‹ Crébillon fils. Biographie, bibliographie, pages choisiesChapitre 16 sur 20 · LE LIT · texte numérisé non relu

LE LIT

Cidalise. — Vous paraissez mourir de froid ?

Clitandre. — Cela n'est pas bien extraordinaire. La nuit devient fraîche, je n'ai pour tout vêtement que ma robe de chambre, et je commence à la trouver terriblement légère.

Cidalise. — J'en suis fâchée. Je désirai.s d'apprendre votre liisloire avec Julie, et ce contre-temps me choque à un point que je ne puis dire. De quoi aussi vous avisez- vous de n'avoir qu'une robe de chambre de taffetas ? La belle idée ! Mais il ne se peut pas, du moins je me plais à le penser, cpe dessous vous soyez tout nu.

Clitandre. — Le i)lus exactement du monde. Eh ! pourquoi

pas ? Nous ne sommes encore qu'au commencement de l'automne.

Ctdaijse {fort sèchement). — Vous pouvez être dans voko appartement comme il vous plaît ; mais vous me permettrez de vous représenter que poiu* passer dans le mien, vous vous êtes mis dans un assez singulier équipage.

Clttandre (embarrassé). — Vous me faites faire une réflexion qui me peine, et je ne saurais vous exprimer à quel point je suis honteux de vous faire penser un instant que j'aie pu avoir l'intention de vous manquer.

CiDAXiSE {at-ec dignité). — Je crois ne mettre dans ceci ni humeur, ni ce qu'aujourd'hui l'on appelle bégueiderie, et qui poiu^rait bien être ce que l'on appelait pudeur autrefois ; mais je vous avoue que je ne comprends pas comment vous aviez imaginé de paraître devant moi dans l'état où vous êtes.

Clitan'dre (en lui baisant respectueusement la main). — Ah I Madame, vous me percez le cœur. Je n'étais qu'à demi, s'il faut le dire, dans le des.sein de passer chez vous. Je le voulais, je ne le voulais pas. Je craignais de prendre mal mon temps et si vous me permettez d'être vrai jusqu'au bout, l'idée du rendez-vous que je vous supposais, me tourmentait au delà de toute expression. Je n'ai jamais pu résister au désir de savoir si en effet vous en aviez donné un. Alisorbé dans ma rêverie, je me suis machinalement laissé déshabiller; je l'étais enfin quand je me suis déterminé à entrer chez vous. La confusion de mes idées, notre conversation qui a commencé sur le champ, une forte préoccupation ne m'ont pas permis do songer à l'état où j'étais, où j'ai le malheur d'être encore, et dont je vous demande autant do pardons que si j'eusse effectivement eu le des.sein do vous offenser.

CiDALiSE {avec plus de douceur). — Je suis bien aise d'avoir moins à me plaindre de vous que je ne pensais ; mais voua conviendrez, je crois, que toute autre à ma place aurait trouvé votre procédé d'une légèreté inexprimable.

Clit.andre. — Je n'aurais pas ét<î surpris non plus que toute autre que vous m'eût supposé quoique idée qui pouvait prouver £i.s.soz peu d'estime ; mais vous, Madame, vous qui me connaissez, vous qui savez à quoi point je vous resjMîcte (quoique voua ignoriez peut-être encore combien il me «orait

impossible non-soulement de vous manquer, mais encore d'en fornxer le désir), comnient se peut-il que vous me mettiez dans la nécessité de m'en justifier ?

CidaIjIse. — Je me sens en effet si peu faite pour être méprisée, qu'il no vous sera pas bien difficile do me faire croire que vous no me méprisez pas. Mais laissons cela, parlons d'autre chose. Eh bien ! Julie ?

Clitandre. — Julie sûrement ne meurt pas de froid comme moi à l'heiu-o qu'il est, et cela ne m'inquiète guère.

