‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 97 sur 99 · Butte de la Courge · texte numérisé non relu

Butte de la Courge

— Vous ne partirez pas, dit Andy : si nous nous séparons, la chasse est finie, nous perdrons le temps à nous chercher les uns les autres. Mais, au fait, comment n’y avons-nous pas pensé? Les boys du Swar disent que Spurlock descend vers le sud, le long du Green River, avec un troupeau de vaches.

Je vais lui télégraphier du fort Mac Kinney, lui raconter l'affaire et ie prier de battre les environs Jusqu'à notre arrivée, puisque Johnson semble se diriger de ce côté-là 1.

— Bravo! s'écrie Jack, je vais porter la dépêche : si Spurlock vient, nous tenons Johnson!

Et il avait raison, — tant il est rare de rencontrer 1ci-bas une volonté qui ne recule Jamais et dont rien, rien au monde, on le sait, ne peut changer la résolution !... Où êtesvous donc à présent, Spurlock aux yeux si calmes et si durs, Spurlock de ce désert que vous aimiez tant? Auprès de vous, la vie était si sûre! auprès de vous nous pensions que

1. Les cow-boys qui emmènent des troupeaux d’un État dans un autre ont toujours soin, sur leur passage, de deman-der au maître de poste les lettres ou les télégrammes qui les attendent quelquefois des mois dans les postes frontières

du Far West.

rien n'était impossible, et pourquoi? Parce que vous-même, autant et plus que tous encore, vous aviez foi dans votre adresse, dans votre force, et surtout dans voire courage!

Que de fois, depuis votre descente aux pays chauds, les cow-boys du Dakota et du Wyoming ont crié aux heures de danger : « Spur-lock ! oh! Spurlock, où êtes-vous P... » Mais la prairie devenait trop peuplée : vous êtes allé au pays des Aztèques et des cactus, là où la civilisation est morte et ne renaîtra plus.

Et vous qui lisez ces souvenirs, après une journée passée à travers celte foule qui peine et qui sue dans la fièvre d’une vie factice, oubliez un moment les chemins de fer, les tramways électriques, les ascenseurs, les phonographrs et même les téléphones ; pensez aux grands bois sombres et tranquilles, rêvez à la prairie immense et libre, où l’on est deux fois homme parce qu'on y est plus près de Dieu, plus loin des villes, et dites si vous ne regrettez pas l'existence telle qu’elle nous fut donnée aux premiers jours de la création; dites si, au plus profond de votre être, ne frémit pas encore un amour de la vie que nous appelons sauvage, un amour que trois mille ans de civilisation n’ont pu détruire,

parce qu'il nous vient de Dicu et qu'il y retournera ?...

Le dixième jour de leur furieuse c'ievauchée, de grand matin, Andy regardait l'horizon, du haut d'une de ces collines escarpées qui déchirent le Wyoming en tous sens, et de plus en plus à mesure qu'on se rapproche des Montagnes Rocheuses; il apeaiçut au loin un cheval libre, galopant comme s'il avait eu deux cents loups gris à ses trousses. Tout à coup, le cow-boy se frotta les yeux, — il venait à peine de se réveiller, — puis enfin ne put retenir un cri enthousiaste :

— Mahdi! Mahdi! Mahdi!

Les échos centuplèrent l'appel : le cheval noir s'arrêta, un instant, sur un de ces monticules-tombes où dorment depuis des siècles les populations primitives de l'Amérique; d’en bas, il regarda celui qui l'appelait... Oui, c'était bien El Mahdi, crinière au-vent, naseaux frémissants, si largement ouverts! Il reconnut Andy, fit un signe de tête en encensant avec fierté, frappa du pied en ronflant à travers la brume du matin, puis reprit sa course furieuse vers son harem du Dakota.

Andy le suivit du regard aussi longtemps qu'il put. El Mahdi en liberté, c'était l’hallali

de Johnson qui sonnait! Le cow-boy aua raconter à ses camarades ce qu'il venait de voir :

— Je plains l’homme de garde, ajouta-t-il, et surtout l’étalon qui se trouvera dans la bande d'El Mahdi lorsqu'il va y arriver!

Les trois cavaliers piquèrent des deux immédiatement sur Green River, d’où ils ne se trouvaient plus que tout juste à quarante-cinq milles. Ils avaient deviné à peu près ce qui s'était passé. En atteignant ce village perdu dans le désert, la veille, Johnson était d’abord allé boire avec Yorkey Bob cette eau-de-vie qu’il leur avait été impossible de se procurer durant leur fuite. Il avait laissé El Mahdi attaché devant la porte. Quand il sortit, il voulut remonter en selle, ma ? cheval, très fatigué, se mit à tourner sur place, pour lui faire comprendre quil était temps de se reposer.

Johnson était ivre : il oublia à quel cheval il avait affaire, et le frappa de sa cravache plombée entre les deux yeux.

Ce fut le premier, ce fut le dernier coup, en vérité, que reçut jamais l'arabe noir : il se cabra, superbe; la bride, par laquelle il était attaché, se brisa net entre ses dents serrées,; les deux sangles éclatèrent sous l'effort indi-

gné de ce beau corps tout nerf: El Mahdi fut

libre... Sans même regarder la brute qui jurait devant lui, ni ceux-là qui étaient accourus, il bondit haut dans les airs, les quatre jambes repliées comme un chamois, par-dessus le cercle de curieux, et disparut semblable à une vision fantastique. Johnson le regarda fuir comme il aurait regardé, avec hébétement, son sang couler d’une blessure mortel:

c'était bien sa vie qui s'enfuyait là ; tout étain fini.

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