‹ Crébillon fils. Biographie, bibliographie, pages choisiesChapitre 15 sur 20 · LA FAVORITE · texte numérisé non relu

LA FAVORITE

La tri.ste nouvelle ne tarda pas à se répandre dans tout le Royaume. Ij<;s Kofirans en furent étourdis ; l'idée de leur souverain qui allait leur être enlevé dans le temps qu'il leur était le j)luH nécessaire, jeta tous les esprits dans une consternation inoxjjriinablo. La reine qui avait eu tout le temps do se repentir do la .sotte crédulité (pii lui avait fait perdre les embras.soinents d'un éj)oux réel, jiour courir après ceux d'un vain fantôme, (piitta .son Palais tout éploréo pour voler près de lui. Elle se flattait toujours que le ciel ne voulait tpi'alarmor son fKSuple, et cliiiticr son époux, et ce fut pour<|uoi elle voulut

appuyer par sa présonre ot mériter par ses soins l'heureux retour qu'elle ne doutait pas que produirait sur le roi cette correction. Tout le peuple assemblé chez le Gouverneur de Kifir, et au Palais où descendaient les courriers qui arrivaient à chaque heure, semblait attendre que la nouvelle de la santé ou de la mort de Zéokinisul décidât de son sort. Jamais désolation ne fut si générale, jamais père ne fut pleuré plus amèrement par de tendres enfants. On ne se regardait que les yeux gros de larmes et la voix suffoquée de sanglots, on ne voyait que visages pâles et défigurés. Les artisans suspendaient leur travail; tous divertissements étaient cessés, tous spectacles interrompus, et cette vaste et superbe capitale, le séjour et le centre des plaisirs, n'était plus que celui d'un deuil imiversel et d'un silence lugubre qui régnait dans toutes ses parties. On remarqua cependant que les Imans et les Dervis étaient indifférents à cette alarme publique. Quelques-uns penseront peut-être que ces hommes pieux avaient eu quelque révélation céleste que le roi n'en mourrait pas. Mais quiconque les connaît s'imaginera bien plutôt que, semblables aux médecins qui ne sont jamais plus contents que lorsque les maladies sont générales, ils cachaient leur joie sous une froideur affectée ; et, en effet, il n'est pas croyable combien leiu- valut cette affliction pubUque. Le roi, désespéré des médecins, semblait n'avoir à attendre du secours que du ciel, et le plus misérable de ses sujets voulant contribuer à lui en procurer, il se trouva que des Sesems, qui dans ce pays sont des oraisons d'un quart d'heure ou environ, que sont les Imans, étaient payées jusqu'à deux tomans chacune.

Dans les premiers jours de la maladie, Lemertoula fut sans cesse auprès du lit du malade, qui protestait qu'en quittant la vie, il ne regrettait que son amante et ses sujets; mais dès que ce monarque aperçut qu'il était véritablement sans espérance, il ne put résister aux idées affligeantes qui se présentèrent en foule. Les préjugés de l'éducation reprirent le dessus. Il réfléchit sur sa conduite jusqu'à ce moment, et considérant qu'il était prêt de passer à une autre vie, il se rappela à quel prix sa rehgion lui en proposait le bonheur. Malgré les soins de Kélirieu à cacher ces dispositions, elles furent bientôt sues de ses coiu-tisans. Le Kam de Kertras, petit-fils de Kam-d'Enserol

LES AMOUES DE ZfeonNISUL 109

régent, sollicité par son père, prince fort pieux, résolut d'en profiter pour remettre la reine dans ses droits, et dépouiller Lemertoula de ceux qu'elle avait usurpés. Accompa^é d'un Mollak d'une piété et d'une naissance distinguée, il se présenta à l'appartement du malade. Kélirieu, sentant de quelle importance il était pour lui et pour celle qu'il servait, de parer cette visite, leur en refusa l'entrée sous prétexte que le roi, qui voulait reposer, n'était visible pour personne.

Quoique le Kam et le Jlollak vissent bien qu'on leur ett imposait, le respect les fit retourner sur leurs pas, dans L'espérance d'un moment plus favorable ; mais ils ne l'eussent jamais trouvé s'il se fus.sent tenus à cette modération .Ils revinrent le même jour et reçurent de Kélirieu la même réponse. Le jeune Kam, extrêmement vif, ne se pos.séda plus. « Quoi ? dit-il, en le menaçant, un valet tel que toi refusera la porte au plus proche parent de ton maître. » En même temps d'un coup de pied, il jeta la porte en dedans, et suivi du Mollak, il entra dans l'appartement.