CiDALiSE. — Il m'est assez égal aussi que vous en mouriez, et dans quelque position que vous vous trouviez, je veux, ne fût-ce que pour vous punir, que vous me disiez ce que je vous demandais lorsque vous m'avez forcée de m'interrompre.

Clitandre. — Vous désirez donc cette histoire bien vivement ?

CiDALiSE. — Oui, très vivement, je n'en disconviens pas.

Clitandre. — Eh bien ! puisque c'est absolument que vous le voulez, je sais un moyen qui me mettra en état de vous la conter, si vous l'agréez.

CiDALiSE. — Et c'est ?

Clitandre. — Mais c'est que vous ne voudrez peut-être pas ?

CiDAiiiSE. — Voj^ns toujoiu-s.

Clitandre. — C'est.. .de me laisser coucher avec vous.

CiDALiSE. — Rien que cela ?

Clitandre. — Pas davantage.

CiDALisE (d'un air moqueur). — Vous avez perdu l'esprit.

Clitandre. — Je n'ai pas une si lourde méprise à me reprocher. C'est, je vous jure, en tout bien et en tout honneur que je vous propose...

CiDAiJSE. — Après tout, ce que je viens de vous dii-e, ce serait à moi une assez belle inconséquence do vous accorder ce que vous me demandez.

Clitandre. — Eh ! Cidahse, quand il est question de sauver la vie à quelqu'un, qu'est-ce q\i'une inconséquence ?

CiDALiSE. — Allez, Clitandre, vous êtes fou mais de ceux qu'on enferme.

Clitandre. — Mais se peut-il que vous doutiez de mon respect pour vous ?

CiDALiSE. — Non, je veux croire que vous me respectez

beaucoup, ot comme c'est une idée qui me flatte, je ne vous mettrai assurément pas à portée de me la faire perdre.

Clitandre. — Songez donc à ce que vous me dites. Nous sommes soûls. Tous vos gens sont loin de vous, hors Justine qui ne vous serait pas d'un grand secours, puisqu'il n'y a au monde personne de si difficile à réveiller. Vous êtes dans im état qui vous livrerait, presque sans défense, à mes emportements, si j'oubliais assez ce que je vous dois pour oser tenter rien qui vous déplût, et pourtant vous voyez que, même vous trouvant plus aimable que quelque fenxme que ce soit, je ne vous ai seulement pas fait la plus légère proposition. Je ne vois pas bien pourquoi je serai moins sage dans votre lit que je ne l'ai été dessus. Accordez-moi, de grâce, ce que je vous demande ; rien ne tire moins à conséquence.

CiDALiSE (en colère). — Oh ! Chtandre, vous m'excédez ! Je n'y consentirai jamais.

Clitandre. — Eh bien ! Madame, il faut donc vous épargner la douleur d'y con.sentir. (Ici il ôte sa robe de chambre la jette clans la ruelle, se précipite daiis le lit de Gidalise, et la prend dans ses bras.)

Cm.iLiSE (avec effroi). — Clitandre ! Monsieur ! si vous ne quittez [)oint mon lit ! si vous ne me laissez pas ! si vous ne vous en allez point, je ne vous reverrai de mes jours !

Clitandre (vivement). — Mais, madame, y pensez-vous ? Songez-vous que l'on peut entendre vos cris ? Que voudriezvous, si quelqu'un venait ici, que l'on imaginât de la situation dans laquelle on nous trouverait tous deux ?

CiDALiSE (avec emportement). — Tout ce qu'on voudrait. Il n'y a rien que je ne m'expose à faire penser, plutôt que de me voir réellement victime do votre témérité.

Clitandre. — Ah ! Madame ! Lucrèce même ne [wnsa pas comme vous.

C1DAI.ISE (avec fureur). — Je crois encore que vous plaisantez !

Clitandre. — Cela .serait assez déplacé dans la colère où j'ai le malheiu- do vous mettre, et je vous le proteste, beaucoup plus iimocemmont que vous no jxjnsez.

