SCÈNE PREMIÈRE
LE PRÉSIDENT BOURRICHE, lisant un jugement.
« Le Tribunal, après en avoir délibéré conformément à la loi, attendu...
l'huissier.
Silence 1
LE PRÉSIDENT
»... qu'il résulte suffisamment des pièces du dossier et des dépositions entendues à l'audience que, le 3 octobre, Fromage (Alexandre) s'est rendu coupable du délit de mendicité, délit prévu et puni par
l'article 274 du Code pénal, lui faisant a[)|)Iication dudit article, condamne Fromage (Alexandre) en six
jours de prison. » (Fromat'o, tiui élail assis à cùlé de Crainquebille, csl emmené par deux gardes. — Un temps. — nniil. — l,o président, feuilletant son dossier.) VouS VOUS appelez Crainquebillc... Levez-vous... Vous vous appelez Crainquebille (Jérôme), néà Poissy (Seine), le iijuillel 1843. Vous n'avez jamais subi de condamnation.
Vous pouvez interroger. Je dois rien à personne. Un sou est un sou. Je suis exact en tout. On peut le dire.
LE PRÉSIDENT
Taisez- vous... l^e 25 juillet dernier, à l'heure de midi, rue de lîeaujolais, vous avez injurié, outragé un agent dans l'exercice de ses fonctions. Vous l'avez traité de v... (ii ne dit f|iic la première lettre.) Vous reconnaissez les faits?
C R A I N g U E B I L L E , se reloiirnanl vers son avocat.
Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce que c'est à moi (pi'il parle?
LE PRÉSIDENT
Vous avez proféré des menaces. Vous avez crié :
« Mort aux v... ! » dl ne dit que i:i première lettre.) C R A 1 N g U E I! I L L E .
Mort aux vaches, que vous voulez dire.
laiii^- ^.
26 CRAINQLF.B[LLE
LE PRKSIPKNT.
Vous DO niez pas.
Sur ce que j"ai de plus sacré, sur la tèle de ma fille si j'en avais une, je n'ai pas insulté l'.agent. Voilà la vérité.
LE PRÉSIDENT
Retracez la scène. .. Exposez les f;i ils conformément à votre système.
CRAINOUEBILLE.
Monsieur le Président, je suis un honnête homme. •Je ne dois rien à personne. Un sou est un sou. Je suis exact en tout, on peut le dire. Je suis connu depuis quarante ans sur le carreau des Halles, et dans le faubourg Montmartre, et partout quoi... A l'âge de quatorze ans, je gagnais déjà ma vie...
LE PRÉSIDENT
Je ne vous demande pas votre biographie, i^mouvc-
meiil.j
l'huissier .
Silence!
LE président.
Je vous demande de dire comment, selon vous, s'est j)assée la scène qui a précédé votre arrestation.
CRAINQI KHILLK 27
CUA1.NQLKISILI.I-; .
Ce que je peux vous dire, c'est que, depuis quarante ans que je pousse ma voiture, je connais les agents. Dès que j'en vois un d'un côté, je file de l'autre. Comme ça je n'ai jamais do difficultés avec eux. Mais pour ce qui est de les injurier on paroles ou autrement, jamais; c'est pas dans mon caractère. Pourquoi que j'en aurais chaniié à mon Age?
LE PRÉSIDENT
Vous avez résisté aux injonctions de l'agent «pii vous intimait l'ordre de circuler.
CRAINQUEIÎlLLE.
Oh! làl là! CirculrM'! Si vous aviez vu ça!... Les voitures étaient emboîtées les unes dans les autres, y avait pas moyen de donner seulement un demitour de roue.
LE PUÉSIDENT.
Enfin, reconnaissez-vous avoir dit : *< Mort aux
J'ai dit : « Mort aux vaches! » parce que monsieur l'jigent a dit : « Mort aux vaches! » alors j'ai dit : « Mort aux vaches! » Vous couqjrenez?...
LE PRÉSIDENT
Prétendez-vous que l'agent a proféré ce cri le premier?
CRAINQUEBILLE, désespéran l de s'expliq uer.
Je prétends rien, je...
LE PRÉSIDENT
Vous n'insistez pas, vous avez raison, asseyez- vous.
Un temps. Mouvement.
l'huissier.
Silence !
le président.
Nous allons entendre les témoins. Huissier, faites entrer le premier témoin.
L HUISSIER, sortant de la salle, à travers le public, appelle à haute voix.
L'agent Bastien Matra.
Entre Matra, il a son ceinturon.
LE PRÉSIDENT
Vos noms, âge et profession?
MATRA
Matra Bastien, né le 15 août 1870, à Bastia (Corse). Gardien de la paix numéro 64.
CRAINQUKI5ILLE 29
LK PRKSIIIENT.
Vous jurez de dire loule la vtirité, rien que la vérité... Dites : je le jure.
MATRA
Je le jure.
LE PRÉSIDENT
Faites votre déposition,
MATRA, il retire son ceinturon.
