HISTOIRE DE FATMÉ LA PKUDE
— Un sopha ne fut jamais un meuble d'antichambre, et l'on me plaça chez la dame à qui j'allais appartenir, dans lui cabinet séparé du reste de son palais, et où, disait-elle, elle n'allait souvent que pour méditer sur ses devoirs et se livrer à Brama avec moins de distraction. Quand j'entrai dans ce
cabinet, j'eus peine à croire, à la façon dont il était orne, qu'il ne servît jamais qu'à d'aussi sérieux exercices. Ce n'était pas qu'il fût somptueux, ni que rien y parût trop recherché ; tout y semblait, au premier coup d'œil. plus noble que galant ; mais à le considérer avec réflexion, on 3- trouvait un luxe hypocrite, des meubles d'une certaine commodité, de ces choses enfin que l'austérité n'invente pas, et dont elle n'est pas accou. tumée à se servir. 11 me sembla que j'étais moi-même d'une couleur bien gaie poiu- une femme qui affichait tant d'cloigneraent pour la coquetterie.
Peu de temps après que je fus dans le cabinet, ma maîtresse entra : elle me regarda avec iudillerence, parut contente, mais sans nie louer trop, et d'un air froid et distrait elle renvoya l'ouvrier. Aussitôt qu'elle se vit seule, cette physionomie sombre et sévère s'ouvrit ; je vis un autre maintien et d'autres yeux, elle m'essaya avec un soin qui m'annonçait qu'elle ne comptait pas faire de moi un meuble de simple parade. Cet essai voluptueux, et l'air tendre et gai quelle avait pris d'abord qu'elle s'était vue sans témoins, ne m".ôtaient rien de la haute idée qu'on avait d'elle dans Agra.
Je savais que ces âmes que l'on croit si parfaites, ont toujours un vice favori, souvent combattu, mais presque toujours triomphant ; qu'elles paraissent sacrifier des plaisirs, qu'elles n'en goûtent quelquefois qu'avec plus do sensuahté, et qu'enfin elles font souvent consister la vertu, moins dans la privation, que dans le repentir. Je conclus de cela, que Fatmé était paresseuse, et je me serais alors reproché de porter mes idées plus loin.
La première chose qu'elle fit après celle dont je viens de parler, fut d'ouvrir une armoire fort secrètement pratiquée dans le mur, et cachée avec art à tous les yeux : elle en tira un livre. De cette armoire elle passa à une autre, où beaucoup de volumes étaient fastueusement étalés ; elle y prit aussi un Uvre qu'elle jeta sur moi avec un air de dédain et d'eiuiui, et revint avec «ilui ({u'clle avait dioisi d'abord, se [)longer dans toute la mollesse des coussins dont j'étais couvert.
— Dites-nous im peu, Amanzéi, interrompit le Sultaii, étaitelle jolie, votre femme raisonnable ?
— Oui, Sire, réjjondit Amanzéi, elle était belle, plus tpi'elle
ne le paraissait. On sentait inême ({ii'avec moins do modestie, ces airs ôvaporés (jui inspirent le mépris à la vérité, mais qui excitent les désirs, elle aurait pn ne céder à personne. Ses traits étaient beati.x, mais sans jeu, .sans vivacité ; et n'exprimant que cet air vain et dédaigneux sans lequel les femmes de ce genre croiraient n'avoir pas une ])liysionomio vertueuse. Tout en elle annonçait d'abord l'abandonnement et le mépris de soi-même. Q\ioiqu'elle fàt bien faite, elle se te.iait mal, et si elle marchait noblement, c'est parce qu'une démarche lente et posée convient à des personnes occupées des objets les plus sérieux. La haine qu'elle témoignait pour la parure n'allait pas jusques à cette négligence, qui rend presque toujours les vertueuses dégoûtantes : ses habits étaient simples, de couleurs obscures ; mais dans leur modestie on trouvait de la noblesse et du choix: elle avait même soin qu'ils ne pussent rien dérober de l'élégance de sa taille, et sous l'attirail de l'austérité il était aisé de remarquer qu'elle aimait la propreté la plus recherchée et la plus sensuelle.