C1UALISE (toujours du même ton). — Allez, Monsieiu*. il est infâme à vous d'abuser, comme vous faites, do mon estime et

de mon ainitit''. Laissez-moi, je vous al)liorr(' '. Laisse/.-mo', vous dis-je.

CiJTANDRE. — Si je vous retenais, c'était lioancoup moins ])oiir vous faire violence, que pour vous empêclier de prendre un mauvais parti. Vous voilà libre ! eli bien ! que vous fais-je ? Je suis pourtant avec vous dans le même lit ; à ma sagesse devriez-vous le croire ?

CiDALiSE. — Taisez-vous, je vous déteste ! Que voulez-vous que pensent demain mes gens quand ils verront mon lit ?

Clitandre. — Rien du tout. Madame ; car je le referai avant que de ta'en aller.

Cin^vLiSE. — ■ Ah! sans doute ce sera, je crois, un bel ouvrage.

Clitandre. — Vous verrez. Oh ça ! ne m'abhorrez donc plus tant ; rapprochez-vous un peu de moi, et que la tranquillité où vous me voyez auprès de vous, vous rassure.

Cidalise. — - Vous pouvez comptez que si vous osez tenter la moindre chose, vous serez h jamais l'objet de ma plus cruelle aversion.

Clitandre. — Soit. Puissiez-vous en effet me haïr autant que je désire que vous m'aimiez, si vous avez à vous plaindre de moi !

Cidalise. — Je ne pardonne pas même une proposition, quelque modérée qu'elle puisse être.

Clitandre. — Cela est dur, par exemple ! N'importe je le veux bien. Point de proposition ; aussi bien ne serait-ce pour moi qu'une honte de plus.

Cidalise. — Je voudrais bien que vous le crussiez.

Clitandre. — Je ne sais pas comment les autres pensent sur ces sortes de choses ; mais pour moi, je n'ai jamais trouvé plaisant d'être refusé.

CiDAX,iSB. — Mais est-ce que réellement vous comptez rester dans mon ht ?

Clitandre. — Oui, Madame.

CiDAXiSE. — Je croyais avoir quelques raisons de penser le contraire, et si la nuit était moins avancée, je pourrais vous les dire; mais je sens le sommeil qui m'accable et je voudrais bien que vous me laissassiez tranquille,

Clitandre. — Voyez, je vous prie, combien vous êtes ncoaséqueate !

CiDALiSE. — C'est encore une discussion dans laquelle je ne me soucie pas d'entrer. Inconscquente, injuste même, pis encore si vous le voulez, je conviendiai de tout, pourvu qu'il vous plaise de quitter mon lit.

Clitandre. — Si vous saviez combienj'auraisd'envieden'en rien faire ?

CiDALiSE. — A la rigueur, cela se pourrait ; mais je ne croia pas que dans cette occasion ce soit ni vos désirs, ni vos répugnances que je doive consulter.

Clttakdre. — Oh çà ! parlons sérieusement. Que voulezvous me donner pour que je ne dise pas que j'ai couché avec vous ?

CiDALiSE. — Voilà une très-mauvaise boulïonnerie, i[ousieur. Ne badinons pas, je vous prie, sur cet article. Quand je songe à ma sotte complaisance !...

Clitandre. — Et moi à mon imbéciUté I... Ah ! ce cjui m'en console, c'est que, comme effectivement elle est incroyable, personne ne la croira ; et dans une sottise aussi grande que celle que je fais, c'est toujours beaucoup que de pouvoir mettre son honneur à couvert.

CtDALiSE. — Je vous entends ! C'est-à-dire que vous ne vous tairez pas sur cette aventure et que vous ne manquerez pas de vous vanter de l'avoir poussée aussi loin qu'il est possible, et de ne m'avoir ménagée en aucune façon.