Zeokinisu], sans les ordres duquel Kélirieu avait agi, s'informa de la cause du bruit qu'il avait entendu. Celui-ci n'osa répondre. Ce fut le jeune Kam qui, encore irrité, lui en fit le rapport en des termes qui excitèrent la colère du roi. Il daigna lui en faire excuse, et se tournant vers Kélirieu, il lui demanda de se présenter devant lui. Le Mollak saisit habilement cet instant pour parler au malade des intérêts de sa conscience ; ses réflexions, comme je l'ai déjà rapporté, avaient ébauché l'affaire. Ainsi il ne fut pa»* difïirilo de le réduire aux termes qu'il souhaitait.

Sous ombre donc que ce n'était pas assez pour le pénitont de détester le passé et de se mettre à l'abri des rechûtes pour l'avenir, il fit entendre à Zéokinisul qu'il devait encore réparer, d'une manière éclatant©, le scandale qu'il avait donné à tout son royaume ; qu'il fallait pour cet effet désapprouver et annuler ce qu'il avait fait en faveur de Lemertoula. Zéokinisul, qui no souhaitait que de mourir dans la religion de ses pères, d'édifier ses peuples et d'emporter leur estime autant ((ue leurs regrets dans le tomlx;au, en pa.s.sa par où le Mollak voulut, et donna l'ordre qui, cha.ssant honteu.semont Txîmer-

toula de sa Cour, lui défondait de jainai.s i)araître en sa présence. Après avoii" mis ordre de cette façon aux affaires de sa conscience, Zéokinisul perdit tout sentiment, et fut cru mort pour tous ceux qui étaient auprès do lui ; mais cette révolution subite ne fut qu'une crise heureuse qui lui sauva la vie. Pendant cette espèce d'inanition, l'esprit reprit son assiette ordinaire, et se dégagea de ce qiii l'embarrassait. Le corps fit SCS fonctions et les conduits demeurés bouchés, malgré les remèdes des médecins, s'ouvrirent d'eux-mêmes, et procurèrent une évacuation totale qui sauva le malade.

Cette heureuse nouvelle se répandit aussi promptement que l'autre, et l'on sut aussitôt à Kofir que le roi était hors de danger, qu'on y avait appris qu'il était sans espérance. La reine aiTÎva sur ces entrefaites. Elle profita de l'ouvrage du Mollak, et cjuoique ses mortifications et ses chagrins, joints à son âge avancé, la rendis.sent une épouse peu appétissante, ses soins et ses empressements eurent tant de pouvoir sur le cœur natiu-ellement bon et reconnaissant du monarcpie, qu'il lui jura qu'elle seule dans la suite aurait toute sa tendresse. Mais que l'homme se connaît peu dans le danger, et que la garantie, qu'il se donne à lui-même est peu durable lorsqu'il en est sorti ! C'est ce que la suite de cette histoire fera connaître. Zéokinisul fut peu de temps à se rétabhr parfaitement. Ses généraux, que la crainte et la douleur avaient einpêehés d'agir, ne tardèrent ])as à faire sentù-aux ennemis que le roi était ressuscité. Ceux-ci, furent contraints de repasser le Nhir avec perte ; et les gens du métier assurent, que si les Kofirans n'eussent pas eu à leur tête un général prudent jusqu'à la timidité, janxais aucun soldat ennemi n'eut rapporté à la reine de Gbinocr des nouvelles de leur pays. Je laisserai présentement Zéokinisul entre les bras de la reine son épouse, et donnant les ordres pour le siège d'une ville forte, pour suivTe Lemertoula dans sa disgrâce.

Kilo reçut avec assez de fermeté l'ordre qui lui fut présenté (le la part de Zéokinisul ; mais elle ignorait ce qu'elle devait souffrir dans la route. Elle monta sur un char de voyage accompagnée de sa sœur et suivie de ses ge;is en petit nombre.