Le livre qu'elle avait pris le dernier, ne me parut pas être celui qui l'intére.ssait le plus. C'était pourtant un gros recueil de réflexions, composées par un Braniine. Soit qu'elle ciût avoir as.sez de celles qu'elle faisait elle-même, ou que celles-là ne portassent pas sur des objets qui lui plussent, elle ne daigna pas en lire deux, et quitta bientôt ce Hvre, pour prendre celui qu'elle avait tiré de l'armoire secrète, et qui était un roman dont les situations étaient tendres, et les images vives. Cette lecture me paraissait si peu devoir être celle de Fatmé, que je ne pouvais revenir de ma surprise. << Sans doute, dis-je en moimême, elle veut s'éprouver, et savoir jusques à quel point son âme est affermie contre toutes les idées qui peuvent porter le trouble dans celles des autres. »
Sans deviner alors le motif qui la faisait agir d'une façon si contraii-e aux principes que je lui croyais, je ne lui en supposai qu'un bon. Il me parut cependant que ce livre l'animait, ses yeux devinrent plus vifs, elle le quitta, moins pour perdre les idées qu'il lui donnait, que pour s'y abandonner avec plus de volupté. Revenue enfin de la rêverie dans laquelle il l'avait plongée, elle allait le reprendre, lorsqu'elle entendit un bruit qui le lui fit cacher. Elle s'arma à tout événenient de l'ouvrage
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du Braniine ; sans doute elle le croyait meilleur à montrer qu'à lire.
Un homme entra, mais d'un air si respectueux, que malgré la noblesse de sa [)hysionoiuie et la richesse de ses vêtements, je le pris d'abord pour un de^ esclaves de Fatmé. Elle le reçut avec tant d'aigreur, lui parla si durement, parut si chofiuée de sa présence, si ennuyée de ses discours, que je commençai à croire que cet homme si maltraité ne pouvait être que son n\ari. Je ne me trompais pas. Elle rejeta longtemps, et avec aigreur, les iastantes prières qu'il lui fit de le laisser auprès d'elle, et n'y consentit enfin que pour l'accabler de l'importun détail des fautes qu'elle prétendait qu'il commettait sans cesse. Ce mari, le plus malheureux de tous les époux d'Agra, reçut cette impatiente correction avec une douceur dont je m'indignais pour lui. L'opinion qu'il avait de la vertu de Fatmé, n'était pas la seule chose qui le rendît si docile ; Fatmé était belle, et quoiqu'elle parût se soucier peu d'inspirer des désirs, elle en inspirait pourtant. Quelcpie peu aimable ((u'elle voulût paraître aux yeux de sou mari, elle éveilla sa tendresse. L'amant le plus timide, et qui parlerait d'amour pour la première fois à la femme du monde qu'il craindrait le plus, serait mille fois moins embarrassé que ce mari ne le fut pour dire à sa femme l'impression qu'elle faisait sur lui. Il la pressa tendrement et respectueusement de répondre à son ardeur, elle s'en défendit longtemps de mauvaise grâce, et céda enfin comme elle s'était défendue.
Avec quelque opiniâtreté qu'elle lui refusât tout ce qu'il aurait pu lui faire penser ({u'elle n'avait pas, pour ce (ju'il exigeait d'elle, la plus forte répugnance, je crus m'apercevoir qu'elle était moins insensible qu'elle ne voulait paraître. Ses yeux s'animèrent, elle prit un air plus attentif, elle soupira, et quoique avec nonclialance, elle devint moins oisive. Ce n'était cependant pas .son mari qu't^lle aimait. Je ne sai.s quelles étaient alors les idées de Fatmé ; mais, soit que la reconnaissance la rendît plus douce, soit (pi'elle voulût engager son niari à de nouvelles attentions, des propos assez tendres, quoique graves et mesurés, sucoé<lèrent à ce ton dur et grondeur dont elle s'r-tait armée en le voyant. Il est a|>i)arent qu'il n'en découvrit pas !(■ motif, «m cni'il ti'cti ('tait |)as touciié, et il ne
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l'est pas moins (juc s:i froidour o:i sa distrac-tion tli-])luiciit à Fatmé. Insensiblement eili- enj,agea une ijiierclli', elle vit dans un instant à son mari les vices les plus odieux. Quelles horribles mœurs n'avait-il pas ! Quelle débauche ! Quelle dissipation ! Quelle vie ! Elle l'accabla enfin de tant d'injures, que mals^ré toute sa patience, il fut obligé de la quitter. Fatmé se fâcha de son départ. Le trouble de ses yeux, moins obscur pour moi qu'il ne l'avait été pour ce mari, m'apprit que ce n'était point par son absence qu'elle aurait voulu être calmée, avant même que quelqijes mots assez shiguliers qu'elle prononça, quand elle se vit seule, m'eussent absolument mis au fait de ce qu'elle pensait là-dessus.
