MORT
Après cette procession lugubre et menaçante,
LE DOCTEUR MYSTÉRIEUX âSt
eomme pour répondre à son appela marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Là, assise dans un fauteuil et tenant son glaive.
Derrière la Loi venait immédiatement le terrible tril^unal révolutionpaipe in$titué le 17 août et qui approvisionnait déjà la guillotine.
Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de la Liberté )
Puis enfin les juges et les tribijnaux chargés de défendre cette liberté au berceau, et au besoin de la venger.
Les deux statues s'arrêtèrent un instant de cha* que côté ie la guillotine pour voir tomber la tète d'un condamné, et continuèrent leur chemin.
Il serait difficile sans Tavoir vu de se faire une idée de ce qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-* Joseph Chénier et de la musique de Gosseo,
Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.
Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis, que la mort eUe-môme qui sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un do Tautre.
Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement encore
aujourd'hui arcade entre le passage et la rue dé l'École de-Médecine.
Camille Ûesmoulins demeurait au second étage d'une maî^n de la rue de l'Âncienne-Comédie.
Ce fut chez Daùton que Jacques Mérey se présenta d'abord.
Le député de Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que madame Danton.
Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage ; mais à*peine se fut-il nommé que madame Danton, qui avait souvent entendu parler de lui xcomme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison et le força de s'asseoir.
Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, 'ministre de la justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de s*in-* staller dans son ministère.
Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement, répétant sans cesse à son mari : c Je ne veux pas habiter l'hôtel de la justice ; il nous y arrivera malheur. »
Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur à mesure qu'ils se présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.
Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur^Âube ; avocat
au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la fille d'un limonadier, établi au coin du pont Neuf.
Dans cette union, c'était la femme qui appojrtait pour dot sa confiance dans l'avenir ; non-seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus pui&* sant athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.
Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement parce que, la première, elle avait eu foi en lui*
L'Orient a dit : la femme, c'est la fortune.
Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle vécut.
Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme :
Napoléon fut invubiérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine.
Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent manquait souvent dans le jeune ménage ; alors, on allait s'asseoir à la table du limonadier^ et, si la table du limonadier était trop surchargée par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près TlncenneS.
Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions violentes il atteignait les plus exagérés de ses confrères.
C'est grâce à cette violence et surtout à ces
fiS4 CRÉATION ET HBD£MPTION
paroles prononcées à la trihuoe : a Qoe fmt-îl pour renverser les eQoemis da dedans ei repousser les ennemis du dehors ? De l'audace, de Fau* âàce> et encore de Taudace ! ^ qu'entre Fmvasian et le massacre^ il avait obtenu la terrible^ nous dirons presque la mortelle faveur à^êAxe œîmslrede la justice.
Il venait encore de recevoir une formidable mission.
La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que l\)n CFaignail^ avaient fait voter par l^AssemUée nationale une levée de trente mille volontaires à Paris et dans ses environs.
C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les familles. De 8(»rte qu^à chaque inr stant sa femme s^attendait à le voir roitrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les fils et les pères.
Il venait depuis la veille seulement de proebôner ces enrôlements volontaires, et Ton dressait sur toutes les places, dans tous Jes carpefows, des théàr très, où les magistrats seraient chargés de recevoir les si|^atiH*es de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par on roulement an?noncer chaque enrôlement nouveau.
Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à TAssemblée une chose bien autrement terrible quand on connaît Tésprit des Français s c'étaient les visites domiciliaipes.
Danton avait sa mère.
Les deux femmes vivaient ensemble ; elles soignaient à qui mieux mieux les deux en&nts de Danton :
L'un qui datait de la prise de la Bastille» Ywiv^ de la mcHrt de Mç'abean.
Mérey causa longuement avec eette femme^ qui l'intéressait d^uae façon étrange» car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce ; ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses pommettes bràlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les eraiHtes incessantes/ ce saint devoir accompli de nourrir ellemême les enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin : « Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort. »
Kt de cet intérêt qui avait pris le cœur de laeques, de cette douceur que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti rni eharme qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la pauvre CTéàture. •
Elle lui raconta alors oomblen de fois elle l'avait arrêté dans ces emportements terribles qui disaient bondir de terreur l'Âssânblée tout entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas voir coupable, de la pieuse madame Elisabeth qu'elle admirait, de la reine qu'elle essayait d'excuser; elle loi dit que^ lorsque son niari avait feit le 1 août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré
et qu'il ferait tout au monde pour lui sauver la vie.
Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.
Il promit de chercher Danton dans tout Paris.
Trouver Danton n'était pas difficile ; partout où il passait, ses pas étaient marqués ; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un écho.
S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.
Pauvre femme ! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce cœur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait prononcés cette voix douce et consolante.
Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la Vieille-Comédie.
Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, Sonna et demanda CamiUe Desmoulins.
Camille Desmoulins était sorti comme Danton.
Dans ces jours terribles, les hommes d'action se tenaient peu chez eux.
C'étaient les femmes qm gardaient la maison comme d^anciennes Romaines ; les hommes agissaient, les femmes pleuraient.
Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapi-
dément et lui ouvrit en s'essuyant les yeux.
Celle-là n'était pas comme madame Danton, marquée d'avance pour la tombe ; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie ; elle avait la lèvre rose, Tœil vif» les joues fraîches, et sur tout cela cependant on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs .
— Ah ! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à ^ute heure de la journée et de la nuit ; mais, quand on attend, on oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur ?
— Non, madame, répondit Jacques Mérey ; j'ai deux amis seulement à Paris, où je suis arrivé d'hier : Georges Danton et votre cher Camille; car je présume que je parle à sa bien-aimée Lucile^ Ce que vous me dites m'apprend qu'il n'est point à la maison.
— Hélas ! non, monsieur, il est sorti avec l'autre. Il avait dit qu'il rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur, afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire qui est venu.
é88 GRÉATION ET RÉDEMPTION
JàC^s Mérey se nomma.
— Comment^ e'eet vousl fi*éMâ LudHé; ai vous saviez combien de fob je Tai entendit prcmo^o^ votre nomi Q pàtnllqiie voofi ét^ «m grand savant^ et que rov» pooriiez, si vous vebSez> jouer «m télé dans notre eaime Révolutfcm. Pkis de vingt ft»â, il a dit dans les betires de danger : c Ah ! si Jacques était idy quel bon ise/àsél 9 nous donnerait 1 * En-^ trez donc, monsieur-, entrez donel
Et Ludle, avec une faiMarfté toute juvéltne, prit le docteur p«r te revers de son haWt, le tira dans l'antichambre, et, i-efermant la porte derrière lui, le c^iNhttsit aiiisi jiteque dans un petit saieh, où elle lui i^âfontra \slù éanapé et M fit ^gtté de s'asseoir.
— renei, éontiWuà-t^^Hfe, dâfnà riétte feffiaeuse ntrit du 10 août-, je me rappeHe qftH a dtemandë à Danton où vous étiez, 'et que Dantôh M a rëpohdu que vous étiez dans une petite* ville de proviîice, à Argenton, je crois,
— Qui, madame.
— Vbùs i^dyez bien "qiiè Je vous dis la vérité. « Il faut lai écrire, (fisait-^ à Danton, il faut hii.écrîrô. ^
-^ Et que réponcfit Danton?
— Danton haussa les épaules : c H est heureux là-bas, dit-fl, ne troublons pas des gens heureuic dans lêfur bonheur. -»
» Pciïs, comme nous étions àtabfe, êtqtte Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit son verre-, le choqua contre celui dé Camiâe, et hii dit quel-
tfi D0X3TBUR MYSTEBIEUX 289
ques mots en tedd que je œ cosipm pas> mais que j*ai retenus. Je n'ai pas osé en defflaûdmr l'explication à GmlîUe.
^— Yods les raji^pâlez-voiis, demanda iacipiés. assez pour me les dire sans y rien ehsoger?
-^ Ohi od; Eianms et bH^arms, croB enim mo^
— Aujourd'hui, madame, dit ^ccpies, je puis vous â^duire ces mote, iCar ie dan^ est passé, et ils s'appliquaient au danger. « Buvons et matigeons, avait fit Efmim à totre mm^ car noua mourrons demain. »
— Âh ! si j'avais enteniu ciela, fé sènAs morte de peur.