CLrrA>"DRE. — Je ne crojais pas, par exemple, que ce que je viens de dire, pût s'interpréter comme vous faites. Mai.«, à propos^ de cela pourtant, s'il vous plaisait de m'accorder quelques faveurs ?

Cldause. — Quelques faveiu-s ! Ah ! je n'en accorde pa.i, ou je les accorde toutes.

Clitaîïdre. — Toutes ! eh bien, soit. (Ici il perd assez indécemment le respect. Elle se défend avec fureur, et lui échappe. )

CiDALiSE. (avec une colère froide). — Je vois, Monsieur, que quoique vous viviez avec moi depuis longtemps, vous ne m'en connaissez pas davantage. Je n'emploierai point contre vous des cris, qui ne feraient que rendre ma sotti.se publique ; mais comme je ne suis ni prude, ni palanle, que les coups de tempérament et les éclats de vertu ne sont pas à mon usage

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je ne ferai pas de bruit ; mais vous ne m'aurez point, et s'il est vrai que vous pensiez à moi, vous aurez le chagrin de me voir rompre avec vous pour jamais. C'est à vous à voir actuellement le parti que vous avez à prendre.

Clitais'dre. — Ah ! madame, que je suis loin encore du bonheur que vous aviez semblé me promettre ! et que, si vous pensiez sur mon compte comme vous me l'ayez dit, vous vous offenseriez peu de tout ce que mon amour pourrait tenter ! Eh ! ne vous ai-je pas donné de mon respect les preuves les plus fortes que vous puissiez jamais en exiger ? Je vous adore ! Quand ma passion pour vous serait moins vive, vous êtes belle, je suis jeune ! La situation, où je me trouve avec vous, est peut-être la plus pénible situation dans laquelle on puisse jamais se trouver. Je meurs de désirs, et vous n'en doutez pas ! Cependant n'ai-je pas été aussi sage que vous m'avez prescrit de l'être ? Mes mains se sont-elles égarées ? Ai-je abusé des vôtres ? Je veux ne point mériter de récompense, et que vous ne croyiez pas me devoir des faveiu-s par cette seule raison que je n'ai pas tenté de vous en arracher ; mais qu'au moins l'effort que je me suis fait, trop cruel pour n'être pas l'ouvrage de la passion la plus vive qui fut jamais, vous prouve la vérité de mes sentiments !

CiDAUSE. — J'admire les hommes, et je considère avec effroi tout ce que le moment peut sur eux ! Vous n'étiez pas venu ici dans l'intention de me marquer tant de tendresse, et quoiqu'il se puisse que vous ayez toujours eu pour moi une sorte de goût et que même je doive croire que depuis que vous me voyez libre, il s'est accru, j'ai plus d'une raison de l^enser que je ne vous inspire pas d'amour. Mais vous êtes désœuvré, seul avec moi la nuit ; et par une imprudence que je ne me pardonnerai jamais, qui n'est presque pas croyable, et dont moi-même je doute encore, j'ai souffert que vous vous missiez dans mon lit ! Quand je serais moins bien à vos yeux, je vous inspirerais des désirs, et surtout celui de triompher de moi dans ce moment niême, pour avoir une aventure singulière à raconter. Convenez que si je vous prête quelques motifs, je dois du moins beaucoup au moment, de cette violente passion que vous voudriez qtie je vous crusse.

