HALLALI
C'était bien l'avis de Nathan, lorsqu'il vint le lendemain matin proposer au cabaretier un achat de whisky, — une occasion, — et qu'il apprit ce qui s'était passé dans la nuit. Le personnage était d’une activité si extraordinaire qu'il semblait doué du don d’ubiquité : il se trouvait toujours à point nommé où il y
. avait une bonne affaire à conclure ; mieux que pas un cow-boy il écumait la Prairie en tous sens, exerçant mille et un métiers différents, qui finissaient par arrondir son compte chez le banquier, là-bas, quelque part, dans l'Est, car il ne dépensait rien pour lui-même, et d'être plus sale, plus crasseux au moral comme
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au physique, jamais le Dakota ou le Wyoming n'en avaient connu parmi tous leurs aventuriers.
Sitôt que Redmond lui a conté la nouvelle, Nathan se frotte les mains, rit et parle bas, tout seul, puis, laissant le marché en suspens, signe d'une préoccupation extraordinaire, repart au petit trottinement de sa nouvelle mule, dans la direction que lui indique le cabaretier. Redmond le suit des yeux quelque temps, et rentre en haussant les épaules :
— Il est fou! se dit-il. Que diable a-t-il pu lui passer par la tête?
Une fois hors de vue, Nathan ôte ses bottes, en retire une liasse de banknotes et les compte amoureusement : deux cents dollars! Les bénéfices d’un mois !... Et le voilà qui se remet à rire et à parler tout bas, en les refourrant dans leur cachette, ces petits billets qu'il va quintupler avec l’aide du Dieu d'Abraham et de tous les patriarches. Absorbé dans ses calculs il ne voit pas arriver celui qu'il cherche : Spurlock, — Spurlock légèrement pâle, la main gauche enveloppée d’un linge ensanglanté, qui se dirige vers Green River, sans doute pour s’y faire soigner.
Le cow-boy est à trois cents mètres sur la droite ; il passe sans même regarder Nathan Celui-ci pousse une sorte de gloussement.
— Hello ! monsieur !
— Hello ! répond machinalement Spurlock.
— Monsieur! monsieur ! je voudrais vous parler.
— Quoi?
Nathan s'approche ; il tire sa barbe, ouvre la bouche sans rien dire, cligne des yeux d’un air rusé.
— J'ai une petite aflaire pour vous, une que vous aimerez, j'en suis sûr ; et puis ce sera du comptant, là, tout de suile, si nous tombons d'accord.
Spurlock est de mauvaise humeur, ce matinlà; le juif, qu'il reconnaît, l'impatiente avec ses discours et ses grimaces. Pourtant il est possible qu'il veuille lui acheter un cheval ou une vache.
— Est-ce un cheval que vous désirez? demande-t-il; j'en ai dressé un, il y a huit jours, qui irait parfaitement votre aflaire : je vous le vendrai cinquante dollars.
— Je n'ai pas besoin de cheval, puisque j'ai une mule; c’est une bien meilleure affaire pour vous, el...
— Une vache, alors?
— Non, non... Excusez-moi, monsieur, mais je pensais, je croyais qu'avec cent dollars, on pourrait, il y aurait moyen.
— Eh bien, quoi? voyons! Par les cornes du diable, expliquez-vous donc!
— Pardon, pardon, monsieur, ne vous fâchez pas... On m'a dit que... que vous aviez courageusement exécuté la loi en arrêtant ce bandit du Dakota, que vous l'aviez tué, et j'étais parti ce matin pour vous chercher et vous proposer de faire disparaître le corps, et vous éviter tous les désagréments.
— Et toucher aussi la prime de mille dollars que vous aurez achetée cent!
— Oh! monsieur ! elle ne se touchera pas comme cela, cette prime : il y aura contestation, dénégation, peut-être poursuites ; et qui sait si on en touchera seulement le dixième dans un an?... La loi est si obscure!... Moi, ça me connaît, je finirais peut-être par m'y débrouiller, mais vous, vous n'avez pas le temps...