Jacques souiît.
— Je vous ootfHaiiisais de tép\M\i6ùj madame, et, à votre chamimnt visage mcftin^ oi^gcMix et fantasque, j'aurais cru que vous étiez bravB.
-^ Je te Suis qustdd A est ta, brave ; si je iheurs av€îc lin, vous verrez cottmriejemouirài bravement; mais, si je meurs loin dé lui et sans li£, |e ne peux répondre de rien. Vous m'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur, pendant la nuit et la journée du 10 août?
— Je crois avcftr €*ti l'hbflneur de voas ëre, madame, que je n'étais arrivé à Paris que d*^hîer.
— Ah ! c'est vrai. Mais, je vous Vtà dît, quand îl n'est pas là, je siâs folle. Si vous Pal4^ vu cette nuit-là, touft homme que yoitô étés, vous auriez eu peur aussi, nSk^.
240 CREATION ET RBJDEMPTION
En ce moment, on entendit le bruit d'une def qui grinçait dans la serrure.
— Ah ! c'est lui, s'écria-t-elle ; c'est Camille !
Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Ijlérey seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher aucune.
Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres.
Jacques Mérey poussa un profond soupir ; il pensait à Éva.
Camille lui tendit les deux mains.
Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie ?
Par l'attrait du cœur, par le charme du plus piquant esprit.
U fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix ans ; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile, assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.
Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques refusa.
Mais Jacques annonça qu'il avait promis à madame Danton de clfercher son mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus; seulement, ils s'engagèrent à aller passer la st)irée
chez Danton et à y retrouver Jacques M^rey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton.
LES BHROLEHENTS VOLONTAIRES.
Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait cru dans quelques-unes de ces places fortes menacées par l'approche de l'ennemi.
Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes pareilles à des thé&tres, s'étaient élevées comme si le génie de la France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les en faire sortir.
A chaque angle de rue, des factionnaires répé* talent pour mot d'ordre, les uns : La patrie est en danger; les autres : Souvenex-'vous des morts du 10 août.
Danton avait fixé au môme jour cette fête funèbre elles enrôlements volontaires, afin que le deuil rejaillit sur la vengeance.
Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux qui passaient, ce cortège de
242 GHEÂTION ET HÈDEMPTIOK
yeuves et d'orphelines qvi silioimasent les rues de la capitale, le saint et terrièie drapeau du âaiiger de la patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à rhôtel de ville et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient un sentiment de solidarité proîfbnd à toutes les classes de la société. C'était à qui se ferait recruteur pour la patrie, ^raot des UDifomes^ allait de iHaison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubanés, parcouraient les rues «n tous sens et ea cmkt : « Vive la nation ! Mort à Tétranger ! »
Tout autour des théâtres où ^o'A s'ioffeiivait^ ie'étaient des eisdirasselmeiits ^ des larmes > âes diants patriotiques, au milieu desquels édatatt là MafseSUmeii cenosiue à paii&.
Puis, d'heure en heure, un coup sourd, an de €es l3ÉHitte i(ui retenlSssent dans toutes lés ftates, Un côu^ de caïKm, se faisait entendre, rappelant à chacun, si cii aval pu roabSer, que l'enbemi n'était plus qu'à soixante Meues de Paris,
Jacques Mérey avait été dtcM à VbôM de viHe, «'est-à^dire à là domnïoiQe. Danton venait d'en sortir. Il afiait à TÂssend^léc^ dÊsait-Qn, c'est-à-dire à côté des Feuillaats.
L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient «'enrôler; l'immense drapeau noir flottait à la fenèftre du issiëett et semblait envdop^ per tout Paris.
La Comumnè était en perm^ence.
On sentait que c'était laie cœmrde h Révolution;
I!air que Ton y respirait donnait l'amour de la patrie, Tenthousiasme de la liberté.
Mais là était le c6té brillaat, le mirag0> si f op peut dire^ de la situation; là étaient les heaux jeunes gens pleins d'ardeisr, $e grisant à leurs pror près orisde « Vive la nation ! Mort aux traîtres l » Mai» ce qu'il etit Mu Toir pour se faire une idée du sacrifice» c'était l'appartement, c'était k manaavde, c'était la chaumière d'oà le Tûlontaire sortait; c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis aux mains de son eofEint le vieux fusil rouiiléy était retombé sur son fauteuil, faible, en face de l'aban^ don; c'était la vieiBe mère au cœur briaé, aux san* glots intérieurs, faisant le paquet du voyage, el qud voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi 1 et ramassant les quelques sous épargnée à grand'petne sur sa propre nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essvdd les yeux.
Hélas t nos mères ^ matrone^ da la Rj^ubliquei femmes de l'Empire, ont toutes eu deux accouche^ ments : le prender, jpyeux, qui nous mettait au jour ; le second, terrible, qui nous mivoyait à hi mort.
Tous ne mouraient pas, je le sais bien, beau* coup revenaient mutilés et fiers, quelques^^uns avec la glorieuse épaglette ; mais combien dont on n'en^ tendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles, pendant de longs jours, pendant de longs mois, pendant 4e longues années I
La Sibérie^ qui l'eût cru? était devenue un espoir.
Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes il en revint cinquante mille, on se disait :
— Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de revenir à ce pauvre enfant.
Et la mère ajoutait en frissonnant :
— On dit qu'il fait bien froid en Sibérie !
Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans tel hameau.
C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à àne^ en charrette. On arrivait dans la famille joyeuse. — Où est-îl7 — Le voilà.
Et Ton voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui, maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient.
— • En restait-il encore après vous ? demandait là mère haletante.
— Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à Tomsk, à Irkoutsk I Peutêtre votre enfant est-il dans l'une de ces trois villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui ?
Et la mère s'en allait moins triste, et, au re^tour» répétait à ses voisins, qui l'accueillaient avec
sollicitude, les paroles qu'elle avait entendues.
— U en est bien revenu ! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas ?
Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité^ la pauvre vieille se soulevait encore et de* mandait :
— Est-ce lui ?
Ce n'était pas lui.
Elle retombait^ poussait un soupir et mourait.
Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la France, à ce gouffre de Curtius ((ui engloutissait des victimes par milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la plupart ne pouvaient supporter dette pensée et tombaient dans des accès de rage et de maudissement.
Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale, forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes furieuses.
Il fut reconnu.
Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée, sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes mâ-
choires dé rbomme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, oti domine la chair, il y avidt du dogue, du lion et du taureau ; enfin, derrière cettQ laideur saUime, beaucoup da cœqr. Un cœur gé" nérmXy dit Béranger ; un cœur wtgnanmei^ dit Royer-Gôllard,
— Ah ! te voilà ! lui crièrent les femmesi, toi qui as fait insulter le roi le 20 juin ! toi qui as fait mitrailler le palais le 10 août! (Les dames de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends nos enfants ; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles ; te voiol entre nos mains, tu n*en sortiras plus !
Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur Danton.
Mais lui les repoussa du geste«
— Bacchantes du ruisseau 1 s'écria-t-il avec son rire terrible qui ressemblait à un rugissement, ne savez-^vous donc point qu'on ne touche pas à Danton sans tomber, mort? Danton^ c'est l'arche. Le 20 juin, votre roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci 1 mais essaye? de me le mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et voua verrez! Le 10 ao&t I mais, si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait tuec avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais I Votre roi ! Est-ce que c'est moi qui Vous prends vos enfants ? C'est lui.
r- Ciomment, lui? interrompirent cent yok.
- Oui, lui I Contre qui vont-ib marcher vos enfants? Contre Tennemi. Qui a attiré reanemi en France f C'est le roi. Qu'allait«^il faire hors de France, lorsque de braves patriotes Tont arrfttë à Varennes? Chercher l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il raceueiUir comme on Ta &it k Longwyî Faut-il lui ouvrir les porte» de Paris? Faut-il devenir Prussien, Autrichien, Cosaque? folles créatures ! peut-être les attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces vio-^ leurs I et dans le geste que vous faites pour les in^^ viter à venir, peut-être y a«f «il encore plus d'obscénité que de trahison.