Que cette femme, l'exemple et la terreur de toutes celles d'Agra, qu'elles haïssaient toutes, et que toutes voulaient cependant imiter, devant qui la moins contrainte sur ses passions se croyait obligée au moins d'être hypocrite, que cette femme aurait rassuré de gens, s'ils avaient pu, comme nioi, a voir dans la solitude et la liberté du cabinet !
— Oui-dà, dit le Sultan, est-ce que c'était une femme, qui dans le fond... conune il y en a qui font semblant... C'est que cela arrive, au moins ? H ne faut pas du tout croire que ce soit une chose si peu ordinaire que celle que je veux dire. Vous m'entendez bien, je pense ?
— A la façon dont Sa Majesté s'explique, reprit Amanzéi, il n'est pas bien difficile de deviner ce qu'elle désire, et sans vouloir me vanter de trop de finesse, j'ose croire que je l'ai pénétrée.
— Oui, dit le Sultan en riant, eh bien, voyons un peu, qu'estce que je pensais ?
— Que Fatné n'était rien moins que ce qu'elle voulait paraître, répondit Amanzéi.
— C'est cela, ou je meurs, interrompit le Sultan. Continuez, vous avez réellement bien de l'esprit.
— Fatmé, en apparence, fuyait les plaisirs, continua Amanzéi, et ce n'était que poiu- s'y liv^rer avec plus de siireté. Elle n'était pas du nombre de ces femmes imprudentes, qui ayant donné leur jeunesse à l'éclat, à la dissipation, aux jemies gens que
e caprice met à la mode, ([uittent dans un âge plus avancé le fard et la parure, et après avoir été lonijtemps la honte et le
mépris de leur siècle, veulent en devenir l'exemple et l'ornement ; plus méprisables en affectant des vertus qu'elles n'ont pas, qu'elles ne l'étaient par l'audace avec laquelle elles affichaient leurs vices. Xon, Fatmé avait été plus prudente. Assez heureuse pour être née avec cette fausseté qu'inspirent aux femmes la nécessité de se déguiser et le désir de se faire estimer (désir qui n'est pas toujours le j>rcmier qu'elles conçoivent), elle avait senti de bonne heure qu'il est impos.sible de se dérober aux plaisirs, sans vivre dans les plus cruels ennuis, et qu'une femme ne peut cependant s'y livrer ouvertement, sans s'exposer à une honte et à des dangers qui les rendent toujours amers. Dévouée à l'imposture dès sa plus tendre jeunesse, elle avait moins songé à corriger les jîenchants vicieux de son cœur, qu'à les voiler sous l'apparence de la plus austère vertu. Son âme, naturellement... dirai-je voluptueuse ! Non, ce n'était pas le caractère de Fatmé : son âme était portée aux plaisirs : peu délicate, mais sensuelle, elle se livrait au vice, et ne connaissait point l'amour. Elle n'avait pas encore vingt ans, il y en avait cinq qu'elle était mariée, et plus de huit qu'elle avait prévenu le mariage. Ce qui séduit ordinairement les feuames ne prenait rien sur elle ; une figure aimable, beaucoup d'esprit, lui inspiraient peut-être des désirs ; mais elle n'y cédait pas. Les objets de ses passions étaient choisis parmi des gens non suspects engagés par leur genre de vie à taire leurs plaisirs, ou entre ceux que la bassesse de leur état dérobe aux soupçons du public, que la libéralité séduit, que la crainte retient dans le silence, et qui dévoués en apj)arence aux plus vils emplois, quelquefois n'en paraissent pas moins propres aux plus doux mystères do l'amour. Fatmé, au reste, méchante, colère, orgueilleuse, s'abandonnait sans danger à son caractère ; il n'y avait même pas un défaut qu'elle n'eût fait servir avec succès à sa réputation. Haute, impérieuse, dure, cruelle, sans égards, sans foi, sans amitié, le zèle pour Brama, le chairrin que lui causait le dérèglement des autres, le désir do les ramener k eux-mêmes, couvraient et honoraient ses vices. C'était toujt)urs à si bonne tin qu'elle nuisait ! Elle était .si saintement vindicative ! Son âme était si pure ! Quel moyen do soupçonner un cœur si droit, si siucôre, d'être conduit dans ses h.'iines par <iuelque ru<jlif «jui lui pût être iwrsonnol î
