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ABUS DU CRÉDIT PAR LES DÉPOTS EN COMPTES GOURANTS

La troisième manière d'abuser du crédit, c'est par les dépôts en compte courant. On entend par dépôt en compte courant l'argent qui est mis momentanément chez un banquier ou dans un établissement public. Cet argent reste à la disposition du déposant, qui peut le retirer du jour au lendemain. Dans les pays très-commerçants qui connaissent tout le prix de l'empJoi du capital, le système des dépôts en compte courant est très-répandu. 11 présente plusieurs avantages; d'abord celui de ne pas laisser d'argent improductif : aussitôt qu'une épargne est faite, elle est confiée à un banquier, qui sert d'intermédiaire entre ceux qui ont un capital à placer et ceux qui ont à l'emprunter. De cette façon, il n'y a aucune force productrice perdue , la société tire de son fonds tout ce qu'elle peut en tirer. Voilà un premier avantage.

Il y en a un second; avec ce système on peut faire une grande économie de numéraire. En effet, l'individu qui a déposé chez son banquier un capital en

compte courant , en conserve la disposition comme s'il l'avait chez lui; et quand il a un payement à faire, au lieu de tirer directement de sa caisse le numéraire ou le papier de banque nécessaire à ce payement, il délivre tout simplement sur son banquier un mandat que les Anglais appellent chèque. Si la personne à laquelle le mandat est remis a un compte chez le même banquier, le payement a lieu par un simple virement. Si elle l'a ailleurs, le règlement se fait au moyen d'un Clearing- Iwiise ^ sorte d'établissement où les banquiers se rendent chaque jour et échangent les valeurs qu'ils possèdent les uns sur les autres : les transactions les plus importantes se soldent ainsi avec peu ou point d'espèces métalliques. C'est ce qui explique comment, en Angleterre, on fait beaucoup plus d'affaires qu'en France avec une somme en numéraire moitié moindre. Enfin, le système des comptes courants avec l'emploi des banquiers comme intermédiaires des payements a un troisième avantage, celui d'économiser le temps destiné aux recouvrements et de mettre à l'abri des risques qu'entraîne la conservation du capital; c'est une nouvelle application de la fameuse loi de la division du travail, le fabricant n'a plus qu'à produire et le marchand qu'à vendre; un autre se charge pour eux de toutes les opérations qui concernent le règlement des comptes et les recouvrements.

Cependant, comme toute chose a son revers, les dépôts en comptes courants ont aussi le leur; ils font

naître des illusions sur la quantité des ressources réellement disponibles. Un individu a un capital dont il aura besoin dans quelque temps; en attendant, il le dépose chez son banquier; celui-ci, qui alloue un intérêt au déposant, est obligée de le faire valoir et le prête à son tour. Voilà un capital qui est compté deux fois : d'abord par celui qui a fait le dépôt, et qui se réserve de le reprendre, ensuite par celui auquel le banquier l'a prêté, et qui l'a engagé dans une opération quelconque. Cependant ce capital n'est qu'un, il ne peut pas servir à deux usages à la fois; lorsque le déposant en aura besoin et le redemandera, s'il n'est pas remplacé par un autre équivalent, ou si l'opération dans laquelle il est engagé n'est pas liquidée, comment le banquier le remboursera-t-il? Il se trouvera à découvert du montant du dépôt, et après lui la société. Supposons que ce système se pratique sur une grande échelle, qu'il y ait une masse de capitaux en comptes courants qui ne sont pas réellement disponibles, et qui, cependant, sont employés comme s'ils l'étaient par les banquiers qui les reçoivent. Cela fait naître, je le répète, des illusions sur l'état réel des ressources; on développe les affaires en conséquence ; et à un moment donné , lorsque, par suite du découvert considérable dans lequel on s'est engagé, le capital devient rare, les banques se trouvent pressées de deux côtés à la fois : par les emprunteurs , qui demandent la continuation des mêmes crédits et le renouvellement de leurs engagements; et par les déposants, qui réclament

leurs dépôts, et qui les réclament avec d'autant plus d'instance que le capital est plus recherché, et que les occasions d'en faire un bon emploi sont nombreuses.

