UNE NUIT DE NOCES
A la porte du temple, Tanzal rencontre la vieille dont il a été parlé et qui n'était autre que IcCJée Concombre. Il lui enfonce le manche de Vécumoire dans la bouche sans aucun respect et même il lui casse deux dents. Mais le Orand Prêtre qui tient excessivement à sa mâchoire, repousse énergiquement les tentatives du prince. Le calme de la cérémonie en est troublé ; mais ce qui était plus regrettable, c'est que les ordres de la bonne fée ne furent ainsi qu'à demi exécutés
De terribles angoisses attendaient Tanzaï lors de la première nuit de ses noces :
Le Prince emmena Neadarmé. Il la déshabilla, à ce que dit l'histoire, plus proniptement qu'il ne l'avait habillée le matin. La princesse interdite, et confuse, n'osait presque le regarder. Les transports de Tanzaï l'étonnaient : quelquefois elle voulait les réprimer, mais le devoir s'opposait à sa résistance, et l'amour plus fort, et plus doux encore, aidait à sa facilité et nuisait à sa pudeiu-. Tanzaï parvint enfin à la mettre sur la couche nuptiale. Bientôt il vola aviprès d'elle, il dévora des yeux toutes les beautés que l'hymen lui soumettait : ce qu'il voyait, il le baisait: ce qu'il avait baisé, il le revoyait encore : ses mains inquiètes s'égaraient partout. Neadarmé sentit bientôt succéder à sa pudeur un sentiment inconnu qui rem. plit toute son âme, elle soupira, et cédant à la douce émotion que Tanzaï faisait naître, le baiser le plus tendre déclara enfin ses transports. Déjà les paroles les plus flatteuses volaient, les bruits des soupirs se répétaient dans la chambre, déjà Tanzaï se croyait au comble de ses vœux lorsqu'avec les mêmes désirs, ;1 ne se sentit plus la même puissance. En vain, étonné d'un accident si peu prévu, il serra la princesse dans ses bras, en vain dans les plus ardentes caresses, il chercha un remède à son malheur, tout irritait son ardeur mais rien ne lui rendait ce qui pouvait le prouver à la princesse : surpris et confus de l'état où il se trouvait, il se retira d'auprès de Neadarmé, comptant que cet anéantissement se dissiperait, et qu'elle aiderait' elle-même à le détruire
TANZAÏ ET NÉADARMÉ 39
— O Singe ! 0 juste Singe ! s'écria-t-il, 6 Princesse ! 0 jour à jamais exécrable ! 0 abominable piètre !
— Quel est donc ce désespoir ? dit la princesse ! Qui le cause ? N'y puis-je prendre part ?
— Ah! dit Tanzaï, mon malheur ne vous regarde que tio]). je serais trop heureux qu'il n'intéressât que moi.
— C'est trop longtemps me le cacher, rei)rit-elle.
— Voyez donc, dit le prince, et jugez vous-même, si mes plaintes ne sont pas fondées sur le plus inouï, et le \Aus ciucl des accidents.
La princwise alors le considérant avec attention, ne laissa point d'être fort surprise de l'état où elle le voyait.
— Oh ! mon prince ! dit-elle en l'embrassant tendrement.
— Epargnez-moi, lui dit-il, des caresses qui redoublent mon infortune ou plutôt, ajouta-t-il en la pressant dans ses bras, venez, vous seule pouvez me rendre ma première forme !
— Prince, lui dit-elle, au milieu de cet embarras, les dieux m'inspirent tme iJensée salutaire. La fée en vous donnant l'écumoire, a sans doute eu des raisons ; un présent de cette nature serait trop ridicule si elle ne lui avait pas attaché une vertu particulière : ce qui vous arrive, est l'effet de la colère de l'infernale Concombre. Je suis sûre que l'écumoire détruirait l'enchantement.
— Puissent les dieux ! s'écria Tanzaï, vous payer de ce conseil. Que vous êtes heureu.se d'avoir dans une si grande calamité, l'esprit aussi présent !
Il courut alors avec empressement détacher l'écumoire et s'en frotta de toute sa force.
