‹ Création & redemption: Le docteur mystérieuxChapitre 6 sur 16 · ENTRE CHIEN ET CHAT · texte numérisé non relu

ENTRE CHIEN ET CHAT

ï^n voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si intelligents, lui parlant avec des accents si ]^uancés, le docteur s'affermissait plus que jamais dans l'idée de faire de ée chien qu'a avait sauvé l'intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté d'homme et le néant de la pauvre idiote qu'il s'agissait de faire vivre.

C'était un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquité, le docteur se démandait si les poètes n'avaient point entrevu cette initiation quand ils nous représentent Orphée passant à travers le triple aboiement du chien

Cerbère avant d'arriver à Eurydice. Son entreprise offrait, suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand poëte primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer qu'on appelle rimbéciilité et de venir chercher une intelligence accroupie dans les t&ièbres de la mort, et, comme Orphée avait fait pour Eurydice, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour.

Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu'il avait manqué de foi. Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers? pourquoi s'était-il retourné pour voir si Eurydice Je suivait?

Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et monta à son laboratoire.

La vieille Marthe, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s'habituer à Scipion^ qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat, voyant que son maitre apportait quelque chose dans son manteau, et croyant que c'étaient quelques paquets d'herbes médicinales qu'il avait récoltées dans la montagne, le suivit, car c'était son office à elle de classer ces herbes avec des étiquettes.

Le chat suivit la vieille.

Ce chat, que Marthe la Bossue avait d'abord appelé le Président à cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d'hermine du président du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie, avait été en effet fort effarouché

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de la présence de Sdpioiï. Scipion, de son côté, avec l'instinct haineta des animaux de s(mi espèce pour les chatSy s*était élancé sur le Président et F^vait suivi sous les chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobflier du docteur, jusqu'à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu.

Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent dans le cœur des maîtres de cette maison, soit . terreur excessive éprouvée dans cette rencontre, où les forces étaient inégales, le Président, dont la vocation n'était pas la guerre, et qui depuis longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le jour, la vieille Marthe, avait renoncé à la faire aux rats et aux souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils tombaient sous sa patte, que comme tin dessert indigne de lui, le Prési<!lent fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que, chaque nuit, on entendit ses miaulements plaintifs retentir sur le toit et même dans le grenier.

Quoique Marthe la bossue n'eût point osé se plaindre, M. le docteur lui paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il s'était fait, à la suite de cette fugue du Président, un changement notable dans sa physionomie, et ce n'était qu'en soupirant qu elle présentait le matin le café au lait à son maître et qu'en rechignarft

LE ï)OCTE'ITR MtSTÊîlIÉrUX 59=

qu'elle trempait S mîdî h soupe de Scîpîon.

Le docteur airaait Tharmonie pour rharmonie elFe-même, comme iî haïssait la guerre à cause de ses résultais. Il vit qu'un des ressorts qui faisait mouvoir les quatre personnages de sa maison s^êiaU arrêté, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa à la vieille Marthe de la cause de sa tristesse et, avec Taccent du reproche et en fondant eu larmes, elle se contenta de rnonlrer le fauteuil où le chat avait coutume de dormir, en s'écriant :

— Le Président, monsieur le docteur I

C'était rheure de la soupe de Scipion et de la pâtée du Président. Jacques Mérey ordonna à Marthe d'aller préparer l'un et l'autre et de les apporter dans des récipients de différentes grandeurs.

Marthe sortit, secouant Tes épaules, en femme qui dit :

— Hélas ! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez là.

Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de faire ce que lui ordonnait son maître.

A peine avait-elle refermé la porte que le docteur était sur son balcon et cherchait des yeux le Président.

Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire dominait la maison^ l'œil du docteur put plonger jusqu'aux profondeurs les plus

caverneuses de la Creuse ; mais il n'eut point la peine de se perdre dans ces sombres cavités : à dix mètres de lui, sur un toit de chatime, le Président dormait au soleil, enveloppé de sa fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles il s*était livré depuis son départ de la maison.

Le docteur appela le Président avec un sifflement tout particulier. L'animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour de lui en s'étirant, bâilla à se démonter la mâchoire ; mais, au milieu de son bâillement, il apprçut le docteur qui l'avait appelé.

Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentit l'influence irrésistible du magnétisme, il se mit à l'instant même sur ses quatre pattes et s'achemina vers le balcon.

Le docteur rentra, appela Scipion à lui. Un des talents de Scipion était de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie légères, ne se réveillant que lorsqu'on lui annonçait la grosse cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le mort. Scipion se coucha et ferma les yeux.

Au même moment, le Président montrait à l'angle du balcon sa tète fine, qui, malgré l'invitation du maître, n'était point exempte d'inquiétude.

LE DOCTEUR MYSTERIEUX Gl

Jacques Mérey alla à lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main, dirigeant sa caresse depuis Tocciput jusqu'à l'extrémité de Tépine dorsale, caresse à laquelle le Président fut si sensible, que le docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l'extrémité de la queue; frémissement auquel succéda à l'instant même ce ronron particulier aux félins pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance.

Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller de l'une d'elles , tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux qui trois jours auparavant avaient voulu se dévorer, — car, si la force était du côté de Scipion, la bonne volonté ne manquait pas au Président, — se trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non-seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l'un de l'autre.

Us étaient sous le charme de ce rapprochement

lorsque Marthe entra tenant d'une main la pâtée

du chat, ei de Vautre la soupe du chien. Son éton-

nement fut si grand, qu'elle posa la pâtée du chat

~ sur la table, pour faire le signe de la croix.

Elle n'avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de croyance de son maître, et, chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puis-

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sauce humaine, elle eommençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan» en dessinant entre lui et «lie le signe de la croix.

— Ah 1 monsieur ! dit-dle en regardant le cUen et le chat entre les pattes Tun, de l'autre en voilà encore un, de vos tours !

— Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui n'était pas fâché souv^t d'apprécier, de ses propres yeux, l'effet que ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes vulgaires.

Marthe obéit, mais son trouble était si grand, qu'elle déposa la pâtée du chat devant. le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du chat.

Et, comme elle voulait réparer cette erreur :

/^ Laisse faire, dit Jacques Mérey; chacun trouvera bien son écuelle.

Alors, de ce sifflement, avec lequel il avait réveillé le Président, il tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait prédit, Scipion it un à gauche pour arriver à sa soupe, et le: Président passa entre les jambes de Scipion pour arriver à sa pâtée.

A partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'était rétablie et avait régné, à la grande satisfaction de Marthe, mais à la plus grande satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur.

' C'était donc avec une confiance en son maître qu'avaient encore augmentée les événements que

LE DOGTE^Îl MYS'TERIEUX ôS

nous venons de raconter, que Marthe suivait te docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson d'herbes ordinaire.

•Mais son étonnemenft fut grand, lorsque après avoir, avec toute sorte de précautions, déposé sm manteau \ terre, le docteur en laissa tomber les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des bottes d'herbes n'était rien autre chos^ qu'une enfant de sept à huit ans, qui resta immobile sur le parquet à ^endroit où Tavai déposée Jacques Mérey, et qui ne dontïa signe de vie -par tm mouvement quelconque que quaftd le <*iien accourut près d'elle et se fut mis à lui lécher le visage.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que c'«Bt que ça ? ^'écria Marthe la tête en avant «t*les bras écartés.

— Ça! dit le docteur avec son mélancolique sourire; ça! c'est une masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubBée par le Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la science rende ce que la nature a oublié de leur donner.

. — Jésus Dieu1 monsieur le docteur, cotdama Marthe, vous n'allez pas encore embarrasser, j'espère bien, la maison d'un pareil fétiche? C'est bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des apothicaires, mais pas autre chose.

— Au contraire, Marthe, dit Jacques M^rey, je vais la garder, et c'est loi qui plus particuHècement seras chargée de veiiter sur etle. Pour corn-

mencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi grandeur, et tu vas savonner cette créature des pieds à la tête.

Comme toujours, la vieille Marthe obéit. Une. heure après Tordre donné, la baignoire pleine d'eau, tiédie à point, recevait la petite créature, et la main exercée de Marthe la frottait du plus doux savon que Ton avait pu trouver.

Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention. L'enfanf, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par le contact des choses les plus immondes, qu'il était impossible de voir non-seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau.