Spurlock ne répond rien ; ses yeux gris ont pris une curieuse expression; il ne sent plus du tout la souffrance de sa blessure, il a même une forte envie de rire. Mais Nathan interprète autrement son silence ; il reprend d'une voix douce, en tirant nerveusement sa barbe malpropre :
— J'irais bien jusqu'à cent cinquante.
c'est le mieux que je puisse faï.e : une occasion
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unique pour vous de vous débarrasser de tout souci.
— Dites deux cents, et je vous laisse Johnson, fait Spurlock.
— Oh! mon Dieu! vous n'y pensez pas!
c'est imp.
— Adieu, alors ! fait le cow-boy, qui repart.
— Arrêtez! arrêtez!... Seigneur! que vous êtes donc pressé!
Spurlock continue sa route sans vouloir l'écouter davantage.
— Eh bien, oui, j'accepte ! crie désespérément le juif en courant après lui.
Spurlock se retourne :
— Donnez l'argent!
Nathan a bien envie de lui faire observer que tout bon marché se conclut donnant, donnant; mais il n'ose pas : quelque chose lui dit qu'il perdrait là sa dernière chance. Il ôte sa botte avec effort, en tire cent quatrevingt-dix dollars, et laisse un billet de dix tout au fond.
— Hélas! je n'ai que cent quatre-vingt-dix dollars!
— Cela fera l’aflaire, répond Spurlock.
Donnez.
Nathan lui passe les banknotes en soupirant.
« Imbécile que je suis de n'avoir pas laissé
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vingt dollars au moins dans la botte! » À présent, 1l est trop tard : Nathan suit le cow-boy qui retourne sur ses pas.
Tous les deux trottinent en silence jusque vers dix heures, où ils parviennent à l'entrée du grand cañon de San Juan. En cet endroit la « Rivière verte » coule au pied d’une muraille de rochers haute de plus de quinze cents pieds. À mi-hauteur de l’escarpement eflroyable, il y a une grotte, véritable nid d’hirondelle qu'on distingue à peine d'en bas : un mur en ferme l'entrée aux trois quarts. On y arrive par une suite de marches informes, ébauchées çà et là le long des saillies du roc par les premiers habitants de cette demeure aérienne, les troglodytes‘ du Colorado. Que de siècles ont passé depuis les âges où ces populations primitives ont cherché leur salut dans ces retraites inaccessibles |
Spurlock met pied à terre, sur le bord de la rivière écumante; Nathan aussi. Il veut parler, mais Spurlock lui fait un signe :
— Taisez-vous ! et montez par ici!
Nathan a peur, et bien des fois il s’arrêterait dans la périlleuse ascension, s’il ne sentait sur ses talons cette espèce de sauvage. Il com-
1, Cliff dwellers (habitants des rochers).
oem mm mano. np enrrmens
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mence à se repentir d’être venu si loin. Sans compter qu'à moins de le jeter en bas, ce ne sera pas facile de descendre le corps de làhaut. Non, ce ne sera pas facile!... Aussi quelle idée enragée de l'avoir caché là !
Ouf! Ils sont arrivés. La grotte a environ vingt-cinq pieds de profondeur sur deux cents de longueur. La première maison des troglodytes (sans doute ils étaient une petite tribu à habiter ce cañon, où se remarquent d’autres grottes analogues) se compose de six pièces, communiquant toutes entre elles, avec une sorte de tour ronde au bord du précipice. On ne peut y parvenir, à cette tour, que par un boyau très étroit, long de sept à huit pieds, où il faut ramper presque à genoux; sur les murs revêtus d’un enduit très fin, se voient encore des empreintes de mains, celles des premiers habitants de la grotte : une race de nains, à en juger par leur petitesse.
Spurlock déplace une pierre énorme à l’entrée du couloir.
— C'est par là, dit-il.
— Je ne passerai pas là, dit fermement le juif. |
— Ça m'est égal : Johnson est là ; si vous le voulez, allez le prendre ; sinon allez-vous-en.
— Que tous les saints patriarches me soient
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en aide! murmure Nathan, qui s’agenouille et entre dans le conduit.
Il n’est pas encore au milieu qu'il entend une voix, celle de Johnson :
— Chiens que vous êtes! allez-vous me laisser mourir de faim dans ce nid à serpents!