U Ecumoire s'incruste dans sa peau en prenant une position étrange, et nul effort ne l'en pnit ditacher. Il s'endort, accablé de honte et d'épuisement. NAadarmé, réveillée avant lui, le considère avec pitié.
n y avait déjà longtemps que le prince dormait, lorsque le Roi, inquiet du succès de cette nuit, entra dans l'appartement, suivi de son capitaine des gardes, et de la plus grande partie de sa Cour.
— Singe cruel! que vois-je! s'écria Céplaës.
IjC Prince, réveillé à cette exclamation, fut désespéré
d'avoir toute la Cour pour témoin d'un accident (ju'il aurait voulu cacher à toute la terre, mais, se servant habilement de son esprit dans une si fâcheuse occasion, il dit à son père que depuis une heure, Ncadarmé badinant avec lui sur l'Ecumoire, l'avait défie de la faire tenir en équilibre où on la voyait, que sur le champ, il l'avait convaincue que la chose était possible et que s'étant après laissé aller au sommeil, l'équilibre sans qu'il sût comment, avait subsisté. Les courtisans firent semblant de donner dans cette raison, toute impertinente (pi'elle était, et chacun se retira i)our laisser à la princesse le tem])s de sortir du lit.
Ijc Prince, seul avec son père, lui découvrit tous les maux qu'il avait soufferts, et finit par la peine où il était de porter l'Ecumoire sans que personne s'en aperçût, Céplaës, après avoir beaucoup rêvé, proposa vingt moyens plus utiles les uns que les autres et convint enfin que le cas était embarrassant.
Tanzaï pensa que l'Eeumoire pouvait se limer, mais ni lime, ni tout ce qu'on pût employer, ne l'entama.
Le Roi, ne sachant plus qu'imaginer, dit qu'il allait au Conseil, et laissa les deux époux ensemble. Le Conseil assemblé, le Roi lui exposa ce qui était arrivé au Prince. Cette nouvelle ne surprit personne, l'équilibre n'avait pas aussi bien pris que le Prince l'avait cru, et le peuple, pour le coup, avait réduit la chose au simple ; non qu'il sût absolument ce dont il était question, mais des bruits sourds couraient dans la ville.
Le Conseil, après avoir instruit le Roi de tous ces bruits, donna ses idées sur l'accident de Tanzaï. L'un dit qu'il fallait nventer un habillement qui cachât cette difformité, l'autre qu'il fallait plier l'Ecumoire, un troisième dit qu'il fallait la imer, et l'avis de Saugrénutio fut qu'il fallait consulter le Singe.
— Eh morbleu ! s'écria alors le Roi, je savais tout cela par cœur ; tâchez de me dire quelque chose que je n'aie point pensé.
— La prévoyance de Votre Majesté est si grande que
— Maugre-bleu du Conseil, dit le roi en colère, je n'en ai vu de ma vie un si butor. Mais que faire dans cette extrémité ?
— Tout ce qu'il vous plaira, répondirent-ils.
TANZAÏ Kl NÉADARICÉ 41
La colère du Roi était montre au plus haut point, lorsqu'un des conseillers, jadis habile chirurgien, dit qu'il enlèverait l'Ecumoire à la pointe du ciseau. Qu'en faisant d'abord une incision autour, et creusant après par delà le Scrotum, il était siir de son affaire, que le prince, à la vérité, pourrait n'en pas revenir, mais que cela ferait toujours une parfaitement Ix'lle oi)ération.
La première idée du Roi fut denvoyer au suppUce cet impertinent, et il allait prendre là-dessus l'avis du Conseil, qui l'aurait fait j>endre par complaisance, lorsque Saugrénutio. insistant fortement sur le Singe, dit q\i'il n'y avait pas d'autre moyen pour remettre le pri.ice en état, que de le faire expliquer sur sa destinée. Le Conseil, ne sachant que dire, opina comme lui, et se sépara. Le Roi retourna auprès de son fils, . et Saugrénutio alla au temple, préparer le Singe à rendre l'oracle.
Le grand -singe interrogé répondit qiCil fallait que de toute nécessité le prince voyageât.
