‹ Création & redemption: Le docteur mystérieuxChapitre 5 sur 16 · I. SI · texte numérisé non relu

I. SI

fie GRÉATtON ET HÉDEMPTION

par une ligue défensive aux châteaux de Luzrac et de Chassin-Grimont, car les petits seigneurs cherchaient à s'appuyer sur leurs voisins pour se fortiûer contre les entreprises des hauts et puissants vautours de la féodalité.

Mais, à l'époque où se passe notre histoire, les guerres civiles avaient cessé depuis longtemps. De condottieri, les nobles étaient devenus chasseurs Quelques-uns même, atteints de doute parla lecture des encyclopédistes, non-seulement ne communiaient plus aux quatre grandes fêtes de Pannée, mais lisaient le Dictionnaire philosophique de Voltaire, se moquaient de leur curé, raillaient une nièce illégitime^ ce qui ne les empêchait pas d'aller à la messe le dimanche et de se faire encenser dans leur banc de chêne par les mains du célébrant.

Mal à l'aise dans ces lourdes et rugueuses armures de pierre, la plupart des nobles de la décadence maudissaient l'art guerrier du moyen âge, et auraient volontiers jeté bas leurs châteaux, s'ils n'eussent été retenus par le respect des aïeux, par les privilèges attachés à ces vieux murs ; enfin par les souvenirs de domination et de terreur que de tels édifices entretenaient dans Tesprit des paysans.

Ils s'efforcèrent du moins d'adoucir et d'humaniser ces aires d'oiseaux de proie; les uns en retouchant la façade, les autres en remplaçant les meurtrières par des fenêtres ou des œils-de-bœuf, les autres enfin en supprimant les poternes, les ponts*

levis, et les fossés remplis d'eau, où les grenouilles coassaient d'autant mieux que, depuis une dizaine d'années, les paysans se refusaient à les battre.

Mais le château de Chazelay n'était point de ceux qui avaient fait de ces concessions ; il était resté dans toute la poésie de son caractère sombre et taciturne; de petites tourelles latérales qu'on appelait des poivrières dominaient la porte d'entrée, piquée de dessins en fer et de gros clous à tête ronde ; des bois de cerf, des pieds de biche et des traces de sanglier, fixés sur la porte épaisse, annonçaient que le seigneur de Chazelay usait large-i ment de son droit de chasse.

Cette exposition cynégétique se complétait par cinq ou six oiseaux de nuit, de toute taille, depuis la petite chouette jusqu'à l'orfraie. Cette société noctambule était présidée par un grand-duc aux ailes déployées et dont les plumes arrachées par le vent, les yeux ronds et vides, les serres crispées, étalaient la double image de la force vaincue et de la mort violente.

Il faut dire qu'une certaine terreur superstitieuse entourait ce château. C'était dans le pays une vieille^ tradition, qui remontait à des siècles, que cette demeure féodale était hantée par un génie mal« faisant.

La vérité est que la plupart des seigneurs de Chazelay, comme le grand-duc cloué sur leur porte, étaient morts de mort violente, et que la famille

avait été éprourée par de sanglantes et lugubres catastrophes. ^

Le propriétaire actuel était un exemple de cette fatalité qui pesait, disaii-on, sur le château. Il avait perdu, dès la seconde année de son mariage, une femme jeune et charmante. Un soir qu'elle se rendait au bal et qu'elle était accommodée à la manière du temps, c'est-à-dire avec de larges paniers, la châtelaine avait eu l'imprudence de s'approcher des tisons qui flambaient dans la vaste cheminée du salon ; sa robe avait pris feu rapidement ; enveloppée de ce nimbe ardent, elle avait fui de chambre en chambre, excitant la flamme autour d'elle, au lieu de la calmer, par le courant d'air que sa course créait. Ses femmes, voyant cette apparition flamboyante, effrayées des cris qui parlaient de ce tourbillon de feu, n'osèrent point lui porter secoursi si bien qu'en moins de dix minutes la pauvre créature était morte au milieu des plus affreuses tortures, et son mari, absent du château en ce moment-là, n'avait retrouvé qu'une chose informe, calcinée et sans nom.

Elle avait laissé une fille, sur laquelle le seigneur de Chazelay sembla reporter tout son amour; mais peu à peu cette enfant, qu'on avait vue naitre dans le village, pour laquelle les cloches joyeuses avaient sonné pendant trois jours, que des comtesses et des marquises avaient portée toute fleurie de den* telles et de rubans §ur leç fonts baptismaux, çettç

enfaDt fut séquestrée, puis disparut tout à fait, et le bruit courut qu'elle était morte par accident, et qu'elle avait été secrètement enterrée dans le caveau de la famille.

Depuis ce jour, le château de Cbazelay, qui était naturellement triste , était devenu funèbre. Un nuage de corbeaux obscurcissait les cinq tourelles dont le toit circulaire et pointu,"^ chargé d'un artichaut de plomb, dominait les bâtiments et les cours inférieures. La nuit, on entendait piauler la chouette dans le vieux donjon que blanchissait la lune, et les paysans, saisis d'un tremblement superstitieux, s'éloignaient de ces fantômes de pierre sur lesquels s'étendait, croyait-on, la responsabilité d'un crime.

