IL — L'ŒUVRE
Je regarde le Sopitn comme un chef-d'œuvre.
Gri.mm.
/^iV s'est servi assez volontiers, en parlant de Crébillon, ^-^ du mot de peintre des mœurs du xviir= siècle. C'est là un titre bien ambitieux pour un écrivain qui ne chercha jamais q l'à plaire et dont la vogue eut pour cause première d'avoir su saisir au vol le gentil babil entendu autour de lui.
Pour peindre les mœurs, il faut du génie et Crébillon n'a que du talent; pour se faire moraliste, il faut avoir une base philosophique ou religieuse et l'auteur du Sopha ne sut jamais que folâtrer sur des manteaux bleu de ciel et esquisser une révérence à des poupées musquées.
Car c'est d'elles qu'il s'occupa et son habileté de peintre se résume tout entière dans quelques tableautins. On le revoit avec plaisir comme on revoit les petits bergers de Lnncret, les petites scènes de Pater. Il n'a pas la vie et l'esprit de Watteau, pas même le charme de Boucher, bien moins encore la verve et la variété de Fragonard.
Il a soulevé un coin du voile et il a aperçu dans un fond rose les polissonneries de Beaudoin ; satisfait, il n'a eu ni assez de tempérament, ni assez de curiosité pour pousser plus loin l'examen. Il s'est déclaré satisfait de son rapide coup d'œil et c'est bien gratuitement qu'on lui a attribué des prétentions qui jamais n'entrèrent dans sa tête. C'est par sa frivolité qu'il s'était créé une clientèle, c'est son amour de voluptueux plaisir qui lui attacha sû-ement une partie de cette société s' employant à jouir jusqu'à en mourir.
Crébillon, peintre du xviii'= siècle ? Est-ce que les esprits forts que remuaient les attaques passionnées
d'un Voltaire ou qui rêvaient de constitutions futures au souffle d'un Rousseau, V occupèrent jamais ?
Il ne vit de son époque que les frivoles audacieux qui,
joignant l'esprit et les grâces au libertinage, aidés de
quelques femmes de la cour, se jurèrent d'afficher la
débauche et de l'accréditer par l'exemple et l'autorité de
eurs noms.
C'est parmi ceux-là que Crébillon alla chercher le succès, c'est de leurs gestes et de leurs passions qu'il s'inspira, c'est à eux qu'il emprunta la touche si ingénieuse de ses premiers romans. Et ce faisant, il créait un genre dans la littérature de second ordre, correspondant à ce qu'on a appelé la gravelure dans l'art de la même époque. Quand le hasard heureux de l'escarpolette, pour reprendre le titre d'une des plus célèbres gravures d'alors, lui avait laissé soupçonner les charmes de Cidalise, il entreprenait de les faire connaître au cercle qu'il jugeait capable de s'enthousiasmer pour elle ; et, comme il savait d'autre part que la nature semblait toujours brutale et grossière à son siècle, il lui laissait encore plus à deviner qu'à lire. Ainsi, dissimulant la rondeur des formes sous la gaze, il se permit de tout écrire, il érigea la galanterie en système et la liberté du mot et de la scène en bon air.
Les applaudissements de ses lecteurs habituels redoublèrent quand on eut reconnu dans ses marionnettes quelques types connus. Ainsi le Versac des Egarements, celui qui déshonore si bien une femme dans les termes les plus choisis, était calqué sur tel ou tel personnage de la cour. D'autres, des dames de volupté, des libertins à bonne fortune furent portraicturés et reconnus au passage et la légèreté des tableaux s'augmenta du plaisir de la médisance. Des détails piquants, des ridicules du jour et des mœurs du grand monde, des discussions de sentiments raffinées et réfléchies, des aperçus légers, un style brillant et vif, voilà ce qui fit de Crébillon l'auteur choyé d'une société qui se targuait de politesse. Sa renommée même passa à l'étranger : de toutes les œuvres SL fugitives d'alors, aucune ne réussit aussi bien que le
XIV crAbii.lon
Soplia, qui, traduit et vendu à I^ndres, séduisit /'.t/i^/eterre de iValpole.