Tanzaî se mit donc en rouie appuyant son ccutnoire entre les oreilles de son cheval. Il avait dans cette posture déjà fait bien du chemin lorsqu'il rencontra au coin d'une forêt une vieille femme fort embarrassée de ce qu'elle ne pouvait écumer son pot. Tanzaî aussitôt offrit ses services, ce qui lui était facile et Vécumoire se détacha aussitôt. En récompense, la fée lui fait présent d'une eau merveilleuse qui lui rendra sa vigueur plus tard. Puis il arrive dans Vile des Cousiyis où il est reçu par une chouette. Mais, au moment d'accomplir des exploits qui lui ont été imposés, il recule d'épouvante devant l'Jiorrible prétresse d'amour à laquelle il doit sacrifier et qui n'est autre que la fée Concombre. Soudain, celle-ci se transforme et laisse voir la charmante Néadarmé que, par son refus, il vient de perdre une seconde fois. Il veut s'élancer vers elle, mais sabien-aimée et l'appartement disparaissent. Il est transporté dan.i la chambre oà il avait été reçu à son arrivée.
r>ES ÉPREUVE.S DE TANZAÏ
Son désespoir augmenta en y retrouvant la fâcheuse chouette qui, assise <lans un fauteuil, diantait en l'attendant.
— Eh quoi, lui dit-elle d'un ton gai, sitôt de retour, une nuit passe avec vous comme une minute. Si vous ne les faites jamais plus lont^ues, on peut sans scandale vous en accorder ; je croyais no vous revoir qu'à midi.
— Grands Dieux, s'écriait douloureusement le prince, de quel malheur empoisonnez-vous ma vie ?
— \h ! dit la chouette, je suis au fait. Il vous est arrivé quelque accident, ou pour mieux dire, le même subsiste ; cela est malheureux pour vous ; car, quel usage voulez-vous qu'on fasse de votre personne ?
— Savez-vous bien, vous qui parlez si mal à propos, dit le prince avec fureur, que je vous tords le col, si vous osez encore proférer une parole !
Puis revenant en lui-même.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, ajouta-t-il, de ce que je viens de vous dire, mais tant d'événements rae confondent, me mettent hors de moi, que je ne sais ni où je suis, ni si je suis encore. Permettez-moi de vous raconter mon infortune.
— Vous avez, dit-il, en finissant son récit, beaucoup de crédit en ce palais. Je reconnais ma faute. Ne pourrais-je pas me retrouver dans cette occasion que; mon imprudence m'a fait perdre ? Mais dépêchez, il y va de vos jours.
— Ce que vous me proposez là est difficile, reprit la chouette, je vais cependant essayer si mon crédit peut vous être utile ; attendez-moi ici patiemment, je vais négocier votre affaire.
A peine fut-elle sortie que Tanzaï se mit à rêver.
— Qui l'aurait deviné, se disait-il, que ma princesse eût pu m'être offerte sous cette exécrable forme ! Hélas ! déjà je me reconnaissais, j'allais réparer ma gloire et mes infortunes. Mais qui l'aspect de Concombre n'aurait-il pas effrayé ? Cet horrible souvenir me glace encore. A peine ma princesse m'at-elle fui, que retombant dans mon néant, je me suis vu aussi loin de moi-même que je l'étais. Malheureuse condition des rois ! d'être soumis malgré leur pouvoir aux injustices des fées. Y a-t-il rien de si bizarre que ce qui m'arrive ? Ma destinée dépend d'une vile écumoire ! Ah ! si jamais mon liistoire est écrite, qui pourra y ajouter foi ? Ou si elle trouve de la crédulité, quel sujet d'entretien, pour les siècles à venir ?
Tj*nzaï et néadarmé 43
Saus la chouette qui vint interrompre ses réflexions, il les aurait peut-être poussées plus loin.
— Eh bien ! divin oiseau, lui dit-il, mon malheur est-il sans remède ? Je tremble que vos soins n'aient été inutiles.
— Vous êtes plus heureux que vous ne pensez, lui dit-elle eu souriant ; on vous pardonne, ce n'est pas sans peine, mais enfin vous pouvez encore tenter l'aventure, le champ vous est ouvert.
— Je vais donc, reprit-il, revoir Néadarmé ?
— Ah Dieux ! prince, ce sera en effet Xéadarmé, mais toujours sous la forme de Concombre. Vous frissonnez ! Cîonsultezvous, votre premier refus vous coûte déjà assez, prenez garde au second. Si d'abord vous aviez surmonte votre répugnance et que la fée prétendue vous eût reçu dans ses bras, à peine y auriez-vous été que la princesse aurait pris sa place. Actuellement cela est devenu plus difficile ; il faut que vous souteniez treize fois l'épreuve prescrite avant que de voir la métamorphose. C'est le dernier mot ; mon zèle ne doit pas vous être équivoque, je ne gagne rien à ce marché-là.