Quel était ce crime?

A quel seigneur de Cbazelay remontait-il? Par quelle filiation morale étendait-il son influence sur la destinée du seigneur actuel ? On l'ignorait.

Delà porte d'entrée flanquée des petites tourelles dont nous avons déjà parlé, et contre laquelle s'adossait la maison du gardien du château, on pénétrait dans une première cour, qui était occupée par les écuries, les étables, les greniers, les granges, et, en général, par tous les bâtiments d'exploitation.

C'était la ferme.

Était-ce une illusion, ou serait-il vrai que les animaux subissent Finfluence morale des lieux où ils habitent ? toujours est-il que les chiens, sans

doute effrayés par la vue de leur congénère fi^ rieux, secouaient mélancoliquement leur chaîne, et que, à l'arrivée d'un étranger, ils firent entendre ce hurlement qui , la nuit, annonce aux superstitieux la mort du maître ou de l'un de ses plus proches parents. Les bœufs, que l'on dételait pour les mener boire, portaient la corne basse et fixaient sur la terre leur grand œil limpide, et les chisvaux eux-mêmes, semblaient, comme les superbes coursiers d*Hippolyte, se conformer à la triste pensée universellement répandue sur chacun.

De cette cour extérieure, on découvrait les fossés de ce qu'on eût pu appeler la forteresse. Par un pont-levis jeté sur ces fossés, et k l'aide d'un passage bas et sombre creusé dans l'épaisseur d'un donjon, sur la muraille duquel S'étendait une large tache de rouille ou de sang, on pénétrait dans une autre cour. A part les cuisines et quelques salles de l'aile du bâtiment destinées à marquer la configuration intérieure du corps de logis, on ne vovait encore rien du château, rien que cette masse puissante et monolithe dont la mélancolie plombait sur les hommes et les animaux mêmes.

Dans cette première cour, Therbe poussait entre les cailloux ; des instruments de labour étaient négligemment jetés çà et là , et quelques canards muets barbottaient dans Teau stagnante et huileuse des fossés.

Telle était la physionomie ordinaire du château

LE DOCTEUR MYSTÉRIKUX 81

de Cbazelay. Mais^ au moment où Jacques Mérey^ suivi des deux hommes du château, pénétra dans h cour extérieure, la tristesse habituelle des visages et des choses avait fait place à une terreur et à un désordre qu*il est difficile de décrire. Des garçons de service, armés de bâtons, de fourches et de fléaux, avaient d'abord poursuivi un gros chien qui venait d'effrayer le village en en mordant plusieurs autres. Harcelé et blessé, mais rendu plus furieux encore par ces blessures, l'animal ne s'était plus borné à piller les quadrupèdes ; il avait mordu deux des assaillants ; puis, trouvant la porte de la ferme seigneuriale ouverte, il s'était glissé dans la cour et avait été s'acculer à un enfoncement de la muraille pareille à un four.

A la porte du pont-levis, tout le monde s'était arrêté ; M. de Ghazelay lui-même, au lieu d'aller à l'animal avec son fusil de chasse, s'était enfernié au château; une frayeur superstitieuse semblait avoir cloué tout le monde au seuil de ce château fatal, qui, même dans d'autres temps, n'était pas abordé sans effroi.

Ce chien était la forme visible du mauvais génie qu'on disait avoir pour ces lieux une prédilection amère et néfaste.

Cependant, les chevaux attachés dans leur écurie, les boeufs et les vaches liés dans leurs étables, les chiens enfermé&dans leurs loges, faisaient entendre

Ôâ CREATION ET REDEMPTION

des lamentations et des aboiements dont tous les cœurs étaient glacés.

S'il y a du bruit en enfer, ce bruit doit ressembler aux cris de* détresse qui sortaient en ce moment-là du château maudit. Â travers cet orage de gémissements^ on entendait ça et là quelques voix de femme, sans doute quelques servantes et des filles de chambre que le chien avait surprises dans leurs travaux et qui, réfugiées derrière leur abri mal assuré, appelaient du secours.

En arrivant dans la première cour, le docteur jeta un regard autour de lui. Il vit deux hommes qui lavaient leurs plaies à une fontaine; l'un était mordu à la joue, l'autre, à la main. Il avait prévu le cas et s'était muni d'un acide corrosif pour donner les premiers soins aux blessés.

Jacques Mérey sauta à bas de son cheval, courut à eux, tira son bistouri, débrida les plaies, et, dans les sillons tracés par la lame d'acier, injecta l'acide qui devait prévenir les effets de la morsure xie l'animal. Puis, les malades pansés, il s'informa oCi était le chien, et ayant appris qu'il était dans la seconde cour, où personne n'osait pénétrer, il écarta ceux qui lui barraient le chemin et entra seul résolument et sans armes.