On sait dé/à que la jeune anglaise qu'il épousa aimait Vécrivain avant de connaître Vhomnie. Il est vrai que Hamilton faisait fureur et, entre les deux conteurs, on établissait volontiers des comparaisons dont Grimni nous a laissé comme un écho :
Le co.nle de Ilainiltou est pr-esque toujours original ; il a beaucoup de plaisanterie et une grande gaieté dans l'esprit, beiucoup de ressource, beaucoup de chaleur, beaucoup de fécondité, ou pour mieux dire, beaucoup d'extravagance dans l'imagination et, ce que je regarde comme un talent fort singulier, il sait intéresser et même émouvoir jusque dans les fictions les plus extravagantes et les plus impertinentes. M. de Crébillon possède peut-être toutes ces qualités à un moindre degré, si l'on veut ; mais il a pardessus son prédécesseur l'avantage immense d'un pinceau très heureux et le talent inestimable de saisir et de rendre les traits, les ridicules avec une finesse et une vérité singulières. Je regarde son Sopha comme un chef-d'œuvre ; de tous les ouvrages d'esprit que je connaisse, le seul peut-être qu'on ne se lasse jamais de relire.
Avec la vogue vinrent aussi lef< imitateurs ; tous les petits beaux esprits le plagièrent à la fureur, montrant en même temps au public quils savaient joindre beaucoup d" insipidité et beaucoup de platitude à un grand fond de corruption. « Le succès de Crébillon a tourné la vie à plus de mille sots », proteste Grimm.
Mais le genre que Crébillon avait créé portait en lui son germe de mort. Il n^était pas susceptible de variété infinie et quand l'auteur se fut étendu sur des détails voluptueux, quand il eut satisfait toutes les curiosités et toutes les jouissances, il se vit réduit au silence ou à l'obligation de se répéter.
Alors les défauts de son (e>ivre qje sa manière légère
et efféminée avait dissiniulés, éclatèrent aux y"iix de tous. On se rendit compte que ses romans, en somme, n avaient pas de consistance, que ce qui arrivait était amené sans raison, que le contraire aurait été tout aussi juste. Lui-même dut comprendre que ce sont les caractères, Vâme, la façon d'être et de s'affecter qui font les héros des livres et que des futilités dites avec gr.îcc ne remplacent pas les sentiments.
Mais, s'il avait eertiines qualités du psi/cfwlogue, il ne chercha pas sérieusement à s'engager dans cette voie. Pour éviter donc de se répéter il n'eut qu'une ressource : outrer le fantastique.
Déjà il lui avait fait une certaine part dans le Sopha, une plus grande encore dans Tanzaï et Néadarmé ; sans s* apercevoir que ce n'était qu'un mauvais accessoire que Von ne supportait souvent qu'avec ennui, il crut avoir trouvé un nouvel élément de succès.
C'était en réalité la décadence : Crébillon oubliait qu'avant lui il y avait eu toute une littérature de ce genre dans laquelle les Italiens, entre autres, avaient atteint la perfection. Ah ! Quel conte fut la démonstration de sa propre nullité. L'intrigue n'a pas le moindre sens : un prince qui méprise les femmes est séduit par une fée ; bientôt rassasié d'amour, il se sépare d'elle. Un jour qu'il chassait, il entre dans un palais où se donnait un bal d'autruches, de grues et de dindons. Il devient amoureux d'une oie pendant qu'il écoute patiemment les confidences d'un autre volatile. Le style est embarrassé, les phrases sont longues, hérissées d'incidenL<< et font perdre le souffle.
Voyant sa gloire littéraire ne vivre que grâce au.r souvenirs du Sopha et de ses Contes — la Nuit et le Moment qui lui amena un regain de vogue était écrit et connu depuis quinze ans et n'appartient pas à son âge mur — il revint à sa première manière.
.Mais le Hasard du citiii du feu, malgré le libertinage, n'est, au jugement de Grimm, qu'une « métaphysique de sottise » et après avoir entrepris d'analyser les Lettres de la duchesse de*** au duc de*** il conclu/ •