Clitandre. — Ce n'est pas aujourd'hui. Madame, que je sais

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que l'on est aussi ingénieux à trouver des raisons contre ce quj déplaît, qu'habile à s'affaiblir celles qui s'opposent à un goût qui nous est cher. Vous n'ignorez pas, quand vous voulez jiaraître, penser de moi si désavantageusement, que je n'ai jamais eu le ridicule d'être honuuo à bonnes fortunes, ni d'attaquer, pour la seule gloire de les vaincre, des femmes pour qui je ne sentais rien. Vous m'avez autrefois rendu volontairement cette justice ; mais les temps sont changés et» ce serait en vain qu'aujourd'hui je l'attendrais de vous. Il faudrait, pour l'obtenir, que je vous aimasse aussi jjeu que vous le désiriez. (En cet endroit il hd baise la main avec tendresse et respect, et continue jusqu'à ce qti'elle lui réponde. De son côté elle l'écoute avec une extrême attention, et tm air fort embarrassé.) Eh ! Madame, pourquoi me chercher des crimes ? pourquoi avoir la cruauté d'ajouter au mépris dont vous payez ma tendresse ? Vous ne m'aimez point ? Est-il ])Ossible (jue vous ne croyiez pas me rendre assez malheureux. Vous me reprochez mon silence ! Quoi ! c'est parce que je n'ai jamais osé vous dire je vous aime, que vous doutez de mes sentiments ! Hélas, et dans quel temps ai-je pu me flatter que cet aveu ne vous déplairait point ? Ai-je jamais pu, sans vous offenser, vous dire que je vous adorais ? Ignorais-je vos engagements, et de vais- je imaginer que vous me pardonneriez de vous croire légère et perfide ? Je vous vois libre enlin, et avssez heureux pour l'être moi-niême, je pouvais, il est vrai, vous parler de ma tendresse ; mais trop vivement é[)ris pour no pas toujoiu-s craindre, mes yeux seuls ont osé vous en instruire. J'ai cru qu'avant que de vous la découvrir, je devais travailler à y disposer votre cœui-. Vous m'avez vu constamment attaché sur vos pas, vous préférer à tout, ne chercher que les lieux où je me Hattais de vous rencontrer, et ne connaître de plaisir que celui de passer ma vie auprès de vous. Eh bien ! Madame, continuez donc de me haïr : vous me verrez, toujours constant et soumis, jjréférer toutes les rigueurs dont vous m'accablerez, aux faveurs que je ))ourrais attendre d'une autre. Mon amour vous déplaît, je consens à ne vous en jamais |)arler, jwurvu que vous me permettiez de vous le témoigner sans cesse.

CiDAMHE {niyec émotùm). — Ah ! Iraitrc I sorais-je en effet

assez malheureuse pour désirer que vous me disiez vrai ? (Ici Clitandre la serre da7is ses bras, et elle ne se défend que mollement. )

Clitandre. — Cidalise ! charmante Cidalise ! que si vous le vouliez, vous me rendriez heureux !

Cidalise. — Eh ! croiriez-vous longtemps l'être ? Vous donner mon cœur, et tout ce que je sais qu'enfin je vous donnerais avec lui, no serait-ce pas me remettre volontairement dans l'horrible situation dont je ne fais que de sortir ? Glacée encore par le souvenir de mes peines, j'avoue que je ne regarde l'amour qu'avec horreur, et que je voudrais vous haïr de ce que vous cherchez à me plaire, et de ce que peutêtre ce n'est pas inutilement que vous le cherchez.

Clitandre (en se rapprochant d'elle). — Daignez, de grâce, ne vous pas faire de si tristes idées. Que ce que j'ai été jusques ici vous rassure sur l'avenir. Tournez les yeux vers moi, et que, s'il se peut, ils ne s'y arrêtent plus avec peine ! {Elle soupire.) Ces craintes cruelles ne se dissiperont-elles point, et paraîtrezvous toujours désespérée de vous voir dans mes bras. {Elle soupire encore, le regarde tendrement, s'approche de lui, et ne le trouve pas à beaucoup près aussi respectueux qu'il promettait de l'être.)

