LA MORT DE LOIS
Excelsior ! voilà la fière devise sculptée aux pignons de marbre du château gothique de Daniel Cameron, cette audacieuse création d'un architecte parisien sur les bords de l'Hudson. Quand le touriste en aperçoit les hautes tourelles ogivales, dont les flèches, comme celles des vieilles cathédrales d'Europe, semblent porter au ciel un hommage d'amour et de foi, il s'arrête, profondément ému par ce poème de pierre, par ce triomphe de l’art sublime du moyen âge sur le continent américain. Excelsior! aux rayong du soleil couchant, elle resplendit, sanglanté dans le marbre rouge, la devise de ce pauvre
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homme si riche qui avait mis sa vie entière de croyant aux petits pieds d'Evelyn de Vère. Elle était si radieuse, dans sa beauté vierge de dix-sept ans, où Dieu, à moins que ce ne fût le diable, avait mis cette puissance souveraine, l'harmonie sans défaut! Les Grecs l’auraient sculptée sur leurs autels; les Italiens l'auraient peinte ou chantée; les Yankees l’achetèrent.
Oui, l’achetèrent. D'abord fiancée à Daniel Cameron, dont l’amour fit élever ce château : Excelsior ! Is devaient y passer leurs premiers jours de mariage en un rêve féerique, seuls et loin du monde; elle l'oublia, tandis qu’il était tout absorbé par les architectes et les jardiniers. Elle se donna à Simpson, l’une des puissances de Wall Street. Si Daniel était riche, Simpson l'était au moins dix fois plus. Ses parents, avisés, lui répétèrent ce qu'elle avait déjà pensé, la surhumaine créature, dont les grands yeux noirs avaient souri naguère l'amour à Daniel; les temps sont bien morts où l’on pouvait croire que l'or n’est pas la puissance et le bonheur suprêmes! Elle était trop intelligente pour hésiter. Simpson l'emmena au fond de son palais de la 5° avenue :
soixante-cinq ans et cent millions de dollars ! Les. uns firent passer, — firent aimer les autres |
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A-t-elle jamais regretté l'heure délicieuse où son cœur Jui fit perdre la tête —un moment!
— l'heure où les vingt-six ans de Dan avaient souri à son printemps adorable, où ils se donnèrent l’un à l’autre l’extase qu’on n'oublie pas même dans la mort, celle du premier, celle du dernier baiser?
Pauvre millionnaire de Dan!... « Excelsior »
se mire toujours dans les ondes qui fuient doucement. Ses grands vestibules de marbre.
ses salons de chêne, ses serres merveilleuses, tout y est resté désert, mort comme le cœur du maître au jour où il apprit la trahison d'Evelyn. Quand il eut porté sa douleur sous tous les climats de l’Europe et de l'Asie, quand il se reconnut incapable de faire taire le passé et ses folles espérances, il revint à «Excelsior », de nuit, comme un malfaiteur. Le château était resté à peu près intact en apparence, comme aujourd'hui, avec ceite tristesse des choses qui s’en vont, inutiles. Malgré le vieux
‘gardien du parc. les vagabonds avaient dû y
pénétrer plus d'une fois, à voir les portes enfoncées, — jusque dans la chambre qu'il avait destinée à Evelyn, l'appartement où il avait mis toute son adoration pour sa Psyché.… Qui sait si des mendiants ne $'y-élaient pas réfugiés aux jours d'orage, ces musiciens d’Ita-
lie, par exemple, l'homme et la femme traînant par les rues et par les chemins leur orgue ‘et leur bébé?... Mais ils s'aiment, ceux-là, ils restent fidèles à la parole de leur jeunesse.
Dan referma doucement la porte, se jeta à terre, et pleura dans l'ombre les dernières larmes de sa vie: un mois plus tard, il arrivait dans les Black Hills, sous le nom de Loïs de Bère et jamais ses camarades ne le virent rêver douloureusement au passé, comme parfois Andy. Mais ses traits étaient devenus plus durs que ceux d'un vieux guerrier indien. Et quand il regardait fixement la Prairie, durant des heures entières, après le coucher du soleil, et qu’on le plaisantait doucement sur son hypnotisme, il répondait de sa voix brève:
— Il me semble avoir déjà vécu une autre existence quelque part, et j'oublie le présent à regarder ainsi l’immensité.