— Treize fois ! s'écria encore le prince.
— Comment, dit-elle, vous vous effrayez de ce dont l'homme du monde le plus discrédité s'acquitterait sans peine.
— Eni effet, reprit Tanzaï, je voudrais bien pour ce que vous faites pour moi, que vous le connussiez par expérience.
— Encore un coup, reprit-elle, déterminez-vous, c'estj une honte que si peu de chose vous arrête ; j'avais dans le fond meilleure opinion de votre valeur.
— Ecoutez, dit le prince, vous savez qu'il y a quantité de choses que les circonstances seules rendent pénibles et vous avouerez avec moi que la figure de Concombre n'est pas propre à faciliter le nouibre qu'on m'impose. N'importe, conduisezmoi et que le ciel m'assista.
La Chouette\le prenant par la main, le mena dans l'appartement dos délices, plus troublé et plus désagréablement occupé que la première fois.
De quelque courage que le prince fut armé, il frissonna en revoyant Concombre.
— Prince, lui dit-elle, remettez-vous et" venez mériter votre grâce ou combler vos malheurs.
— Trêve de harangues, repartit-il brusquement, le comble de mes malheurs est de me retrouver auprès de vous et le seul de mes désirs d'en sortir le plus tôt que je pourrai. Ainsi point de complinient, il vous siérait mal de m'en faire après l'état où vous me réduisez. Mais quelle fureur vous tient de vouloir que je passe une nuit avec vous ? La répugnance que je vous montre ne devrait-elle pas vous en guérir ? S'il est vrai que vous ayez conçu de l'amour pour moi, ne devrait-il pas vous suffire, pour le bannir, que je réponde mal à vos sentiments. Et si vous ne cherchez qu'à vous vengwr de l'écumoire, est-ce à moi que vous devez votre courroux ?
— Prince, reprit Concombre, vous parlez le mieux du monde et vos discours me persuaderaient, s'il pouvait vous être de quelque utilité que je fusse convaincue de ce que vous me dites. Ce n'est ni l'envie r^ue j'ai de vous punir, ni un mouvement d'amour qui vous met aujoiu-d'hui dans mes bras ; l'ordre du destin seul me fait subir une épreuve qui est encore plus humiliante pour moi qu'elle n'est pénible pour vous. Croyez-vous que ma modestie ne souffre pas de voir si près de moi un homme qui n'y est point appelé par mou clioix ? Pensez-vous qu'on s'abandonne aux tranports de quelqu'un qui vous est indifférent ! Est-il rien de plus cruel pour une femme sensible et née avec de la vertu que d'essuyer ces caresses que son cœur n'avoue pas.
— Quant à ces transports et ces caresses dont vous parlez, puisqu'elles vous font tant de peine, dit Tanzaï, je puis vous les épargner ; je ne suis pas assez impoli pom- vous ravir des faveurs aussi précieuses que les vôtres.
— Oh ! non, dit la Fée, je suis soumise aux volontés du destin et ma résignation m'aidera.
— Vous étiez tout à l'heure, reprit Tanzaï, plus emportée et moins dévote ; mais, quoiqu'il en soit, on m'a promis Néadarmé, si je veux obéir et j'obéirai si l'on me tient parole.
— On vous l'a promise à la vérité, dit Concombre, mais vous savez à quel prix ?
— All(iiis donc dit le prince, qui malgré lui se sentait
TANZAÏ ET NÉADARMÉ 4V
renaître ; mais il faut aimer bien éperdument pour se soumettre à ce qui arrive.
Alors se bouchant le nez, fermant les yetix, il se soumit à son martyre.
La Fée, en se débattant avec force, se retira des mains de Tanzaï, après lui avoir enfoncé plus d'une fois ses griffes dans la peau, et lui avoir laissé le corps tout couvert d'égratignures ; puis, s'élevant au plafond :
— Ne compte point, lui dit-elle, vaincre jamais ma fureui- ; je serai ta persécutrice éternelle. Les malheurs que je t'ai fait éprouver ne sont ni les derniers, ni les plus cruels de ta vie. Je t'ai, à la vérité, rendu ce que tu désirais avec tant d'ardeur, mais prends garde, souviens-toi, longtemps de ton infernale aventure.