— Le serpent, c'est vous, répond tranquillement Spurlock ; et en voilà un autre pour vous tenir compagnie : monsieur Nathan, que vous connaissez bien, et qui vous a acheté cent quatre-vingt-dix dollars... Au revoir | vous trouverez du pain et de l’eau à l'entrée du passage |
Avez-vous jamais roulé dans un nid de serpents à sonnettes? Les avez-vous vus se dresser, avec leurs petits yeux méchants qui mieux que leur langue semblent siffler et percer, avez-vous entendu sonner leurs crécelles, tandis que leur odeur de musc vous montait au cerveau? Cette horrible fascination des sens, — le toucher, la vue, l’ouïe et l’odorat,
— em avez-vous alors éprouvé l’agomieP Si oui, vous aurez une idée juste de l’éblouissement qui frappa le juif à la voix de celui qu'il croyait mort et qu'al avait marchandé: une sueur froide lu couvre la figure, 1l entend la bordée d imprécations de l’ex-général, 1l voit Spurlock refermer derrière lui le boyau qui
redevient noir, il tombe le visage sur le roc. La mort peut venir, et quelle mort immonde . dans l’atroce peur qui secoue tout son être! Cependant Spurlock a ajouté deux lourdes pierres à la première; il redescend l'escalier en riant aux éclats, remonte à cheval et tourne bride vers Green River.
Tout ce pays sauvage qui s'étend à l'est des Montagnes Rocheuses fut jadis évangélisé par le Père de Smet, le grand apôtre de la Prairie, véritable envoyé de Dieu, au milieu de la solitude, comme parmi les vices brutaux des premiers émigrants qui traversaient le désert pour gagner la Californie. Il mourut au soir de sa tâche, le saint et vénéré prêtre, dans les bras des Indiens qui devaient le porter en terre en agitant sa pauvre petite sonnette, celle de la messe, et en récitant le De Profandis; et bien souvent, depuis, les aventuriers que le hasard a fait passer près de sa tombe se sont sentis meilleurs. S'il avait surgi devant eux, lui qui tant de fois avait empêché l’effusion de sang indien ou autre, il eût arrêté peut-être Andy, Jack, Sheflield et Spurlock, au sortir de Green River, — où ils s'étaient réunis ce même jour, — alors qu'ils partaient pour le cañon de San Juan. Peut-être les eût-
1l persuadés de laisser agir seule la justice du territoire... Mais quoi! tant qu'il y aura des ranches, la loi de Lynch y régnera en souveraine maîtresse : une loi qui n’a jamais connu
deux poids et deux mesures, celle du désert
devant Dieu.
Tel fut, sans doute, le sentiment d'un étranger, vêtu d'une pauvre redingote noire, mais propre, qui s’approcha d’Andy, devant la porte de Redmond, au moment où les cow-boys mettaient le pied à l'étrier.
— On me dit que vous allez chercher le meurtrier Johnson ?
Andy fronça les sourcils.
— En quoi cela vous intéresse-t-il, étranger
— Je vous demande pardon, je suis un prêtre catholique, le Père Larée, de la mission de Saint-Louis; il y a quinze ans que j'ai quitté la France pour évangéliser ces contrées. On m'a dit que vous étiez Français : j'ai pensé que vous ne me refuseriez pas une entrevue avec ce malheureux... s’il n’est pas déjà mort.
Andy regarda fixement son interlocuteur.
Oui c’était bien un prêtre, un vrai, ses yeux le disaient, sa bouche aussi, tout ce je ne sais quoi mystérieux de l'homme qui donne
sa vie pour les autres, ainsi qu'il l'a promis à l'heure d’un vœu irrévocable.
— Ah! mon Père, dit-il, c'est moi qui vous demande pardon de ma grossièreté :
prêtre et compatriote! il y a si longtemps que je n’en ai rencontré |
— Andy! Andy! crièrent ses camarades.
— Oui, je vous suis : je veux causer un moment avec ce gentleman... Montez à cheval et venez, mon Père.
Spurlock regarda de loin la redingote du Père Larée, avec un air soupçonneux.
— Un pasteur, dit-il: que diable veut-il à Andy?... Allons, en route, et vivement !
— Johnson vit encore, reprit le cow-boy ; mais j'aurai de la peine à les faire consentir à votre demande. Je vais pourtant essayer.