Jamais bivouac ne connut de meilleur camarade; jamais ranch n'abrita de cœur plus franc et plus loyal. D'où venait-il? qui était-1l? Ces questions-là ne se font pas dans l'Ouest; et qu'importait, d’ailleurs ? De frère plus généreux et plus aimé, il n’y en eut jamais sur la grande Prairie: le reste ne regardait personne. Grand cavalier devant Dieu et les hommes, un vrai chevalier d'autrefois, il donna sans regret,
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par un beau jour de printemps, celte vie qu'une femme avait damnée.
C'était au lendemain de l'orage qui faillit disperser tout le round up du T. O. T. Non loin du Red Cañon, traiînant une chétive ex1stence à laver les sables aurifères du Squaw Creek, l’ex-général Williams Johnson vivait dans une misérable hutte de mineur, au pied des forêts. IL n’était plus général, car rien ne lui avait réussi depuis son tatouage de Minnesels, ni en Montana, ni en Colorado, n1 en Californie, où il avait essayé vingt métiers: pas un n'avait (« payé » comme ses anciennes fonctions officielles du Dakota. Descendu au dernier degré du vice et de l’abrutissement, il était revenu aux Black Hills, sous un nom d'emprunt: Hart Copeland. Or, ce jour-là, il avait bu plus que de coutume à la « ville », et quand il regagna son gîte après être tombé vingt fois de cheval, sans que le fidèle poney l’abandonnât, 1l trouva porte close : la jeune métisse indienne à moitié idiote, qui préparait d'ordinaire ses repas et celui de ses hommes, était absente. « Copeland » commença à blasphémer terriblement au milieu des bois. Où courait-elle à cette heure, cette fille de coyoté? Comment! ni elle ni ses deux mineurs? Où
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donc avaient-ils tous passé, les fils de chien?
La brute avait oublié que ses uides étaient allés à Deadwood, boire et se débaucher comme avait fait leur maître à Custer : quant à la métisse, elle apparut bientôt, quelques fleurs à la main, toute rose de la hâte qu'elle avait mise à courir en entendant son maître.
Aveuglé par le whisky, celui-ci se rua sur la malheureuse, l’attacha à un arbre, la dépouilla jusqu'à la ceinture et mit le couteau à la main.
— Ah! fille du diable! je vais t’apprendre à courir les bois au lieu de préparer mon déjeuner... Je vais t’arracher ton cœur de chienne.
Et il écumait, en blasphémant à pleine gorge.
La malheureuse Indienne tremblait si violemment que ses liens, resserrés, avaient commencé à couper la chair des bras, et le sang coulait, rouge, à terre. Elle regardait le couteau avec une angoisse telle que Johnson hésita une seconde.
Au même instant, Loïs arrivait au galop.
Les imprévaiions du mineur avaient attiré son attention, tandis qu'il suivait dans la forêt, avec Sheflield, la piste d'une vache et de ses veaux, perdus au T. ©. T. depuis plus
d’une année. Il comprit immédiatement ce qui se passait; il poussa son cheval entre l’'Indienne et Johnson.
— Qu'est-ce qui vous prend, mon...
monsieur? rugit ce dernier. De quoi vous mèêlez-vous? Allons, filez!...…
— Prenez garde à vous, Johnson! dit Loïs parfaitement calme. Vous êles une des plus grandes brutes de ce pays, mais Je pense que vous allez régler votre compte aujourd'hui...
Il tira en même temps son bowie knife.
— Laissez-moi passer, cria l’ivrogne ; laissezmoi dire un mot à cette sauvagesse, et Je serai ensuite à vous |
Sans répondre, Loïs se pencha et coupa les liens de la jeune fille. La malheureuse enfan fit un bond et disparut au fond des bois comme une antilope effarouchée. Mais, au même instant, Johnson ajusta le cow-boy qui lui tournait le dos et lui déchargea son revolver, à bout portant, jusqu’à travers la poitrine.