Les paysans jetèrent un cri d'épouvante en voyant le docteur marcher droit à cet enfoncement dans lequel était tapi le chien; et, là, s*arrètant la bouche souriante, mais les lèvres légèrement re-

troussées sur ses dents blanches, fixer son regard sur celui du chien. Tous croyaient que Tanimal furieux allait se précipiter sur le docteur; mais, au contraire, le chien, qui était arc-bouté sur ses quatre pattes, s'abattit avec un gémissement plain-^ tif. Puis, conmie attiré par une force irrésistible, il sortit en rampant de l'enfoncement où il était à moitié caché. La fureur de son œil sanglant était tombée; sa gueule, ouverte et remplie d'une écume fétide^ s'était fermée ; il se traîna jusqu'aux pieds

du docteur comme un coupable qui implore sa grâce, ou plutôt comme un malade qui demande sa guérison; humble, désarmé, vaincu par une force occulte, l'animal semblait se calmer dans cette force et déposer sa rage aux pieds de l'homme invulnérable qui le regardait doucement et tranquillement

Le docteur fit un signe, le chien se redressa sur ses jambes de devant, et s'assit, levant des yeux craintifs et suppliants vers le docteur, qui posa sa main sur la tête hérissée et frémissante de Ta* nimal.

A ce spectacle, l'admiration des paysans éclata ; ils n'avaient jamais lu les récits que les poètes nous ont laissés d'Orphée endormant le chien Cerbère et refoulaqt au fond de sa gorge le triple aboiement du monstre. Mais ces naïfs enfants de la nature n'en furent que plus, émus de la nouveauté du prodige; ils se demandaient les uns aux autres ce que Iç docteur ^vait pu jeter dans la gueule de l'animal

84 CRÉATION ET BÉDKMPTION

enragé, et en vertu de quelle loi cet homme commandait à Faveugle fureur.

Enhardis de plus en plus devant l'attitude sou-* {Dise du chien devant lequel ils tremblaient et reculaient tout à l'heure, les hommes armés d'instruments aratoires s'approchèrent pour le tuer; mais le docteur, se tournant vers eux avec au** torité :

— Arrière! dit-il; qu'aucun de vous ne touche à ce chien, je vous le défends; celui qui lui ferait le moindre mal serait un lâche. D'ailleurs, ce (âiienestàmoi.

Alors, les paysans confondus lui proposèrent des cordes pour lui lier les pattes.

— Non, dit Jacques en secouant la tête, il n'est pas besoin de cordes, croyez-moi ; il me suivra de lui-même, et sans qu'il soit nécessaire de l'y forcer.

— Mais, au moins, crièrent plusieurs voix, muselez-le, docteur, muselez-le !

— Inutile, répondit Jacques Mérey; j'ai une muselière plus solide que toutes celles dont vous pouvez vous servir pour lui maintenir la gueule.

— Et cette muselière quelle est-elle? demandèrent les paysans.

— Ma volonté.

Gela dit, il fit un oigne au chien*

L'animal, à ce geste, se dressa sur ses quatre pattes, releva et fixa sur l'œil de son maître son œil obéissant et fatigué i poussa par trois fois un

aboiement plaintif, et suivit Jacques Mérey avec la môme obéissance joyeuse que s*ii lui eût appartenu depuis longtemps.

COMME QUOI LE CHIEN EST NON-SEULE- MENT l'âMI de l'homme, MAIS AUSSI l'aMI DE LA FEMME

Le lendemain, Jacques Mérey reçut un message du château. Dans une lettre tout Juste assez polie pour ne pas être blessante, le seigneur de Ghazelay, qui cependant à la vue du chien s'était retiré et enfermé chez lui, le seigneur de Chazelay qui se piquait d'être un esprit fort, témoignait ne point croire au miracle accompli la veille par le docteur, quoique de sa fenêtre il eût pu voir ce miracle s'accomplir.

Un chien s'était en effet glissé dans la ferme du château, et de la première cour était entré dans la seconde, où il avait porté le trouble et le désordre avec lui ; mais ce chien était-il réellement enragé?

Là était le doute ; que des gens simples et ignorants crussent à la fascination du regard et de la volonté, rien n'était plus naturel ; mais des gens

instruits et bien nés ne pouvaient raisonnablement admettre de semblables prodiges.

Comme cependant le docteur avait fait preuve d'énergie et de résolution en affrontant la morsure d'un chiçn qui paraissait être enragé, le châtelain lui envoyait deux pièces d'or, qu'il le priait d'accepter à titre d'honoraires.

Jacques Mérey déchira la lettre et refusa les deux pièces d'or. La science n'était pas la préoccupation morale de Jacques Mérey, on peut même dire qu il n'aimait la science que par rapport à un but. Ce but vers lequel tendaient toutes les forces de son esprit, tous les mouvements de son cœur, c'était le but de la philosophie du xviii» siècle, le bonheur du genre humain.

il interrogeait, avec M. de Condorcet, le moment, encore éloigné sans doute ( mais qu'importe la distance I ) où la raison perfectible de l'homme découvrirait les causes premières des choses, où les nations ne se feraient plus la guerre, et où les hommes délivrés des maux qu'engendrent la misère et l'ignorance, accompliraient sur la terre une existence indéfinie. L'Écriture sainte n'avoue-t-elle pas elle-même que la mort est la dette- du péché, c'est-à-dire la violation des lois naturelles ? Or, le jour où l'homme connaîtrait ces lois et où il les observerait, l'homme s'affranchirait de sa dette, et, comme cette dette, c'était la mort, l'homme ne mourrait plus.

