‹ Cow-boy [microforme]Chapitre 98 sur 99 · LA BÈTE PRISE · texte numérisé non relu

LA BÈTE PRISE

Le saloon de Redmond, à Green River!, est rempli de cow-boys et de desperados, et Redmond se froite joyeusement les mains : il y a déjà un baril de whisky de parti, cinquante dollars net de bénéfice; ce n’est pas trop mal pour une soirée. Pas de querelles encore : tous de bons enfants. Dans le coin le plus sombre, Yorkey Bob et Johnson se sont assis à une table de poker; le grand feutre sur les yeux, la main en éventail devant leurs cartes,

1. Beaucoup de stations de chcanins de fer, comme Greer River, se trouvent au milieu d’un vrai désert, mais n’en sont pas moins parfaitement approvisionnées par les convois quotidiens.

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ils élèvent leur mise en petites pyramides, sans dire un mot. Leurs voisins, tout aussi sombres, cherchent à deviner leurs physionomies, mais c'est peine perdue : l'ivresse et le jeu, voilà seulement ce qu'on y peut lire, les deux passions qui leur font perdre tout sentiment de prudence et qui ont triomphé de leur raison après quinze jours d’abstinence.

Les pyramides montent toujours ; les jeux s’abattent. Yorkey Bob perd une somme énorme, mais son associé Johnson gagne, ce qui rélablit la balance. La chance revient au général! Un éclair dans ses yeux sanglants, et 1l attire à lui toute la masse d’or, tandis que ses voisins jurent en dedans, sans rompre le silence fiévreux, Que ne fera-t-il pas avec tout cet argent! D'abord, acheter son pardon du gouverneur général ; ensuite...

Ensuite, il relève la tête, et ce qu'il aperçoit là-bas, près du comptoir inondé de lumière, le rend plus pâle que les murs blanchis à la chaux : ce n’est pas le gouverneur général du territoire ; non, c'est un hcinme que tout l'or du monde n’achèterait pas — qu’en ferait-1l, au reste ? — c’est Spurlock, du T. O. T., lui qu'il croyait parti depuis longtemps pour l'Amérique du Sud... Johnson se met à trembler convulsivement ; ses mains ramènent l’ar-

gent vers lui pour le mettre dans ses poches; il va tirer son revolver, tuer cet homme, puis se sauver là-bas, bien loin, au désert, vite, vite. Mais l’argent tombe à terre, les mains sont trop crispées sur la table pour le ramasser, et ses yeux qui se dilatent ne quittent plus ceux du cow-boy.

Spurlock a frémi, lui aussi, en le reconnaissant ; il a tiré ses deux revolvers de leurs gaines, mais sans ajuster le misérable; cependant, il marque déjà l'endroit où il lui trouera le front s’il fait mine de résister.

Yorkey Bob lève la tête; il ne connaît pas de vue Spurlock, mais il devine tout de suite ce qui effraie son associé : sous la table, sans un geste apparent, il met le doigt sur la gàchette de son revolver.

Tout à coup, Spurlock s’écrie :

— Venez avec moi, Johnson! j'ai à vous parler au dehors. Tenez donc vos mains tranquilles, voulez-vous !

Johnson reprend alors tout son sang-froid :

— Et qui êtes-vous, l’ami?... Dites-moi ici ce que vous désirez! Je ne suis pas à vos ordres pour sortir à votre bon plaisir !

Les joueurs de poker applaudissent ; toute la salle devient attentive. Spurlock fronce les sourcils.

— Oui ou non, sortirez-vous ?

— Non!

— De quel droit venez-vous ‘interrompre le jeu, étranger? crie maintenant Yorkey Bob.

Redmond, s’il y a tout à l'heure du sang versé, ce sera votre faute... On ‘ne peut donc plus boire en paix icil…

— Oui, reprennent plusieurs voix irritées ; est-ce qu’il croit nous faire peur avec ses revolvers, ce {enderfoot-là? Nous aussi, nous eu avons | A la porte, l’intrus... à la porte!