Peu à peu, sous la; main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse, apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive comme l'est celui des enfants qui ont été tenus enfermés.

Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on pourrait appeler la couleur de la vie ; les plantes qui n'ont ni air ni soleil poussent pâles et blsTnches, tandis que leurs sœurs qui jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire. <^

Il était "difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut présidé au débarbouillage de la ûgure, si l'enfant était belle ou laide. Aucun des traits n'était assez suffisamment arrêté pour qu'on

le jugeât; l'œil, qui s'entr'ouvrait à peine et dont on ne pouvait apprécier la grandeur, était cependant d'un beau bleu céleste; la bouche, mal dessînée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles la pâleur des lèvres ôtait toute leur valeur ; les sourcils étaient plutôt indiqués par les Ions de la chair, qu'ils n'étaient marqués par l'arc velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté, au cervelet, où quelques boudes.d'un blond pâle indiquaient que, si cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la douce race germanique par la couleur de sa chevelure.

En somme, à part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux,le docteur parut assez satisfait de l'état dans lequel il trouvait la pauvre petite abandonnée.

Un des caractères de l'idiotisme, c'est la torpeur.

La nature a fait à l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a renfermé la vie.

Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L'homme éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchaînent et ne peuvent se désunir. Du moment que l'homme n'éprouve pas, il ne peut pis vouloir, et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas.

L'idiot n'éprouve pas; de là la cause première de si)n immobilité.

Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre

«ee CREATION fiT I^EDC^MPTÏON

enfant ne quittait jamais son Ht, ^ restait dm heures entières % rodler sur lélte-fiaéme comme un animal, ou %'se balancer conrme ces magots de ta Chine qm «foiit de mouTement^ue dans le ¥a-€*- Vient de ia tête, d'rnie épaule à l'autre.

C^ait 'là son ptes grand r^pprocheuient de ht vie.

Elie d^te^tait le grand air, le mouvement, ia himiëre, enfin, elle avait la tendance naturelle des corps bruts ^i -aspirent au Tepos.

Le docteur Mérey mH Tenfant nue sons la garde dU'cMen et desc^dit au jnrdin*

Comme dams toutes les promces, où le terrain ne coule pas cher, le jardin était grand relativement à la maison. Il éftaît iplaifté d'arbres forestiers au milieu desquels, au wMBBfteft 4' un tertre, s'épanouissaît un magnifique pommier. Un cours d*eau, une source, claire, brillante, sanglotant on àaax murmure, sortait du pied de oe lertre, descendait en petites cascades, et, traversant une «oow pavée, dans l'encaissement d'un ruisseau, allait, après tiYoïr arrosé le jardm dans %9ute sa longueur, sv , jeter dans la Creuse.

A cette source, «i humMe et si «sâguê q[u*«lleiM, îejar^, véritable oasis, devait toute sa fraîcheor ettoti^ $a venhnre. Trois ou (piatre magnifique 6 iSBiAes plecarems, placés d'étage en étage, môlaiei it leur feuillage doré aux différentes nuances de vert ^ue psésentaft au regard ta pdtetle var^e du jardin.

D'un coup d'œîl, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait tirer pour sa petite malade, d'un jardin en pente douce ,oix le soleil, si ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un crayon à la main, il se Gt h l'instant même l'architecte et le jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout i 'Son aise. Un i>asski, dont la >x«*ofondeur ne devait pafi dépasser Irrente centifoètres, fut tracé avec des piquets de ècis, que devait remptocer une gtilledeler; c^'élalite bain futur <te renfoait sans aom et sans ftme ^ui gisait dans le labcnrartoire.

Des lyranc^es de tilleul fiirent entrelacées par Jacques Wérej iui-œéme, pocir former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours de canicule et d'exaspération 4e la nature pendasit lesquels tout devient dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent désignés pour y planter des 'fleurs, <»r Jacques Méney, da»s ia cure qu^il allffit entreprendre, comptait appeler à lui toutes les ressources de la nature.

Le leodemam watki, -quatre ouvriers jardinieits étaient, au pcrnit du jour, introduits dans le jardin, €ft une double paye leur était offerte s^ils «valent, en une semaSne, opéré ttous les travaux que ie docteur venait en dix minuits de jeter sur le papier.

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