— Que dis-tu donc là ? s'écrièrent les fîimmes. . — Ce que je dis T reprit Danton ei^ montant sur une borne, Je dis que, si vou^ croyez, parce que vous les avez portés dans votre ventre, parce qu'il9 sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de votre lait, si vous croyez que vos enfants sont à vous, vous vous trompez étrange-* ment! Vos enfants sont à la patrie. L'amour, la génération, Fenfantement, tout cela est pour la patrie! La maternité individuelle n'est qu'un moyen de donner des défenseurs à la mare commune, la France ! Ah ! misérables renégates que vous êtes I la France se met d*un côté, et vous de l'autre ; la France crie : « A moi ! à l'aide ! au secours I » Vos enfants s'élancent à ce cri et vous les retenez ! Il ne vous sufQt pas d'être des mères lâches, vous êtes des filles impies. Oh 1 moi aussi, j'ai deux enfants,
nés dans des heures sacrées ; que la France me les demande» je lui dirai : « Mère, les voilà ! » J'ai une femme que j'adore ; que la France me la demande je lui dirai : « Mère, la voilà I » Et que, après mes enfants et ma femme, la France me crie : « Â ton tour ! » je bondirai au devant du gouffre en disant : « Mère, me voici ! » .
Les femmes se regardèrent étonnées.
— sainte liberté I s'écria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice arrivé, et le jour de la fraternité près d'éclore, je me trompais donc! natures perverses, c'était à vous qu'il était réservé de me briser le cœur, c'était à vous qu'il était donné de faire une chose plus difficile que de tirer le sang de mes veines, c'était à vous qu'il était donné de me tirer les larmes des yeux ! Malheur à qui fait pleurer Danton, car il fait pleurer la Liberté même !
£t des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencèrent de couler sur les joues de Danton.
C'est qu'en effet Danton était la voix sombre et sublime de la patrie ; ce n'était point à tort qu'il disait : Celui qui fait pleurer Danton fait pleurer la Liberté. L'acte chez lui était au service delà parole ; il dit de sa voix énergique et profonde : a Que la Révolution soit ! » et la Révolution fut.
Née de lui, la Révolution mourut avec lui.
A la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes bouleversées n'y purent tenir
plus longtemps : Les unes l'arrachèrent de la borae et le serrèrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en cachant leur visage dans leur tablier.
Jacques Mérey avait vu toute cette scène depuis le commencement jusqu'à la fin. D'abord il s'était tenu à l'écart prêt à porter secours à son ami, si besoin était, puis il avait admiré cette prodigieuse éloquence qui savait se plier à toutes les circon* stances, parlementaire à la tribune, populaire sur la . borne; il avait entendu ses premières paroles burlesques, violentes, obscènes ; il avait vu ce masque effrayant s'animer et s'embelUr de sa fureur vraie ou simulée; il avait senti pénétrer jusqu'au fond de son cœur ces syllabes brusques dardées comme , des coups d'épée ; puis, quand Dahton pleura, lui, laissa tout naturellement couler ses larmes.
Danton débarrassé de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mérey à dix pas de lui, le reconnut et se précipita dans ses bras.
Danton, nous l'avons dit, se rendait à l'Assemblée nationale. Les premiers mots, les 'premières preuvps d'affection échangés entre les deux amis :
r- Il n'y a pas de temps à perdre, dit Danton à Jacques ; je vais à l'Assemblée pour y provoquer une mesure de la plus haute importance; viens avec moi.
L'Assemblée était dans une grande agitation ; des nouvelles venaient d'arriver de Verdun. L'ennemi
asa CREATION RT REDEMPTION
était il ses |x>rte» et le oommmidaût Beaurepaim avait fait serm^t de se faire sauter la GerreBe plih tait que de se rendre. M«s on assurait qu'il y avait daa3 la ville uo comitjé royaliste qui forcerait la iBaii> a^. commandant Beaurepaire,
A 1^ vue de Dantou, up grand murmure se fit.
Danton ne parut pas même re9tendre* . Il monta à la tril)une, et, sans trouble, sans hé-^ sitation, il demanda les visHes domiciliaires.
Une opposition très «vive éclata, oa parla de la liberté compromise» du domicile violés du secret du foyer mis au grand jour.
Danton laissa dire avec un calme dont on Feut cru incapable ; puis, quand la tempête fut apaisée ;
-^ Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand une armée royaliste est au cœur de PariSji il faut que ceux qui sont sous la main de)a F?^nce sentent peser cette main sur eux. Vous êtes tous d*avis que sans la Révolution nous péririons, qu^ la Révolutipu seule peut nous sauver. Eh bien , si je représente comme nûnistre de la jus* tice la Révolution, il faut quç je connaisse les Obstacles qu'on nous oppose et les ressources qui. nous restent. Que venez-vous me parler de liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour ! quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites domiciliaires !
Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour qu'on n'eût pas le temps de rien
t* DOCTËtrïi MYSTéRÎBUX èM
(iàcher^ aux vi^lîéûfèj on décida tjtfeHes côfiatiaenceïàîèïit îâ nuit flaémiè.
Jacqtfôfe Mérey sfechatgfeatfafiet tirancpîiHi^sr inadàme Datiton ; quant à lui, &an'tôft, il it rendrait sans perdre un instant au inînistère dô tei justice, où il donnerait se» ordres, «t où il prendrait ses mesures pour qu'ils fussent exécutée.
11 invitait madame Danton, si elle craignait quelque chosô, à venir l'y Rejoindre.
La paUvfô femïùë craignait tôuft ; é\è fit cfeaf gef ime voiture de ses effets les plus nécessaires^ et ise décida, ce qtf'ellè n'avait pu faire encore, à aller habiter le soiùbrô îiôtel avec son Uiairi.
Jacques Mérey Py conduisit. Madame bàntonVOu--^ ïaît le retenir â r hôtel; elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués " autout dé ison mari , moins il y aurait à craindre pour lui.
Mais il était quatre heures du-sii^; là^générale coomiençait de battre dans toutes les rues, et cha* cun était averti de rentrer chez soi à six heures précises.
En un instant la population disparut comme par enchantement ; on entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que nous avons si souvent entendu depuis ; toutes les fenêtres suivirent l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de soixante hommes.
Jabques Mérey ne voulait pas pour son début à Paris commencer par désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à l'hôtel de Nantes^ et, mourant de faim, se fit servir à dtner.
On lui apporta sur une assiette un billet proprement plié et cacheté de cire noir^.
Le cachet représentait une cloche félée avec cette devise : Sam son.
A ce cachet noir, à ce jeu de mots lugubre qui servait à indiquer que Tépitre venait du bourreau, Jacques Mérey devina ce que contenait la lettre.
C'était réclaircissement qu'il avait demandé à l'exécuteur sur la persistance de la vie après la séparation de la tète et du corps.
Il ne se trompait pas. Voici la brève explication que contenait la lettre :
« Citoyen, ^
D J'ai fait l'épreuve moi-môme. Ayant tranché la
tète à un condamné nommé Lecière, j'ai saisi,
§LU moment où elle allait tomber dans le panier,
la tôte par les cheveux, et, ayant approché son
oreille de ma bouche, j'ai crié son nom. L'œil
fermé s'est rouvert avec l'expression de Teffroi,
mais s'est refermé presque aussitôt. .
> L'épreuve n'en est pas moins décisive ; la vie
persiste, c'est du moins mon avis.
» Celui qui n'ose se dire votre serviteur,
» SAIfSON. »
Cette presque certitude flatta Tamour-propre de Jacques Mérey, puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ôta quelque peude son appétit
Il voyait toujours dans la pénombre de sa cham* bre cette tète sanglante aux mains du bourreau , rœil gauche démesurément ouvert et écoutant avec la double expression de l'angoisse et do l'effroi.
L'ouvaAGE noir!
Jacques achevait à peine son dîner que la porte s'ouvrit et que Danton entra.
Le docteur se leva avec étonnement.
— Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa présence inattendue. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai beaucoup réfléchi; tu vois dans quel état est Paris?
— n est évident que le sentiment de la terreur y est profond, répondit Jacques.
— Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondem's de la situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir trouvé moyen de t'éloigner de Paris.
— Ne puis-je donc pas vous être utile ici?