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Après le départ de son juaii, Fatmé allait reprendre sa l«oture, lorsqu'un vieux Braniine, suivi de deux vieilles femmes, dont il se disait consolateur, et dont il était le tyran, entra. Fatmé se leva, et le reçut d'un air si modeste, si recueilli, qu'il était impossible de n'y pas être trompé. Il fallut même que le vieux Bramine l'empêchât de se prosterner devant lui, mais ce fut d'un air d'orgueil qui me peignit si bien le cas qu'il faisait de lui-même ; il paraissait si content de ce qu'elle faisait pour lui, si persuadé même qu'il méritait encore plus, qu'il me fut impossible de ne pas rire en moi-même de la sotte vanité de ce ridicule personnage.
Il était bien difficile qu'entre des personnes d'un si rare mérita, la conversation ne fût pas aux dépens d'autrui. Ce n'est point que les gens qui vivent dans la dissipation, ne médisent souvent ; mais plus occupés des ridicules que des vioes, la médisance n'est poiir eux qu'un amusement, et ils ne sont point assez parfaits pour s'en faire un devoir. Ils nuisent quelquefois, mais ils n'ont pas toujours l'intention de nuire, ou du moins leur légèreté et le goût des plaisirs ne leur permettent, ni de la conserver longtemps, ni de songer à la mettre à profit. Cette façon aigre et pesante de parler mal des autres, et qu'on trouve si nécessaire pour les corriger, qui sans cette vue même paraîtrait si condamnable, leur est inconnue ; ils...
— Aurez-vous bientôt fait, interrompit le Sultan en colère ? Ne voilà-t-il pas vos chiennes de réflexions qui reviennent encore sur le tapis ?
— Mais, Sire, répondit Amanzéi, il y a des occasions où elles sont indispensables.
— Et moi, je prétends, répliqua le Sultan, que cela n'est pas vrai ; et quand cela serait... En un mot, puisque c'est à moi qu'on fait des contes, j'entends qu'on les fasse à ma fantaisie. Divertissez-moi, et trêve, s'il vous plaît, de toutes ces morales qui ne finissent point, et me donnent la migraine. Vous aimez à faire le beau parleur, mais parbleu, j'y mettrai bon ordre, et je jure, foi de Sultan, que je tuerai le premier qui osera me faire une réflexion. Nous verrons à présent comment vous vous en tirerez.
— En me préservant des réflexions, répondit Amanzéi,
[juisqu'elles n'ont pas le bonheur de plaire à Votre Majesté.
— Fort bien cela, dit le Sultan : allez.
— Jamais on n'est sensible au plaisir de dire mal des autres, qu'on ne le soit aussi à celui de parler bien de soi-même. Fatmé et les personnes qui étaient chez elle, avaient trop de raison de s'estimer beaucoup, pour ne pas mépriser tous ceux qui ne leur ressemblaient pas. En attendant (ju'on apprêtât ce qui leur était nécessaire pour jouer, elles commencèrent une con. versation qui ne démentit point leur caractère. Le vieux Bramine, cependant, dit du bien d'une femme que Fatmé connaissait, et l'éloge lui déplut. Entre toutes les choses contre lesquelles elle se déchaînait, l'amour était ce qui lui paraissait le plus digne de blâme. Qu'une femme aimât, eût-elle d'ailleurs les qualités les plus estimables, rien ne pouvait la sauver de la haine de Fatmé ; mais qu'elle eût les vices les plus déshonorants et les plus odieux, et qu'on ne pût pas nommer son amant, c'était pour elle une personne respectable, et dont on ne pouvait assez révérer la vertu.
