux avec un T.O.T. de fer, rougi au feu. Puis l'immense troupeau serait dénombré et remis ex liberté jusqu'à l'automne, où le second round up général réunirait toutes les bêtes grasses destinées à Chicago. |

Pour le moment, le troupeau formait une

tache monstre sur la plaine, d'où sortait un vrai grondement de tonnerre souterrain, — écho de l'appel des mères aux petits perdus dans la foule, écho du défi des taureaux et de leur soufile ardent, comme des beuglements rauques de la masse inquiète. — Pareille à une vague que le vent soulève, cette multitude s'élargissait par endroits, débordait souvent pour se retirer *nsuite devant les lassos qui fouettaient l'air, entre les mains des cow-boys de garde; et bien loin, les coyotés, maigres et affamés au sortir de l'hiver, humaïent les émanations fauves que leur apportait une brise chaude d’ouragan.

Sous la tente du cuisinier, Twenty-Sixth, Loïs de Bère, Jessie, Jack et Andy fumaient en silence avec une douzaine d’autres cavaliers et les trois Sioux, sauveurs de Kate. Ils devaient prendre la garde à minuit; le ciel était devenu très sombre, ce qui fit dire tout à coup à Sitting Bull :

— Mes frères vont se mouiller !

Au même instant, un éclair illumina la nuit, puis la foudre en tombant fit sursauter les boys ; il y eut de longs beuglements, un galop précipité, et un des hommes de garde fit irruption dans la tente.

— Twenty-Sixth! nous ne pouvons plus

maîtriser le round up! les animaux commencent à avoir peur |

— Tous en selle, et au galop en rond sur la gauche! cria Twenty-Sixth. Vite! autrement, c'est la s{ampede ‘ !

Ils sautèrent sur leurs chevaux, toujours® sellés et bridés à la porte de la tente; une tempête de grêle commença en même temps, il y eut un déchirement sec, la foudre tomba de nouveau, et six animaux foudroyés roulèrent à terre : quelques taureaux brisèrent le cercle au sud; une épouvante les emportait, irrésistibles, masse énorme qui allait tout écraser sur son passage, comme jadis les hordes sauvages de buffalos. Il fallait détourner l'avalanche à tout prix. Twenty-Sixth, déjà entrainé par le flot grossissant, lança Bucking Jimmy à travers le troupeau et fit feu sous le mufle du taureau de tête. Il y eut alors une minute d'angoisse; Andy chargea dans sa direction, quoiqu'il sentit le petit Cœurd'Alêne presque enlevé par ces brutes, et tellement serré par moments qu'il semblait devoir tomber asphyxié : la chute, c'était la mort immédiate sous les milliers de sabots qui foulaient la terre, la pétrissaient en boue déjà profonde.

I, Panique,

Tous les autres boys s'étaient rués à leur ; * +

suite, mais la plupart se trouvaient immobilisés dans cette masse élastique et vivante.

Twenty-Sixth fit feu de nouveau, et cette fois dans l'oreille du même taureau, qui tomba sur les genoux. Celui qui venait après se. détourna enfin, se laissant guider par l'intrépide Joreman sur une immense ligne circulaife où le suivit tout le troupeau. Les éclairs, le tonnerre avaient passé à l'ouest, la pluie serrée avait succédé maintenant à la grêle; le round up élait sauvé... Quelles délicieuses minutes, pour les boys, suivirent celles de véritable angoisse qu'ils venaient de passer, — Jack surtout, qui avait dû sauter sur le dos d’un taureau et s'y cramponner, au moment où wi son cheval s'était écroulé dans un faux pas qui lui coûta la vie !

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