HISTOIRE DE JULIE
CiDALiSB. — Et Julie, dites-moi, n'a-t-elle pas eu plus à se louer de vous qu'Araminte ?
Clitandre. — Ah ! nous revoici à Julie à présent ? C'està-dire, que vous voulez absolument que je l'aie eue ? Je ne crois pourtant pas...
CiDALiSE. — L'avoir eue, sans doute.
Clitandre. — Mais quand j'aurais quoique doute làdessus, il .serait mieux placé que vous ne croyez ; après tout, je ne l'ai jamais eue qu'une aprcs-dînée. Est-ce là dans le fond ce que l'on peut appeler avoir une femme ?
Cidalise. — Comnxont peut-on n'avoir qu'une après-dînée une femme d'une certaine façon ? Julie ! en vérité ! je ne l'aurais jamais cru.
Clitandre. — Ne la blâmez pas, rien ne serait plus injuste, n eût été infâme à elle]de me garder plus longtemps, et vousmême en conviendrez quand vous saurez de quelle façon les choses se sont passées. Vous vous souvenez que l'été de l'année dernière fut d'une chaleur extrême. Un de ces jours, où l'on étouffait, j'allai la voir. Je la trouvai .seule dans un cabinet dont toutes les jalousies étaient fermées, de grands rideaux, tirés par-dessus, y affaiblissaient encore la lumière. Elle était sur un sopha, fort négligemment étendue, vêtue plus négligemment encore. Un simple corset, dont les rubans étaient à demi dénoués, un jupon fort court étaient ses ajustements. Sa tête était nue, et ses cheveux, ainsi que le reste de sa personne, étaient dans cette sorte de dérangement, mille fois plus piquant pour nous que quelque parure que ce soit, quand, comme chez elle, il est soutenu par tout ce que la propreté la plus recherchée, la jeunesse et les grâces peuvent avoir de plus enchanteur. Vous savez combien elle est jolie. Elle m'avait souvent tentée, et je le lui avais quelquefois dit en passant. Il me prit ce jour-là plus d'envie que jamais de le lui dire encore. L'attitude dans laquelle je la surprenais, était charmante, et je conseillerai à toute femine bien faite d'en prendre une pareille quand elle voudra faire la plus vive des impressions. Son jupon, siu-tout, lui couvrait assez peu les jambes. Elle ne l'ignorait pas sans doute ; mais
conune, après les vôtres, je n'en connais pas au monde de plus parfaites, mon arrivée ne lui fit rien changer à la position où elle était. Dans l'instant que j'allais lui dire à quel point j'étais frappé de ses charmes, elle mit la conversation sur l'horrible chaud dont nous étions accablés depuis quelques jours. Vous savez qu'elle a fait des cours chez Pagny, et qu'elle doime quelquefois à dîner à quelques illustres de l'Académie des Sciences, et il ne vous paraîtra pas sans doute bien extraordinaire que moyennant tout cela, elle croie savoir parfaitement la physique. Je l'avais si souvent plaisantée sur la fantaisie qu'elle avait d'être savante, qu'elle crut devoir saisir une si belle occasion de me prouver qu'elle l'étaitdevenue. Elle entama donc une dissertation sur les effets de la chalem-, et sur la si^te d'anéantissement où elle nous plonge lorsqu'elle est e.ttrême ; ce qu'autant que je puis m'en souvenir, elle prétendait être causé par la trop grande dissipation des esprits, et par le relâchement des fibres. Je la contredis ; elle s'anima, et si bien, qu'elle vint jusqu'à me soutenir que ce jour-là notamment, il n'y avait point d'homme qui, dans les bras de la femme non-seulement la plus aimable, mais encore la plus aimée, ne se trouvât absolument éteint. .Je donnais dans le moment même le plus furieux démenti du monde à son opinion ; cependant, quelque avantage que j'eusse sur elle, je me contentai de lui dire modestement que je craignais qu'elle ne se trompât. Ma modestie et la douceur de mon ton la persuadèrent apparemment que je n'avais, pour n'être pas de son avis, aucune bonne raison, et que je contredisais simplement pour contredire. Cette idée l'armant contre moi d'un nouveau courage, elle me dit fièrement qu'elle était sûre de ce qu'elle avançait, et que les premiers physiciens du monde pensaient comme elle là-dessus. Je lui répondis, toujours avee la même douceur, qu'il n'était pas impossible que l'on fût excellent physicien, et que l'on se trom|)ât pourtant sur cette matière ; qu'il se pouvait que ces grands hommes, sur l'autorité de qui elle se fondait, n'eussent décidé que d'après eux-mêmes, et que c'était à moi q\ie j'osais apjieler de leur jugement.