— NonI car ta mission ne commence que le
â54 CREATION ET REDIPMPTIOÎ}
20 septeii|bre, st jugque-là tu dois rester étranger k tous les événementa qui vont sq passer ici. Quelques-uns y laisseront leur vie. (Jacques fit uo mour vement d'insouciance. ) Je sais qu'^n acceptant la charge de député à la Convention, tu as fait le sacrifice de la tienne ; mais beaucoup y laisseront leur réputation ou leur honneur. O^r» ^^ ^^^ te présenter à la Convention pur de tout engagement, libre de tout parti. 11 sera temps pour toi, une fois que tu seras de l'Assemblée, de te faire jacobin ou cordelier^ de t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne.
— Que va-t-il donc, à ton avis, se passer ici?
— Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de l'Assemblée cessQ. Jusque présent , F Assemblée s'est laissé traîner à la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemblée essaye de s'en défaire , la Commune montre tes dents à l'Assemblée qui recule. L'Assemblée, mon char Jacques, c'est 1^ força selon la loi et avec la loi ; la Commune, c'est la force populaire sans contrôle et sans limites. L'Assemblée, dans une (|e ses reculades, a voté un mi^ion par mois pour la Commune de Paris. Elie n'est pas, comme tu te comprends bien, àétAiéà à renoncer en se suicidant à un pareil subside. Elle audace sa dictature entre des içains effrayantes, non pas entre les mains d'hommes du peuple, j'en aurais moins peur que de celles où fiHe se trouve^ des lettrés d^ taverne, des acirihes de ruisseau, un Hébert qui a été mar-
chaad ^ CQptr0-Riarques, tm Çhaumette; cordpnpier m^i^q^é, n^s. démagpgue péi}^!; c'est à c^ ^erpi^ q^'ellç a eu l'idée (}e donner lô poi|vô^f sans lirnite â*ouyrir et de feriper les prisons, d'arrê^r e| d'^lai^gir ; tou^ efi^^bl^ il^ oi^| pris cejttQ H^ortelle déciskxn d'afQçhe^ ^iix portes de chaque p^lso.^ l^s pojûs 4es içi^Qiiïiiefs. Or, pendsipt que le peuple lit ce^ noms pi rêi^e le massacre, les pri- §pn))iei?s (ii^x-ifiéfpe^ |§ pfovoquient; ceux de ^'Ab* baye, p^r exemple, insultent les gens (}h qM^^ier ^ }r^yer§ l^urs gri)le^; ils fqn^ ^qt^^q (les cbanspns antirévolutionnaires ; ils boiveiit à la ^anté |iu roi| aux Prussiens; à l^ur prochaine délivrance; leurs g^it(resses viennent les VQir, manger et bpirç avec ^ux; les geôliers sont devenus les yale^, Ap cti^mbrq des ppl)lest l^s çomml^ionnaires des riches; Tor roule à l'Abbaye et le peuple qui manque de pain jfàQjfktce le poing i| cef insoj^^ ^^ç^\^ qui coule dans les prisons. Paris est inpndé de fap assignats^. Pù dlî'QA qu'^gt I4 fa))rique7 dans les prisons {^àipes ; vrais ^u non, ces bruits se répandent et exa^pèr§xit 1^ foyl^. f oips à c^la up Marat qui, torr âai)t $j| YÎlaîQe bcy^chç, demande tous les Afi^tins cinquante nulle, cen| n^illei deux peut mille tètes. Non contents de fpul^^ ftux pie(ls toute liberté indi-r Tiduellç, cette féfpce dictature d'où je sor^ et que .jQ voudr^i^ cont^nif 0u vain, ^'attac^ue à une liberté bi^n autrement d^ereuse, à la liberté de la presse. Quand ç'j^st Af^rat qi|'elle dgyrait poipiûvre^ c'e^ ^ jeun«[ patriote pje^n de ^voii^eQt et d'intellH
gence qu'elle attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au ministère de la guerre où il s'est réfugié. L'Assemblée, mise en demeure, a élé forcée de mander k sa barre le président de la Commune Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemblée, il y a une heure, a cassé la Commune, en déclarant qu'une nouvelle Commune serait nommée par les sections dans les vingt-quatre heures.
\u reste, singulière anomalie, qui prouvera dans quel épouvantable gâchis nous sommée : l'Assemblée, en cassant la( Commune, a déclaré qu'elle avait bien mérité de la patrie.
— Omandum et tollatidum, a dit Cicéron.
— Oui, mais voilà que la Commune ne veut être ni couronnée ni chassée. La Commune veut rester, régner par la terreur; elle restera et régnera.
— Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre ?
— Elle n'aura pas besoin d'ordonner ; elle laissera faire, elle laissera Paris dans l'état de sourde fureur où est le peuple ; elle laissera crier les ventres vides, hurler les estomacs affamés ; et si une voix a le malheur de crier : a Assez de statues brisées comme cela ! assez de marbres en morceaux ! assez de plâtres en poussière ! au lieu de nous en prendre à ces effigies, prenons-nous-en à ces aristocrates qui boivent à la victoire des étrangers, à ce roi qui les appelle. A TAbbaye, au Temple d'abord, à la frontière après I » Alors I tout sera dit. Il n'y a que la
première goatte de sang qui coûte à verser. La première goutte versée, il en coulera des flots.
— Mais, dit Jacques Mérey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui puisse dominer la situation et diriger Tesprit des masses ?
— Nous ne sommes en réalité que trois hommes populaires, dit Danton. Marat, qui veut et qui prêché le massacre ; Robespierre, qui aurait Tautorité; moi, qui aurais peut-être la force.
— Eh bien?
— Nous ne pouvons recourir à Marat pour empêcher ce qu'il demande. Robespierre ne se risquera pas à se mettre en travers du flot populaire. Pour chasser des cœurs le démon' du massacre, pour faire rougir la mort d'elle-même, pour la faire rentrer dans le néant d'où elle sort, il faut être César ou Gustave-Adolphe,
— Non, répliqua Jacques Mérey, il faut être Danton ; il faut prendre un drapeau et parler à ces hommes comme tu as parlé hier à ces femmes qui voulaient te déchirer. Reaucoup peuvent approuver l'idée du massacre, mais, 6rois*moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des prisons tes deux mille enrôlés volontaires d'aujour* d'hui ; dis-leur que le prisonnier, tant que la sentence n'est point porté contre lui, est sacré; qu'il est sous la foi de la nation tout entière, et que la prison est un asile plus inviolable que le sanctuairoi Us t'écouteront, et, pleins d'enthousiasme, ils don-
S5ë GfeËAtlD?ï et RÉDÈMPtldrt
nétont, s'il le faut, teut vie pour ïi ttoblfe àiase dont tu les auras chargés.
— Ah 1 ma foi I non, dit Danton avee insoueîance; ils se sont enrôlés pour marcher à l'ennemi^ et je ne veux pas tromper leur attente ; je ne pousserai point au massacre, mais je ne m*y opposera pas ; j'y risquerais ma vie.
— Et depuis quand Danton ménage-t-ii sa vie?
dit en riant Jacques Mérey.
— Depuis que je m'aperçois que personne ne ferait ce qui reste à faire : à établir la République. Ce n*est pas ce foii furieux de SÎàfât cjîli ^eiit être ié Brutusde la nouvelle république, — liii riè hiï pas lé fou, il L'est réellement. — Ce n*est t)àé cet hypocrite dé Robespierre, qui èri est peùt-étfë le Wàshingtôïi ; il s'est opposé a la giièrté que tbut lé monde voulait, et va être un ah ou deux à rétablît sur sa base sa popularité ëbrànléé. Ù fa'y a âôû'c que nlDit EU bien, moi^ je te le dirai tout bas; au risque dd Vépôuvanter^ moi, je ne buië pas biefi beiitaincu i^u'il soit sage de mardher à un erniemi tetribte en laissant un ennettli plus terrible derrière soi; Le peuple, dans les grands oataelysmés réVô^ lutionnliires, a parfoiiâ de ces subites et foudroyan^^ tes illutilinatiottâ; Oui| l'ennemi h craindre^ le véritable ëniiemi^ oelui qui perdra la Fraiiee si ndils le laissons vivfe^ ôohspirer^ correëpondre, de sa prison au Temple et du Temple au eaifap de Fré^ dérîc-Guillautfae^ c'est le rul, eë Boill les royalistes et tous les aristocrates.