Créer et ne plus mourir, n'est-ce point l'idéal de la science ? Car la science est la rivale de Dieu. L'homme connùt-il les mystères de toutes les choses de ce monde, l'homme arrivât-il à exposer devant Dieu lui-môme d'irréfutables théories, Dieu lui répondra :

— Si tu sais tout, lu n*es qu'à la moitié de ta route; maintenant, crée un ver ou une étoile, et lu seras mon égal.

Abîmé dans ces rêves de bonheur lointain, dans cet espoir de puissance indéfinie, dans cet âge d'or de rhumanité que les poêles avaient placé au commencement du monde, parce que les poêles sont les sublimes enfants de la nature, Jacques Mérey voyait avec un frémissement d'impatience les obstacles moraux et les barrières matérielles qu'opposait la classe des privilégiés à Taccomplissement des destinées de l'homme sur la ■terre.

Nature douce et sensible, comme on disait alors, il était venu à la haine par l'amour.

C'est parce qu'il aimait les opprimés qu il détestait les oppresseurs.

A part les deux ou trois fois qu'il l'avait croisé sur son chemin, le seigneur de Chazelay lui était personnellement inconnu. Il est vrai que Jacques Mérey, esprit supérieur, n'en voulait- point aux hommes, mais aux abus et aux inégalités sociales dont les nobles étaient la vivante incarnation, il 1. l

refusa Tor du château avec le même dédaîn quMI eût refusé les présents d'un ennemi.

Cette sombre apparition du moyen âge féodal remuait dans son sang plébéien des souvenir^ de colère ; il voyait dans ces vieux murs le sig^ d'une domination qui, bien que diminuée, durait encore ; il se demandait quelle force pourrait jamais déraciner ces titaniques monuments de la race conquérante. Alors, découragé par la lenteur du pro*. grès, par l'énormité des obstacles que rencontre Taffrancbissement d'un peuple^ il se plongeait avec désespoir dans l'étude de la nature, seul asile que la société telle qu'elle était faite eût laissé à la science.

Seul, il faisait souvent des prommadeiB «a plu» pntfond des bois, et, là, grave, attentif^ pareil à Œdipe devant le Sphinx, il seimblait inteiroger l'âme de l'univers.

Le chien qu'il avait sauvé de sa propre fureur était devenu son ami le plus sincère et le plu9 dévoué ; il suivait le docteur dans toutes ses com'ses ; doux et caressant, il lui obéissait comme l'ombre de sa pensée.

Aussi le curé de Chazeîay ne manqua-t-îl pas dédire qu'jl y avait dans l'histoire des sorciers plusieurs exemples de cette accointance d'un esprit familier sous la forme d'un animal domestique. Cet animal à coup sftr devait avoir des cornes, et

&*3 ne les montrait pdnt^ c'était pour mieux cachear son jeu.

Un jour qm Jacques Mérey était parti de bonne lieure pour herboriser, il se trouva, sans trop savoir comment il était arrivé là, sur la lisière d'un bois touffu, emmêlé, in^sénétrable, comme il en existe encore tant dans cette partie du Berri, vé* rteUe forêt d'Amérique en petit, où nulle route frayée ne gardait la trace d'un pas humain.

La solitude plaisait au docteur, nous Pavons déjà dit; il aimait à se rapprocher de la nature, nous l'avons dit encore ; mais la profonde nuit qui régnait dans ce bois sauvage, Paspect menaçant des herbes el des brous^Ues remplies de cou«* leuvres; la masse compacte des rochers qui dé* coupaient leur verdure de mousse sur la sombre verdure des chênes, tout cela saisit le docteur aux entrailles ; il hésitait à l'enbrée de ce bois comme un initié des mystères d'Eleusis au seuil du temple, où Pattendaient les redoutables épreuves et les ténèbres*

Alors, le chien s'approcha du docteur avec une I^ysionomie étrange ; léchant les mains de son roattre et le tirant par Phabit, il semblait le conjurer de le suivre dans Pépaisseur du bois.

C'était un de ces points de doctrine sur lesquels Jacques Mérey s'accordait avec les illuminés, tes cabalistes et même les historiens, que les animaux sont doués quelquefois d'un esprit de divi-

nation. La science des présages et des augures, cette science vieille comme le monde, à laquelle ont cru tous les sages de l'antiquité depuis Homère jusqu*à Cicéron, n'était point une chimère aux yeux du docteur.

Il pensait que les animaux, les plantes, les objets inanimés eux-mêmes, ont un langage, et que ce langage, interprète des éléments de la nature, peut donner à l'homme des avertissements salutaires.