Loïs se releva automatiquement, poussa un grand cri d'appel, tira la gâchette de son « 44 » qui partit en l'air, puis il roula à terre, inanimé. Johnson, complètement dégrisé, lui prit ses cartouches et son revolver et remonta à cheval. Il devinait bien que les camarades de Loïs ne devaient pas être loin.
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— Cela vous apprendra à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, mon beau monsieur ! fit-il; et maintenant au galop, car on vient...
Lorsqu'on a vécu des années au désert, on arrive à comprendre les cris d'hommes ou d'animaux tout aussi bien qu'un langage articulé : celui de Loïs, un cri de mort ou d’agonie, fit pälir Sheffield, lorsqu'il frappa ses oreilles, non loin de la sçène atroce. Il se rua à travers bois, d'autant plus bouleversé que le silence s'était rétabli, maintenant, presque effrayant après l'appel désespéré; mais il n’aurait rien aperçu devant la hutte de Johnson, si son chevul n'avait sauté, tout à coup, pardessus un obstacle en travers du sentier. Cet obstacle, c'était Loïs. Sheffield bondit à terre sans attacher son cheval et mit la tête de son ami sur ses genoux : les yeux étaient ouverts, mais ils devenaient vitreux.
— Je... je vais mourir, Sheffield.
— Allons donc ! mais qui vous a tiré?
— Johnson: il allait tuer son Indienne, je l'ai empêché, et. |
Ah ! la mort qui venait vite, sous les grands arbres verts, où chantaient les oiseaux bleus montés du sud !... Elle le prenait à la gorge
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et le suffoquait de sang noir: le sang des poumons. Sheffield lui-même, les dents serrées, ne pouvait plus parler : oui, Loïs allait mourir, ct les grimaces de ceux qui entourent un agonisant pour lui cacher la vérité n'étaient plus nécessaires ; dans le silence, le visage et les yeux de Sheffield parlaient tristement.
— Sheffield... je vais mourir... tirez de mon cou le médaillon... oui... ouvrez-le.
— C'est elle... c’est Evelyn... laissez-moi la regarder. Vous yerrez, derrière, toute ma vie d'autrefois... vous comprendrez.
Le sang l’étouffla encore : il coulait si fort maintenant par le coin des lèvres amincies, sous le souffle haletant! Il transperçait les habits de Sheffield.
— Vou: comprendrez que... content mourir.… dites-le-lui, un jour... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié !
Un spasme, les grands yeux bleus se ferment, s’eflondrent tout troubles: Loïs est mort. Sheffield pleure en ‘citant machinalement un De profundis ; 1l voudrait être mort, lui aussi, à côté de ce vaillant dont la fin a pourtant été moins cruelle que la vie. Dans les grands arbres verts, balancés par la brise, chantent toujours les oiseaux bleus muntés du sud,
Autant vous le dire, Evelyn, puisqu'on a promis au pauvre mort que vous sauriez tout un jour. Quand ce récit vous parviendra, s'il vous est une surprise désagréable au milieu de votre vie heureuse, si même le cœur vous fait mal à ces souvenirs, vous vous direz que lui a bien plus souffert à cause de vous; et son agonie sera le châtiment de la très luxueuse existence où vraiment, sans la mort qui vous prendra aussi un jour, vous pourriez vous croire au-dessus de l'humanité.
Nous l'avons enterré là-bas, au bord du French Creek, sous les chênes verts : sa carabine est couchée à côté de lui, une petite croix sur les tristes lèvres qui souriaient si rarement, et, sur la poitrine, votre médaillon.
Sur la tombe enfin, ue croix de bois et tout autour une haie, pour que nul ne foule aux pieds la terre où il dort aux étoiles, en vrai cow-boy, caressé par le souffle vierge de la Prairie. C'était un vaillant, qui a donné sa vie sans compter, comme jadis il avait donné son amour. Vous l'aviez renié ; plus miséricor dieuse, la mort lui a enfin accordé le repos
Que Dieu vous garde, Evelyn de Vère !…
THOMAS LABONTÉ
Thomas Labonté digère, étendu béatement sur son hit de camp, au milieu du petit réduit qui lui sert de cuisine et de chambre à coucher. Dans le box attenant à la cabane, El Mahdi, qui dévore son avoine, frappe le sol presque en cadence; et ce bruit-là berce l’ancien cuirassier, comme aux jours déjà loin tains de ses gardes d'écurie au régiment.