IL appela Jack, lui expliqua le désir du Père Larée. |
— Ce n'est pas un de ces pasteurs qui roulent avec eux leur wagon-église comme celui de Hayseed, Jack : c'est un prêtre catholique, et son église est dans son cœur. Il voudrait préparer à la mort Williams Johnson.
— Johnson appartient à Spurlock, fit observer Jack, qui ne comprenait pas très bien Andy.
— Parlez-lui-er donc.
Jack se rapprocha de Spurlock, à la tête de la petite colonne, qui traversait les sauges en file indienne. Le cow-boy écouta en silence, puis leva les épaules.
— Pasteur protestant, prêtre catholique, tout ça c'est la même sauce : pourquoi faire tant de grimaces pour mourir? Mais si ça vous fait plaisir, cela m'est bien égal !
C'est ainsi que le Père Larée arriva le soir même, avec les quatre cavaliers, au pied de l'escarpement. Ils entravèrent leurs chevaux et se mirent à escalader le logis des troglodytes, tandis que de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. Un orage éclata au moment où ils pénétraient dans la grotte. Spurlock s’en alla tout droit à la fameuse tour ronde; ses compagnons le suivirent machinalement, avec le Père Larée, très intéressé par ce nid préhistorique. Il déplaça un à un les blocs de pierre qui fermaient l'entrée du boyau, et appela :
— Nathan!... Ohé! Nathan!
IL sortit, le juif, à la profonde stupéfaction des amis de Spurlock, et dans quel état, 1l serait difficile de le décrire : ses vêtements déchirés par les saillies du roc, sa barbe lamentable de poussière et de sang coagulé, qui avait coulé de deux ou trois atroces meurtrissures
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au visage; et ses longs cheveux huileux, eh bien! ses longs cheveux avaient réellement grisonné dans ce tombeau. Saisi d'une atroce courbature, après huit heures d'immobilité dans une posture gênée, il re pouvait plus se relever et il avait l'air si profondément misérable que Spurlock même er sut compassion.
Pendant ce temps, l’ex-général faisait retentir la tour de ses blasphèmes.
Lorsqu'il avait entendu la voix de Johnson, auquel jadis il avait prêté quelques petites sommes à cent cinquante pour cent, lorsqu'il avait vu Spurlock lui couper toute retraite, Nathan était tombé presque inanimé. Un rude coup de pied, appliqué avec une botte ferrée, l'avait réveillé en lui déclarant le visage : c'était Johnson qui, les mains liées, avait rampé à reculons le long du boyau, et commençait à frapper le juif, dans sa fureur, avec les seules armes dont il pût encore disposer. Ensuite, il avait supplié Nathan de lui délier les mains, lui promettant la fortune et la liberté. Mais l'usurier restait blotti au fond de son trou sans bouger n1 répondre, persuadé que s’il avait le nalheur de s’avancer, Johnson l’assommerait sur place. Et peut-être n'avait-il pas tort.
Les heures avaient passé, — Johnson, tantôt monté au paroxysme de la rage et cherchant
à frapper de nouveau, tantôt suppliant et promettant monts et merveilles. Mais, douceur ou violence, rien n'avait pu décider Nathan à se fier au bandit; 1l était resté acculé contre les pierres qui fermaient l'entrée du couloir, jusqu'au moment où Spurlock vint le délivrer, après une agonie qui l'avait rendu presque fou.
— Hello! Nathan, mon vieil ami! s'écria Jack tout ahuri: et que diable faites-vous là ?
Nathan leva les yeux, reconnut son persécuteur de Hayseed et, les mains au ciel, avec des mouvements de singe, il bredouilla :
— Le diable seul le sait... et le voilà !.…
Seigneur, tu m'as donc abandonné |
Il montrait Spurlock, en se reculant au bord de l’abîme, tout près d'y tomber :
— Laissez-moi partir, mes bons messieurs, reprit-il de sa voix pleurante, et rendez-moi le fruit de mes épargnes.. le soutien de ma vieillesse.
Il ne devait pas avoir dépassé quarante ans, mais il en paraissait soixante-dix ce jour-là. Spurlock lui tendit un flacon de whisky :
— Bois... et file!... Mais, au fait, pourquoi n'emmènes-tu pas ton achat?