Étant de service le 20 octobre, à l'Iieure de midi, je remarquai dans la rue Beaujolais un individu qui me sembla être un vendeur ambulant et qui tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro 28, ce qui occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois fois l'ordre de circuler, auquel il refusa d'obtempérer. Et, sur ce que je l'avertis que j'allais verbaliser, il me répondit en criant : « mort aux vaches! >> ce qui me sembla être injurieux.
LE PRÉSIDENT, paternel, à Crainquebille.
Vous entendez ce que dit l'agent.
J'ai dit : « Mort aux vacbcs! » parce qu'il a dit : « Mort aux vaches! » Alors j'ai dit : « Mort aux vaches! » C'est pourtant facile à comprendre.
LE PRÉSIDENT, qui n'a pas écoulé et qui se prépare à rendre son jugement.
Il n'y a pas d'autre témoin.
l'huissier.
Si, monsieur le président, il y en a encore deux.
LE PRÉSIDENT
Comment ? encore deux ?
ÎVous avons fait citer deux témoins à décharge.
LE PRÉSIDENT
Maître, vous tenez à ce qu'ils soient entendus?
Mais oui, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT soupire. .\ l'agcnl qui remet son ceinturon.
Que l'agent ne se retire pas!...
l'huissier appelle.
Madame Bavard ! (Entre madame Bavard en grande loilelte. )
LE PRÉSIDENT
Vos nom, prénoms, âge et profession...
CKAI.NQUi: BILLE 31
MAUAMK BAVAItli.
Pauline-Félicité Bayard, marchande de chaussures, rue Beaujolais, numéro 28.
LE PHÉSIDENT.
Quel âge avez- vous?
M A D A M K lî A Y A R l) .
Trente ans. (Mouvement.)
l'huissier.
Silence 1
LE PRÉSIDENT
Jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité.
Levez la main et dites : je le jure. (.Madame Bavard lève la
main.) Otez le gant de la main droite... Huissier, faites-lui retirer son gant. (Elle retire son gant.) Dites : je le jure.
MADAME RAYARD.
Je le jure.
LE PRÉSIDENT
Faites votre déposition.
Elle a pas seulement l'air de me reconnaître. Elle est fière.
l'huissier.
Silence!
LE PRÉSIDENT, à Madame Bavard.
Dites ce que vous avez à dire. (Madame Bayard se tait.j
Dites ce que vous savez sur la scène qui a précédé l'arrestation de Crainquebille.
MADAME B A Y A R D , à voix basse.
J'achetais une botte de poireaux, alors le marchand m'a dit : dépêchez -vous: je lui ai répondu...
LÉ PRÉSIDENT
Parlez distinctement.
MADAME BAYARD
Je lui ai répondu qu'il fallait pourtant que je choisisse la marchandise. A ce moment, une cliente est entrée dans la boutique, je suis allée la servir. C'était une dame avec son enfant.
LE PRÉSIDENT
C'est tout ce que vous avez à dire?...
MADAME B A Y A R D
Pendant que le marchand s'expliquait avec la police, j'essayais des souliers bleus à l'enfant de dixhuit mois, je lui essayais des souliers bleus.
crainqup:bille 33
LE PRÉSIDENT, à Lemerle.
Maître, vous n'avez pas de question à faire poser
au témoin? (Lemerle fait un signe de dénégation.) Et VOUS,
Crainquebille? Avez-vous une question à faire poser au témoin?
Mais si, j'ai une question à poser...
LE PRÉSIDENT
Faites.
J'ai à demander à madame Bayard si j'ai dit : « Mort aux vaches ! » Elle méconnaît, c'est une cliente. Elle peut dire si c'est dans mon caractère de dire des
mois comme ça. (Madame Bavard garde le silence.) Vous
pouvez parler, madame Bayard, vous êtes une cliente et une ancienne.
LE PRÉSIDENT
N'interpellez pas le témoin. Parlez au tribunal.
CRAINQUEBILLE, qui n'entre pas dans les finesses.
Voyons, madame Bayard, nous sommes de connaissance. Et, la preuve, c'est que vous me devez quatorze sous; c'est pas pour vous les réclamer, bien sûr, je suis au-dessus de quatorze sous. Dieu merci.
(Rires, bruit.)
l'huissier.
Silence !
Mais c'est pour dire que vous êtes une cliente.
MADAME BAYARD, à Crainquebille, en sorlant.
Je ne vous connais pas.
LE PRÉSIDENT, au témoin.
Vous pouvez vous retirer. (ALemerie.) Cette déposition ne contredit en rien celle de l'agent... Est-ce qu'il y a encore un témoin?
LEMERLE .
Un seul.
LE PRÉSIDENT
Maître, insistez-vous pour qu'il soit entendu par le tribunal.
LEMERLE .
Monsieur le président, j'estime que la déposition que vous allez entendre est utile à la démonstration de la vérité. Elle émane d'un homme éminent dont le témoignage est, à mon sens, important, capital, décisif.
LE PRÉSIDENT, résigné.
Faites entrer le dernier témoin.
LHUISSIEn.
Monsieur le (IocIl'ui- Malhieii!