— Sortez d'ici, monsieur, dit Redmond, Si vous cherchez des querelles, allez les vider dehors.

— C’est tout ce que je demande! — répond Spurlock, en sortant à reculons, sans quitter des yeux Johnson.

Bien des revolvers sont tirés des ceintures, plus d’un doigt appuie sur les gâchettes, mais il semble indifférent à tout, excepté à celui qui a tué là-bas, aux Black Hills, le camarade aimé, Loïs de Bère.

Sur le seuil, il s'arrête une seconde, et promène les yeux autour de lui.

— Je suis Spurlock, dit-il simplement, Spurlock du T. O. T. Vous pourriez me tuer, mais vous savez bien qu'avant de tomber, j'en aurais tué au moins six parmi vous autres.

Cet homme-là a lâchement assassiné un de mes camarades; vous ne voulez pas me laisser l'arrêter ici : ça vous regarde... mais jusqu’à ce qu'il soit sorti de votre bar, vous me répondez de lui sur votre tête, Redmond, foi de Spurlock ! : |

Il sortit sur ce discours, le plus long de sa vie, ét.reférma si vivement la porte que Yorkey Bob ne put lui adresser la balle qu'il lui avait réservée pour ce moment-là. Le nom seul de Spurlock avait du reste produit une profonde impression dans la salle, et ceux qui étaient près des fenêtres regardèrent le cow-boy monter Royal IT, et disparltre au galop dans l'obscurité naissante.

Il y eut un instant de silence, puis une conversation générale; cependant bien des regards, qui disaient beaucoup de choses, se tournaient vers Williams Johnson. On venait de reconnaître le meurtrier; mille dollars de prime pour sa tête, les mille dollars dont les quatre chiffres s’étalaient sur une proclamation au milieu de la salle même, ce n'était pas à dédaigner : seulement, ce. damné Spurlock, autrement dit Mexican Joe, était en travers du jeu; .et-il avait une de ces réputations qui ne font-pas-désirer beaucoup d'intimité.

La salle redevint silencieuse. On se mit à

boire et à jouer; au bout de quelques heures, presque tous ceux qui la remplissaient sortirent un à un, ct les pas de leurs chevaux s'étaient perdus depuis longtemps dans la nuit, lorsque Redmond s’approcha des deux derniers consommateurs. C'étaient Johnson et Yorkey Bob.

— Îl est bien tard, dit-il: je vais fermer.

Johnson regarda Bob :

— Il se souvient de ce qu'a dit Spurlock, fit-1l avec un sourire un peu nerveux.

— Et vous? répliqua Redmond.

— Moi? allons donc! si ce n'était pas pour vous prouver le contraire, je resterais ici jusqu'à demain... Ce n'est pas la première fois que Je le rencontre, cet oiseau-là !

Non, ce n’était pas la première fois, et, malgré lui, toute sa chair frémissait au souvenir de Minnesela, de l’atroce brûlure : comme la: bête. féroce devant le dompteur, il se sentait dominé. Et puis, il avait trop bu, ce soirlà, et son cerveau en feu voyait dans les yeux . de Redmond, dans ceux de Yorkey Bob même, la tentation des mille dollars de prime : — mort ou vivant. —.Il avait cependant partagé son gain énorme de la soirée avec le bandit ; mais quoi! «est-ce qu'on ne désire pas avoir toujours plus qu'on ne possède ?

— Redmond, dit Yorkey Rob, amenez-nous

donc nos deux chevaux en face de la porte de derrière, sans bruit. Regardez bien tout autour de la maison si vous apercevez quelqu'un :

une fois en selle, je me moque de tous les Spurlock du monde... Tenez, voici pour vous.

La nuit était tranquille, mais il faisait si noir qu'on ne distinguait pas l'autre côté de la rue; Redmond écouta quelques r:inutes, puis fit le tour de la maison avec les deux chevaux.