Et, en effet, interrogez à la fois la fable et l'histoire, et vous les trouverez toutes deux d'accord sur ce sujet.

N'est-ce point un bélier qui découvrit à Bacchus, mourant de soif, ces sources du désert autour desquelles verdissent aujourd'hui les oasis d'Ammon ? Ne sont-ce point deux colombes qui conduisirent Énée du cap Misène au rameau d'or caché sur les rives du lac Averne ? Et n*est-ce point une biche blanche qui fraya le chemin d'Attila à travers les Palus-Méotides ?

Jacques Mérey suivit donc le chien, persuadé qu'il le conduisait à un but quelconque.

. L'animal s'avança dans le bois; le docteur marchait derrière lui, péniblement, le visage à chaque instant fouetté par les branches, les jambes perdues dans les herbes, ne voyant devant lui que la queue de son chien, boussole vivante, et n'entendant que le froissement des plantes et le bruit des reptiles fuyant sous les orties.

Après un quart d'heure de marche, l'homme et le chien, le chien d'abord, parvinrent à une clairière, au milieu de laquelle, appuyée au tronc d'un chêne immense, s'élevait une cabane.

La queue du chien remua de joie.

Cette cabane devait appartenir soit à un . bûcheron, soit à un braconnier; peut-être celui quU'habitait exerçait-il ces deux états.

Elle était située au centre d'une forêt appartenant à M. de Chazelay. Comment M. deChazelay, si grand amateur de la chasse, permeltait-il qu'un braconnier, dont il était impossible qu'il ignorât l'existence, s'établit ainsi sur ses terres?

Jacques Mérey s'adressa vaguement toutes ces questions ; mais l'habitude ob. il était de sacrifier les choses importantes aux choses secondaires fit qu'il laissa de côté la cause et ne s'occupa que de l'effet.

Le chien se dressa contre la porte; puis, comme la pression n'était pas assez forte, il laissa retomber ses deux pattes de devant à terre et poussa la porte avec son museau.

La porte céda assez à temps pour que de sa main le docteur l'empêchât de se refermer. Sa vue pénétra alors dans l'intérieur.

Cet intérieur était assez propre et indiquait un état au-dessus de la misère. Une vieille femme assise sur un escabeau filait tranquillement sa quenouille, tandis qu'un homme d'une trentaine d'an-

42 CREATÎOK ET REDEMPTION

nées, qui devait âtre le Sis de cèxtt femme, nettoyait les pièces démontées -de la baftterie (l*un fusU. Devant la cheminée, où flambaient des branches sèches^ un quartier de cheTreuil était en train de rôtir et répandait ce fumet à la fois aromatique et appétissant de la venaison.

Au moment ob le chien entra, la vieille poussa un cri de plaisir et Thomme bondit de joie. Jamais on ne vit reconnaissance plus touchante ; c*étaient des caresses, des embrassements, des transports h n'en pas ùok.

Puis des cfialogaes auxquels le chien répondait par des modidatiofis qui eusseift fait croire qu'il entenâflâ les repmdhes qu'on lui feisait et qu'il essayait âe se disculper.

— D'où viens^tu, misérable bandit? d*où viwis- Ux, affreux vagabond ? lui disait l'homme.

— Qu'as-tu fait pendant quinze grands jours <|uetunous as laissés dans l'inquiétude? demandait laleanme.

— Nous t'avons cru mort ou enragé, ce qui revient au même, reprenait Thomme.

— liais non, Dieu merci! fl ^e porte bien; pauvre Sdpion! il a l'œil limpide comme une goutte d'eau et vif comme un ver luisant.

— Tu liois avoir ieim, mauvais drôle I tiens, mords là dedans.

Et i'enfuit prodigue, fCté, cai^ssé, à son retour au logis, se vo^fait crffrir le reste du déjeuner ou du

«ouper de la veUle avec le môme empressement et les mêmes excitations que s'il eût été un véritable convive.

Alors seulement Scipion, dont le docteur venait d'apprendre le véritable nom, — nom qu'il devait sans doute à un parrain plus lettré que ne l'était ^n maître, — Scipion, qui avait déjeuné avant de quitter la maison du docteur, ayant tout dédaigné, le bûcheron releva la tête et s'aperçut de la présence de Jacques Mérey*

La vue de cet étranger parut lui déplaire; rbomme fronça le sourcil» et la femme eût pâli si sa peau n'eût pas été depuis longtemps tannée par l'âge et par le soleil.

Jacques Mérey, Voyant l'effet désagréable que causait à ses hôtes son apparition inattendue, s'empressa de leur raconter l'histoire de Scipioji, et comment il l'avait sauvé des fourches et des fléaux des garçons d'écurie du château de Chazelay.

Une larme se forma lentement dans l'œil aride de la vieille femme, et mouilla le lin de sa quenouille.

Quant au bûcheron, il éprouva le même sentiment de reconnaissance sans doute pour l'homme qui avait sauvé son chien; cependant, pn nuage sombre ne resta pas moins sur son front.