LÉ ildctEiiR iÎYôtéîitëuk 25^
— Comrilent, tu laisserais la venpànce i)bpulaire monter jiisqU'dti toi ?
— Non, bar la iiloirt Bëâ toyalîstes et dès aristocrates feufflra pôiir époU<ràhter le roi et l'fettij)êicher de continuer sfes coii{)ableS meîiées. D'àlilèUrs, cte n'est pas dans tih orage populaire ijti'il faut qlié le roi meure, b'est j[iar un jugettient public, c'est jJar un arrêt de là nation, c'est de \à inbrt àeà traîtres, dés ttansfligës et ieè parjurés.
— Mais je feroyàià qile ttl àVài^ fait feërhiétlt I ta femme non-seiilertiènt àê ne jâinais préiidt'fe pàft S la lîiort dii roi, maïs de le dëfehdre:
— Ami, aux jours de ré^oliitidri; bibh foii 'qui f^t de pareils sernietits, et plus fous eiiëdffe soiil ëedx qui y croient. Si j*ai fait lé SéfiUënl ^ûè tli dis, c'était avant la fuite de Vàtèrinés; Il y â déjà lôngtemj)â de cel^, et des serhients faite â cette époiîUë je me souviens S iieine. Laisse ëcoiilëf èfacore deii^t oU trois moisf je l'aurai bubllë tout I ftlt. El tJiiis, après toiit, est-ce ddhé tiîl ûàhg si pilt que celui qui coulera par-dessdus Ibs Jjorte^ dés prisons? De faux Français, de inadVâià dlbyëhâ/des traîtres • déë parribideâ ! Et ptklsqtiè tidu^ avbnâ des -hommes qui conseritent à faire Vôûvt'agë iiot^; conâtné disent les Rusâfes, cbuvrbriâ-Hbiié le viàagë» gémissons et laissons-leè faire. 11 bét bdh, brbiâmoi, de compromettre Paris toUt ëtiliéi aux yéui du monde, afin que Paris sache Iju'il iïf à jîââ dd pardon pour lui s'il laisse entrer rënnbnil dliris së^ murs.
Jacques Mérey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son visage les preuves d'une inébranlable décision ; il n'agirait pas, mais, comme il le disait, il n'empêcherait pas les autres d'agir.
— Tu as raison, Danton, dit Jacques Mérey, je ne suis pas encore assez profondément trempé dans le stoïcisme révolutionnaire pour dire comme toi : « Tel sang est pur, tel sang est impur ; » pour moi, médecin, le sang est encore la matière la plus précieuse à la vie, de la chair coulante, une liqueur composée de fibrine, d'albumine et de sérosité, que je dois essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en faire sortir ; envoie-moi donc bien vite là où je puisse faire le bien sans faire le mal, et où je ne sois pas obligé de passer par le mal pour arriver au bien.
— Voilà justement ce qui m'a fait venir te trouver. Écoute, voici en deux mots ce qui se passe làbas. Le 19 août 1792, les Prussiens et les émigrés sont entrés en France, Ils entrèrent par une pluie battante, présage terrible pour eux.
— Tu crois aux présages î
— Ne sommes-nous pas des Romains ? Les Romains y croyaient, faisons comme eux. — Ils se présentèrent le 20 devant Longwy, c'est-à-dire que, de Coblence à Longwy, ils ont mis vingt jours à faire quarante lieues. Au huitième coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frédéric-Guillaume y fit son entrée. Au lieu de marcher immédiatement sur Verdun, ils restèrent huit jours campés autour de
leur conquête ; ils y sont encore. La France, pen- j
dant ce temps, resta sur la défensive. Or, la défen- \
me ne va point à la France. La France n'est point
un bouclier, c'est une épée; sa force est dans son
attaque. ;
» Ces huit jours d'hésitation de l'ennemi ont sauvé la France ; pendant ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris ; tu crois que les enrôlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te trompes. Il a fallu, il y a trois jours, undécret de l'Assemblée pour forcer de rester à leur atelier les typographes qui imprimaient les séances ; il a fallu étendre le décret aux serruriers, tous auraient pris le fusil, pas un ne serait resté pour en faire. Nos églises, désertes par la disparition d'un culte inutile, sont devenueades ateliers où des milliers de femmes travaillent au salut commun : elles préparent les tentes, les habits, les équipements militaires, chacune couvre et réchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi.
9 Dans ces églises mêmes s'accomplissait sous leur yeux une action mystérieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemblée a décidé que l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la défense du pays le cuivre et le plomb des cercueils.
Jacques Mérey regarda Danton avec plus d'admiration encore que d'étonnement.
—Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemblée a rendu ce décret ?
— Oui, répondit Danton. Si près de périr, la
ècâ CRÉATION ET këbÉMt'TïbÂ
Fi^âiïce dèé vivants n'avdit-elle pas te drblï 3é 8êinander secours â la Ffèinbé des moHôî Gfoîé-tti que ces morts dont bri a oiiverf ël pria lei ceiffciiëità ne leâ eusâêiit j)ôitit donnés pbtir sâdver \edtà éàfants et les enfants de leurs enfants ? Quant 3 lûdi, iaù prébdiértônilieàu bilvert, Il rh'k ëedittë èfiteridre ce cri sorti dés àbînays dé Isî hibft : ^-^ t^tëriéz hôiiseulement iios cercueils, inaîs hos (Jssèmèhis, si de nos ossements vous pouvez vous faire des àtméâ coiitrè l'etiiiëffli. i
Jacques kéréy se leva.
— bàhlbn, dit-ii, îu eà vràiiiiént ^tkM^ phik graiid ëhébrè ({iie je lié croyais !
— Non, riibriami, répondit tianton avec èiriiplicîtéj c*est là France qiiî est grande et iioh pas nbUs, Nous, nous n'atteignons pas là hauteur dé cette ^é^iiîië, âè cette mère qui apporta k l'Assërrifcîéé sa Cirbîx â*df , son cœiir d or, soti dé d'argent, tandis que là fiilô. Une énfeiit dé douze aiis, apportait sa timbale d'argent et une pi^'cë de (juinzé sbus. Lé jouir ôii j'ai vii cela, vois-tii, j'àî dit : « Là Errance à Vàîridli ! Âvfec ta croix d'or, avec tbn cœur d'or, avec tbh dé d'àrgeirii, fendirië ; avec ta timbale d'argent, aVèc tes qiiîiizè soiis, ëhfaht, la t'ràhce va lévéi: des armëèé, i Ndfi ; où nous fûmes grands, saîs-td oh ce filt ? G'éâl ldi:sque là Gironde, lès jacobitis et les ébrdëlîèrs sont tombés d'accord pouf confiët la défenàè tiàtltJ^ liàle au seul hoinmé qui pouvait saiivef ta France :
— ^A Dumouriez ?
•^ À biimoiirîëz. Les girondins le haïssaient, et
non sans raison ; ils Tavaient fait airiver au tninistèrë, et lui les 6n avait ichàssëé ; ies Jatobihs ne Tàimaient nullement, ili saVâièri! ttès-bietl qu'il portait deux masques et joilait tld double jeu \ màià ils savaient kussi qu'il serait âttibitié^jc de f^oire el qu'avant tdiit il Voudrait vàiiicf ë;
— Et toi, (tii'as-tu fait ?
— J'ai fait pliiâ que les autres: Je Idi ai eiivoyé Fâbrè d'Églantine, ma p'enêée^ Westermanh, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 1 août en personne. Touâ les viéiix soldats, lès Lubknef et les Kellermann lui ont été infériorisés. Dillon son chefi lui a été soumis. Toutes tes forces de la France ont été mises dans sa main.
— Et tu lié dbtïtes pàs^ tu ne trembles point parfois de t'êtrë trompé ?