Cette femme, qui voyait naguère les plus illustres des Kofirans ramper à ses pieds, et mettre à prix des soumissions et des bassesses l'honneur d'un simple coup d'œil, se trouve

LES AMJUK.S Dïï ZÉ )KIXISUL 111

abandoanée au mépris d'une iiatio:i, qui applaudissant à sa disgrâce, lui enfonce de plus en plus le trait qui la déchire. IjCS paysans, aj-ant appris confusément que Lemertoula était la cause delà maladie du roi, et s'iniaj^inant que, gagnée par les ennemis de l'Etat, comme ceux de cette favorite le répandirent, elle avait donne du poison à Zeokinisul, se tinrent sur les chemins par où elle devait passer, et joignant aux injures les plus atroces les menaces de la punir par leurs mains, ils l'au raient mise en pièces, si pour augmenter sa honte et aggraver son désespoir, ils n'eussent pas jugé plus à propos de lui laisser subir toutes les huées et les outrages de leui's semblables, jjendant l'espace de plus de quatre-vingts lieues de pa)'s. Ce fut par une espèce de miracle qu'elle évita la mort, et il lui fallut prendre des précautions infinies pour tromper la rage zélée de ces rustres i)our la vengeance de leur roi. Lorsque son char approchait de quelque bourgade, elle était forcée de s'arrêter à plus d'une demi -lieue de distance, d'où détachant quelqu'un de sa suite pour prendre des relais et reconnaître les faux-fuyants, elle tâchait ainsi de se dérober à la fureur des villageois. Enfin elle parvint à Kofir, où elle ne trouva pas moins d'ennemis qu'à la campagne

Tout le royaume en était un général qu'elle avait à combattre. As.sez imprudement elle s'avi.sa de s'y promener sur son char, tandis que le i)euple épars dans ïe^ rues célébrait, par des jeux et des fêtes de toute espèce, l'heureuse guéri.son de .son roi. Elle se flattait que peut-être les bons Kofirans, la voyant prendre part à la joie publique, seraient désabusés des soupçons qu'ils avaient contre elle ; mais il en arriva tout autrement, et si son cocher n'eut mis à profit la vitesse de ses coursiers, elle eût été infailliblement la victime de cette populace. Cette triste épreuve qu'elle fit de sa fureur la força de mener à Kosir une vie bien peu conforme à ses inclinations; n'osant paraître dans aucun cercle, où elle n'eut été admise que pour servir de jouet et de risée, pouvant encore moins se présenter aux promenades. Le temps t|u'ello cessait de se rcnferim^r dans son palais, se passait à .se di.ssipcr un peu dans un j-irdin (|ui. quoique des plus bctiiix de i\<)tir\ «'-tait le iiHiins fréqui'nl(''.

('i!p<'nda!i( Zéiikitiisul venait de rournniicr sa ciuupagiie

par la prise do l'iinporta^ite Forteresse qu'il avait assiégée. Animés par sa présence, ses soldats avaient triomphé en même temps de la nature, de l'art, d'une saison rigoureuse et des efforts d'une nombreuse et vaillante garnison. N'ayant plus rien à faire que de venir se délasser à l'ombre de ses lauriers, il reprit le chemin de sa capitale. Ce fut alors qu'on vit sea fidèles sujets lui préparer une réception digne de leur amour, et présenter le spectacle le plus touchant et le plus agréable aux yeux d'un monarque plus jaloux de régner sur les cœurs, que de les maîtriser par la crainte. Si la nouvelle de sa maladie les avait rendus immobiles, celle de son approche leur donna des transports qu'il serait impossible de décrire. Ils redoublèrent à son aspect, des larmes de joie coulèrent de leurs yeux, et mille cris d'allégresse élevés jusqu'au ciel firent connaître combien un tel monarque est heureux au miheu d'un tel peuple et terrible à ses ennemis lorsqu'il est à sa tête.

Zéokinisul s'arrêta pendant trois jours à Kofir et voulut donner par cette complaisance une preuve de son amour à ce bon peuple qui, poiu* lui en marquer sa reconnaissance, inventa mille fêtes brillantes pour célébrer son retoxir. Il la poussa plus loin encore ; il voulut être visible pour tout le monde et ordonna qu'on admît indifféremment tous les habitants dans son palais pour qu'ils puissent se rassasier pleinement de cette vue charmante qu'ils désiraient depuis si longtemps. On assure que, rempU encore de l'idée du danger qu'il avait couru et dont on avait eu soin de lui dire qu'il n'était sorti que par miracle» il conservait encore un sincère attachement pour la reine à laquelle il avait rendu tous ses droits.

Plusieurs seigneurs même les surprirent l'un et l'autre dans des attitudes qui prouvaient parfaitement leur intelhgence.