En f][énéral, c'est là une des causes principales des embarras financiers ; c'est elle notamment qui a fait naître la crise de 1857 aux Etats-Unis et en Angleterre, celle de 1866 encore dans ce dernier pays. Aussitôt que les premiers embarras se sont manifestés aux Etats-Unis, ce ne sont pas les billets au porteur qu'on est venu d'abord échanger, on a commencé par retirer les dépôts, et ceux-ci, qui à New- York, au mois d'août 1857, avant la crise , s'élevaient à 94,436,000 dollars, n'étaientplus qu'à 52,894,000dollars au 17 octobre, accusant ainsi une diminution, en deux mois, de 41,546,000 dollars; beaucoup de banques se sont trouvées en défaut, la panique alors s'en est mêlée, on a passé de la demande des dépôts à celle de la conversion des billets au porteur, de sorte qu'il fallait à la fois rembourser les dépôts, et le faire en espèces. De là la suspension générale des payements.

Nous ne connaissons pas, en ce qui concerne l'Angleterre, le chiffre des retraits de dépôts qui ont eu lieu pendant la crise de 1857 et celle de 1866 : on ne peut pas prendre pour exemple ce qui se passe à la banque privilégiée; comme elle est la dernière ressource et la dernière garantie des autres établissements de crédit, ceux-ci s'empressent d'augmenter la réserve qu'ils y possèdent à mesure des embarras

qu'ils prévoient, ils demandent à la Banque d'Angleterre de leur avancer sous forme d'escompte ce qu'ils seraient obligés de réaliser en retirant les dépôts. C'est ainsi qu'en 1866, pendant une semaine, du 9 au 16 mai, le portefeuille de la Banque avait augmenté de 200 millions. A cette condition , le chiffre des dépôts n'avait pas baissé, et s'était plutôt accru. Mais un fait tout différent a dû se produire dans les jointstock-banks et dans les banques particulières : nous serions fort étonné si, sous la pression énorme du besoin de capital qui existait alors , et qui avait fait élever le taux de l'intérêt à 10 p. 100, la somme des retraits n'avait pas été égale au moins au quart des dépôts, soit à 50 millions de liv. st. ou 1,250 millions de francs; et nous n'avons pas besoin de dire que les banques n'avaient pas en réserve une somme équivalente. Or comprend-on l'effet que peut produire sur la situation économique d'un pays le retrait subit de plus d'un milliard de capitaux enlevés aux opérations industrielles et commerciales dans lesquels ils étaient engagés? Il est évident qu'il n'en pouvait résulter que des crises effroyables comme celles qui ont eu lieu en 1857 et en 1866.

L'abus des dépôts a été si bien une des causes des dernières crises en Angleterre, que les principales banques qui ont fait faillite étaient débitrices de comptes courants sans proportion avec leurs ressources. Nous n'en citerons qu'un exemple, celui de la banque occidentale d'Ecosse, en 1857, où le rapport de l'encaisse à la circulation était de 443,000 liv. st.

à 807,000 liv. st. , pendant que le chiffre des dépôts s'élevait à 9 millions de liv. st., c'est-à-dire à plus de 18 fois le montant de l'encaisse.

Dans les pays où les dépôts atteignent des proportions considérables, les banques qui les reçoivent ont l'habitude de leur allouer un intérêt ; cet intérêt varie selon les moments, selon l'abondance du capital, et l'emploi plus ou moins fructueux qu'on peut en faire 5 en Ecosse, il est généralement de 1 p. 100 audessons de celui qu'en retirent les banques, et il augmente à mesure que le capital devient plus cher. Jusqu'à une époque assez récente , les banquiers de Londres n'avaient pas accordé d'intérêts aux dépôts; mais, entraînés par l'exemple de ce qui se passait en dehors la capitale et surtout par celuides joints toc kbanksy qui les premiers introduisirent Tusage contraire, ils furent obligés de faire comme les autres, et, dans les moments de crise , c'est à qui donnera l'intérêt le plus élevé pour avoir le plus de capitaux à sa disposition et être le moins exposé aux retraits.

On comprend les inconvénients qui doivent en résulter : du moment que chacun peut obtenir de son capital déposé cbez un banquier un intérêt aussi élevé, plus élevé souvent que celui qu'il en retirerait directement lui-même s'il le faisait valoir, et que de plus il peut l'avoir constamment à sa disposition, moyennant un simple avis donné généralement de trois à liuit jours d'avance, tout le monde est tenté de l'utiliser de cette façon, et les dépôts s'accumulent outre mesure. Mac-Gulloch, en 1858, les évaluait à

200 millions de liv. st. pour l'Angleterrt;. Dans la seule ville de Londres , d'après une note empruntée à l'excellent ouvrage de M. Walter Bag^ehot, Tlie moneymarket, il y en avait à la fin de 1872 pour 3 milliards de francs. Les banques d'Ecosse en avaient à elles seules, en 1858, pour GO millions de liv. st.; et, d'après un rapport du secrétaire d'État des États- Unis, les dépôts dans les banques de FUnion, au 1" janvier 1857, s'élevaient à 230 millions de dollars. En 1874, au mois de juin, ils étaient de 233 millions de dollars pour les seules banques de New-York, contre 3 millions et demi de dollars en espèces.