— Si fait, et tu Vaë voir tbut à l'heure tjue sl^ puisque c'est à cette ocfcasiott que je te fais partir; îa vas te Tëhdtè à Vètdùh ; tu t'enteïidrds avéb Bèàurepaire poiir organiser la nieilleure défensfe iJbssiblë; t)uîs, él VerdUii è§t ptlâ; td te rendras itiimédiâteteèrit près de DuTiiouriez: Je té doiitierâi dés lettf es qui t'accrédilerdftt prè§ de lui ; tu l'étttdieràs profoiidément. S'il tharche francheliietït; dWitement, dans là voie dé la Réthlblit[ue^ tu Vf encourageras par ton exertiplé et par tes éloges \ s'il hésite; si tu vois eh lui quelque embarras, quelque manœuvre suspecte, td lui brftléfâs là cervelle et tu donneras le coitituaridëitiéitt h Keilerhmnn. Voici tes pouvoirs.
— Se bornent-ils là ?
— Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande victoire, et que les Prusriens arrivent à sortir de France, toute leur machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me charge de faire la conduite à ces messieurs.
— Prends garde, Danton, si tu épargnes l'armée prussienne après avoir laissé frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reçu des subsides du roi Guillaume.
— Bon ! on dira bien autre chose de moi, va 1 Mais nous autres hommes de lutte, qui faisons et qui défaisons les révolutions, nous sommes comme ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un cercueil de chêne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le cercueil de chêne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de plomb ; le troisième, plus consciencieux que les autres, fouille plus loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-là que je serai enseveli, Jacques.
Jacques tendit la main à cet homme étrange, qui venait de grandir d'une coudée sous ses yeux.
— Et quand partirai-je ? demanda-t-il.
— Ce soir, et il n'y a pas une minute à perdre.
Verdun est à près de soixante lieaes de Paris, il te faut vingt-cinq heures paur y aller. Voilà dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez.
— J'en aurai trop.
-* Tu rendras tes comptes à ton retour. Songe que tu es en mission pour le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrêter un homme qui a le sabre au côté, deux pistolets à sa ceinture, et dix mille francs dans sa poche. '
— Rien ne m'arrêtera.
— Adieu, bonne chance I Tu vas faire |a besogne sainte, poétique, glorieuse ; nous, nous allons faire f ouvrage noir. Adieu !
Deux heures après, Jacques Mérey était en route.
BEAUREPAIRB
Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.
Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton, Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier dans sa pauvre petite ville d'Argcnton, et en revenir au cœur de son cœur, — comme dit Hamiet, — à Éva.
â6è CRÉAttÔN'ÈT RÉDËMPTldl^
Quelle doute et tristèi nuit que cette nuit passée tdut entière avec Tabsente. Combien de soupirs, combien d'exclafnatîotts h moitié étouffées ! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété? les bras étendus pour saisir le vide I
Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoréj Maiâ^ aussit&t que disparaissaient i*échafaud, les tètès );dupées au poing du bourreau^ les hurlements des femmes, les cris sortis dés prisons, le pas régulier des patrouilles nocturne»,* il rentrait par la porte d'or dans la yie dd pauvre amant. ^
Mais à peine le jour fut-il verltl que la vie réelle ^ comiile uiie femme jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent
en chantant la Marseillaiseé Les collines sont héris-
sées de camps, de gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé veille sur son sillon.
— Où sont tes entents, vieillard ?
— i l\ê marchent à l'ennefei.
— Et quand l'ennemi les aura tués ?
— 11 faudra nonJ tuer à notre tour;
Un pays défendu ainsi est inenvàhissable.
-. Q'éïaiî ce hérissement de baïonnettes et de piques iffté voyait ow plutôt que sentait Tennemi, et voilà pourquoi il a sî pm insisté, si peu combattu, si peu l^ofité dtl temps. -
Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si
Lfe DOCTEUR Styg'féBtEUX iBi
liiëriàcâni; ââns ses mâhiië^tès, é\hii ii%ei liiertë de sa perisotine. Jeune, il avait èil 8ë beàiri: sucëël guerriers sous le graiid Fl-ëdéric. i( était testé bravé; spirituel^ pleia d'expëriéhcè ; liiâîs Tabils dëà plaisirs continué au delà de l'âge avait ttié là (îétfef faiinatiori h^iûe. L*âiglë ëtàit devferiti iiiybpëi
Plus Jacques Mérey ârâtiçait feiit 18 tbuté; ^lus leiJ rangs des volontaites s^ëpaisslésalent; ^
Uii peu ail delà de Saititë-Mbiiehould, il reticôhtra sur la route un bivâfc. Il fit érrêtëi' sa vHittire et aëmândâ à parler ail Ishef du dëtdchëment.
Lfe chef du détachement était le cdldnel Galbaudj conduisant à Verdun le !?• régimëtit d'infanterie j llh bataillon de VblUiitaireâ natidiiâux et quatre canons.
îacqùéS Mérèy se fit î-ecoiinaftre de Gàlbaùd. Celui-ci, par ordre de Dumouriez, venait pi-ëridre lé cbiiiiriâlidëtherit temporaire de la iilië pobr là défendre jusqu'à la deriiiëtë exiréiiiité, cette t)lacë étant en ce moment une dés biefs de là France,
GâlBàud arrivait à màf ches forcées et feràignàlt de ne pas arriver à temps;
ri chargea Jacques Mêrëy d'ânrîbncer sa vêriuè à Beaurepaire et de lui donner au besoin l'ordre iè fâire une sortie^ A Verdun ëiait entouré, ^dtti: pro- ' tëgëh sdn arrivée.
Jacques comprit qu'il n'y avait pas de téitipà S perdre et ordoriùa aiii {)ôsliilBiiâ de rédoîibîbr de vitesse.
Les postillons l)rûlèr6nt le paVë.
Au point du jour, on aperçut la vUle et l'on entendit une canonnade; en même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de troupes.
C'étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.
Heureusement la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore libre.
Le tout était d'arriver avant les Prussiens.
— Cinq louis d*or si nous entrons dans Verdun ! cria Jacques Mérey au postillon.
La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de Tavant-garde prussienne à trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grêle de balles, se fît ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière elle.
— Où trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mérey.
Mais, au milieu de Fépouvante générale que produisait l'arrivée des Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine à obtenir une réponse positive.
Le colonel Beaurepaire était en conseil à l'hôtel de ville.
Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le commandant de place qui les descendait.
Il le reconnut et se fit reconnaître.
Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.
Un jeune officier attendait avec une impatience
visible.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— La défense à outrance est arrêtée.
— Dieu soit loué ! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant?
— Sois tranquille , répondit Beaurepaire , ce n'est pas les hommes comme toi que Ton oublie.
— Alors, je vais attendre ici, n est-ce pas?
— Attends.
Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun.
— Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mérey ; j'ai presque envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune fille.
— Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras au
feu.
Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda quels étaient ses moyens de défense.
— Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les Spartiates : Nos poitrines; comme garnison, 3,000 hommes à peu près; 12 mortiers, dont deux hors de service ; 32 pièces de canon de tout calibre, dont deux démon-
tëes; 99,000 boulets de 24 et 22,511 de tous calibres. Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s'il s'en présente, lft3 fusils d'Infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.
— Tu sortais du conseil déferisif quand je suis arrivé?
— Oui. Il avait d'abord iiiis la ville en état de fiiége, ordonné de dépaver le^ rues et défendu les attroupements soûs peine de mort.
— Ces ordres sérbnt-ilâ e:i:écûtés?
— Regarde dàtié la rtié.
— En effet, on commence à dépavei*; Wè^-brén. Mairitfenaiit, au pliis pressé.
Et alors Jacques Mërëy rafconta à Bëauréplàift qu'il avait rencontré (jiélliaud, qui Venait potlr s'ëilferiher dans Verdiih avec un ordre de EJuinouriez et tiii renfort dé trolipés.
— MôrBlèU ! s'ëcHa Bëàtirëpairè, Hen nk pttt m*étrè plds agréable (j[lië ce que vôlis me dites là. C^ëst la rëspdri^abllité qui iii'enlévé et par conéëquërit la Vie qu'il faë dôHtié. CommàndSHt ëti chef de la place, j'avais juré de m'ensevelir sotil ses rbiheé ; cbrfifiiàndëht éri éëcond ^ je suis le ëfart dé toiis. Ma fétiimë et bés ëhfàrit^ të doivëht ilHe belle chandelle, mon cher Galbaud !