La femme que le Bramine louait était malheureusement pour elle dans le cas où l'on méritait l'indignation de Fatmé.
« Une femme perdue, dit-elle d'un ton aigre, peut-elle mériter vos éloges ? >>
Le Branxine se défendit sur ce qu'il ignorait qu'elle eût de8 mœurs si condamnables, et Fatmé l'instruisit charitablement des raisons qui la lui faisaient mépriser.
— Je ne doute pas, Fatmé, lui dit alors une des femmes qui étaient chez elle, que, généreuse, et portée au bien comme vous l'êtes, vous ne soyez infiniment sensible à ce que je vais vous apprendre. Nahami, cette Nahami dont nous avons en.'»emble tant déploré la perte, Nahami, lassée de ses erreurs, vient tout d'un coup de quitter le monde, elle ne met plus de rouge ». Hélas ! s'écria Fatmé, qu'elle est louable, si ce retour est sincère ! Mais, Madame, vous êtes bonne, et les personnes de votre caracrtère sont facilement trompées ; je le sens par moi-même. Quand on est né avec cette droiture de cœur, cette candeur f(uo vous avez, on n'imagine pas que quelqu'un soit as.scz malheureux pour ne les avoir point. Après tout, c'est un beau défaut que do juger trop bien des autres. Mais pour revenir à Nahami, je ne saurais m'empêcher de craindre que
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dans le fond de l'âme, tout entière au monde, elle n'en ait pas abjuré sincèrement les erreurs. On quitte le rouge plus aisément que les vices, et souvent on prend un air plus réservé, plus modeste, moins pour commencer à entrer dans la vertu, que pour en imposer au monde sur des dérèglements auxquels on est encore attaché.
— Mon cher ami, dit Schah-Baham on bâillant, cette conversation m'est mortelle ; pour l'aiiioiu- do moi, ne l'achevez pas. Ces gens-là m'excèdent à un \mint que je ne puis dire- En conscience cela ne vous ennuie-t-il pas vous-même ? En grâce, faites qu'ils s'en aillent.
— Très volontiers. Sire, répondit Amanzéi. Apres avoir poussé sur Nahami la conversation aussi loin qu'elle put aller, on revint aux médisances générales, et j'appris, en moins d'un moment, toutes les aventures d'Agra. Ensuite ou se loua, on se mit tristement au jeu, on le continua avec toute l'aigreur et toute l'avarice possible, et l'on sortit.
— J'étais sur les épines, dit le Sultan, vous venez de m'obliger considérablement. Me donnez-vous parole qu'ils ne rentreront pas, ces gens-là ?
— Oui, Sire, répondit Amanzéi.
— Eh bien, reprit le Sultan, pour vous prouver que je sais récompenser les services qu'on me rend, je vous fais Emir ; d'ai]leiu"s, c'est que vous brodez bien, vous travaillez avec
ardeiu-, je crois que vous sortirez bien de votre conte, enfin
Tout cela me fait plaisir ; et puis il faut encourager le mérite.
Le nouvel Emir, après avoir rendu grâce* au Sultan, poursuivit ainsi.
— Malgré l'air affable de Fatmé, je crus m'apercevoir que la visite de ces trois personnes avait fait sur elle le même effet que sur Votre Majesté, et que si elle en eût été la maîtresse, elle aiu-ait employé sa journée à d'autres amusements qu'à ceux ([u'elles lui avaient procurés.
Aussitôt qu'elles furent sorties. Fatmé se mit à rêver profondément, mais sans tristesse : ses yeux s'attendrirent, ils errèrent languissamment dans le cabinet, il semblait qu'elle désirât vivement quelque chose qu'elle n'avait pas, ou dont elle craignait de jouir. Enfin, elle appela.