Nathan se remit à trembler, en élevant de nouveau les paumes de ses mains : le whisky coula sur sa barbe, 1l bredouilla deux ou trois
M ui MN Damas nu ae 0 + Mb mt et obéir avoue mo
mots inintelligibles et commença de descendre à quatre pattes les marches de l'escarpement. C'était grand'pi ‘ que de voir cette tête grise frapper sur les rochers, ce dos arrondi qui semblait cassé en deux, et ce visage même, si terreux et si désespéré.
Spurlock eut un remords : il mit en quelques mots ses camarades au courant, et, tandis qu'ils éclataient de rire, se tourna vers Andy :
— Qu'en dites-vous? Dois-je garder l'argent?
Andy hésita : il revoyait les visages hâes et plus désespérés encore des familles ruinées à Deadwood par l'usurier. À son tour, il demanda au Père Lar |
— À vous de décider, mon Père.
— Faites ce que vous aurait conseillé votre mère, dit le Père Larée à Spurlock.
— Je n'ai pas eu de mère! répondit celuicl; J'ai été élevé par une vieille Mexicaine…
Il se pencha sur l’abime : Nathan était arrivé sur les bords du torrent, et il sellait sa mule, malgré l'orage, alors dans toute sa violence. Le cow-boy jura tout bas, puis sortit de sa poche la liasse de billets crasseux. Il y manquait dix dollars, dépensés le matin chez le pharmacien de Green River. Spurlock déchira une feuille de son carnet, écrivit: « Bon
pour dix dollars. — spurcLocx », l'inséra dans les banknotes et ficela le tout autour d'un caillou; puis, se penchant sur le bord du pré- Cipice :
— Nathan! Nathan! cria-t-il, voilà ton argent |
La voix, répercutée par leséchos, domina le bruit de la pluie, le sifflement du vent; Nathan releva la tête et même un peu le dos : la précieuse pierre vint tomber à ses pieds, et c'était bien la terre promise, non, plutôt le paradis, qui s'ouvrait devant le fils de Moïse! IL frappa des mains, rit comme un enfant, et s'abattit sur les billets de banque, qu'il se mit à compter un à un. Quand il arriva au bon de dix dollars, sa désolation éclata aussi vive que tout à l'heure au sortir de l’antre, et Spurlock, indigné, le vit s'éloigner à travers la pluie, l'attitude toujours aussi navrée, la tête grise tremblant sur le dos rond.
Dans la tour, Williams Johnson mangeait et buvait du plus bel appétit: Andy lui avait délié les mains, et l'incident du juif l'avait presque mis en gaieté. Si bien que le Français crut le moment favorable pour lui dire :
— Il y a un prêtre ici : n’aimeriez-vous pas le voir ?
Et en même temps il se retira, sans attendre de réponse, laissant le Père Larée avec le prisonnier.
Les troglodytes ne devaient pas avoir une religion très épurée ; mais jamais Dieu ne fut aussi effroyablement insulté dans leurs murs que par l'ex-général, quand le prêtre voulut lui parler de la mort qui allait venir et de ce qui suivrait cette mort. Ce fut si fort qu'Andy se leva plusieurs fois pour voir si le bandit n'attaquait pas le missionnaire.
Cependant les quatre cow-boys, réunis en conseil de guerre, décidaient que l'exécution aurait lieu le lendemain matin, à cinq heures, au soleil levant.
— Une balle dans la tête, et tout sera dit!
fait Spurlock.
— Non, réplique Andy: c'est trop pénible de tirer sur qui ne peut se défendre. Le feriezvous ? non. Moi, non plus. Attachons-lui plutôt les mains, et qu'il saute en bas!
— Brrr!... dit Jack; l’idée est bonne! Rien que de me pencher, j'en ai le vertige... Seulement, il tombera dans la rivière, — et 1l regardait l’eau qui bouillonnait en bas, au fond de l’abîime, — et le corps sera perdu.
— Eh bien! quoi? voulez-vous l’enterrer ?
— Eh bien! il y a que nous ne pourrons
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cOW-BOY 3555
plus toucher la prime de mille dollars promise par le gouverneur |
Spurlock éclata de rire, en applaudissant.
— Bravo! en voilà un homme pratique!