— Maïs tu êàis t[tie là Ville est cbmplëtement eiltbbréé.
— Odi^ et c'est pour cela qu'il faut aider Tehiïéé die Gàlbàiid par hnë soi-tie. J'ai jtistëifaeht IM rhomrae des iôofiiei^, Marcëâu.
LE bbCTËUtt MYSTÉRIEUX 271
Il sonna : un planton fehtrà.
-^ Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends.
On eût dit que le jeune officier avait été magnétîquleitient SVertî Hd âésîi* û% soîi chef, tant U apparut rapidement:
— M^arceàu, lîiî dit Ëaiirëpàire, pflèhds trois cents hommes d'infanterie, tous les cavaliëi^â ée !â garnison, trbiè côm^gHlte tïe ê^etiàdtërS dé la garde nationale et ceux dèls lidtâbléi de ii Ville qiii voudront faecbmpkglifet* ien àmàtêùrà;
— Je me charge de ceux-là, dit Jacques MBfëy.
— Tu vienë avec liouâ? demanda Mâtceau.
-^ Oui, ël je ne vous éérai {iàë ihutilé, tië fOt-ce que comifaé chir'urgieh.
— Le citoyen, dit Béhui-épâirè à Mârëëàd, eàl envoyé par le pouvoi? ëkétilltîf.
— Et, comlne j'âiirâi pëiit-étré des orâits rlgoilreux à donnéï, dëà mesures tîgbdrèiisës â prendre, je rie suis paà fâché qû'ori hië voie toi ^èti à la besogne et (Jue l'oiî ^àôhè Su besoin à qllî Toil obéît i Allbhà ëxâmiriëi* le térrâiH.
Mérey partit aVec MarceàU, s'éftîijdîl d'hn îiisll 3é dragon, bôtirra ses pbchéâ dé Bâhoiichéfe, tàfidl^ que Marceau faisait bàlti^è le fappdl, èohhér le boute-selle, et demander des hommes de fcdrfne vblënté parinî leà notables.
tinlj oti six se ^réèeiitêrerit.
Puis Marcëàu et Mérey rabntSrétit âvèc dtié îuriôltë sut un des clochera les jilus.ëlëvës dé la
ville, et ils aperçurent au loin l'avant-garde de Galbaud qui arrivait par la route de Sainta-Menehould. Un cordon de Prussiens leur fermait l'entrée de la ville*
En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de Brunswick.
Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.
Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le savait.
Donc, il avait des communications cachées avec Verdun.
C'était une sommation de rendre la ville.
J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j'ai retrouvé cette sommation en tière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux du Prussien, et ses menaces farouches sui-* vies de cet inexplicable repos, incompréhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la véritable cause, c'est-à-dire le suicide de la volonté dans l'excès des plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.
La. voici :
c Les sentiments d'équité et de justice qui animent Leurs Majestés l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en leur
pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu'il est en elles Teffusion du sang. En conséquence, j'offre à la garnison de livrer aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et bagage» à l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les habitants seront mis sous la protection de Leurs Majesté Impériale et Royale ; mais, si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne tarderaient pas d'éprouver les malheurs qui seraient les suites natur^es de ce refus : elles seraient soumises à une exécution militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat.
» Brunswick »
Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrière la porte de France, de manière à ce qu'il n'y eût plus qu'à l'ouvrir au moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le moment où Gaibaud attaquerait de son côté.
Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit; la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et de la garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin- Fontaine et Thierville.
A la côte de Varennes, on rencontra l'ennemi.
Par malheur, il avait eu le temps de faire filer
874 GRÎBATION ET REDEMPTION
sur pp pjDint de^ reafprt^ considéral}les<, et partiel^?lièrement la cavalerip ^s émigrés.
Le combat fut acharné des içiW(. cpté3 ; les d@u$ 1(ro.upe$ patriotes furent lancées | {^^^^ieurs repris§§ l'upe au-dpyant de Tautrç. J.apque^ ftlérey en awrJY^ )in pionient à voir reluif e le^ baïojr^^tt)!^ de Qalg t)^ud; mais r^en pe f]\t rpiaapre \s^ haie vivantâ placée entre le§; deu^ armées pour les ^ç^éch^r ^^ se rejoindre.
Un instant il 9emblfi h Jaçgues Mérey voir pçissçç, à travers l?i fqmée di^ ^ mousqueterie, un pgygiiôr lyant 1^ t^llp et Iç ^m^p di) marqui^ ^f^ Chazel^g* 11 l'appela de la voix et le ^^fia 4h g6f^ ; vç^m. 1^ fantôme ne répondit point et retitra dans la fumée d'où un instant il élait sorti.
Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les patriotes firent repous§é^. De nouveaux renforts arrivèrent; les rangs ennemis s'épaissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud disparut, et Marceau, épuisé, couyert du sang de ses adversaires, luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.
La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l'espoir d'entrer dans Verdun, se retira de son côté.
Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura jusqu'à une heure du miatin.
Il ne produisi^; que peu d'effet, quoique les habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical^ eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de Tennemi. •
Le l®*" septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vînt à la batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.
Quelques maisons commesncèrçnt à 3'enflammer.
Quant à rartillerie verdunoise, elle n'fitteî^uait point les hauteurs où étaient les Pruççiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.
Au reste, un seul assiégé fut tué, c'était ui^ px-, constituant nommé Gillion, (jui était venu s'enfermer dans Verdun, à la tètç des volontaires de Saint-Mihiel ; il fut frappé d'un éclat d'obus sur Iq quai de la Boucherie.
Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de l'Hôtel-de- Ville où s^ tenait le conseil défensif en permanence et où Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de sep enfants.
Ces femmes poussaient de grands cris, djçp^aadant aux membres du conseil d'avoir pitié d'eJtea et de leurs enfants^ et de ne pas achever la rjiinp du pays et des propriétés particulières.
pifféjrçntes (j^putatiobs ven^ieçit 4? diff^ipïtfes P|irUe9 4e ia yille ppur supplier le conseil défeo/si^ ^'aiccep,tçr 1^ çj^n^itioo^ ofiefteif. l§ yç^e par 1^
roi de Prusse daûs la sommation qu'il avait introduite dans Verdun.
En même temps, on entendait la trompette d'un parlementaire.
Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il fut convenu qu'on le recevrait.
Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville.
Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.
La parole fut d'abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire :
— J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y entrera qu'en passant sur mon cadavre.
Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l'on savait chargé d'une mission particulière :
— Citoyens> dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire. Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me forçât d'y*^ aller ; mais, ayant exposé ma vie pour vou$, il m'a semblé que mon droit serait plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.
» La France attend de vous un grand acte d'héroïsme; tenez huit jours et vous avez donné le temps à Paris d'organiser la défense^ et vous avez
sauvé la pairie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas des armes de la ville
]» A Verdun la France reconnaissante.
» Défendez-vous. Je courrai les mômes dangers que vous, et, s'il le faut, je mourrai avec vous.
Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa Majesté Frédéric-Guillaume.
On fit revenir le parlementaire, et on lui transmit la réponse du comité.
— Messieurs, dit-il, je suis venu demander un oui ou un non^ pas autre chose ; Sa Majesté le roi de Prusse est pressé.
- Nous n*avons pas d'autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire ; s*il est pressé, qu'il agisse.
- Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à l'assaut.
— Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans l'assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants, nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.
Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingtquatre heures de trêve furent accordées.
Jacqueà Mérey savait que, dans les circonstances où Ton se trouvait, les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire traîner le siège
m Iongi)eur en l'emhafçfta^nt dans d'interminables pourparlers.
Mais le§ pprp3. administratif Qt judiciaires envoyèrent un© députâti^û copipjSisée iie vingt-lBois memt)r§§ porteurs d'une i^uppUque 4an$ laquelle i{s ^lisaient quç, pour éyiter te r^P^ pntière et la siibyersîQn tpt^I^ de la {^a^e, il leur paraissait indisr pensable d'accepter les conditions pffrrtes à la garnison de la part du duc de Brunswiclç ai| nom du roi de Prussp. puisque celte capitulation ponseryait k la nation sa garnison et ses armes ; tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilité à la patrie.
On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard.
n se leva.