CiDALiSB. — Assurément ! vous no pouviez jouor à la l)hysiqiif de tour filus noir.
Clitaudbe. — Je devais bien, par exemple, vous remercier de cela ; mais vous ne voudriez peut-être pas ?
Cfdalise. — Cela est à parier : continuez votre histoire.
CuTANDRE. — Eh bien ; Julie, tenant de plus en plus à son idée, et peut-être ayant fait là-dessus quelque expérience secrète dont elle n'osait pas s'appuyer devant moi, mais qui pouvait n'en être pas moins la cause de son opiniâtreté, me dit enfin, d'un air de vanité qui me choqua, je l'avoue, que s'il y avait au monde un homme sur qui le chaud ne prît pas autant qu'elle le soutenait, cet homme-là était un phénomène. Jugez combien moi, qui avait depuis plus d'un quart d'heure l'honneur d'être ce phénomène, et qui ne m'en croyais guère plus rare, je fus étonné qu'elle prisât tant une chose dont je faisais si peu de cas. Loin toutefois d'en vouloir abuser contre elle, je lui répondis toujours avec la même humilité, que je ne croyais pas qu'un homme, qui aurait en luimême de quoi n'être pas de son avis, dût s'en estimer beaucoup davantage. Là-dessus elle me dit, mais d'un air qui me faisait aisément juger à quel point elle me croyait éloigné d'avoir de si fortes preuves contre son système, que j'étais comme tous les ignorants, de qui la fantaisie est de disputer contre l'évidence même, et souvent même contre leur sentiment intérieur. Je lui représentai sur cela qu'il pouvait y avoir des miracles ; mais je la vis si décidée à n'en pas admettre dans ce genre, qu'enfin je fus obligé de la convaincre que les physiciens pouvaient n'avoir pas toujours raison. Elle fut stupéfaite ; jamais je n'ai vu de philosophe plus liumihé. Cependant, soit amour-propre, soit préjugé, les reproches succédèrent bientôt à sa confusion. Sans m'en alarmer, je pris la liberté de lui représenter qu'elle m'avait forcé, en n'admettant aucune de mes raisons, à recourir à une démonstration qui pût la réduire au silence, et lui prouver que quelque générale que puisse être une règle, on doit toujours y supposer des exceptions. J'ajoutai que pour l'honneur de la physique, ou pour achever de se convaincre qu'elle avait eu tort, elle ne pouvait se dispenser de ])Ousser l'expérience jusqu'au bout ; que jusque-là je ne pouvais qu'à-demi contre son système et qu'il lui serait honteux de .«e tenir pour subjuguée, lorsqu'il n'y avait encore contre elle que des appa-
rences qui pouvaient ne pas soutenir une épreuve d'une certaine façon. La crainte do s'être en effet crue tôt vaincue ; le désir de m'humi^er à mon tour ; la singularité de la chose ; le moment ; la preuve déjà offerte, et que les contradictions n'affaiblissaient pas : plus que tout cela, sans doute, l'envie de s'éclairer, l'emportèrent sur les scrupules vains qui la retenaient encore. Un soupir assez tendre ; cette rougeur que le désir et l'attente du plaisir font naître, .si différente de celle que l'on ne doit qu'à la seule pudeur ; des yeux où brillaient l'ardeur la plus vive, et qui traliis.saient l'air sévère qu'elle avait pris ; tout enfin m'annonça qu'elle ne demandait pas mieux que de s'instruire, et je ne .sais quel air ironique, qu'au milieu de tout cela je lui remarquais, m'apprit en même temps que je ne viendrais pas aisément à bout de son opiniâtreté. Pour n'être pas troublé dans l'importante leçon que j'avais à lui donner, j'allai fermer la porte, et revins avec ardeur lui prouver la fausseté de son opinion.
CtDALiSE. — Et vons l'en convainquîtes sans doute ?
Clitandre. — Oui, mais ce ne fut pas sans peine. Quelque entêtée qu'elle fût, à la fin elle se rendit. Il est vrai que je la tourmentai cruellement, mais aussi je la désabusai bien.
CtDAi.i3E. — Oh ! je m'en rapporte à vous.
Clitandre. — Cela est encore bien obligeant, par exemple !
CiDALiSE. — Et sans prétention ; c'est peut-être ce que vous ne croirez point.
Clitandre. — C'est du moins ce que j'aurais le plus grand désir du monde qui ne fût pas. Si par hasard vous vous trompiez !