A sa voix, un jeune esclave d'une figure plus fraîche
qu'agréable, se présenta. Fatmé, le fixant avec des yeux où régnaient l'amour et le désir, parut cependant irrésolue et craintive. » Ferme la j)orte, Daliis, lui dit-elle enfin, viens, nous sommes seuls, tu peux sans danger te souvenir que je t'aime, et me prouver ta tendresse. »
Daliis, là cet ordre, quittant l'air respectueux d'un esclave prit celui d'un homme que l'on rend heureux. Il me parut peu délicat, peu teadre, mais vif et ardent, dévoré de désirs, ne connaissant poiat l'art de les satisfaire par degrés, ignorant la galanterie, ne sentant point de certaines choses, ne détaillant rien, miis s'oocupant essentiellement de tout. Ce, "n'était pas un amant, et pour Fatmé, qui ne cherchait !pas l'amusement, c'était quelque chose de plus nécjeisaire. Dahis louait grossièrement ; mais le peu de finesse de ses éloges ne déplaisait pas à Fatmé, «jui, pourvu qu'on lui prouvât fortement qu'elle inspirait des désirs, croyait toujours être louée assez bien.
Fatmé se dédommagea avec Dahis de la réserve aveo laquelle elle s'était forcée avec son mari. Moins fidèle aux sévères lois de la décence, ses yeux brillèrent du feu le plus vif; elle prodigua à Dahis les noms les plus tendres et les plus ardentes caresses ; loin de lui rien dérober de tout ce qu'elle sentait, elle se livrait à tout son trouble. Plus tranquille, elle faisait remarquer à Dahis toutes les beautés qu'elle lui abandonnait et le forçait même à lui demander de nouvelles preuves de sa complaisance, et que de lui-même il n'aurait pas désirées.
Dahis cependant paraissait peu touché ; ses yeux s'arrêtaient stujMdement siu- les objets que la facile Fatmé lui présentait, c'était machitialemenr iiu'ilss fai.--aient impression sur lui, son âme grossière ne sentait rien, le plaisir ne pénétrait même pas jusqu'à elle; pourtant Fatmé était conlonto. Le silence de Dahis, et sa stupidité ne choquaient point son amom-propre, et elle avait de trop bonnes raisons pour cnjire qu'il était sensible à ses charmes, pour ne pas préférer son air indifférent aux éloges les plus outrés, et aux plus fougueux transports d'un jietit- maître.
Fatmé, en s'abandonnant aux désirs de Dahis, annonçait a-ssez qu'elle avait aussi peu de déUcatesse que de vertu, et n'exigeait pas de lui cette vivacité dans les transports, ces tendres riens que la finesse do l'âme et la politesse des manières
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rend supérieurs aux plaisirs, ou qui, pour mieux dire, les font eux-mêmes.
Dahis sortit enfin après avoir bâillé plus d'une fois. Il était du nombre do ces personnes malheureuses, qui, ne pensant jamais rien, n'ont jamais aussi rien à dire et qui sont meilleures à occuper qu'à entendre.
Quelque idée que les amusements de Fatmé m'eussent donnée d'elle, j'avouerai qu'après la retraite de Dahis, je crus que ne lui restant plus rien sur quoi elle put méditer dans ce cabinet, elle en sortirait bientôt. Je me trompais : c'était, sur ce genre de méditation, ime femme infatigable. Il n'y avait pas longtemps qu'elle était tout aux réflexions dont Dahis lui avait fourni si ample matière, lorsqu'il lui arriva de quoi en faire de nouvelles.
Un Bramine sérieux, mais jeune, frais, et avec une de ces physionomies dont l'air composé ne détruit pas la vivacité, entra dans ce cabinet. Malgré son habit de Bramine, peu fait pour les grâces, il était aisé de remarquer qu'il était tourné de façon à donner des idées à plus d'une prude ; aussi était-il le Bramine d'Agra le plus recherché, le plus consolant, et le plus employé. Il parlait si bien, disait-on, c'était avec tant de douceur qu'il insinuait dans les âmes le goût de la vertu ; le moyen sans lui de ne pas s'égarer ! Voilà ce qu'en pubhc on disait de lui ; on verra bientôt siu- quoi en particulier on lui devait des éloges, et si ceux qu'on lui donnait le plus haut, étaient ceux qu'il méritait le mieux.