En une seconde, les deux hommes furent en selle et au galop; on er‘:ndait encore leurs foulées lointaines sur le sol sec de la Prairie, lorsqu'un autre savalier passa ventre à terre tout contre Redmond, mais sans lui laisser le temps de reconnaître son visage.

— C'est Spurlock, se dit le cabaretier: il devait être par là, à monter la garde, quand il les a entendus s'éloigner du côté opposé. Il y aura du sang tout à l'heure, mais cela ne me regarde pas.

Il verrouilla soigneusement sa porte et ses fenêtres, et s’étendit sur un lit de camp, au milieu de son cabaret.

Les deux bandits avaient déjà dépassé les dernières maisons de Green River, quand Yorkey Bob se retourna, inquiet :

— On nous poursuit, dit-il : écoutez plutôt!

— Oui, répondit Johnson. Prenez à gauche,

je continue sur la droite : nous les recevrons ainsi entre deux feux.

— Pas du tout! faisons volte-face et attendons... Ÿ êtes-vous? Attention! je vois le cheval.

Il pouvait bien le voir : car Royal IT, lancé à toute vitesse, était blanc d’écume. Bob fit feu deux fois; Johnson, rnoins habitué au tir rapide, une fois: le sombrero de Spurlock tomba à terre. Bob poussa un hourra : le cow-boy devait être tué. Mais, au même instant, il y eut une lueur au côté droit de Royal IT, une détonation, et le desperado tomba, le visage en avant, sur son haut pommeau de selle ; son cheval aflolé s’emballa dans la direction de Green River. Le pied droit dans l’étrier, la main gauche portant au bout de sa cravache de cuir, haut dars les airs, le grand sombrero, Spurlock, caché le long de Royal II se cramponnart de sa mâchoire de fer aux lanières de la selle , avait chargé les bandits à la mode indienne : une balle lui avait ccupé deux doigts, mais sa ruse de sauvage lui avait sauvé ia vie. Il n'avait tiré qu'une fois, presque à bout portant, et 1l était déjà débarrassé du plus dangereux de ses adversaires.

Il se remit en selle, passa son revolver à la ceinture, prit son vieux lasso de cuir; sa main

gauche le faisait souffrir atrocement : il cracha deux fois sur ses doigts mutilés le jus de tabac que même à cette heure 1l chiquait encore, puis éperonna son cheval sur Johnson.

La monture de celui-ci, mustang à peine dompté, acheté à Green River, ne valait pas El Mahdi; malgré les efforts de son cavalier, il s'était rué sur les traces de son camarade, et une frayeur indomptable l’emportait loin de cette bête étrange, moitié homme, moitié cheval, qui tout à l'heure lui avait presque brûlé les naseaux. Cependant Royal IT se rapprochait petit à petit, et le lasso tourbillonnait en grands cercles concentriques. Lorsqu'il fut bien en ligne, de façon à ne pas être renversé par le choc, Spurlock lança le nœud coul?nt ; Johnson se retourna pour tirer, mais il aperçut le lasso ; il eut la présence d'esprit d'étendre les bras en croix pour l'arrêter dans sa chute : un mouvement de tête, alors, et 1l serait sauvé. Le nœud était trop largement ouvert: il passa au delà de la croix. Spurlock arrêta net son cheval, l’accula sur les jambes de derrière, enroula l'extrémité du cuir autour de son pommeau à armature d'acier.

Brusquement l’ex-général fut arraché de sa selle, jeté à terre, puis emporté au galop furieux de Royal IT vers Green River. Spurlock

ne regarda même pas une fois le misérable dont le corps bondissait au-dessus des souges ; il passa devant le sa/oon de Redmont et ne s'arrêta qu’une fois sorti du village, au sud. Il mit alors pied à terre, ficela Johnson évanoui, le jeta en travers de sa selle, et reprit sa course vers le grand cañon de San Juan, mais à une allure plus modérée.

Redmond, qui l'avait vu passer de sa fenêtre, alla se recoucher fort mélancolique. Mille dollars de perdus pour lui! Cela ne se trouvait pas tous les jours |

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