CiDAUSE. — Que Julie se trompât en décidant affirmativement ce que les circonstances peuvent rendre les autres, cela était tout simple ; mais que je m'abuse en sentant ce que je suis, c'est ce qui ne peut pas être. Au reste, et quoi qu'il en soit, je veux que vous acheviez votre histoire. Je l'a je crois, assez bien payée, pour que vous ne puissiez sa.is injustice m'en refuser la fin.
Clitandre. — • Comme, si Julie n'est pas bonne physicienne cela ne remp'-che pas d'être une dos plus aimable-i femmes qu'il y ait au monde; j'aurais extrêmement dJùré'que lo cours, que je lui faisais corameacer, ne se fût pas borné iV ce
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jour-là, et je la pressai très-vivement de s'engager avec moi. Plus reconnaissante du soin que j'avais pris de l'éclairer, (ju'elle n'était fâchée de ce que j'avais eu raison contre elle, je l'aurais sans doute déterminée, si l'amour extrême dont elle brûlait alors pour Cléon, et la crainte que le commerce savant, que je voulais lier avec elle, no lui fût suspect, ne l'eussent obligée de me refuser. Persuadé cependant qu'a))rè8 ce qui venait de se passer, je retrouverais sans peine aujjrès d'elle quelque moment favorable, je n'insistai pas jusqu'à me rendre importun, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde. J'ai cependant en vain cherché depuis ces occasions que je croyais devoir trouver si facilement. Sans avoir avec moi de procédés dont je pusse me plaindre,elle a seulement évité que je ne la trouvasse seule, tant qu'elle m'a vu pour elle une sorte d'empressement. L'hiver dernier pourtant, malgré toutes ses précautions, je la rencontrai seule chez Lucile, qui n'était pas encore rentrée. La solitude où nous nous trouvions ranima mes désirs, et l'air contraint qu'elle avait avec moi, et que j'interprétais mal les encouragea- Je lui demandai, en souriant, si par hasard elle n'aurait point de doutes sur la façon dont le froid opère sur nous. p]lle rougit ; je me jetai à ses genoux, et lui dis tout ce que l'on peut imaginer de tendre et de pressant ; elle en fut plus embarrassée qu'émue. Les droits qu'elle m'avait donnés, et dont par les libertés que j'osais prendre en lui parlant, je ne paraissais que trop me souvenir, loin, comme je m'en flattais, de séduire ses sens, ne faisaient que l'affliger. N'osant, après ce qui s'était passé entre nous, s'armer d'une sévérité qui aurait pu me paraître ridicule, et désespérée de la légèreté dont je la traitais, elle se mit à pleurer amèrement. La chose du monde que j'ai toujours le plus détestée, et qui est en effet la plus indigne d'un honnête homme, est de remporter sur les femmes de ces triomphes qui les humilient. Sur de la vaincre, mais n'en doutant pas davantage qu'en abusant contre elle des raisons qu'elle avait pour ne me pas résister, je ne lui causasse la plus vive douleur, je lui demandai pardon de ce que j'avais fait, et renonçai à ce que je voulais faire. Elle fut si touchée d'une générosité que mes entreprises ne lui lais, salent pas espérer, que je crois qu'elle m'aurait accordé par
reconnaissance plus encore (jue je n'avais tenté de lui ravir, si dans le moment même Lucile ne fût pas rentrée. Les bonnes actions au reste ne demeurent jamais sans récompenses, et je fus le soir même dédommagé par Luscinde du sacrifice que j'avais fait à Julie
CiDAiJSE, tendrement. — Vous êtes un cruel homme !
On ii'ignore point que tout ce que se disent les amants, n'est *7 P^3 f<^it pour intéresser, et que souvent les disœurs qui les amusent le plus, sont ceux qu'il serait le plus difficile de rendre, et qui ■valent le moins la peine d'être rendus. On supprime donc ici^ ■■>comme en quelques autres endroits, les propos interrompus qu'ils se tiennent, et l'on n'y rend les deux interlocuteurs que lorsque le lecteur peut, sans se donner la torture, entendre quelque chose à ce qu'ils se disent.
CiDALiSE. — Vous me paraissez avec les femmes d'un libertinage et d'une mauvaise foi qui me donnent les plus vives terreurs, et qui me font cruellement repentir de ma faiblesse pour vous.
CuTANDRE. — Je ne vous conterai plus d'histoire, puisque le seul usage que vous sachiez en faire, est de vous tourmenter ; et pour vous faire mettre des bornes à vos craintes, j'en mettrai désormais à ma confiance. Ce que je puis pourtant vous jurer, et avec la vérité la plus exacte, c'est que je suis naturellement fidèle, et que vous serez, j'ose vous le dire, étonnée de ma régularité.
CiDALisE. — Hélas ! Dieu le veuille ! (Elle fait sonner sa pendule.) Déjà sept heures !