‹ Crébillon fils. Biographie, bibliographie, pages choisiesChapitre 5 sur 20 · XVI CRÉBILLON · texte numérisé non relu

XVI CRÉBILLON

« C'est cela à peu près ou autre chose, car je veux mourir si je lis jamais cet ennuyeux et détestable persiflage ». Pour ce qui est des Lettres Athéniennes, elles furent V objet d'un bon jnot ; c'est tout ce dont on est en droit de se souvenir. Comme Crébillon, en soupirant avouait naïvement : « Je suis bien tombé !

« — Uoil? demanda quelqu'un. »

Le mot est dur. Ne soyons ni aussi cruel ni aussi injuste. Crébillon est au vrai un des plus charmants auteurs de la littérature de second ordre : il fit les délices d'un siècle avant tout raffiné. Bien des g?ns d'esprit, après même que la tourmente révolutionnaire fut passée, relisaient le Sopha owcertains de ses romans en songeant au temps heureux qui les avait vus naître. Alors on ne pensait qu'à plaire et à s'amuser, la pédanterie ne venait pas tout alourdir et tout gâter. La frivolité empêchait l'affectation et la satire légère et spirituelle préservait des prétentions ridicules.

Palissot avait connu cette époque pleine de finesse : il fréquenta Crébillon et le comprit comme nous ne le comprenons plus aujourd'hui.

Son jugement est ainsi plus fondé que le nôtre, car seul un homme de son milieu peut juger Crébillon avec équité.

"^ On trouve chez Crébillon, écrit-il dans ses Mémoires, la peinture la plus fidèle des mœurs corrompues de ce qu'on appelait alors la très bonne compagnie. La vérité ne saurait être plus exacte, le caractère mieux tracé, les situations fdées et graduées avec plus d'art. Ne l'accusons point de la licence des œuvres qu'il a peintes ici, il pouvait dire à tout son siècle :

Est-ce ma faute à moi, si ces mœurs sont les vôtres. !

Ne soyons au contraire frappé que de l'art singulier avec lequel il a su dire les choses les plus libres et présenter les images les plus voluptueuses. Il semble qu'à l'exemple de La Fontaine, il se soit créé une langue à lui seul, pour exprimer, en style décent, des idées qui ne

pouvaient se passer de gaze. A la manière non moins adroite qu'ingénieuse dont il sait placer cette gaze, en la rendant plus ou moins transparente, d'après le sentiment délicat qu'il a des convenances ; enlin, au choix toujours heureux de ses expressions, on serait tenté de croire que les Grâces elles-mêmes ont jeté leurs voiles sur ses nudités.

On peut le regarder comme le Pétrone français ; mais après ce que nous venons de dire, on peut juger de combien il l'emporte sur l'auteur latin, dont la licence n'est guère moins effrénée et moins grossière que la cour dv> Néron qu'il a voulu peindre... La réputation de ces romans peut à la vérité, décroître par le changement qui s'est déjà fait et qui se fora encore dans nos habitudes ; mais il sera toujours vrai que Crébillon a été l'historien le plus lidèle et le plus exact des mœurs de son temps.

On a dit — c'est Sainte-Beui'e, je crois, — du style d'Hamilton qu'il est généralement heureux mais quelquefois teinté d'une apparente recherche.

Crébillon fils a les mêmes qualités et les mêmes défauts. Le prince de Ligne, qui le lisait, la plume à la main, a relevé ses incorrections d'écriture. Aussi bien, Crébillon fils ne se targuait pas d'être un parfait styliste pas plus qu'un parangon de vertu.

Sous ce dernier rapport, pour l'apprécier sans parti pris, il faut se placer dans son temps et dans son milieu ; il appartient à ce xviii^ siècle où, comme s'exprime Lanson, on aimait, buvait, jouait et riait sans en demander davantage. Tous les auteurs de cette époque ont leurs égarements d'esprit. Montesquieu ne médite sur les Lois qu'en écrivant les Lettres Pereanes et les Salons de Diderot ne le retiennent pas de publier La Religieuse et les Bijoux Indiscrets.

Si Crébillon fils est licencieux, il a son entourage pour complice. Marivaux, qui lui fait la leçon n'est pas plus édifiant. Il n'y a que ceux qui ne l'ont pas lu qui l'accusent d'immoralité. Sans doute, il ne recule pas devant les scènes risquées, le nu ne l'intimide point, mais, pas

XVIII CREBILLON

plus que Fragonard, il ne prêche le vice. On oublie qu il est le conU'inporain de la Chemise enlevée et de l'Instant désiré.

Il a des ancêtres : en Italie, Boccace, Grazztni, Straparola ; en France, le La Fontaine des Contes ; de même qu'il aura des héritiers : le Bastide de la Bi jlioliièque (l(\s Romans, le Dorât des Malheurs d'incon.stance, mais son Versac n'est pas un Valmont, pas plus que sa Madame de Lursay, sa Cidalise ne sont des élèves de la Macette de Régnier.

A tout prendre, c'est un joyeux causeur pimentant volontiers ses récits, les accompagnant de déshabillés, mais n'allant pas au delà de la gaieté gauloise. Regardez-le de près. Vous ne verrez en lui qu'un psychologue revêtant le manteau d'Epicure. Encore ne lui arrive-t-il pas souvent de laisser tomber ce manteau pour ne s'attacher qu'à l'épicurisme léger et s'y complaire. Certains chapitres du Sopha, par exemple, prouvent que cet Epicurien savait, à l'occasion, être profond. Tels les subtils entretiens de Modes et d' Almaîde sur les expériences nécessaires de la vertu .' mais là-même, dans les passag^s les plus hardis, son langage n'est pas corrupteur. Aussi Jules Janin a-t-il dit justement que Crébillon fils ne fut jamais vitupéré que par les Tartufes.

On lui a fait une réputation d'obscénité, parce que, comme dit la Climene de Molière, « ce qu'il montre est souvent à visage découvert sans la moindre enveloppe qui le couvre », mais il n'introduit dans ses tableaux rien d'infâme. Assurément il est osé, mais bien d'autres l'étaient alors, pour ne nommer que Restif de la Bretonne et Ménard de Saint- Jusl, de façon singulièrement pire.

Page 1