Le docteur se croyait tombé, nous l'avons dit, dans une cabane de braconnier ; il attribua le trouble de ces gens au métier qu'ils faisaient et à

la crainte d'être découverts. Mais, avec le sourire d'un patriarche et les lèvres d'un jeune homme :

— Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, je ne suis point un espion du château ; le Seigneur, qui est au-dessus des seigneurs de la terre, a donné les animaux à Thomme pour que l'homme en fît sa nourriture. Or, Dieu n'a pDiat établi de distinction entre le noble et le roturier; nos mauvaises lois sociales ont seules fait cela ; elles ont donné le droit de chasse aux uns et l'ont refusé aux autres ^ et les nobles, qui ne respectent rien, pas même la parole de Dieu, ont violé la promesse que Jéhovah avait faite à Noé et à ses successeurs dans la personne de Noé. « Tout ce qui se meut sur la terre et dans les eaux, vous appartient, a dit le Seigneur. » .

Mais, au moment où le docteur achevait sa démonstration du droit de chasse, droit universel,, droit indestructible, puisqu'il est basé sur les saintes Écritures, un spectacle aussi nouveau qu'inattendu frappa ses yeux.

Une espèce d'alcôve pratiquée au fond de la cabane était voilée par des rideaux de serge; le chien venait de soulever et d'écarter ce rideau avec sa tête, et, dans la pénombre, Jacques Mérey distingua comme un paquet inerte de membres humains appartenant évidemment à un enfant qui avait l'air de vivre.

— Qu'est cela ? s'écria t-U.

Et il saisit le rideau pour l'écarter.

Mais le braconnier se leva d'un air solennel.

— Monsieur, lui dit il, pour avoir vu ce que vous venez de voir, tout autre que vous ne sortirait pas vivant d'ici; mais je m'aperçois que mon chien vous aime; il vous doit de n'avoir pas été tué à coups de fourche et de ne pas être mort de la rage ; or, mon chien, voyez-vous, c'est mon seul ami ; en considération de mon chien, je vous fais grâce ; mais jurez-moi que vous ne raconterez à personne ce que vous avez vu, et surtout ce que vous avez cru voir.

— Monsieur, dit Jacques Mérey en lâchant le rideau, mais en croisant les bras en homme décidé à aller jusqu'au bout, vous oubliez que je suis médecin et qu'un médecin est le confesseur du corps : je veux savoir ce que c'est que cet enfant.

Les yeux du bûcheron, qui avaient d'abord jeté une flamme, s'adoucirent.

— Vous êtes médecin!... dit-il en devenant pensif. En effet, vous avez rendu la vie et la raison à mon chien, qui avait déjà perdu Tune et qui allait perdre l'autre.

Puis, tout à coup :

— Oh 1 s'écria-t-il, quelle idée I si ce que vous avez pu pour un animal, vous le pouviez..

11 secoua la tète avec découragement.

— Mais non, dit-il, c'est impossible l

— Rien n'est impossible à la science, mon ami,

46 CRÉATION ET mÉDEMPTrON

répondit le docteur d'un tan radouci ; Jésus-Christ n'a-t-41 pas dit : « Si reni& awi ta foi seulement gros ranime an grain de séne^ré, toqs 4ipez à t^tte montagne t « Remue^oi et fette-teî dans la mer ; » et la ffiontagae «e remuera et se jettera dans la mer. ^ Ofai s'écria le docteur, k foi n'est (fue le premier âge de la science'; le second, c*est la TcHonté. Toùtoir, tTest pouvoir. îésus n-a-t-ii pas sgouté *: « Les œuvras que je fats, celui qui croit en moi les fierai » Or, brave homm», vous êtes ctoétîen : je le *vt)is à «e crucifix placé à la tête de votre lit. Mais ou votre christianisme est faux, ou TOUS devez admettre qae tout chrétien a le droit de faire ce qifwi appdtte des iniracles, et ce que, moi qui ne croîs pas aux »mirac*es, j'^ippelte le produit de la «oupverainnlt^ de Pintdligence sur te matière.

Ces paroles n'étaient pas très-compréhensibles pour le braconnier ; aussi, après avoir réfléchi an instant :

— Je ne tompren^ rien à "vos beaurraisonnements^ monsiear, dit-il; mais je me dis oomme -ça à moi-même que ce serait une fière providence qui vous aurait amené

l\ «'airéta et toussa plusieurs fois comme «i ce qu'il alIaU4TO ne pouvait passer pur lui gorge.

LE DOCTEUR My$T:E;aiï:iJX 47

ou LE DOCTEUR TROUVB ENFIN CE QU'iL

CHERCHAÏT.

Le docteur attendit un instant^ espérant qu^ le braconnier achèverait sa phrasç suspendue- Mai^, comme il continuait à garder le silence :

— La providence qui m'a conduit ici, dit-U, la

YOÎlà.

Et il montra Scîpion.

— Il est bien vrai que ce brave smiçaal a toujours été Pâme, le défenseur, le bon génie, et je dirai môme quelquefois le pourvoyeur de notre çabaae. Et puis...