— Ah ! perfide, s'écria Tanzaï, après ce que tu viens de me faire, quels coups peux-tu me garder encore ?
En cet instant, la Fée, et le palais disparurent à ses yeux, et lui, aussi honteux que fatigué, trouva ses habits, son Ecumoire et son cheval dans cette mémo forêt où il avait rencontré la Fée au Chaudron. Il s'habilla promptement, formant dans la tête mille inutiles projets pour la punition de Concombre et de la chouette, et reprit le chemin de Chéchiais, très disposé à garder à Néadarmé la fidélité la plus exacte.
Sorti vainqueur de sa dure épreuve et se sentant l'âme d'un conquérant, Tanzaï retourne auprès de Néa larme. Vat-il jouir enfin du bonheur qu'il s'était tunt promis /
Crébillon, pour les nécessités de son second volume, ne le lui permet pas et, rééditant une nouvelle fois son histoire, il accable à son tour Néadarmé des mêmes infortunées que son époux.
Au moment où elle va se réjouir de ses embrassemcnts, sa beauté disparait.
Elle en sera quitte pour subir tes mêmes épreuves auprès de Jonquille; après quoi les deux héros fileront enfin le parfait amour, Crébillon le leur ayant permis.
46 CRÉBIM.ON
Le Sopha &s< de loua les romans de Crfbillon celui qui eut le succès le plus durable. Il fit les délices de tout le xvrti» siècle et même d'une partie du xix» et passe pour le chef-d'œuvre du genre.
Le sultnn Schah-Bafiam s'ennuie et veut être distrait par des coTites. .Aminzéi entreprenl de satisfaire son désir en narrant les aventures doni il fut témoin au temps où il éMiit Soplta,
Les beaux esprits de jadis s'égayaient fort des sottes interruptions du sultan et se délectaient des réalités grivoises qui constituent le fond de l'ouvrage.
UNE CUHIEUSE MÉTEMPSYCOSE
— Nous autres sectateurs de Brama, nous croyons à la métempsycose, dit Amanzéi (c'est le nom du conteur), c'est-àdire, pour ne point embarrasser mal à propos Votre Majesté, que nous croyons qu'au sortir d'un corps notre âme passe dans un autre, et ainsi successivement, tant qu'il plaît à Brama, ou que notre âme soit devenue assez pure pour être mise au nombre de celles qu'enfin il juge dignes d'être éternellement heureuses.
Quoique le dogme de la métempsycose soit parmi nous généralement établi, nous n'avons pas tous les mêmes raisons pour le croire certain, puisqu'il y a fort peu de gens à qui il soit accordé de se souvenir des différentes transmigrations de leur âme. Il arrive ordinairement qu'au sortir du corps où une âme était emprisonnée, elle entre dans un autre, sans conserver aucime idée, soit des connaissances qu'elle avait acquises, soit des choses auxquelles elle a eu part.
Ainsi, nos fautes sont perpétuellement perdues pour nous, et nous recommençons une nouvelle canière avec une âme aussi neuve et aussi susceptible d'erreurs et de vices, que lorsque Brama la tira, pour la première fois, de cet immense tourbillon de feu dont, en attendant sa destination, elle fait partie.
Beaucoup d'entre nous se plaignent de cette disposition de Brama, et je doute qu'ils aient raison. Nos âmes destinées, pendant une longue suite de siècles, à passer de corps en corps, seraient presque toujours malheureuses, si elles se souvenaient
de ce qu'elles ont été. Telle, par exemple, qui après avoir animé le corps d'un roi, se trouve dans celui d'un reptile, ou dans le corps d'un de ces mortels obscurs que la grandeur de leur misère rend plus à plaindre encore que les animaux les plus vils, ne soutiendrait pas, sans désespoir, sa nouvelle condition.
J'avoue qu'un iioiame qui se voit dans le sein des richesses, ou élevé au rang suprême, s'il se souvenait de n'avoir été qu'un insecte, pourrait abuser moins de l'état heureux ou brillant où la bonté de Brama l'a mis. A considérer cependant l'orgueil, la dureté, l'insolence de ces gens nés dans la bassesse et élevés par la fortune, on peut croire, à la promptitude avec laquelle ils perdent le souvenir de leur premier état, que, d'un corps à un autre, leur humiliation se déroberait plus rapidement •încore à leurs yeux et n'influerait en rien sur leur conduite.