Cidalise (en se défendant). — Ah !... Clitandre !... que faites-vous ?... Si vous m'aimez !... Clitandre !... Laissez-moi ? je vous l'ordonne. {Il obéit enfin ; elle pleure, et s'éloigne de lui avec indignation. )

Clitandre (d'un ton piqué). — Je m'aperçois trop tard, Madame, qu'emporté par mon ardeur, me flattant à tort que vous ne la désapprouviùez pas, je me suis exposé à vous déplaire. La douleur, que vous cause mon audace, m'apprend que je suis le dernier des hommes à qui vous voudriez accorder les faveurs que je viens de vous ravir, et je ne comprends pas en effet comment j'ai pu m'aveugler sur cela si longtemps. (Elle ne lui répond rien ; il se tait aussi, en soupirant ; enfin voyant qu'il ne parle plus.)

Cidalise (sans le regarder, et d'un ton fort sec). — Je crois Monsieur, qu'il serait temps que vous me laissassiez tranquille.

Clitandre. — Oui, Madame, je le pense comme vous.

Je ferai même plus que vous ne semblez exiger, et je vais vous quitter pour jamais.

CiDAXJSE. — Allez, Monsieur. Puissiez-vous oublier mon imprudence, et ne m'en faire un crime ni devant vous, ni devant personne '

Clitanbre. — Eh ! Madame, je puis n'être pas digne de votre tendresse ; mais je le serai toujours de votre estime, et vos procédés, tout durs qu'ils sont, n'altéreront jamais dans mon cœur le profond respect que j'ai pour vous.

Cidalise (ironiquement). — J'aime à vous l'entendre vanter, après la façon dont vous m'avez traitée !

CUTAN~DRE. — Je ne chercherai point à excuser une chose qui vous a déplu, quoiqu'il ne me fût peut-être pas bien difiScile de la justifier ; mais vous me voulez coupable, et je croirais l'être en effet, si j'entreprenais de vous faire remarquer votre injustice. C'est au temps que je laisse à vous la faire sentir, et plaise au ciel qu'il ne m'en venge pas ! Adieu, Madame, je vais... {Il paraît chercher quelque chose.)

Cidalise (toujour.<i sans le regarder). — Que cherchez-vous donc, .Monsieur ?

Clitandre. — Madame, c'est ma robe de chambre. Dans la situation où nous sommes ensemble, je ne crois pas qu'il fût bien décent que je parusse déshabillé à vos yeux.

Cidalise {toujours froidement). — Vous vous avisez tard d'observer les bienséances avec moi. Attendez, Monsieur, vous l'avez jetée de mon côté, et je vais vous la donner.

Clitandre (se rapprochant d'elle avec transport). — Cruelle est-il bien vrai que vous me perdiez avec si peu de regret, et que ce soit l'homme du monde qui vous aime le plus tendrement, que vous accabliez de votre haine ?

Cidalise. — Hélas ! Monsieur, vous ne savez que trop que je ne vous hais pas.

Clitandre. — Eh bien ! s'il est possible que je me sois tromjié, que ces yeux charmants, où je viens do lire une si vive indignation, daignent me parler un plus doux langage ! {Elle lui sourit tendrement.) Oui, Cidalise, j'y retrouve quelques traces de cette bonté dont vous aviez bien voulu me flatter, mais (ju'ii.s sont loin encore do ce sentiment (pie les nn'ons

VOUS expriment, (il inie je ne puis parvenir à faire passer dans votre cœur !

CinALiSE {après quelques instants de silence). — Vous voulez donc absolument que j'aime ? Eh bien ! cruel ! jouissez de votre victoire, je vous adore.

Clitandre. — Ah ! Madame !... ma joie me suffoque et je ne puis parler. {Il tombe, en soupirant, sur la gorge de Cidalise, et y reste comme anéanti. )

Les transports de Cidalise autorisant en quelque façon les témérités de Clitandre, il lui demande des complaisances. Comme, sans être les plus fortes que Von puisse exiger d\ine femme, elles ne laissent pas que d'être singulières, elle les lui refuse. Il les demande encore ; nouveau refus : il en est piqué, et use d'autorité avec une insolence que l'on peut dire sans exemple, ou qui du moins n'est pas bien commune, et doit apprendre aux femmes à ne pas laisser mettre quelqu'un dans leur lit si légèrement.