À s'arrêta de nouveau^

— "Et puis ? insista le dpctaur*

— Et puis, dit le braconnie^r, c'est stuj)ide à dire, • Je le sais bien, mais il l'aime tant, elle !

— Quî, elle ? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il fCit question de la petite idiote et de Scipion.

— Eh ! mon Dieu, oui, elle, dit Je braconnier, dont les trsùts s*adoucirent ; Ja pauvre créature qui est lài 1

Et, tout en haussant les épaules, il désignait de la main le rideau derrière lequel s'agitait cette forme humaine inachevée.

— Mais quelle est donc cette créature ?. demanda le docteur.

— Une pauvre innocente.

On sait que les paysans, par innocents^ désignent les pauvres d'esprit, les idiots et les fous.

— Comment ! fit le docteur ; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet état-là, et vous n'avez pas consulté les médecins?

— Bon I dit le braconnier ; avant qu'elle fût ici, elle en a eu, des médecins, et des premiers encore ; on l'a conduite à Paris, mais ils ont tous dit qu'il n'y avait rien à faire.

— 11 ne fallait pas vous contenter de cela, vous ; et, lorsque Tenfant vous a été rendue ou donnée, — je ne cherche pas à savoir vos secrets, — il fallait vous enquérir de votre côté ; il y a autre part qu'à Paris des médecins habiles et amoureux de la science, qui guérissent pour guérir,

— Où voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces gens- là? Je ne sais pas seulement où ça demeure, la médecine. Tel que vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos maisons alignées et pressées les unes contre les autres m'étouffent. On ne respire pas là dedans. Il me faut, à moi, le grand air^ le mouvement, le plafond des forêts, la maison du bon

Dieu, enfin. Braconnier, oui, c'est une vie qui me va celle-là ; vivre de mon fusil, respirer l'odeur de la poudre, sentir le vent, la rosée, la neige dans les cheveux ; la lutte, la liberté, avec cela on est heureux comme un roi.

— Eh bien , maintenant que vous m'avez trouvé sans me chercher, et qu'à trois ou quatre mots qui vous sont échappés vous m'avez laissé croire que la Providence n*est pas étrangère à notre rencontre, me laisserez- vous voir le pauvre enfant?

— Oh ! mon Dieu ! oui, dit le braconnier.

— C'est une fille, avez-vous dit ?

— Ai-je dit que c'était une fille, monsieur?

Alors, je me suis trompé ; ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes les peines du monde à tenir propre ; mais, au fait, libre à vous de regarder. Tenez, la voilà.

Et, soulevant tout à fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une créature inerte, ramassée sur elle-môme, et se roulant sur une mauvaise paillasse.

Jacques Mérey contempla tristement cette chose humaine. '

Alors, les entrailles du docteur frémirent.

C'était une de ces natures d'élite qui tressaillent de pitié devant toutes les infortunes et devant toutes les dégradations ; plus un être était abaissé, plus il se sentait attiré vers lui par le magnétisme du cœur.

50 tSHBATIOIf ET REDEMPTION

La pBttvm idiote m s'aperçut isuUement de la présence d'm étram^ier; sa aoiam, noQchaktfitie et molle, que l'on eût çra privée d'articulations, caressait le chien. U seoiblait ^que ces deux ètï*es inférieurs fussent en coomiuaication, sinon de pensée, du moii^ d'iastincty et qu'ils se portassent FiHi ireœ raiitce «o viertu de la grande loi des affinitéB. Seulement, le chien était dan$ «a nature, la petite fiUe n'y était fias.

Le docteur réfiéobit los^tefDps; il m sentait attiré vers ce néant de itoujbes les loree$ de sa charité.

L'enfant poussa une plainte.

•^ lElie jflRmffre, murn»ira*t41« L'absence de la $^3£ée seraitH^le une éauimr ? Oui, car tout aspire à la rie, ic'est--à'*dire à rintelligenoe.

Le braconnier akas^ lut .montranit l'idiote, dont rien ne pouvait attirer l'attention, secoua dauloupeasemeol la tète.

— ^ Voœ voyez, aiûnsieur le médecifi^ dit-il. Il y a peu de chose à espérer avec une fille qui ne peut s'eccuper à rien ; ma mère et moi ne sommes jamais arrivés à lui faire tenir une quenouille, quoiqu*dle ait d^ ae^ ans.

Mais le docteur, se pariant à lui-même :

-^ Me s'occupe du chiea, dit-iL

Elf sur ce mouvement de sympathie que l'enfant a?ait moE^ré à l'animal, Jacques Mérey bâtit à l'instant même tout un système de traitement moral.

LB; DOCTEtJR MY8TÉRIB0X 51

— €a, c'est Trai, répéta le bracefiiiier; elle s^occupe du chien, tn^fô C*6st toat.

— Cela suffît, dit Jacques Mérey rêveur, nous avons trouvé le levier «(t'Archmiède.