L'âme, d'ailleurs, se trouverait nécessairement surchargée i'un grand nombre d'idées qui lui resteraient de ces vies préjédentes ; et plus affectée ]>eut-être de ce qu'elle aurait été que de ce qu'elle serait, néghgerait les devoirs que le corps qu'elle occupe lui prescrit, et troublerait enfin l'ordre de l'univers au heu d'y contribuer.
— Mon cher ami, dit alors le Sultan, Mahomet me pardonne, si ce n'est pas de la morale ce que vous venez de me dire.
— Sire, répondit Amanzéi, ce sont des réflexions préhrainaires qui, je crois, ne sont pas inutiles.
— Fort inutiles, c'est moi qui le dis, répliqua Sahah- Baham. C'est que tel que vous me voyez, je n'aime pas la morale, et que vous m'obligerez l>caucoup de la laisser là.
— J'exécuterai vos ordres, répondit Amanzéi ; il me reste cependant à dire à Votre Majesté, que Brama permet quelquefois que nous nous souvenions de ce que nous avons été. surtout quand il nous a infligé quelque peine singulière ; et ce qui le prouve, c'est que je me souviens parfaitement d'avoii été sojjha.
— Un sopha ! s'écria le Sultan, allons, cela ne se peut pas. Me prenez-vous pour une autruche, de me faire de ces conteslà ? J'ai envie de vous faire un pou brûler, (wur vous apprendre à me dire, et aftirmativcmont, do pareilles balivernea.
— Votre clémente Majesté a de l'humeur aujourd'hui, dit
la Sultane : il est dans son auguste caractère de ne douter de ien, et elle no veut pas croire qu'un homme ait pu être sopha. Cela n'est pas relatif à ses idt'es ordinaires.
— Croyez- vous ? répliqua lu Sultan, terra-ssé par l'objection. Il me semble pourtant que je n'ai pas tort. Ce n'est pas cependant que je ne pusse... Mais, parbleu, j'ai raison. Je ne saurais en conscience croire ce que dit Amanzci : est-ce donc pour rien que je suis musulman ?
— A merveille, repondit la Sulfano : hé bien ! écoutez Amanzéi, et ne le croyez pas.
— Ah oui, reprit le Sultan, ce ne sera point parce que la chose est incroyable, qu'il faudra que je ne la croie pas, mais parce que. fût-elle vraie, je ne dois pas la croire. Je comprends bien, cela fait une différence. Vous avez donc été sopha, mon enfant ? Cela fait une terrible aventure I Hé, dites-moi, étiezvous brodé ?
— Oui, Sire, répondit Amanzéi, le premier so])ha dan.s lequel mon âme entra, était couleur de rose, bordé d'argent.
— Tant mieux, dit le Sultan, vous deviez être im assez beau meuble. Enfin, pourquoi votre Brama vous fit-il sopha plutôt qu'autre chose ? Quel était le fin de cette plai.santerie ? sopha ! Cela me passe.
— C'était, répondit Amanzéi, pour punir mon âme de ses dérèglements. Dans quelque corps qu'il l'eût mise, il n'avait pas eu lieu d'en être content ; et sans doute il crut m'humiher plus en me faisant sopha qu'en me faisant reptile.
Je me souviens qu'avi sortir du corps d'une femme, mon âme entra dans celui d'un jeune homme. Conime il était minaudier, coquet, tracassier, médisant, grand connaisseur en bagatelles, uniquement occupé de ses habits, de sa toilette et de nulle autres petits riens, à peine s'aperçut-elle qu'elle eût changé de demeure.
— Je voudrais bien, interrompit Schah-Baham, savoir un peu ce que vous faisiez pendant que vous étiez femme ; cela doit faire un détail fort curieux. J'ai toujours cru que les femmes avaient de singuhères idées. Je ne sais si je me fais bien entendre, mais je veux dire qu'on a de la peine à deviner ce qu'elles pensent.