Vous mourrez riche, Jack, plus riche que Nathan !... Ne craignez rien: il y a trop de rochers dans la rivière pour que le corps ne s'y accroche pas!... Quant à moi, je vous donne ma part, à condition que vous m'achetiez une selle de Cheyenne: ces selles californiennes ont le pommeau trop haut, et, quand Royal IT se défend, la mienne me blesse toujours!
Andy n'avait pu dissimuler un certain mouvement à l’exclamation de Jack. Celui-ci ne s'en était pas aperçu; mais, quand il voulut serrer la main du Français pour le remercier de lui abandonner, lui aussi, toute sa part, il fut très surpris d° le voir s'éloigner, l'air mécontent.
— Ces Européens, dit-il à Spurlock, ça ne saura jamais gagner de l'argent !
— De l'argent comme ça, non, Je ne crois pas, fit ce dernier, en riant aux éclats.
Sur ces entrefaites, le Père Larée vint les rejoindre. Le pauvre homme était désespéré :
non, il ne pouvait pas laisser jeter ainsi dans
l'éternité une âme si peu préparée au jugement suprême. Il supplia les cow-boys de reconduire le criminel à Green River pour le livrer à la justice régulière.
— Vous n'avez pas le droit de juger vousmême cet homme-là, quels que soient ses crimes, dit-il à Spurlock.
— Si je n'en ai pas le droit, je le prends!
répondit le cow-boy. Le livrer aux autorités ? allons donc! pourquoi ne l'ont-elles pas arrêté elles-mêmes ? C'était facile, chez Redmond !
— Si nous le leur livrons, ajouta Andy, il y aura six mois d'enquête, trois mois de plaidoiries, trois mois de cassation, sans parler des jurés achetés... tout cela pour le voir ensuite remis en liberté, et nous, peut-être, nous en prison à sa place |
— Mais il n’est pas prêt à mourir ! pleura presque le prêtre.
— Je ne sais pas si Loïs de Bère était mieux préparé Î
— Un assassinat n'en excuse pas un autre!
Un autre! Sourlock se leva, tout pâle.
— Écoutez, prêtre, fit-il, je crois que vous avez de bonnes intentions, mais vous parlez trop vite : j'ai plusieurs morts d'hommes marquées là sur mon revolver; — il montrait des rainures faites à la lime sur le canon de
son € 44 »; — je n'ai pas un seul assassinat. Au temps de la Bible, que vous devez connaître, les pasteurs faisaient alors ce que nous faisons aujourd'hui : je le sais parce qu’Andy me l’a lu, un jour, au T.O.T. Ne venez plus me parler de justice régulière ni me faire des raisonnements auxquels Andy doit être le seul à comprendre quelque chose. Williams Johnson est à moi seul, et il mourra demain matin à cinq heures. En attendant, bonsoir !
Il alla se coucher en travers de la pierr2 qu'on avait roulée à l'entrée de la tour. Jack, du reste, avait lié de nouveau les mains au prisonnier.
La nuit fut longue pour le prêtre affligé.
Il avait voulu insister auprès du Français :
Andy s'était mis la tête dans les mains sans
répondre, car il voyait toujours devant lui le visage sanglant de Loïs. Il avait voulu retourner auprès de Johnson : celui-ci dormait paisiblement, mieux que Spurlock, toujours aux aguets, mais qui avait laissé passer le Père. Alors, il se mit à prier.
L'’aurore vint si fraîche, si rose, si lumineuse, qu'Andy se laissa emporter, dans une exta., bien loin de l'heure présente. Quarante milles de cañons et de précipices sauvages, de rochers où pointaient les cactus, les sauges,
une foule d'arbrisseaux, avaient remplacé la grande prairie du Dakota ; à l'horizon, le filet vert de la rivière, avec des antilopes et leurs petits sur ses bords, et puis encore cette même nature farouche et tourmentée du Wyoming, à travers laquelle se glissait la voie ferrée du transcontinental, le seul lien de tout ce pays avec la civilisation.