•^ Je ne connais pas Je lemr d'àrcbibnède, marmura te braconnier, et f aime mieux, pecu* mon oc»aQf)te, isianier mon ftisfl qfue le t&mv de iiui que ce 'doit. Hais, si vous pouviez, coiiliniui*t*il en ^Y9xst la voix «t frs^pant sur sa cuisse, si vous potiviez donner une idée 'à<»tlie'fiUe-'là, ana mère €t 9!nd, tKm TOUS aurions de la nrecennatssance^car BORIS t'aidons, q^oiqa^le n« nous soit riâi. Vous sffres, t1i2â>k»(le ! à force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoasNinte qu'elle aoît. — tî'eBt-<B pas, peUte?

-^ ITener, «ontinuir^il, elle ne ni'entend même pas, elle me ree&imaÉt môme pas ma voix.

— Non, reprit le docteur en secouant la tàte de àaut en èas^ nea, «nais ^Ubs a entendu <et reconnu le chien ; tt'est dout ^ce quuï me faut, k moi.

Jacques iféref finmat de revenir, et appela le tfaien, se déclarant incafable de tietcouvar la maison sli lECmrdk pas « iguide iidèleu

Mais le idtàerk te suirà: (}usqu*l ia porta seulement, «et, quand Jacques Mémiy en eut dépassé le seuil, le cfasien fieeoua la tèle enisigne 4ie éénégation., etisevint vers Tenfant, plus fidèle :à son ancienne aalitié qa*à «a nouveSo reconnaissance.

Le 4iciftur n'.aaeéta itout pensif.

Il y avait plus d'un renseignement pour lui dans cette persistance du chien à rester près de la petite idiote.

. Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la matière au milieu des êtres animés qui se mou-' valent et qui pensaient, deux choses qu'il était incapable de faire.

Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un 'motif d'impulsion pour le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour.

Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé; mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine, il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de chair, et, comme le statuaire antique, il conçut Tespérance de l'animer.

Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui avaient permis d'étudier non-

seulement les mœurs des hommes, mais encore les instincts et les inclinations des animaux.

Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se rapprocher de la nalure et des êtres • inférieurs qui la peuplent, persuadé que les animaux ont une âme comme nous, c'est-à-dire enferment dans une enveloppe plus ou moins grossière une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi, mais le père ; famille dans laquelle il y avait des aines et des cadets, ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là.

Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui nait dans les esprits profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un jeune enfant jouant ensemble.

En écoutant les sons inarticulés qu*ils échan* geaient au milieu de leurs jeux et de leurs caresses, ^ il avait souvent été tenté de croire que l'animal essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.

A coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlassent, ils s'entendaient, se comprenaient, et peutêtre échangeaient-ils ces idées primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit Platon et Bossuet.

M CRBàTION ET BjÈDfiMPTXON

E» rdgacdaat les animaux, c^est-à-dire les humbles de la Création; en voyant Tair iDiteUigeot des uns, l'air doux et faveur des autres, le docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le grand tout. N'est^e point pour établir ce myst^e et pour les envelopper dans la bénédiction universelle qm descend sur nous et sur eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute humilité, voulut naître dans une crèche, entre un Âne et un bœuf. L'Orient, :que Jésus touchait de la maki, &'iHt-41 pas adopté cette crc^ance, que l'animal a*est qu'une âme endormie qui plus tard se jéveillera bomme^ pour [dus tard peuJhétre se réveiller dieu?

En un in»tanty oe monde de pensées, résumé de rhiBtoii«<el des travaux de toute sa vie, se présentèrent à i'€s]^t de Jacques Mérey ; il comprit que, puisque Je chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés ; q^e d'ailleurs, quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire que de deux en deux jours tout au plus; or, à son avis, un traitement continu, une surveillance de toutes les heures, était nécessaire pour tirer cette âme des ténèbves dans iefiqueUes ua wbli du Seigneur l'avait plongée»

Il rentra thNK dans la cabane^ et, s'adressant au braconnier et à Ja femme qui paraissait être sa mère :

^ Braves gens, leor dit-il, encore une fois, je ne mvis demande pas votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait fK>ur elle tout ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous i'ayfô reçue, vous n'avex point trompé la main qui vous Ta confiée. Cest à moi de faire le reste. D<mnez-moi ou pkilèt pvétez*ffîd cette petite fîUe, qui vous est un fardeau inutile ; j*essayerai de la guérir et de vous rendre à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la famille, y apportera sa part de forces et de capacités.

La mère et Je fUs^e regardèrent alors^ puis tous deux se retirèrent dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se ranger au même avis, et le 61s, revenant vers le docteur, toi dit :

— Il est évident, moaieieur, que voi» êtes ici par intervention visible du Seigneur, puisque cfest ce chien ^e nous avions cru perdu et dont nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit, ft^nez Penfant et emportez-le. Si te chien Teut vous suivre, qu'il vous suive et s'en aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait une imi^été de notre part que de nous opposer à sa volonté sainte.

Le docteur déposa sm* une table sa bourse et tmi ce qu'elle contenait ; il enveloppa Tenfant dans son manteau, ut sortit accompagné du dhîen, qui, cette

fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui, flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il reparlait^ a!)oyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame la victoire de son général.

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