C'est un cheval nerveux que ce Mahdi, qui a vite fait de jeter à terre, d’un coup de museau, la moitié de son avoine, au fond du trou déjà profond creusé sous sa mangeoire à coups de sabots. C'est pourquoi Labonté, aussi paresseux que poltron, lui adresse tous les jours
une verte réprimande, après l'avoir attaché préalablement, pour lui ôter l'envie de recommencer. Îl n'y a pas réussi du reste, et il lui faut continuellement combler le trou avec de la terre. Tout autour de cette cabane, — un des postes du T. O. T., — dans un rayon d'un mille, broutent paisiblement les cinquante poulinières de sang confiées à la garde dudit Labonté, et à celle de leurs seigneurs et maitres, Messenger le jour, El Mahdi la nuit!.
Un vrai harem pour ‘rois mois, sans rivaux... Le bonheur parfait, sauf pour Thomas qui tremble devant El Mahdi en liberté. Cependant, par une exception bien rare, l’Arabe se laisse reprendre au matin, pour retourner au repos de son box : il aime Labonté et ses discours sans fin, auxquels il répond par de petits hennissements.
« Le pays manque absolument de charme sous le rapport du sexe, méditait l'honnête gardien, entre deux bouffées de sa pipe ; mais on s’en passe plus facilement que la chambrée autrefois ne l'aurait cru... Quant à être aussi sauvage qu'on voulait bien nous le
faire croire... »
1. Deux étalons de même race se relaient souvent pour la garde d’un même troupeau sur les ranches de l'Ouest,
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Boum !... sssst! Une détonation lointaine, puis une balle qui traverse de part en part la cabine, à deux pieds au-dessus du rêveur ; et par le trou qu’elle a fait à la cloison, un soleil où dansent des milliers d’atomes vient illuminer la pièce.
El Mahdi renifle avec force, la pipe de Labonté se brise net entre ses dents...
— Qu'est-ce que?
Boum ! une autre détonation, plus rapprochée cette fois ; Thomas se précipite à la porte, assez puu rassuré.
IL voit se diriger vers lui un gaillard à mine patibulaire, la carabine encore fumante ; son cheval chancelle, est près de s’abattre, tandis que là-bas, à un mille environ, des cavaliers apparaissent sur la crêce des collines.
— Un cheval! un cheval ! crie Johnson — car c’est lui — un cheval ou une balle !
— Voici des balles, mais je n'ai pas de chevaux, répond Labonté en tremblant de tous ses membres. Il faudrait en lacer un dans le corral.
— La balle dont je parle, c’est celle que je vais vous mettre dans la tête, triple idiot! s’é— crie Johnson exaspéré. Lacer un cheval? Je n'aurai jamais le temps !... Mais qu'est-ce que
J'entends? Ah! fils de chienne!... et tu me
disais que tu n'avais pas de chevaux! Tiens, attrape |
Et il envoie un coup de crosse à Labonté, qui le pare juste assez pour ne pas en être assommé. Ce qu'il avait entendu, c'était le salut de bienvenue d'El Mahdi; sans perdre une minute, il lui jette sur le dos la selle de son propre cheval, puis le bride avec précaution, car il a reconnu le fameux Arabe. Alors, il ordonne à Thomas, qui tremble au point de ne pouvoir faire la moindre résistance, de changer d’habits avec lui; tous les deux sont de la même taille, mais Johnson est brun et Labonté blond filasse; le premier porte un petit chapeau mou assez élégant, avec une veste en cuir, et le second un grand sombrero de cow-boy avec un slicker! jaune. En quelques secondes, l'échange est opéré, le mineur commande alors à Labonté de seller son cheval, qui est resté là, la tête basse, et de le suivre.
Tout cela s’est passé derrière la cabane; du côté opposé, les poursuivants, réunis sur une petite colline, semblent tenir conseil, étonnés par la disparition de celui qu'ils poursuivaient. Lorsqu'il reparaît avec son compagnon, ils repartent au galop sur ses traces, et les balles