En bas, dans l’abîme, la rivière grondait toujours, comme aux siècles des troglodytes ; sa voix souterraine disait comme tout avait passé vite à côté d'elle, comme tout passerait encore jusqu'au dernier jour. Contre la tour, l'escarpement devenait précipice, la roche verticale ne présentait plus les saillies qui avaient facilité des marches à l’autre extrémité de la grotte. Au pied de la montagne, le torrent avait creusé une sorte de bassin où l’eau noire dormait tranquille, si calme et si profonde, qu'à la regarder d'en haut, dans ce merveilleux paysage, on avait la sensation de l'Éternité que rien ne peut décrire, avec la sourde assurance que la vie serait passée dans l'heure où l'on chercherait à la comprendre...
Quelqu'un frappa tout x coup sur l'épaule d'Andy; il tressaillit. Spurlock était derrière lui, debout :
— C'est l'heure, dit-il doucement; je vais
chercher Johnson. Vous lui parlerez : vous savez cela mieux que moi.
Tous les boys étaient là sur le bord de l’abime, devant ce panorama grandiose. Spurlock amena l'ex-général; il était pâle et ses deux mains attachées derrière le dos avaient de petits mouvements convulsifs.
Andy le regarda bien en face :
— Williams Johnson, dit-il, c'est la troisième fois que nous nous rencontrons; ce sera la dernière. Dieu m'est témoin ici que je n'ai aucune rancune personnelle contre vous...
— Vous mentez, fit Johnson : vous m'en avez toujours voulu depuis l'affaire de Reburn.
Andy se mordit les lèvres jusqu'au sang; il garda le silence une seconde, puis reprit :
— Vous avez tué Loïs de Bère, Williams Johnson, et c’est pourquoi vous allez mourir. Si vous voulez un prêtre, vous savez qu'il y en a un ici, et qui est venu exprès pour
vous.
Le Père Larée s’approcha, son crucifix à la main : tous les yeux se tournèrent vers lui; Johnson lui cracha au visage.
— ÂAllez-vous-en au diable, prêtre de malheur! Je n'ai pas besoin de vos mômeries pour crever |
Spurlock se leva, son « colt » à la main,
360 COW-BOŸ 4
Le Père Larée le retint, et, s'essuyant la joue : — Îl est en colère, dit-il, cela va passer.
— Williams Johnson, reprit alors Andy
avec un frémissement de colère dans la voix, vous avez une minute, à présent, pour sauter en bas. Je vais compter jusqu’à cent; et si vous n'avez pas sauté alors, vous aurez quatre balles dans la tête.
Il regarda à droite et à gauche : adossés à la tour, à six pieds du misérable, Sheflield, Jack et Spurlock avaient leurs revolvers à la main ; ils étaient pré‘. Il se mit à compter.
— Un! deux! tro: ! quatre!
Oh ! la vie, la vie s1 bonne, si douce à respirer, par ce parfum mrtinal qui enivre toujours, — la vie qui n'avait même plus soixante secondes à lutter contre L nort... Williams Johnson regarda en bas, il vit l'eau qui se brisait, écumante, sur les rochers; sa chair robuste se révolta, il jura, puis se tourna vers” Andy :
— Déliez-moi les mains, dit-il, je serai mieux pour tomber !
Personne ne répondit. Un nuage lui vint aux yeux. Il entendit « soixante !... » Encore quarante à compter !... Et qui sait si l’eau ne le sauverait pas dans sa chute effroyable ?.. Il s'approcha une fois, deux fois, tout près,
oue :
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Andy VOIX, sauter et si quatre
ssés à field, rs à la pter.
qui se chair
a VOIS
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plus près encore : fut-ce le vertige, ou bien se laissa-t-il aller? Il serait difficile de le dire; mais les boys le virent chanceler, puis tomber, la tête la première dans le gouffre... C'était fait.
Ils se penchèrent sur le précipice : le misérable décrivit deux spirales, puis alla s'écraser au milieu du Green River, sur un rocher énorme, d'où sa cervelle rejaillit dans l'écume du torrent. Justice était faite, la justice des pays libres.
Silencieusement, ils descendirent, un à un, le Père Larée le dernier. Et c’est en bas de la montagne des troglodytes, tout saisis encore de la mort qu’ils se sont séparés, les cow bnys du T.O.T., comme au lendemain des grands round up, quand la tâche du jour est terminée et qu'a sonné l'heure du repos.
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