Mais qu'il y a peu de fond à faire pour des vœux que nous extorquent les dangers ! A peine Zéokinisul se retrouva dans le tourbillon de la cour et au miheu de ses divertissements, que ces impressions que l'on avait crues si fortes s'effacèrent peu à peu de son esprit. Bientôt il s'aperçut que cet amour pour Lemertoula n'était qu'un feu assoupi sous la cendre et prêt à se rallumer avec plus d'ardeur. Il se repentît d'abord de l'avoir traitée de la sorte ; il regarda de mauvais œil ceux qui lui avaient conseillé cette disgrâ'îe ignominieu.se ; il rappela Keli-

LES AinURS DE ZÉ)KrNISUL 113

rieu et ceux qui s'étaient attachés à sa favorite. Kalontil, gouverneur du jeune prince héritier présomptif de la couronne, fut éloigné de la cour sans qu'on rendît pubhc le motif de son exil. Quelques-uns l'attribuèrent à ce qu'il avait exposé son élève en le conduisant sans suite et sans ordre auprès de son père malade. D'autres à ce qu'il s'était fait un plan de grandeur sur la mort du roi ; mais les mieux instruits conclurent qu'il devait avoir mal parlé de la favorite et déclamé contre elle en présence du jeune prince. Ensuite Zéokinisul devint extrêmement sohtaire. La cha.sse ne lui plaisait plus que lorsqu'il y était sans compagnie, ce qui fit soupçonner qu'il y avait déjà des rendez-vous ménagés secrètement pour renouer avec la favorite et dont Kelirieu seul avait la connaissance. Enfin, las de se contraindre, il se plaignit hautement de la violence qu'on lui avait faite dans un temps où il était incapable d'agir avec connaissance de cause et du coup qu'on avait porté à sa gloire, en le forçant de traiter indignement une personne qui n'était coupable à son égard que d'un excès d'amour.

Il la rétablit dans son rang, ses titres, et ses dignités ; et tandis qu'il assurait que, content uniquement que son commerce avec lui ne la déshonorât pas, il ne voulait plus l'entretenir dans la suite, il prenait sournoisement des mesiu-es de réconcihation avec elle ; on sut bientôt à quoi s'en tenir de ces assurances lorsqu'on le vit publiquement violer la parole qu'il avait donnée au Mollak et rappeler auprès de lui sa chère Lemertoula.

Mais c'était trop peu pour elle que cotte réparation au prix de ce qu'elle avait souffert. Elle exigea de Zéokinisul un triomphe plus complet encore et plus éclatant ; aussitôt le pieux, mais trop zélé Mollak fut éloigné de la cour et renvoyé à sa mosquée et un vizir, l'objet de la haine de la favorite pour avoir toujours été opposé à son amour, fut chargé de lui annoncer, lui-même, que Zéokinisul la rétablissait maîtresse do son cœur et n'attendait que ses ordres et la liste de ses ennemis pour la venger pleinement.

Le vizir obéit, mais en même temps il sut prendre ses mesures pour n'être pa.s compris sur la liste fatale qu'on demandait à Lemertoula et empêcher cotte femme orgueilleuse de profiter de la faiblesse du monarque.

114 CnÉBILLON

Un poison immanquable, (ju'il trouva le secret de lui faire donner, opéra dans le même temps qu'il fut s'acquitter de sa commission et la mort n'ayant pas tardé à lui faire sentir ses approches, tout le monde crut que l'excès de la joie beaucoup plus violent que celui de la douleur, surtout dans les femmes, avait fait périr Ijcraertoula.

Quoique ce conte n'ait paru qu'en 1755, il aurait pourtant été composé immédiatement après le Sopha, si nous en croyons Orimm.

Devant quelques anus intimes de Oréhillon, il acquit ainsi une célébrité qui ne semble pas s'être maintenue dès qu'il fut dans les mains de chacun. On trouva néanmoins de la vivacité dans le dialogue. Clitandre fait le récit de ses bonnes fortunes dans le langage élégant mais un peu entortillé des beaux esprits d'alors et rien n'empêche Cidalise de combler tous les désirs de son vainqueur selon que l'exige la formule de Crtbillon.

Ce sera la dernière œuvre importante de cet écrivain et l'on y relit avec plaisir quelques pages. C'est aussi le dernier trait de son esprit facile avant la décadence.

Toute l'intrigue semble en être contenue dans ce précepte des anciens audaces fortuna juvat. Clitandre toutefois y ajoute la médisance « car, dit-il, s'il voit tous ses vœux comblés par Cidalise, c'est qu'il sait délicieusement se servir de l'art de plaire »

Page 1