— Et moî> drt-il» au nom de l^rmée, au nom de mon bataiUoq, au mien^ je demande que la ville profite des dix-huit heures de tiève ^i lui restent pour sp mettra en ^tf(| de résister aux coalisés.
Mais, comine si çettQ ri&ppnse avait été entendue d^ la rue, de^ plainte^, des gémissements, des lamemfitions montèrent ji^squ'aux fenêtres de la salle du conseil qui étaient ouvertes. C'était un chœur d'enfants, defemme^, de vieillards, rassemblés sur les degrés de l'hôtel de Ville pour iojndre leurs larmes et leurs suppUcat^ons aux vœm secrets de ceux des membres défends qui étaient pour la reddition de la villçi.
Ces y(Ë\p^ ne, t^^ dirent ppint à se fp^pn^til^, et I4
LE DOCtEUR MYSTÉRIEUX i7ô
'conseil se sépara 6a t^liitOt prt^ôsa de îsé ôépareir; en remettant au lendemain la rédaction de la cà|)i2 tulation.
Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beauf epaire, il le vit pâlir légèrement :
— Pardon, citoyens, dit*iU est-il bien décidé dans vos esprits, je ne dirai pas dans vos cœurs, que malgré ce qui vous à été dit de la nécessité pouf la Ftance que Verdun tienne^ vous êtes dans Tinten* tion de rendre la ville ?
— Nods relcônnaissons Vimposâibilitë de la défense, répondirent leà membres du ^liseil d'une toulè voii;
— Et si je ne peiise pas CDirifaie vous', M ]è irefûsé cette capitulation f insista Bëaurepairé.
'—Nous ouvrirons hoùs-tiémes les poités de Verdun au roi de Prusse, et iioiis nous en ferilëtîi trons à sa générosité.
Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard dé mépris terrible :
— Eh bien , messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutôt que de me rendre ; survi-
vez à votre honte ^et à votre déshonneur, puisque vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi témoignage.
Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on eût eu le temps non-seulement de s'opposer à son des-
sein, mais encore de le deviner, il se brûla la cervelle.
Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l'honneur
Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi de Prusse pour se rendre à Thôtel de Ville et portant des dragées dans des .corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.
Elle ne voulait pas laisser le cadayre du héros prisonnier des Prussiens.
Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrièregarde et le dernier marchait Marceau, leur commandant.
L'avant-garde prussienne suivit l^armée française jusqu'à Livry-la-Perche pour observer Qermont.
Là, elle s'arrêta.
Alors, Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la France cet adieu menaçant :
— Au revoir dans les plaines de la Champagne !
hF DOCTEUR MYSTERIEUX 281
DDMOURIEZ
Si nous nous sommes si longtempa arrêté sur ie siège de Verdun et sur la mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien ti'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit Tbistorien, ce grand prêtre de la pos* térité.
Voici à quelle occasion j*ai été à même de remarquer cette étrange lacune.
J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la France.
Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans rignorance de femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le sentiment du crime qu'elles commettaient.
Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.
Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de DeliUe et de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des documents sur
^82 CRÉATION ET REtlEMPTION
cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part aux 2 et 3 septembre.
Je m'adressai d'abdtd tcfut naturellement au plus volumineux de nos historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de Vahny, qu'il est pressé de gagnevj se contente de dire, page 198 de l'édition de Fume : Les Prussiens s'avanpaient sur Verdun.
Puis, page 342 : La prisé de Verdun excita la vanité de Frédéric^
Piiisi page 847: Galbaudj tnwyé pour renforcer là garnison de Verdiini était krrwé trop tard. Pas un ihot de pkis de Beaurepaire ; il n'en ei^t pas question.
Le fait n'est ce^tidaiiit pàscommijin.
Une ville rendue contre la volcnité d'un commandant de plaee qui se brûlé la cervelle ;
Vingt-trois citoyens^ convaincus d'e& avoir ouvert lés portes à fennemi, eieécutés le 25 avril 1794;
Da femmes, ctekit^ la plus vidlle âgée de dnquante-cinq ans et la plus jetine de di^'-bility los suivant sur l'étshafaud pdur avoir offert des fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait là peine d'être relaté, ne fClt ce que dans une note.
Quant à Dumouriez^ dans ses Mémoires il ne dit que quelques mot de Verdun^ et appelle Beaurepaire, Beauregârd!
Quand oe ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre de traître»
LÉ DOCTEUR itYSTÉttlÉtlX 28â
Michelèt, Tadmirablé historien, cet homme à qui les gloires de là tràh6ë sbiît é\ ëHères^ pâfëë qu'il est lui-mêihe une de ces glbir'esi, hë passe pà8 ainsi à côté du cercueil de Beaufët)âlre sàiis b'àrréter.
Il s*y agenouille, il y prie.
a Un sentiment tout sëiiiblâblë, dit-tl, fit vibrer la France en ce qu'elle eut de plus profonâ quand un cercueil la traversa, rapporte dé la frontière, celiii de l'immortel Beaurepaire, qiiî, noii point par des paroles, par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait faire en pareille iiircBrist^ricë.
» Beaurepairë, anciëli officier de càrabihier^, aVàtt formé, 'commandé depuis Ô9 iMhtifépide bataillon dès volontaires de Maine-et-Loirè. Àti ihônientdë ntivasion, t'eé braves eurent t>êùr de H'arriver pas âèsez vite. Ils rie ^'amusèrent point à parler le long de ta rotitô : 11^ tavërsèrent là France au pas dé charge et se jetèrent dans Verdun.
» Ils kvaiëhl iiù {ireîîsëntifnent qu'au milieu des trahisons dont ils étaient erivircJtinés ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance iih député patriote de jfaîre leursadîëiiî Jî lëUrâ faihiliés, de les conholèr et de dire quHls éiàîéht inoris. Bëaurépaire vèfiait dé se màriei' et n'en fût pâ§ itibiiis ferme. Le conseil de guerre assemblé, Beaurepairë résista à tous les arguments de îâ iâclrété ; voyant enfin qii'il ne gagnait fleh âur ces libblëô officier^ dont le cœur tout royaliste était déjà daftb l*àutré camp : . -,
€ — Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort ; survivez à votre honte. Je suis fidèle à mon serment ; voici mon dernier mot : je meurs !
> Il se fit sauter la cervelle.
» La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son cœur et y sentît monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, incertaine et vague ; on la vît réelle, vivante, On ne doute guère des dieux à qui l'on sacrifie ainsi. »
Mais des vierges de Verdun Michelet n'en parle point.
Sans doute il n'a pas voulu près d'une si belle tache de sang mettre une tache de boue.
Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun chroniqueur, aucun contemporain ne parle de madame de Beaurepaire. Je crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle dans une brochure intitulée les Réminiscences du roi de Prusse. ,
En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte probablement à elle.
« Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir parfaitement.
> Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre colla-
lion fut troublée par un bien triste incident. La maison d'en face était habitée par une jeune femme ^ parente du défunt commandant de place. On lui avait caché l'événement jusqu'à cet instant ; mais il fallut bien le lui apprendre. Elle en fut si cruellelement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêhiement violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine. »
Il est probable que l'on ne voulut pas dire aux princesses que cette jeune femme était madame de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que c'était une parente du commandant de place.
La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la France.
Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet, puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On battit la générale par toute la ville ; on sonna le tocsin ; le canon grondait d'heure en heure.
C'est alors que Danton, seul , inébrahlable et comprenant le parti que Ton pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles enregistrées par l'histoire :
— Le canon que vous entendes n'est point le canon d'alarme, c'est le pas de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
286 CRÉÀÎ'ION ET ïiÈbË^PTIOk
faut-îl 1 De l'audace, encore de l'audace, tbiijdltt^ de raudaceî
Ce fut alors qiie lé dévouement héroïque de Beaurepairé fut ràcdiité comme èfavait ra'cdritet Danton.
A l'instant même, une commissitm fut nomfaiêe qui proposa lé décret suivant:
L^Asseiïiblée hàtiôhàle déci-èté que le corps de Beaurepaire, commandant le preîiiiër batailloil de Maine-et-Loire, sera déposé au PantBëdîi frânçàis.
L'inscription suivante sera placée sur sa tombe.