Cidalise {désespérée). — Non !... je ne veux pas... vous m'offensez mortellement ! Eh bien ! Monsieur, vous voilà !.. voilà pourtant comme je puis compter siu: vous.

Loin que de si violents reproches le contiennent, et que la résistance de Cidalise, qu'il doit croire très-réelle, lui donne d'autres idées, il continue d'employer la violence. Elle lut réussit ; car que fera-t-elle, et quelles sont ses ressources ? Ce n'est pas qu'elle ne lui dise qu'il est un impertinent ; mais quand une fois on a pris sur soi d'en être un, il y aurait assez peu de mérite, et moins encore de sûreté à cesser d'offenser. Il continue donc d'abuser de la supériorité de ses forces, tout indigne que cela est. Ensuite il la regarde en souriant, et d'un air aussi content que s'il eût fait les plus belles choses du monde, etveutînfmelui baiser la main. On n'atira pas de peine à croire qu'après ce qu'on a à lui reprocher, cette marque de reconnaismnr". toute respectueuse qu'elle est, est assez froidement reçue.

Cidalise (outrée, et d'un ton terrible). — Laissez-moi, je vous prie. Monsieur : je suis indigiu'c contre vous ; vos i)roicdôs sont odieux.

Clttandre. — Mais voyez donc quelle est votre injustice ! Avez-vous pu penser, je laisse même l'amour à part, que comblé des caresses d'une femme telle que vous, la modération, que vous me prescriviez, fût en mon pouvoir ? D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? Ne serait-ce pas à moi à m'ofïcnser de vous voir me refuser les complaisances les plus ordinaires ? Vous êtes trop singulière aussi.

CiDALiSE. — Cela n'est pas douteux ! je vois bien que j'aurai toujours tort. Ce n'est pas là pourtant ce que vous m'aviez promis.

Clitandre. — Cessez donc, je vous en conjure, de croire qu'à cet égard j'aie été d'assez mauvaise foi pour vous promettre quelque chose. Songez que dans les termes où nous en sommes ensemble, il n'est plus possible que je vous fasse des impertinences, et lorsque c'est vous qui offensez l'amour, n'allez pas croire que je blesse votre dignité.

Cm ALI SE [bien phis doucement). — Mais, mon Dieu ! pensezvous que je m'aveugle au point de croire que je ne ferai pas un jour pour vous, plus que vous ne venez d'exiger de moi ? Vous avez raison ! Si ma résistance n'était fondée sur rien, elle serait du dernier ridicule ; mais enfin, que les motifs en soient pitoyables ou sensés, vous m'avez, quoi que vous en disiez, promis de les respecter, et je me crois du moins en droit de me plaindre de ce que vous me manquez de parole.

Clitanore. — Vous êtes donc bien fâchée ? Ah ! revenez dans mes Iras ; je meurs d'envie de vous pardonner vos injustices ! Venez ! ne vous dérobez pas à ma clémence !

CroAUSE (en riant). — En vérité ! vous êtes singulièrement ridicule ! Aii ! Clitandre ! je vous sens bien ! {A-pparemmcnt elle a ici quelques raisons pour lui parler comme elle fait.)

Clitandre. — N'allez-vous pas vous fâcher encore '!

CiDALiSB. — Dans le fond j'aurais de quoi ; mais je vois bien, au train que vous prenez, qu'il faudrait que je no fisse que cela, et ne fût-ce que pour vous attraper, j'ai quelque envie d'être un peu moins cruelle.

Clitandre. — l'oiu' m'attrajM^r ! Où avez-vous donc pris cela, s'il vous plaît ?

CiiiALisE. — Kst-il donc vrai (jue je sois si injuste ?

Le lerleur aura ici la hnvté de prendre que c'e.'^t à lui qu'on

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