Si les banques qui reçoivent les dépôts ne leur allouaient pas d'intérêt , elles pourraient sans inconvénient les conserver sans emploi , ou n'en employer qu'une partie, de façon à avoir toujours en réserve de quoi répondre aux remboursements ; mais, avec une allocation d'intérêt plus ou moins forte, elles sont obligées de les utiliser tous ou en très-grande partie, sous peine de se constituer en déficit, et pins l'intérêt qu'elles payent est considérable, plus elles sont forcées de chercher des emplois rémunérateurs, c'est-àdire aventureux, où le risque est en rapport avec le profit. Aux États-Unis, les banques, pour se rémunérer de l'intérêt de 8 à 10 p. 100 qu'elles avaient fini par accorder aux dépôts avant 1857, les avaient engagés dans toute espèce d'entreprises chimériques, et en Angleterre, pour ne citer qu'un exemple, on a trouvé dans le portefeuille de tlie royal Britisli Bank, qui

avait en compte beaucoup de dépôts, que, sur 2,819,325 liv. st. de valeurs, 662,115 liv. st. étaient des valeurs entièrement mauvaises, 16,884,300 liv. st, des valeurs douteuses, et 473,000 liv. st. seulement des valeurs bonnes.

On a été tellement frappé aux États-Unis et en Angleterre du danger de l'exagération des dépôts, qu'on a senti le besoin d'y remédier. On fait aujourd'hui une distinction entre le dépôt confié pour un long terme et qu'on peut employer sans craindre un remboursement imprévu, et celui qui est en compte courant perpétuellement exigible. On alloue un intérêt assez fort au premier, et un beaucoup plus faible au second.

Les capitaux qu'on dépose en compte courant ne sont pas toujours le produit d'épargnes parfaitement disponibles, ce sont le plus souvent des capitaux de roulement qui ont leur destination et qui ne sont libres que momentanément. Si encore on était sûr que dans le mouvement qui s'opère entre les dépôts et les retraits , on aura constamment une balance qui rende la réserve inutile au delà d'un certain chiffre ; mais il n'en est rien. Il n'y a pas de limite assignable à la probabilité des remboursements en temps de crise : on peut retirer tous les dépôts à la fois, et il est certain qu'on en retirera d'autant plus qu'on aura des doutes sur la façon dont ils auront été employés et sur la solvabilité des banques.

On a souvent sollicité la Banque de France et la Banque d'Angleterre d'allouer un intérêt aux dépôts,

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elles s'y sont toujours refusées et avec raison. Si elles avaient accédé à cette demande, avec la confiance dont elles jouissent, elles auraient attiré ainsi des sommes considérables , et au moment des crises leurs embarras eussent été en proportion, sans que leur crédit fût peut-être en mesure de les dominer. Qu'on fasse une distinction et qu'on alloue un intérêt aux capitaux qui sont déposés pour un temps déterminé ou qui ne peuvent être retirés qu'après un avis préalable donné assez à l'avance, rien de mieux, à la condition encore que cet intérêt sera modéré, pour ne pas multiplier ce genre de placement , qui a toujours ses dangers. Mais il faut être très-circonspect vis-à-vis des dépôts en compte courant qu'on peut retirer du jour au lendemain; il faut songer aux illusions qu'ils font naître, et aux embarras qu'ils créent pour les établissements qui les ont reçus; il peut se présenter telle circonstance où le remboursement ne soit pas chose faci4e, même pour la banque la mieux établie. D'ailleurs l'intérêt n'est pas le seul avantage que Ton doive chercher dans ces sortes de placements ; on y trouve encore celui d'économiser les frais d'une caisse particulière, et d'être à l'abri des risques qu'entraîne la conservation d'un capital. Cet avantage suffira toujours pour donner aux dépôts une certaine importance. Ce qui le prouve, c'est le chiffre de ceux qui sont à la Banque de France et à celle d' AngleteiTe . ^

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