Cet heureux Bramine s'approcha de Fatmé d'un air doucereux et empesé, plus fade que galant. Ce n'était pas qu'il ne cherchât des airs légers, mais il copiait mal ceux qu'il prenait pour modèles, et le Bramine perçait au travers du masque qu'il empruntait.
« Reine des cœurs, dit-il à Fatmé, en minaudant, vous êtes aujourd'hui plus belle que les êtres heureux destinés au service de Brama. Vous élevez mon âme à une extase qui a quelque chose de céleste, et que je voudrais bien vous voir partager. »
Fatmé, d'un air languissant, lui répondit sur le même ton et le Bramine n'en ciiangeant point, il s'étabUt entre eux une conversation fort tendi-e, mais où l'amoiu- parlait une langue bien
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étrangère, et, en apparence, bien peu faite pour lui. Sans leurs actions, je doute que j'eusse jamais compris leurs discours.
Fatraé, qui naturclleiuent faisait assez peu de cas de l'éloquence, et qui, quoiqu'elle en dit, n'estimait pas beaucoup celle de Bramine même, fut la première à s'ennuyer du sentimont. Le Bramine, à qui il ne plaisait pas plus qu'à elle, le quitta bientôt aussi, et cette conversation si fade, si doucereuse finit comme celle de Dahis avait commencé.
n est %Tai cependant queFatmé, en faisant les mêmes choses, était plus soigneuse des dehors. Elle voulait et paraître délicate, et que le Bramine pût croire qu elle ne cédait qu'à l'amour.
Le Bramine, qui pour le caractère et la figure, ressemblait assez à Dahis, ne lui fut inférieiu- en rien, et mérita tous les compliments que lui prodiguait sans cesse la complaisante Fatmé. Après qu'ils eurent donné à leur tendresse ce qu'elle avait exigé d'eux, ils tournèrent la vertu en ridicule, s'entretinrent ensemble du plaisir qu'il y a à tromper les autres, et se firent mutuellement des leçons d'hypocrisie. Ces deu;c odieuses personnes se séparèrent enfin. Fatmé alla désespérer son mari et faire parade de ses mortifications.
Pendant que je fus chez elle, je ne lui connus point d'autres façons d'amuser ses loisirs, que celles que j'ai racontées à Votre toujours auguste Majesté.
Fatmé, toute prudente qu'elle était, s'oubUait quelquefois. Un jour que seule avec son Bramine, elle se livrait à ses transports, son mari, que le hasard conduisit à la porte du cabinet, entendit dos soupirs, et de certains termes qui l'étonnèrent. Les occupations pubUques de Fafiné laissaient si peu imaginer ses amusements particuliers, que je doute que son mari devinât d'abord de (lui partaient les soupirs et les étranges paroles qui venaient de frapper ses oreilles.
Soit enfin qu'il crût reconnaître la voix do Fatmé, soit que la curiosité seule lui fit désirer do s'éclaircir de cette aventure, il voulut entrer dans le cabinet. Malheureusement pour Fatmé la porto n'était pas bien fermée, et il l'enfonça d'un seul coup.
Le spectacle qui fra])pa ses yeux, le surprit au point que sa fureur demeura suspendue ; il sembla pendant quehiues instants douter de ce qu'il voyait, et ne savoir à (juoi se déter-
iiiiner. « Porlides ! s'ccria-t-il enfin, rc-ovez le ohàtimout dû à vos vices ot à votre hypocrisie. »
A ces mots, sans écouter ni Fatiué ni le Braraine, qui s'étaient précipités à ses pieds, il les fit expirer sous ses coups. Quehjue affreux que fût ce spectacle, il ne me toucha pas. Ils avaient tous deux trop mérité la mort, pour qu'ils pussent être plaints et je fus charmé qu'une aussi terrible catastrophe apprît à tout Agra ce qu'avaient été deux personnes qu'on y avait si longtemps regardées comme des modèles de vertu.