SCÈNE PREMIÈRE
LE MAUCHAND DK MARRONS.
Chaud! chaud! les marrons!...
Il scil un sou lie marrons à un gosse.
C RAINQUERIl.LK , sortant de chez le marchaml de vin sur un liruit lie dispute.
Eh bien, quoi! parce que je demande un verre à crédit!... Ks(-co (luc c'esl uni' raison de me Irnilrr comme un inalfailcur.
i.ic MAr.ciiAM) m: MAur.oNs.
Crédit est mori, h?s mauvais payeurs l'ont lue.
CRAINQL'EBILLE.
Je VOUS demande un peu s'il ne pouvait pas me donner un verre à crédit. Il m'a assez volé quand j'avais de quoi. Voleur! oui, voleur!... Je ne vous l'envoie pas dire.
LE MARCHAND DE MARRONS
Ça sort de prison et ça traite le monde de voleur!
ALPHONSE, douze ans, sort de chez le marchand de vin el dit à Crainquebille sur le ton de la plus douce politesse.
Dites donc, monsieur, c'est-il vrai qu'on est bien à l'ombre?
CRAINQUERILLE.
Sale gosse!... (Picdaucul. Alphonse rentre en pleurnichant.)
C'est ton père qui devrait être en prison au lieu de s'enrichir à vendre du poison.
LE MARCHAND DE VIN , suivi de son fils.
Si vous n'aviez pas de cheveux blancs, je vous corrigerais pour vous apprendre à battre mon fils, (a son fils.) Rentre, vermine, (ils rentrent.)
CRAINQUERILLE, au marchand de marrons-
Hein, crois-tu!...
LE MARCHAND DE MARRONS
Qu'est-ce que tu veux? Il a raison : on ne doit pas
battre les enfants des autres, ni leur reprocher leur l)ère qu'ils n'ont pas choisi... Depuis deux mois que lu es sorti de là-bas, mon vieux Crainquebille, tu n'es plus le même, lu es mauvais coucheur, tu es mal embouché. Ça ne serait encore rien. Mais lu n'es plus bon (|ue pour lever le coude.
CltAINQUEBILLE.
J'ai jamais été IVicoleur, mais faut comme ra, de temps en temps, que je boive un verre pour me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que j'ai quelque chose de brûlé dans l'intérieur. Il n'y a encore que la boisson conmie rafraîchissement.
LE MARCHAND DE MARRONS
Ça ne serait encore rien, mais t'es mou, t'es feignant. Un homme dans cet état-là, autant dire que c'est un liomme par terre et qui peut pas se relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.
CRAlNUtEBILLE.
C'est vrai! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la cruche à l'eau (ju'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme, quoi! Qu'est-ce que tu veux ? Ils m'ont arrêté pour avoir crié : « Mort aux vaches! » C'était pas vrai. Y a un médecin décoré qui leur a dit que non. Ils n'ont rien voulu savoir. Par exeuqjle, les juges sont bien polis.
pas un yi'os mol, mais on peut pas s'expliquer avec eux. Ils m"onl doimé cinquante francs, y m'ont étouffé ma voilure qu'il m'a fallu quinze jours pour remettre la main dessus. Tout ça, c'est vraiment extraordinaire. Je le jure, c'est comme si j'étais allé au lliéàtie.
LE MARCIIAMJ DE MARRONS
Ils t'ont donné cinquante francs?Ça, c'est nouveau ; ça ne se faisait pas autrefois.
Faut être juste. Ils jn'out donné cinquante francs de la main à la main. El puis, la ](rison, c'est convenable. On peut j)as dire le contiaire. C'est bien tenu, c'est propre. On mans^erait par terre. Mais, quand on sort de là, pas moyen île travailler, pas moyen de gîigner un sou. T<iul le monde vous lomiie le dos.
LE MARCHAND DE MARRONS
Je vais le dire : change de quartier.
Madame iîayard, la cordonnière, qui lait une gueule quand je passe. Elle m'affronte et c'est elle qui est cause que j'ai été ramassé. Le plus fort, c'est qu'elle me doit quatorze sous. J'y aurais réclamé tout à riieure, mais elle avait une cliente. Attends un peu, elle ne perdra rien pour attendre.
LE MARCHAND UE MAIIRONS
Où vas-tu?
Je vais lui causer, à madame Bayard.
LE MARCHAND DE MAItRONS.
Tiens- loi (l(»iic lr;nu[uille.
C It A 1 N Q l E B I L L i: .
Cuuuiieiil, j'ai bien le droit de lui réclamer mes quatorze sous. Il uie les laul, c\'sl-il loi qui me les donneras? Si c'est loi, laul le dire.
LE M Al! (Il AND DE MARRONS.
Ça, c'est impossible, la bourgeoise m'arracherait les yeux. Je t'en ai assez donné, des vingt sous et des quarante sous, depuis deux mois.
Je peux |)ourlant pas crever comme un chien. J'ai pus un centime.
LE MARCHAND DE M AR R 0 N S , le lappclanl.
Crainquebille!... Sais-tu ce que tu devrais faire?
CUAlNQUELtlLLE.
Ouoi ?
GO CKAINQUEBILLE
LE MARCHAND DE MARRONS
Tu devrais clianger de quartier.
CRAINQLEBILLE.
Ça, cesl jtas possible. Je suis comme la chèvre; faut qu'elle broute où qu'elle est attachée, faut qu'elle broute quand il n'y aurait que des cailloux.
Madame Bavard reconduit sa cliente; quand celle-ci a tourné le coin de la me, madame Bavard vient tout droit à Crainquebille et l'apostrophe vivement.
MADAME BAYARD
Qu'est-ce que vous me voulez, vous?
Vous avez beau me regarder avec des yeux comme des pistolets... Je veux mes quatorze sous.
MADAME BAYARD, ton] ban l des nues.
Vos quatorze sous?
CRAINQLEBILLE.
Oui, mes quatorze sous.
MADAME BAYARD
D'abord, je vous défends d'entrer dans mon magasin, comme tout à l'heure. Qu'est-ceque c'est que ces façons?
CKAIXQUEBILLE 61
C'est bon! C'est bon! mes quatorze sous!...
MADAME li A V A R D .
Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D'ailleurs, apprenez (;a : on ne doit rien à des gens qui ont été en prison.
Purée !
MADAME BAVARD
Malotru!... Ah! si j'avais encore mon mari...
CRAIiNQLEBILLE.
Si t'avais ton mari, espèce de râleuse, je lui boiterais soigneusement le derrière pour t'apprendre à voler le monde, et à l'insulter ensuite.