— Peut-être, répondit Amanzéi, serions-nous [ilus éclairés
là-dessus, si nous leur croyions moins de finesse. Il me semble que lorsque j'étais femme, je me moquais beaucoup de ceux qui m'attribuaient des idées réfléchies, pendant que le moment seul me les faisait naître, qui cherciiaient des raisons où je n'avais pris de loin que du caprice, et qui pour vouloir trop m'approfondir, ne me pénétraient jamais. J'étais vraie, dans le temps que je passais pour fausse : on me croyait coquette, dans l'instant (jue j'étais tendre ; j'étais sensible, l'on imaginait que j'étais indifférente. On me donnait presque toujours un caractère qui n'était pas le mien, ou qui venait de cesser de l'être. Les gens intéressés à me connaître le plus, avec qui je dissimulais le moins, à qui même, emportée par mon indiscrétion naturelle ou par la violence de mes mouvejuents, je découvrais les secrets les plus cachés de ma vie ou les sentiments les plus vrais de mon cœiu- n'étaient pas ceux qui me croyaient le plus, ou qui me saisissaient le mieux ; ils ne voulaient jiiL'er de moi que suivant le plan qu'ils s'en étaient fait, s'y trompaient sans cesse, et croyaient m'avôir bien connue, quand ils m'avaient définie <à leur gré.
— Oh ! je le savais, dit le Sultan, on ne connaît jamais bien les femmes, et comme vous dites, il y a longtemps, pour moi, que j'y ai renoncé. Mais laissons là cette matière, elle aiguise trop l'esprit, et elle est cause que vous m'avez fait un grand préambule dont je n'avais que faire, et que vous n'avez pas répondu à ce que je vous demandais. Il me semble que je voulais savoir ce que vous faisiez jjendant que vous étiez femme.
— Il ne m'est resté de ce que je faisais alors qu'une idée fort imparfaite, répondit Amanzéi. Ce dont je me souviens le plus, c'est que j'étais galante dans ma jeunesse, que je ne savais ni haïr, ni aimer ; que, née sans caractère, j'étais toiu* à tour ce qu'on voulait que je fu.sse, ou ce que mes intérêts et mes plaisirs me forçaient d'être ; qu'après une vie fort dérangée, je finis par me faire iiypocrite, et qu'enfin je mourus en m'occupant, malgré mon air prude, de ce qui, dans le cours de ma vie, m'avait amusé le plus.
Ce fut apparemment du goût que j'avais eu pour les sophas, que Brama prit l'idée d'enfermer mon âme dans un meuble de cette espèce. Il voulut qu'elle conservât dans cette prison toutes ses facultés, moins sans donto pouc udouiir l'horreur
de mon sort, i)iie pour inv la faire mituix sentir. Il ajouta que mon âme ne commenci-rait une nouvelle carrière, que quand deux personnes se donneraient mutuellement, et sur moi, leurs prémices.
— Voilà, s'écria le Sultan, bien du galimatias, pour dire que...
— N' allez-vous pas avoir la bonté de nous expliquer cela^'? demanda la Sultane.
— Pourquoi pas ? reprit-il, j'aime assez les choses claires. Cependant, si vous n'êtes pas de mon avis, je con.sensqu'Amanzéi soit aussi obscur qu'il le voudra. Grâce au Prophète ! il ne le sera jamais pour moi
— n me restait assez d'idées, et de ce que j'avais fait, et de ce que j'avais vu, continua Amanzéi, pour sentir que la condition à laquelle Brama voulait bien m'accorder une nouvelle vie, me retenait pour longtemps dans le meuble qu'il m'avait choisi pour prison ; mais la permission qu'il me donna de me transporter quand je le voudrais de sopha en sopha, calma un peu ma douleur. Cette Uberté mettait dans ma vie une variété qui devait me la rendre moins ennuyeuse ; d'ailleurs, mon âme était aussi sensible aux ridicules d'autrui que lorsqu'elle animait une femme, et le plaisir d'être à portée d'entrer dans les heux les plus secrets, et d'être en tiers dans les choses que l'on croirait les plus cachées, la dédommagea de son supplice.
Après que Brama m'eut prononcé mon arrêt, il transporta liu-même mon âme dans un sopha que l'ouvrier allait livrer à une femme dfe qualité, qui passait pour être extrêmement sage : mais s'il est vrai qu'il y ait peu de héros pour les gens qui les voient de près, je puis dire aussi, qu'il y a pour leur sopha bien peu de femmes vertueuses.