‹ Crainquebille, pièce en trois tableauxChapitre 20 sur 22 · M A D A M E BAVARD · texte numérisé non relu

M A D A M E BAVARD

Y a donc pas d'agents ? [EUe se barricade soigneusement chez elle.)

Garde-les, mes quatorze sous, garde-les, voleuse!

LE MARCHAND DE MARRONS

Voleur, voleuse, t'as que clia dans la bouche. Tout le monde est voleur, que tu dis. C'est vrai et c'est

pas vrai. Je vas l'expliquer. Tout le monde veut vivre et on peut pas vivre sans faire tort aux autres ; cha c'est pas possible... alors...

LA SOURIS

Bonsoir, la compagnie.

LE MARCHAND DE MARRONS

Bonsoir, la Souris.

LA SOURIS

Ça va-t-il mieux, jjère Craiiiquebille? Vous me remettez pas? La Souris. Pourtant, vous me connaissez bien. Vous m'avez donné une j)oire, même qu'elle était blette.

CRAINQUEIîILLE.

C'est possible.

LA SOURIS

.le vas me reposer. Je loge ici. Je suis las. Dame, quand on a trimé toute la journée. J'ai crié la Patrie, la Presse, le Soir, j'en ai la gueule abîmée. Quand j'aurai cassé ma croûte, je me mettrai dans le plumard. Bonsoir la compagnie.

LE MARCHAND DE MARRONS

T'en as pas de plumard.

LA SOURIS

Pas de plumard? Venez-y voir. Je m'en suis fait un de plumard, avec des sacs et des copeaux.

T'as de la chance, môme. Moi, il y a doux mois que je n'ai couché dans quelque chose de doux. (La souris rentre.) C'est vrai ! Ils m'ont expulsé de ma soupente. V'ià trente nuits que je couche dans une remise, sur ma charrette. Il a pas décessé de pleuvoir, la remise a été inondée. Pour pas être noyé, il faut se tenir à croupcton sur les eaux empoisonnées, avec les chais, les rats et les araignées grosses comme des potirons. Et v'Ià que, cette juiit, le tuyau de Tégout a crevé ; les voitures, elles ii;igeaient dans l;i gadoue, misère! Et même, on a mis un gardien pour pas (pi'on entre, parce que le nnu* remue. Jl est connue moi, le mur, il

tient plus debout. (Uvoll maihunoLaurc ciilrri' rlnv. Irmairliaiid

devin.) Tiens! madame Eaure.

LK .MAItC.IIAMi UE M M! MON S.

Madame Eauiv, c'est une femme rangée et convenable, et (pii a (le la tenue pour son étal. Elle ne boit pas sur le zinc, .le te pari(^ (lu'elle va ressortir avec un litre, pour consonnnei- elie/ elle avec ses connaissances.

CP.AINQUEniLLE.

Madame Eaure! je la connais conmie si je l'avais

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faite. C'est une cliente. Sais bien que c'est une femme comme il faut.

LE MARCHAND DE MARRONS

Et une belle femme! Malin! (son du troquet madame Laure.) TisHS, qu'est-ce que je te disais?

Bonjour, madame Laure.

MADAME L A U R E , au marchand de marrons.

Vingt centimes de marrons. Et bien chauds.

Vous me remettez pas, madame Laure? Le marchand de poireaux.

MA DAME LAURE

Je vois bien, (au marchand de marrons.) Ne me IcS til'CZ

pas de votre sac. On ne sait pas depuis combien de temps ils sont là à ivfroiilir.

LE MARCHAND DE MARRONS

Ils sont bouillants, ils me brûlent les doigts.

Vous avez de la peine à me remettre parce que je n'ai pas ma voiture. Ça change les personnes, des fois... Et en va toujours comme vous voulez,

madame Laure? (ii lui touche le bras.) Je vous demande si ça va toujours comme vous voulez?

MADAME LAURE

Eh! l'Auverpin, allons, vite mes châtaignes. J'ai de la compagnie qui m'attend. C'est fête aujourd'hui. Je ne reçois que des gens que je connais.

Ne me faites pas d'infidélités, madame Laure. Vous êtes regardante, mais vous êtes une bonne pratique.

M A D A M E LAURE, au marchand de marrons.

Servez vile. C'est pas agréable d'être accostée par un individu qui s'est fait ramasser.

Qu'est-ce que vous dites?

MADAME LAURE

Je vous parle pas.

Tu dis que je me suis fait ramasser, poison! Eh ben, et toi? Tu n'as pas été dans le panier à salade?... Si j'avais autant de pièces do cent sous que tu as été de fois dans le panier...

LE MARCHAND D K MARRONS

Y'ià que t'engueules mes clientes à cette heure? Tais-toi ou je cogne.

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MADAME LAURE

Eh ! va donc, vieux cheval de retour !

Dessalée, va ! (Apparition d'un agent qui, immobile et muet, fait tomber la dispute. Madame Laure sort majestueusement.)

LA SOURIS, de la fenêtre.

Un bouchon ! Taisez vos gueules ; on peut pas dormir.

Pour sûr que c'est une morue, et même y a pas plus morue que cette femme-là.

LE MARCHAND DE MARRONS, remisant son poêle.

Pour attraper une personne dans le moment qu'elle se fait servir, faut avoir perdu le sentiment. Fous-moi le camp. Tu es heureux encore que je ne t'aie pas fait ramasser. (En s'en allant.) Un homme à qui je prête depuis deux mois des vingt sous et des quarante sous par semaine! Mais il n'a pas de savoirvivre, quoi!

Le garron marchand de vin met les volets.

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